SUR L'ÉVANGILE DE LÀ PÊCHE MIRACULEUSE
Prononcé dans la basilique de Notre-Dame de Lourdes, le dimanche 3 juillet 1881, 5e anniversaire du couronnement.
Ex hocjam homines eris capiens.
Désormais vous serez pêcheur d'hommes.
(Luc, v, 10.)
Il y a cinq ans, nos très chers frères, tout ce pays était en joie et l'univers entier tenait les yeux fixés sur vos montagnes. C'était le jour où le cardinalarchevêque de Paris consacrait cette basilique, en présence de trente-cinq évêques, de trois mille prêtres et de cent mille fidèles. Le lendemain de cette fête fut lui-même une autre fête plus belle encore que la première. C'était le jour où le nonce apostolique, remplissant les fonctions de légat spécial du saintsiège, couronnait Notre-Dame de Lourdes par ordre de Pie IX. La joie était peinte sur tous les visages, tous les cœurs débordaient d'espérance, l'Eglise et la France étaient associées dans tous les cantiques, et, pour rendre tous les sentiments, un prince de la parole qui allait devenir bientôt un prince de l'Eglise, Mgr Pie, d'évangélique et éloquente mémoire, disait du haut de la tribune sainte, au milieu de la prairie,
de ce ton inimitable que bien des orateurs pouvaient lui envier, un des plus beaux discours qui aient immortalisé son nom, son siège et sa piété envers Marie. 0 souvenir trois fois heureux! 0 jours d'éloquence, de liberté et de gloire, qu'êtes-vous devenus? Les ténèbres descendent et s'épaississent.- Un voile de deuil semble s'étendre d'un bout du monde à l'autre, les méchants prennent le bruit qu'ils font pour le signal de leur victoire prochaine et décisive, et les bons laissent tomber leurs bras de douleur et d'étonnement. Vous entendez l'univers entier, qu'on veut arracher par un dernier effort aux mains de Jésus-Christ, se plaindre d'avoir appartenu à ces mains sacrées qui le retiennent; et comme s'il voulait, par des péchés et des blasphèmes jusqu'alors inconnus, venger sa liberté perdue, il marche, il court, il se précipite, d'un pas plus hardi que jamais, vers l'abîme et la mort.
Serait-ce donc que le règne de l'Evangile est fini et qu'il faut fermer ce livre divin? Non, l'Evangile est plus vivant que jamais, et ses paroles continuent à s'accomplir. Témoin l'évangile de ce jour sur la pêche miraculeuse. Témoin l'application qui se fait, en ces lieux mêmes, de la parole que le Christ a dite à saint Pierre : « Désormais vous serez pêcheur d'hommes : Ex hoc jam homines eris capiens. » — Ranimons notre foi en relisant cette page et reconnaissons la miséricorde infinie qui renouvelle ici, pour nous consoler dans nos tristesses, les plus éclatants miracles de l'Evangile.
C'est sur le lac de Génézareth que le divin Maître aimait à réunir ses disciples, et c'est du haut de la
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barque de Pierre qu'il leur distribuait ses merveilleux enseignements. L'Eglise a aussi ses lacs privilégiés et ses lieux bénis, où la parole du Sauveur éclatera, jusqu'à la fin des siècles, dans toute sa force et dans toute sa bienveillance. Il a plu à Dieu de choisir, pour continuer dans notre siècle son ministère de miséricorde, la grotte et la piscine de Notre- Dame de Lourdes. Ce n'est point l'eau de la nature qui remplit ce miraculeux bassin. L'ordre de la grâce a fait jaillir une source cachée, et les gouttelettes tombées d'un rocher, qui était jusqu'alors inconnu à l'histoire, se sont multipliées au point de former une salutaire piscine où les malades du xixe siècle viennent se jouer avec les miracles, comme les poissons de la pêche miraculeuse se jouaient autour de la barque de Pierre dans le lac de Génézareth. Ni la France ni l'Espagne n'ont rien à envier aux lieux saints. Les Pyrénées éclatent de gloire à l'égal du Thabor. Tressaillez d'aise et illuminez-vous de joie, montagnes à jamais illustres! Coulez, piscine de probation et de grâce, mille fois plus salutaire encore que la piscine de Jérusalem ! Placée entre les deux nations catholiques par excellence, cette source est mise à leur portée comme pour les inviter, les premières, à y boire et à s'y laver. Mais les deux mondes ont part à ce bienfait ; mais il n'est point de peuple si inconnu qui ne connaisse la vertu de cette eau si vivifiante; mais on la mêle aux breuvages des malades et des agonisants, et ils ressentent, soit dans leur corps, soit dans leur âme, les plus précieux effets, sans savoir le plus souvent d'où leur vient cette foi qui réveille leur âme. Oui, Jésus est ici, comme il y a
dix-huit siècles sur les lacs de la Galilée. Il y parle encore, il y enseigne encore, il y commande encore, et les prodiges s'y multiplient au point qu'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de leur nombre ou de leur éclat.
