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ces grands missionnaires destinés à restaurer le siège de Montauban dans tout l'éclat de sa gloire antique. Devaient-ils prendre moins de soin du jeune prêtre également destiné à gouverner votre diocèse, et de cet écolier que le prêtre, devenu évêque, formera luimême un jour pour vous laisser un digne héritier de sa charge et un fidèle imitateur de ses vertus ? Anges du Seigneur, couvrez-les de vos ailes et faites-les croître et grandir dans l'ignorance de leurs belles destinées. Qu'ils les méritent sans les connaître, et qu'ils s'en rendent vraiment dignes à force de modestie, de travail et de vertu !
Théodore entra à douze ans au séminaire d'Ornans. Son parrrain venait d'en sortir, après y avoir donné à la philosophie un grand essor. Il y laissait un renom immortel de science, de piété et d'esprit, et il comptait déjà parmi les lumières du diocèse de Besançon. Le filleul marche sur ces nobles traces. Dès le début de ses classes latines, il monte au premier rang, le dispute aux plus âgés, le cède et le reprend tour à tour ; mais ses condisciples demeurent convaincus que dans ces nobles luttes de l'intelligence, il remporterait plus souvent la palme si son extrême jeunesse ne laissait pas à ses rivaux l'avantage de la réflexion. Saluons le souvenir du maître vénéré qui a encouragé, soutenu, béni ces brillants concours. M. l'abbé Dartois était un savant du premier mérite, à qui sa profonde connaissance des langues et ses études ingénieuses sur le patois de sa province avaient créé des relations dans toute l'Europe. Mais j'oublie toute cette gloire humaine pour ajouter qu'il était le père de son jeune peuple encore plus qu'il n'en était
le maître; il formait les bons cœurs encore mieux que les bons esprits; il était lui même un modèle achevô de cette bienveillance douce, agréable, communicative, qui s'enseigne par l'exemple, et passe du maître au disciple comme un héritage de famille.
Laissez venir le jeune lauréat d'Ornans au séminaire de Besançon; sa réputation y grandira encore. On le montre, on le signale parmi les quatre cents élèves qui viennent s'asseoir au pied de cette chaire illustre où l'abbé Gousset montait le matin, l'abbé Gaume le soir, l'un pour enseigner le dogme, l'autre la morale, tous deux ouvrant des voies nouvelles, mais sûres, à leur jeune auditoire, préconisant tous deux l'autorité du saint-siège et les doctrines de saint Liguori, entraînant toute l'école après eux dans cette large théologie, et laissant leurs disciples partagés sur une seule question, à savoir lequel des deux les enseignait le mieux et les aimait davantage. Il était aussi de cette grande école, il y enseigna lui-même, il y fut le maître de votre évêque en logique et en philosophie, ce vénérable religieux, cet autre fils de la Comté quia suivi àMontauban, sous l'habit de saint Ignace, ses amis, ses compatriotes et ses disciples, et qui est réduit à les pleurer aujourd'hui, au milieu de sa compagnie dispersée, ne sachant s'il doit se plaindre le plus ou de la mort qui lui a ravi ses plus chers amis, ou du siècle qui chasse ses frères de leur maison. Vous le nommez tous ce bon père, transpercé deux fois par le glaive de l'épreuve ; mais l'ingratitude ne saurait aigrir une si belle âme, et sa tête, blanchie par les ans, se relève vers le Ciel avec la confiance sereine du vieux matelot qui invoque au
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plus fort de la tempête l'étoile chère à ses voyages {.
Le cours de théologie était achevé, mais Théodore Legain était trop jeune encore pour recevoir les saints ordres. Le temps qui lui reste ne sera pas perdu. Son parrain l'introduit dans une noble famille dont la confiance l'honore lui-même et qui veut tenir de son amitié le bienfait d'un excellent précepteur. N'est-ce pas là encore une grande école? Les jeunes et brillants gentilshommes dont M. l'abbé Legain surveille les dernières études lui garderont une vive et profonde reconnaissance 2 ; mais il profitera lui-même de cet agréable commerce pour achever de former son esprit, son cœur, ses manières, ajoutant ainsi, à tout ce que le séminaire lui a donné, cette expérience du monde qu'on acquiert sans danger dans le monde fidèle et vraiment chrétien qui n'a servi que Dieu, l'Eglise et la France.