Cependant soyez attentifs à la suite du texte. Jésus, voulant commander la pêche miraculeuse, se fait conduire dans la haute mer. Duc in alturn, dit-il à saint Pierre, et l'apôtre obéit. N'est-ce pas là, sous une figure ingénieuse et hardie, l'état actuel de l'Eglise? La voilà en pleine mer, et plus battue que jamais des vents et des vagues. Mais il y a encore dans ce mot un sens plus mystique et plus profond, dont la grotte et les miracles de Lourdes nous donnent l'explication. La haute mer où l'Eglise se débat, c'est le miracle. C'est là qu'est toute la contradiction et toute la dispute avec les erreurs du siècle. C'est par là qu'elle répond à tous ses ennemis et qu'elle les accable de ses bienfaits. Sa doctrine, sa morale, ses mystères, ses sacrements, ses cérémonies, peuvent être admirés ; tant qu'on ne croit pas à ses miracles, on ne verra en elle qu'une sagesse humaine. Il fallait amener aux pieds de Jésus-Christ ces âmes raisonneuses et superbes qui déclaraient que les miracles, s'il y en avait eu jamais, n'étaient plus de notre temps, et qu'on ne pourrait plus les constater. Eh bien ! cette preuve de la divinité de l'Eglise par les miracles permanents devait se faire à Lourdes avec une popularité extraordinaire. C'est là que retentit le commandement de Dieu : Duc in altum! Au large, en haute mer! Allons pêcher des âmes en les jetant en plein surnaturel et en plein
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miracle ! C'est ainsi , pour employer le mot de saint Ambroise, qu'on les péchera et qu'on les ramènera en les abattant jusque dans la profondeur de leur incrédulité et de leurs disputes : Duo in altum, hoc est inprQfundum dispuiationum.
Vous avez entendu sur ce sujet les plaintes désespérées des ministres de Jésus-Christ. Que de fois n'a-t-on pas dit dans notre siècle : La nuit règne partout; partout les âmes s'éloignent; le travail apostolique est infructueux; plus de conversions possibles. Le monde a pour l'Evangile un dégoût suprême et profond que rien ne saurait vaincre. Les uns regrettent la foi , les autres la combattent , presque tous la rejettent, et les prédicateurs de la doctrine sainte sont réduits à se croiser les bras et à s'écrier, en retirant de l'abîme du doute ces filets qui ne font pas la moindre capture : « Nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre : Per totam noctem laborantes nihiï cepimus. »
Mais quand Dieu commande et qu'il rend l'espérance, qui pourrait hésiter? Venez, pêcheurs d'âmes, venez : voici le rocher de Massabielle, d'où vous allez jeter vos filets sous les regards de Marie, mère de Jésus. C'est Marie qui a demandé et obtenu le premier miracle du Seigneur. Sa toute-puissance suppliante intercède encore pour le monde qui agonise, et le monde va voir, sous les auspices de Marie, des miracles plus inattendus que celui de Cana. Marie supplie, Jésus commande, Pierre obéit : In verbo autem tuo laxabo rete.
Pierre, c'est l'Eglise. L'Eglise a obéi en bâtissant, autour de ce rocher et de cette piscine, cette basi-
lique, cette maison des missionnaires, ces couvents, tous ces monuments pieux, chefs-d'œuvre de l'architecture et des arts, souvenirs accumulés de mille et mille guérisons qui se sont accomplies , depuis vingt-cinq ans, dans ces lieux bénis, par l'intercession de celle qui s'est fait reconnaître en proclamant elle-même le privilège incomparable de l'Immaculée Conception, que Pierre venait de lui décerner. Elle est l'Immaculée Conception, avait dit Pie IX, aux acclamations de tout l'univers. Et Marie, sensible à cet hommage, est venue elle-même dire à la France, à l'Espagne, à tout l'univers, en apparaissant dans cette grotte fameuse : « Je suis V Immaculée Conception. » Elle ajouta : « Venez boire à cette fontaine et vous y laver. » 0 Pierre, jetez-y vos filets, Marie l'indique, Jésus l'ordonne; et vous répondez avec l'accent de la confiance : Eh bien ! prêchons le miracle, et le miracle répondra à nos vœux : In verbo tuo laxabo rete.
Quels miracles et quelles captures ! Il n'y a pas une pierre dans ce temple qui ne rappelle quelque malade guéri ou soulagé. C'est ici que les aveugles voient, que les sourds entendent, que les boiteux marchent, que les lépreux sont guéris, que les paralytiques recouvrent l'usage de leurs membres. Les annales de Lourdes ont déjà des volumes; mais chaque nation, chaque province, presque chaque paroisse a là-dessus ses récits particuliers. On montre sous tous les soleils les aveugles qui voient, les sourds qui entendent, les boiteux qui marchent, les lépreux aux corps vaillants et les paralytiques aux membres déliés, et Ton dit en les montrant : « Voilà les pèlerins de Notre-
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Dame de Lourdes! » Lisez les inscriptions écrites sur ces murailles. Comptez, si vous le pouvez, les béquilles suspendues comme autant de trophées aux voûtes de la grotte. Voilà les fruits de la pêche miraculeuse ! Voilà les malades tombés dans l'invisible filet, et qui sortent de la piscine de Lourdes plus nombreux que ne sortaient les poissons du lac béni par la main du Sauveur !
Mais ce n'est pas encore là toute la puissance promise à Pierre et à l'Eglise. Ce ne sont pas seulement des corps à guérir, ce sont surtout des âmes à sauver, que les apôtres attendent pour justifier la parole du Seigneur : 'Ex hocjam homines eris capiens.
Regardez et voyez comme la pêche des âmes est belle, comme elle se soutient, et comme Marie fait tomber les plus superbes et les plus révoltés dans ce filet entre lequel on se débat vainement! Les hommes disputent aujourd'hui aux femmes les plus pieuses l'accès des tribunaux de la pénitence et de la table sainte. En distribuant, ce matin, la communion à cet autel, je constatais que les deux sexes en approchent avec un égal empressement, que les riches y sont mêlés aux pauvres, les lettrés aux ignorants, les jeunes gens aux vieillards, et qu'il y a entre tous les âges, comme entre toutes les conditions, une émulation touchante pour adorer Dieu, louer Marie, fréquenter cette basilique et prendre, sans arrière-pensée et sans respect humain, une part égale aux mystères qui troublent la raison du siècle et qui déconcertent sa fausse science. Nous avons vu couler de belles larmes, nous avons entendu d'éloquents récits, nous avons la preuve que le bras qui
jette sur les âmes le filet de la grâce n'est pas raccourci, et qu'en plein xixe siècle la pêche miraculeuse continue et s'étend, malgré les ténèbres qui couvrent l'horizon et qui semblent envelopper l'Eglise humiliée par ses ennemis.
Des âmes à atteindre, à pêcher, à ramener, voilà l'espoir de Pierre, voilà où éclate l'intercession de Marie, voilà toute la consolation du présent; toute la certitude et tout l'avenir de l'Eglise, toute l'histoire du monde et des siècles futurs jusqu'à la consommation des temps. Que les dynasties passent; que les lois, les institutions et les mœurs se renouvellent; que les nations, qui penchent aujourd'hui vers leur ruine, descendent la pente fatale et aillent plus rapidement encore à la mort, rien n'empêchera Pierre de jeter ses filets, Marie de prier pour le succès de la pêche, et les âmes, détrompées de leurs folles visions ou- revenues de leurs grossières débauches, se rendront encore au miracle, croiront au surnaturel, adoreront sans voir, espéreront sans comprendre, heureuses de tomber, sous le sceptre de Notre-Dame de Lourdes, aux pieds du divin pêcheur.