Ce n'est pas tout encore, voilà qu'un grand prélat laisse tomber sur lui un de ces regards vifs, pénétrants et profonds qui suffisaient, ce semble, à marquer un homme pour les plus hautes destinées. Le cardinal de Rohan n!a passé que quatre ans sur le siège de Besançon, mais les choix qu'il a faits dans la tribu sainte , depuis ses vicaires généraux jusqu'aux chapelains de sa métropole, se sont comme imposés à l'Eglise de France pour le reste du siècle, comme si le Saint-Esprit eût prophétisé par sa bouche. Qu'elle est belle la liste des évêques sur lesquels ce regard s'est arrêté ! Les uns sortis de ses conseils, les autres
1 Le P. Jeanjacquot, de la compagnie de Jésus. 5 MM. de Vaulchier.
sortant du monde à sa voix pour entrer dans le sanctuaire, plusieurs d'une vocation à peine éclose sous ses yeux, ceux-ci appelés à Besançon, ceux-là retenus dans d'autres diocèses, tous faisant remonter leur élection au prélat qui les avait distingués, tirés de la foule, honorés de ses faveurs i.
Le cardinal de Rohan avait fondé une école de hautes études qui fut deux fois ouverte, en 1829 et en 1832, fermée deux fois, la première par l'exil de l'archevêque de Besançon, la seconde par sa mort. Grande école, pépinière d'orateurs, de savants, d'évêques, où M. l'abbé Legain eut sa place et où il jouit quelques mois à peine de la bienveillance du cardinal, du spectacle de ses grandes œuvres et des largesses de sa munificence princière 2. Il y reçut le diaconat au milieu des espérances qu'un si grand archevêque faisait concevoir à l'élite de la tribu sainte; deux mois après, le cardinal n'était plus, son école était dispersée, et les jeunes lévites atten-
1 NN. SS. Gousset, cardinal archevêque de Reims; de Bonnechose, cardinal archevêque de Rouen ; Caverot, cardinal archevêque de Lyon ; d'Héricourt et de Marguerye, évêques d'Autun; Cart, évêque de Nîmes ; Doney et Legain, évêques de Montauban; Guerrin, évêque de Langres; Dupanloup, évêque d'Orléans; de Garsignies, évêque de Soissons; Mabile, évêque de Versailles.
2 Liste des élèves des hautes études en 1829 : Mabile, mort évêque de Versailles ; Barthélémy de Beauregard, auteur d'une Histoire de Jeanne cVArc ; Grivet, mort curé de Notre-Dame à Besançon ; Frayhier, curé de Baume-les-Dames ; Gainet, chanoine de Reims, auteur de la Bible sans la Bible; Oudet, curé de Vesoul.
En 1832 : M*1" de Bonnechose, cardinal archevêque de Rouen; M^r Legain, évêque de Montauban; Liégeon, curé de Gray; Guyard, vicaire général de Montauban; Sauvage, curé de Villersexel; Poirot, aumônier du collège de Vesoul; Chapuis, curé de Goux-les-Usiers ; Véjux, mort avant d'avoir reçu les ordres sacrés; Deschamps, jésuite, mort au Maduré ; Theurel, protonotaire apostolique, chanoine de Reims.
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daient d'un autre prélat le règlement de leurs des- Itinées.