Une âme, une seule âme vaut mieux que tous les empires : Dieu, pour la chercher et l'atteindre, cléplace les bornes des royaumes et bouleverse tout le genre humain. Qu'importent, dans l'éternité, nos vains débats, nos secousses violentes, nos révolutions qui se précipitent les unes sur les autres avec un fracas plus effroyable que jamais? Il plaît à Dieu de nous laisser la tourmente, pour qu'au milieu même de ces flots tumultueux nous nous laissions
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attirer par le pêcheur qui nous guette, et que nous cherchions le refuge dans ce filet qui nous ramènera au port. Puisse ce cinquième anniversaire du couronnement de Notre-Dame de Lourdes être signalé par quelque miraculeuse capture ! Puissent les pèlerinages qui recommencent emporter la grâce de beaucoup de pécheurs !
Ainsi s'affirme le surnaturel, que notre siècle déclarait indigne de lui. Ainsi se perpétue le miracle, ce phénomène qu'on ne devait plus revoir, si jamais on l'avait vu ! Ainsi pêche et gagne les âmes le vicaire du divin pêcheur. Ainsi l'Eglise demeure, enseigne, espère, laissant couler à ses pieds le torrent des erreurs, des vices et des blasphèmes. Elle se console de tout, elle espère tout, en se tournant vers celle qui, dès l'origine, a posé son pied vainqueur sur la tête de l'antique serpent, et qui a rappelé à la terre sa victoire et la nôtre, en venant dire dans ces lieux : « Je suis V Immaculée Conception ! » Elle guérit les malades , elle éclaire les consciences , elle délivre les âmes, elle fait même en ce monde des heureux que le monde ne connaît pas, elle prépare pour l'autre un peuple d'élus qui, après avoir trouvé ici-bas la grâce aux pieds de la sainte Vierge, trouvera dans le ciel la gloire et le bonheur, en la saluant, cette vierge bénie, par le titre qu'elle aime, et en lui disant avec les anges : « Vous êtes V Immaculée Conception! Que Dieu nous fasse cette grâce et nous donne cette gloire !
Ainsi soit-il.
A GUYANS-VENNES,
Prononcé au pèlerinage de Guyans-Vennes , le 19 août 1879.
Fecit mihi magna qui potens est.
Le Tout-Puissant a opéré en moi de grandes choses.
(Luc, 1.)
Ainsi disait Marie en célébrant les grâces dont le Seigneur l'avait comblée. Ainsi chantons-nous encore en admirant comment le Tout-Puissant continue à révéler, par de nouveaux prodiges, la vertu d'intercession qu'il a communiquée à sa divine Mère. Ainsi chantent, dans cette octave glorieuse, toute la France, toute l'Eglise, toute l'humanité. Le Magnificat retentit au ciel et sur la terre, dans la langue des anges comme dans la langue des hommes, et pour louer dignement Marie, c'est à Marie elle-même qu'il faut emprunter le ton et l'accord de cette unanime louange.
Mais, pour ne parler que des pèlerinages entrepris en ce jour par notre religieuse Franche-Comté, voilà que nous allons rendre nos devoirs à Marie dans
trois sanctuaires différents, avec la même piété. Ceuxci se mettent en marche vers Lourdes, où la Vierge immaculée les appelle dans un concours national ; ceux-là gravissent les pentes abruptes de la Salette pour assister au couronnement de la Mère des Sept- Douleurs ; et nous, c'est une Notre-Dame antique et vénérée que nous venons invoquer dans nos propres montagnes, en la suppliant d'être plus que jamais, au milieu des épreuves de, l'Eglise et de la France, Notre-Dame de Consolation. Partout, c'est le Tout- Puissant dont nous bénissons la main, soit qu'elle nous châtie, soit qu'elle nous relève; partout, c'est la toute-puissante intercession de Marie dont nous chantons les miracles : Fecit mihi magna qui potens est. Que les pèlerins comtois de Notre-Dame de Lourdes reviennent de la salutaire piscine où leur foi va se plonger, guéris et fortifiés par la grâce dont l'eau qui coule des roches Massabielle, quelque miraculeuse, qu'elle soit, n'est qu'une image imparfaite. Allez, pèlerins de la Salette, montez à la suite de notre illustre et bien-aimé pontife 1 jusqu'au trône où Marie a voulu s'asseoir dans les montagnes du Dauphiné ! Ramenezle plus robuste et plus vaillant que jamais, et obtenez de Marie qu'elle le conserve, pendant de longues années, à notre admiration et à notre amour. L'archevêque de Besançon ne pouvait oublier qu'il a été évêque de Grenoble. Sa présence aux fêtes du couronnement de Notre-Dame delà Salette était un témoignage d'une trop haute valeur pour qu'il lui fût permis de manquer à ce grand appel. Mais je viens en son nom
1 Mgr Paulinier, archevêque de Besançon , ancien évêqne de Grenoble.
à Notre-Dame de Consolation. J'apporte à Marie ses hommages ; à ces prêtres, à ces magistrats, à tout ce peuple, ses encouragements paternels ; à ce digne curé, tous ses remerciements pour l'éclat qu'il a donné à notre pèlerinage. Aux Alpes, aux Pyrénées, au Jura, l'empressement est le même; la puissance de Marie éclate partout. C'est Dieu qui la révèle; c'est Dieu qu'il faut bénir , et dans les deux sanctuaires nouveaux où il glorifie aujourd'hui sa Mère, et dans le sanctuaire ancien dont nous venons rappeler la gloire : Fecit mihi magna quipotens est.
Qui ne connaît parmi vous la chronique de Notre- Dame dé Consolation et qui ne sent combien la tradition en est authentique ? Quelle naïve et touchante confiance que celle du sire de Varambon partant, à la voix du pape Martin V, pour secourir Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem ! Il se recommande à la Vierge du Tilleul ou de l'Ermitage, vénérée au milieu de ses terres, dans un vallon qui est jusque-là sans renommée parmi les hommes. Ni sa foi ni sa valeur ne peuvent le préserver de la captivité. Mais sa foi brille dans les fers comme celle de saint Louis. Cinq ans passés dans les prisons du Caire rendent cette foi plus vive encore. Voici l'heure où lui faudra choisir entre la mort et l'apostasie. Encore une nuit d'angoisse, et le martyre le délivrera. Mais ce fut une nuit de prières, ce fut une délivrance bien autrement merveilleuse. Quand le soleil se lève, ce n'est plus une prison qu'il éclaire pour lui, c'est la Comté, c'est la terre natale, avec ses sapins, ses rochers et ses tours. Le sire de Varambon n'en peut croire ses yeux. Il se voit encore revêtu de la tunique des esclaves,
ses chaînes pendent à ses mains et le carcan à son cou. Est-ce lui, le prisonnier d'hier, qui s'est éveillé au pied du donjon de Ghâteauneuf, les lèvres encore ouvertes par la prière qu'il adressait la veille à la Vierge de l'Ermitage ? 0 sire, c'est bien vous; et voilà bien vos domaines ! 0 Notre-Dame, après un tel miracle, votre nom n'est plus douteux : vous voilà nommée et pour toujours Notre-Dame de Consolation.
Je vous ferais injure, nos très chers frères, si je discutais avec vous une si belle tradition. Quel est le cœur chrétien auprès de qui elle ne soit pas accréditée? Marie, avec son intercession toute-puissante, a tout obtenu pour le fidèle chevalier. Mais le chevalier a été d'une parfaite reconnaissance envers elle. Témoin ces ex-voto répandus dans toute la province, où il s'est fait peindre le carcan au cou, les fers à la main et la tunique d'esclave sur le dos. Témoin l'endroit même où il s'est retrouvé à son réveil, et que vous nous montrez encore près du sentier qui conduit des Maisonnettes à Guyans. Témoin le nom de Consolation qu'il donne à la vallée, la chapelle qu'il y bâtit, les chaînes- qu'il y suspend, la foule qu'il y attire, et le témoignage de toute la contrée, qui s'associe aux actions de grâces de sa miraculeuse délivrance. Ici la tradition a une date précise, et le retour du sire est, dans l'histoire, aussi certain que sa croisade. Quand le quinzième siècle vient nous affirmer un tel miracle, ne parlez ni de la nuit des temps ni des préjugés. Des vieillards qui ont vu, il y a un siècle, les chaînes suspendues, sont des témoins assez dignes de foi. Ils croyaient, toute la Comté crut avec
eux, je me fais comme eux un honneur de croire à ce trait de la toute-puissante supplication de Marie, et je répète avec Marie : Gloire à Dieu qui a opéré en moi de grandes choses : Fecit mihi magna qui potens est.