Cependant Mgr Dubourg venait de quitter le siège I de Montauban pour s'asseoir, deux mois à peine, sur le siège métropolitain de Besançon. Sa vie s'éteignait comme le soir d'un beau jour. Mais, pareil au soleil couchant, il remplissait de ses lueurs mourantes le fond du sanctuaire, et les dernières clartés de sa plume apostolique éclataient plus que jamais en magnifiques élans d'éloquence et de charité. Il se courba pour la dernière fois devant l'autel en recevant des mains de Tévêque de Langres { le sacré pallium, et l'on crut qu'il allait défaillir. Mais le lendemain 2 il était debout à côté du jeune évêque dans la chapelle synodale, et il contemplait, avec des yeux pleins de larmes, sept diacres prosternés devant lui pour recevoir de son voisin, de son ami, qui lui prêtait son bras secourable, l'onction et les honneurs du sacerdoce. Théodore Legain était du nombre de ces jeunes prêtres, et quand les mains défaillantes, mais pleines de grâces, de ce vieux pontife s'étendirent sur sa tête, oh ! n'en doutez pas, les anges de votre Eglise étaient encore là, et ils souriaient au vieillard en voyant comme il bénissait ce nouveau prêtre destiné à gouverner un jour l'Eglise si chère à sa mémoire.
Voilà quelles bénédictions le jeune prêtre emporta avec lui, et sous quels auspices il commença sa sainte carrière. Ces bénédictions, il les porte d'abord
1 W1 Mathieu, alors évêque de Langres, mort cardinal archevêque de Besançon.
2 3 novembre 1833.
à la jeunesse chrétienne, espoir du sanctuaire. Le séminaire de Consolation a reçu les prémices de son zèle. Là, il s'est exercé à la surveillance et à renseignement, initiant l'enfance aux éléments de la langue latine, selon cette vieille et bonne méthode que l'on répudie aujourd'hui et dont on viendra redemander à l'Eglise les secrets perdus, quand on s'apercevra qu'avec la méthode nouvelle et les nouveaux programmes, on n'a guère appris que ce que Ton ne comprend pas ou ce que l'on ne doit pas savoir encore, tandis qu'on ignore tout ce que nos pères comprenaient et savaient à cet âge. Là, il aime et il est aimé. Ses collègues se le rappellent avec bonheur, ses élèves s'applaudissent d'avoir eu les premiers tressaillements de ses entrailles sacerdotales, qui frémissaient d'une douce joie en enfantant ses premières âmes à Jésus-Christ.
S'il quitte le séminaire de Consolation pour le vicariat de Pontarlier, ne faut-il pas y voir encore une touchante attention de la divine Providence, qui voulait l'exercer à tous les ministères et le mettre encore une fois à une école vraiment épiscopale? Tous ceux qui ont connu M. L'abbé Courtois, curé de Pontarlier, ne peuvent se défendre d'y penser avec le sentiment d'une grande vénération. D'une haute taille, d'une figure à la fois austère et souriante, d'une parole noble, ferme, colorée, M. Courtois, après avoir été au séminaire de Besançon le modèle des directeurs, était à Pontarlier le modèle des curés. Trois fois le cardinal Mathieu, ce prélat dont la mémoire est demeurée si grande, le signala au gouvernement comme un des hommes les plus capables de
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servir, sous la mitre, l'Eglise et la France; trois fois la nonciature appuya cette proposition ; les sièges de Tulle, de Troyes, de Montauban, lui semblaient destinés. Dieu, dans sa miséricorde, en jugea autrement. Ce fut M. Doney, son ami, qui fut appelé au gouvernement de celte Eglise. Ce fut M. Legain, son vicaire, qui la gouverna après Mgr Doney. Ainsi le vénérable curé de Pontarlier vous servait, à son insu, en formant par ses conseils et par ses exemples celui qui devait vous servir un jour. Il lui apprit surtout comment on garde sa digniLé en témoignant aux âmes toute la tendresse dont elles ont besoin pour comprendre qu'on les cherche, pour sentir qu'on les aime, et pour se laisser prendre et emporter, loin du loup qui les guette, sur les épaules du bon Pasteur.