Marie, devenue ainsi la dame de ces lieux, n'a pas cessé d'instruire, d'éclairer, de consoler. Qu'il fait bon vivre sous son sceptre, et combien elle fait descendre de bénédictions sur ces hautes montagnes ! C'est ici qu'un couvent de minimes s'établit malgré la rigueur du climat; ici que Notre-Dame fait naître ou grandir des docteurs pour l'instruction du monde et le service de l'Eglise. Parrenin est né sous son regard dans, la terre du Russey. Il sera jésuite et missionnaire ; la Uiine, aussi bien que la France, le comptera parmi ses savants, et le superbe empire du Milieu sera forcé de rendre, malgré son idolâtrie, des honneurs jusque alors inouïs à ce prêtre du vrai Dieu, que protège dans sa mission lointaine Notre-Dame de Consolation. Humbert n'a pas quitté nos montagnes, mais il en est devenu l'oracle et le modèle, et nous rappelons encore le Bridaine de la Franche-Comté. La reconnaissance publique a dressé des statues à ces éloquents missionnaires. Il me semble que, du piédestal où vous les avez placées, leurs statues se tournent, comme pour l'invoquer et la bénir avec nous, vers cette image miraculeuse qui a protégé leur berceau, et qu'ils ont tant de fois appelée, avec nos ancêtres, Notre-Dame de Consolation.
Ce n'était pas encore assez pour le service de Dieu, l'honneur de nos montagnes et les besoins pressants de la religion. Entre le berceau de Parrenin et le berceau d'Humbert, Dieu mit le presbytère de Bergier
sous la protection de sa divine Mère. Je le vois d'ici, ce cabinet d'étude, abrité par nos sapins, où l'humble curé de Flangebouche s'exerçait dans l'érudition , dans l'histoire, dans l'apologétique, attaquait Rousseau parvenu au comble de la renommée, et maniait contre un autre Goliath la fronde d'un autre David. C'est ici que Bergier apportait de Besançon les livres empruntés à l'antiquité chrétienne; c'est ici qu'il sortira avec ses propres ouvrages, désormais préparé à tous les combats, et, de tous les apologistes du xvme siècle, le seul qui ait fait reculer l'erreur, le seul qui ait gardé dans les écoles modernes son autorité et sa grandeur.
Bergier mourut à la veille de l'orage révolutionnaire qui allait désoler le monde. Il ne restait plus ici que d'humbles curés, de fidèles instituteurs, de pieux paysans. Mais ne craignez rien, Notre-Dame de Consolation veille sur eux, elle saura encore guider leurs mains et former leurs doigts à tenir l'épée. Elle montrera encore à ceux qui l'invoquent combien sa puissance est grande, et quel courage elle communique à ses clients de nos Franches Montagnes. 11 fallait sauver la sainte image des mains de la révolution. Quand le couvent de Consolation est fermé, la commune de Guyans-Vennes la réclame et l'obtient comme un bien national. Cette expression sacrilège est, cette fois du moins, l'expression de la piété et de la justice. Oui, vos ancêtres avaient raison ; c'est un bien national qu'une image miraculeuse de Marie, ce bien appartient à la patrie, il en est l'honneur immortel et le trésor impérissable. 0 Marie, je vous applique aujourd'hui ^encore un mot si juste et si heureux. 0
Marie, soyez encore, demeurez toujours le trésor de la France et son bien national.
La récompense des bons catholiques de Guyans- Vennes ne se fît guère attendre. Cette récompense, ce fut la gloire du martyre. Notre-Dame de Consolation, à peine installée dans cette église, suscite autour d'elle des âmes héroïques. C'est l'humble vicaire de Guyans, l'abbé Robert, obligé de se cacher pour continuer ses soins aux fidèles de la paroisse, et que l'instituteur nourrit pendant six semaines dans le clocher qui est devenu son asile. C'est l'incomparable instituteur lui-même, Jean-Pierre-Nicolas Busson, emmené devant le tribunal révolutionnaire avec ses concitoyens, les Tatu, les Mougin et les Cassard, tous trois comme lui de Guyans-Vennes, et quinze autres paysans des Franches Montagnes. Il les exhorte dans la prison de Maîche, il les console jusqu'au pied de l'échafaud, il tombe le dernier de tous, le 21 octobre 1793. Que ces noms et cette date demeurent gravés dans vos cœurs. Le plus éloquent de nos contemporains, Montalembert, les a gravés sur le marbre dans l'église de Maîche, en se félicitant d'avoir retrouvé dans les petits-fils des confesseurs les grands sentiments qui animaient leurs pères. Tant il est vrai que votre Notre-Dame, si justement appelée la reine des martyrs, est toujours la reine de ces lieux, et que l'on obtient assez de consolations à ses pieds pour les goûter encore jusque dans les prisons et sur l'échafaud.
J'ai prononcé le nom de Busson, vous en savez tout l'honneur. L'Eglise de Besançon n'oubliera jamais que les deux fils du martyr de Guyans sont montés à
l'autel, qu'ils y ont porté les mérites et les vertus de l'âme la plus sacerdotale, et que l'un d'eux, après avoir enseigné la fille des rois, est mort en enseignant les pauvres et les servantes, tant sa modestie était supérieure à sa science. Une autre famille, sortie de la même souche et pleine de ce sang généreux, est encore le légitime orgueil de nos montagnes. Je célébrerais la gloire des Gaume avec celle des Busson, si la présence d'un prélat connu et vénéré dans toute l'Eglise ne me condamnait au silence l. Mais ces mérites sans nombre, ces noms bénis, ces œuvres de haute piété et d'érudition profonde auxquelles ils se rattachent, sont comme des palmes dont il faut faire ici la couronne de Marie. Ceux qui les portent veulent qu'on les oublie eux-mêmes, pour ne se souvenir que de celle qui inspire et qui féconde la science et la foi de nos prêtres. 0 Notre-Dame de Consolation, soyez encore, demeurez toujours la reine du clergé franccomtois.
En quittant la vallée où fut sa première demeure pour habiter les hauteurs de Guyans, Marie y a laissé assez de grâces pour la faire fleurir avec plus d'abondance que jamais. Il .y a cinquante ans bientôt qu'un petit séminaire s'y est établi, sur l'ordre d'un arche-* vêque à qui il appartenait d'élever tout ce qu'il touchait et de féconder par sa parole les entreprises les plus difficiles. Qui blâmera aujourd'hui le cardinal de Rohan d'avoir compté sur la protection de Notre- Dame de Consolation ? Comptez, si vous le pouvez, les prêtres formés dans le cloître des minimes changé
1 Mgr Gaume, protonotaire apostolique. , -
en école. Que de missionnaires et de pasteurs des âmes ! Que de bons prêtres et de saints religieux ! Qu'elle s'accroisse, qu'elle se recrute et qu'elle grandisse encore, cette race sacerdotale sortie de nos montagnes, et qui est l'une des meilleures espérances de l'Eglise de Besançon. 0 Marie, donnez-nous encore des Humbert, des Bergier, des Gaume, des Guenot, des Busson, pour l'instruction du siècle futur !
Le grand archevêque dont je vous parlais tout à l'heure disait de ces belles montagnes, qui sont les domaines de Notre-Dame de Consolation : « Ici, tous les gens sont bons, même les méchants. » Souffrez, mes très chers frères, que je vous rappelle cette naïve louange et que je déclare que vous la méritez encore dans le déclin des affaires publiques et au milieu de l'affaissement des caractères et des courages. 0 prodigieux effet de l'intercession de Marie! 0 spectacle bien fait pour nous consoler de nos disgrâces ! Au premier signal du pèlerinage qui s'accomplit aujourd'hui, prêtres, magistrats, fidèles, hommes et femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s'anime, tout s'ébranle, tout se lève à dix lieues à la ronde. Six mille pèlerins s'assemblent malgré l'inclémence du ciel et veulent servir d'escorte à l'image miraculeuse de Notre-Dame de Consolation. Allons, marchons devant elle, puisqu'un rayon de soleil vient essuyer à ce moment la boue de nos chemins. Et vous, ô Marie, je vous en conjure, bénissez sur votre passage ce pays où tous les fronts se découvrent et où tous les genoux fléchissent. Bénissez tous ces foyers parés de fleurs et de guirlandes. Bénissez les
moissons et les pâturages ; bénissez les troupeaux et les abeilles, et puisqu'il m'a été donné de venir de si loin pour présider cette fête, agréez que je fasse marcher devant votre sainte image les insignes de ma charge, vous donnant ainsi ma mitre à soutenir, ma crosse à porter, et tout le diocèse de Nîmes à bénir avec le diocèse de Besançon, 0 Marie, ô notre commune Mère, soyez pour ces deux grands peuples Notre-Dame de Consolation.