Qu'il aille, après quatre ans d'un vicariat si instructif, administrer la paroisse de Villers-le-Lac dans les hautes montagnes, où le Doubs, tantôt se précipite en superbes cascades, tantôt accumule en des bassins ses eaux transparentes, le peuple excellent qui en habite les bords n'aura pas cependant le don de l'attacher à la vie tranquille d'un presbytère. Il faut une plus vaste carrière à sa parole et à son zèle. Il part, mais c'est assez de lavoir vu quelques mois pour l'aimer toujours. Il laissa au Yillers comme involontairement une moitié de son âme, et quand il revint, trente-sept ans après, déjà vieilli par les labeurs de l'épiscopat, on eût dit qu'il venait retrouver sa jeunesse, tant l'éloquence jaillissait de ses lèvres, tant son âme éclatait de bonheur, plus transparente et plus pure que le fleuve qui coulait sous ses yeux.
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Ces premières émotions, que donne le commerce des âmes, se renouvellent presque tous les jours dans les rudes labeurs du missionnaire. Le curé demeure, le missionnaire passe. Au curé, l'exercice prudent et soutenu du zèle, la direction ordinaire des consciences, et les rapports quelquefois agréables, souvent difficiles, toujours nécessaires, avec tous les membres de la communauté chrétienne. C'est le négoce sacré des âmes avec les peines, les sueurs, le gain modeste de chaque jour. Le missionnaire jette ses filets d'un bras plus hardi et ramène du fond de l'abîme les âmes qui avaient échappé au pêcheur du rivage. Il n'y a guère de paroisses où il ne fasse quelque miraculeuse capture et où son passage ne marque une date heureuse dans l'histoire des âmes. Il éclaire les consciences, il brise les liens des habitudes coupables, il apaise les rancunes, il réconcilie les époux désunis, il obtient la réparation des injustices, il découvre parfois des âmes d'élite, il leur montre le chemin du cloître et il en fait les épouses immortelles de Jésus-Christ.
Ainsi faisait depuis vingt-quatre ans la maison des missionnaires de Besançon, quand M. l'abbé Legain, cédant au mouvement de l'esprit apostolique, sollicita l'honneur d'y entrer. Il avait voulu d'abord suivre dans le nouveau monde l'illustre évêque de Barstown, Mgr Flaget, qui avait passé quelques mois dans le diocèse de Besançon en quêtant pour son diocèse, et qui y laissa une grande impression de sainteté. Mais les missions diocésaines finirent par avoir sa préférence, et ce fut encore un trait de modestie. Il y demeura quatorze ans et compta parmi
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les meilleurs ouvriers évangéliques de cette compagnie sainte, l'honneur de la Comté. Sa taille élevée et sa noble contenance captivaient l'attention publique; sa parole facile, abondante, pleine d'intérêt, satisfaisait les esprits les plus difficiles. Il achevait par des entretiens particuliers l'ouvrage commencé dans la chaire, et la bonté de son cœur, qui se trahissait comme d'elle-même dans ses yeux, dans sa voix, dans son sourire, détruisait, dans le tribunal qui justifie ceux qui s'accusent, les dernières résistances de la volonté.
Est-ce dans ce ministère que s'achèvera sa vie? Tout le présage, ce semble, mais Dieu l'ordonne autrement, et pour le lui faire comprendre, c'est à son cœur qu'il s'adresse. Le grand prélat qui avait été, après Dieu, l'auteur de sa vocation sacerdotale, Mgr Doney l'attire auprès de lui dans cette Eglise de Montauban, qu'il gouvernait avec tant d'autorité et de gloire, aux applaudissements de l'Eglise universelle. Il avait sacré Mgr Mabile pour le siège de Saint-Claude, et le départ de cet ami laissait une place vide dans sa maison. Venez, jeune missionnaire, venez la prendre, et vous comblerez de joie celui qui vous l'offre. Ce n'est que l'essai d'une vocation nouvelle et vous la quitterez à votre gré.. Comment se refuser à ces douces instances ? Mais comment oublier la terre natale ? 0 terre de la Comté, sol sacré cle l'Eglise de Besançon, comme on demeure attaché à vos montagnes, à vos sanctuaires, à votre clergé dont le commerce est si sûr, à votre peuple dont la religion est si vraie, si profonde et si reconnaissante! M. l'abbé Legain céda, après trois ans d'essai, à cette tentation de la
terre natale, et il reprit les ailes de la liberté pour s'envoler vers nos montagnes. Mais il avait compté sans les doux reproches de son parrain et sans les vifs remords de son affection. Il avait compté sans Tordre de Dieu ! Quand Pierre voulut quitter Rome pour regagner la Judée, Jésus lui apparut, et le ramena d'un mot dans la ville où il devait fonder le siège éternel de ses vicaires. Ainsi fut ramené, d'un mot, d'un regard, d'une larme versée dans l'intimité d'un entretien, ce fugitif de votre ville épiscopale. Non, il ne savait pas qu'il aurait un jour un trône dans cette Eglise et que ce serait le prix de son retour. Votre grand évêque l'ignorait lui-même, mais les anges qui assistaient à cet entretien s'applaudirent encore une fois de la fidélité que la grâce trouvait dans le cœur de ce prêtre aimant et dévoué, et chantant le triomphe de la grâce sur la nature, ils chantaient par avance le bonheur réservé à l'Eglise de Montauban.
Mgr Doney ayant reconquis, pour ainsi dire, son cher filleul, l'appliqua tout entier aux œuvres de son diocèse. C'est pour l'école normale qu'il lui demande tous les efforts de s.on esprit et toutes les délicates prévoyances de son cœur, sachant combien il importe de former, par l'enseignement de la religion, des instituteurs chrétiens et de mettre au fond de leur âme, dans le souvenir du prêtre qui les forme, une image, ineffaçable de cette religion sainte. C'est ainsi que nous donnons les plus distingués de nos prêtres pour remplir un ministère si difficile. Ah ! qu'on ne se trompe pas sur nos sentiments I Nous ne voulons point asservir les instituteurs de la jeu-
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nesse aux caprices d'un curé ni aux exigences d'une sacristie. Jamais nous n'avons vu en eux des esclaves à façonner au joug, ou des serviteurs à faire marcher à la parole. Que souhaitons-nous, sinon qu'ils soient les meilleurs amis de nos prêtres, et non pas leurs rivaux et leurs ennemis. J'en atteste les soins paternels que M. l'abbé Legain a prodigués aux instituteurs de ce diocèse, la reconnaissance qu'ils ont gardée à sa mémoire, et l'harmonie qui règne dans vos écoles entre l'instituteur qui les dirige et le curé qui les surveille. Il n'y a ici ni zèle inquiet, ni police, ni inquisition, mais, d'un côté, le respect, de l'autre, la confiance, et pour fruit de cette entente cordiale, l'éducation forte et chrétienne des générations qui vous suivent. Qui a donc imaginé que de ces deux mains unies pour cette difficile et noble tâche, celle de l'instituteur tient la lumière et que celle du curé cherche à l'éteindre? De la lumière ! de la lumière! Ah! nous la demandons plus haut que vous-mêmes. Nous la demandons pour l'instituteur et pour le curé. Nous la demandons pour l'Eglise qu'on calomnie et pour ses ministres qu'on outrage. Nous savons quel est le souffle perfide qui la poursuit et qui la tue, c'est le souffle de Satan, et les victimes qu'il fait, ce sont les âmes dont nous avons la charge devant Dieu et devant la France. Prenez garde ! enfants des hommes, elle s'éteindra toute seule dans les fumées de votre orgueil, cette science où ne se mêlent plus les clartés de la foi, et elle laissera le monde au milieu de ténèbres qui épouvanteront l'avenir. Mais nous, s'il nous faut sortir de vos écoles en cachant l'humble lumière du catéchisme, nous la sauverons,
nous relèverons, nous la tiendrons au-dessus de vos têtes : c'est une lumière qui ne pâlit jamais, et avant la fin du siècle vous viendrez rallumer à la lampe du sanctuaire votre science éclipsée et perdue dans les horreurs de l'athéisme.