Non, je ne veux plus retarder cette marche triomphale. Mais quand je vois tant de bannières qui se lèvent et qui frémissent du même souffle, des Pyrénées jusqu'aux Alpes, et des Alpes jusqu'au Jura, comment ne pas faire une prière pour la France ? Je lafais avec une humble confiance en cette octave sacrée de la fête de l'Assomption et du vœu de Louis XIII, me rappelant que ce vœu inquiet et fécond a donné à la France un grand roi, et que ce grand roi a enfanté un grand siècle, un siècle plus grand que ceux des Périclès, des Auguste et des Médicis, le siècle de Condé, de Bossuet et de saint Vincent de Paul, le siècle où la foi triomphante faisait triompher les sciences, les arts, les lettres et la charité. O Notre- Dame de Consolation, consolez la France de ses revers et préparez-lui de meilleures destinées.
Mais je m'élèverai plus haut encore, car cette image, dernier reste des siècles écoulés, m'avertit qu'au-dessus des ruines des dynasties et des Etats, quand tout croule et change autour de nous, seule l'Eglise est encore debout, avec ses mystères, ses lois, son culte, et que le trône de Marie demeure inébranlable sur la terre comme au ciel, assis sur ces
fondements sacrés signalés par l'Esprit-Saint , et dont vos montagnes sont comme une vive et solide figure : Fundamenta ejus in montibus sanctis. Que Marie, que la Reine de l'Eglise abaisse sur nous des regards pleins de pitié et de consolation ! L'Eglise n'est-elle pas plus que jamais cette nef mystérieuse que les flots assaillent et semblent ensevelir ? L'enfer redouble de fureur, le démon lève partout une tête menaçante, les liens sacrés du mariage vont se dissoudre, la foi est bannie des écoles, le prêtre est injurié et attaqué dans nos rues, et comme pour nous avertir que la civilisation est finie dans la vieille Europe, voilà que le sang]des prêtres coule à Rome et à Paris, voilà que l'impiété fond, avec un plomb meurtrier, sur les jeunes missionnaires qui s'apprêtaient à nous quitter pour évangéliser les nations barbares. Mais quoi ! la barbarie commence à Paris et la civilisation chrétienne au Japon I 0 mon Dieu! quand l'Orient se convertit, l'Occident va-t-il donc ramasser le glaive des persécuteurs, que les démons de la Chine ont laissé tomber de leurs mains ! 0 Marie ! votre France doit-elle revoir une nouvelle Commune? Et devons-nous subir l'exil, la prison et le martyre ? Pitié pour nous ! pitié pour ceux qui nous insultent et qui nous assassinent sans savoir pourquoi ! Notre- Dame de Consolation, éclairez, touchez, convertissez les pécheurs : or a pro nobis peccatoribus, et que leur confusion soit tout ensemble et votre triomphe et leur salut!
Nos derniers vœux et nos dernières paroles seront pour le chef visible de l'Eglise, pour l'infaillible docteur qui l'enseigne et qui la dirige- A la mémoire de
Pie IX ! A l'exaltation et à la gloire de Léon XIÏI ! Un grand pontificat s'est achevé ; un autre pontificat, inauguré il y a dix-huit mois à peine, jette comme une vive et sereine clarté au milieu des ténèbres du siècle. Lumen in cœlo ! 0 lumière d'en haut, soyez bénie! Montez à l'horizon, et que la superbe parure de votre midi dépasse le ravissant et doux spectacle d'une si belle aurore! Vivez, ô saint pontife; parlez, instruisez-nous encore, consolez-nous toujours. Que Notre-Dame de Consolation agrée ce vœu avec cet hommage, et qu'elle nous attire, de clartés en clartés, en nous pressant toujours plus tendrement sur son sein maternel, jusqu'au jour où elle nous fera, dans la pleine lumière du paradis, goûter les inénarrables consolations de l'amour éternel. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
ALLOCUTIONS
ALLOCUTION
PRONONCÉE