Le succès de M. l'abbé Legain dans cet enseignement catéchistique ne tarda pas à recevoir sa récompense. L'aumônier de l'école normale devint vicaire général titulaire et fut associé à toutes les pensées et à toutes les mesures de l'administration diocésaine. Ainsi s'achèvera le noviciat de cette âme destinée à la charge épiscopale. M. Legain partage la seconde place avec un autre Comtois, son aîné, son ami, l'autre moitié du cœur de son évêque *, ou plutôt ce n'est qu'un seul cœur et une seule âme qui parle et qui agit, qui règne et qui gouverne, et qui se communique, dans ce gouvernement pacifique, de l'évêque à ses auxiliaires, du clergé aux fidèles, du centre aux extrémités. En sorte que jamais diocèse n'a marché avec plus de droiture dans une communion parfaite d'idées et de sentiments pour la gloire de Dieu, l'exaltation de la sainte Eglise et le salut éternel des âmes.
Mais les jours d'Elie étaient comptés, et comme il voyait approcher le char de la mort qui allait le ravir au Ciel, il se demandait à quel Elisée il laisserait son manteau. Heureux Elie, à qui il a été donné, comme au prophète de l'ancienne loi, de désigner son disciple et de nommer lui-même l'héritier de son siège. Tous les prophètes n'ont pas eu le même pouvoir,
1 M. l'abbé Guyard, vicaire général titulaire de M*r Doney et de M«* Legain.
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tous les évêques n'ont pas le même bonheur. Ce fut la consolation de Mgr Doney, pendant le concile du Vatican, d'entretenir Pie IX de cette grande affaire, de lui dire les mérites de M. l'abbé Legain, d'exprimer le souhait de l'avoir pour successeur et d'obtenir, de la bouche auguste de ce grand pape, l'assurance que ses vœux seraient exaucés. Il quitte Rome sur cette promesse, et il revient dans cette cité, récitant son Nunc dimittis, car il n'avait plus rien à demander au monde. Vous vous rappelez sa lente agonie : c'était le temps où la France agonisait elle-même entre les horreurs de l'invasion étrangère et les menaces de la guerre civile. Vous vous rappelez le jour de son décès : c'était le 21 janvier 1871 ; c'était l'anniversaire d'un parricide que quatre-vingt-dix ans de révolution n'ont pas encore expié. Un évêque français qui remonte au ciel ce jour-là emporte, avec les mérites de sa vie, de patriotiques prières pour la patrie en deuil, et son premier mouvement est d'aborder le fils de saint Louis, en demandant avec lui le pardon de la France. 0 grâce depuis si longtemps attendue, tarderez-vous longtemps encore ? Mais n'est-ce pas déjà une grâce que d'obtenir, depuis tant d'années, des évêques selon le cœur de Dieu, qui refont la France chrétienne comme les abeilles rebâtissent leur ruche renversée par l'orage ? Mgr Doney a obtenu dans le ciel la ratification des promesses qui lui avaient été faites sur la terre. La vacance de son siège ne dura pas trois mois. Toutes les volontés, comme inclinées par avance à faire ce qu'il avait souhaité, se rencontrent pour remettre à Elisée le manteau d'Elie. L'Etat
>remier répit, te nom de
l'élu se trouve sous la plume du pouvoir exécutif; l'Eglise se hâte, et c'est par bref que Pie IX préconise l'évêque de Montauban. 0 Théodore, ô mon frère ! que votre élection est rassurante ! Venez, montez sur ce siège qui vous attend, et étalez le blason de votre amour et la devise de vos armes : Christo lucrifaciam. C'est le cri de votre cœur et c'est d'avance tout le récit de votre épiscopat. Ce récit, chacun de vous, mes frères, le ferait mieux que moi, et quand je vais en essayer l'esquisse, vous prendrez dans vos larmes, dans vos souvenirs, dans les profondes émotions de votre reconnaissance, les couleurs qui achèveront le tableau.
IL L'Evangile nous apprend que le serviteur, rapportant à son maître les talents qu'il en avait reçus, lui dit : « Vous m'avez confié cinq talents, voilà cinq autres talents que j'ai gagnés à votre service, » et le maître lui répondit : « Courage, bon serviteur, puisque vous avez été fidèle dans le premier négoce, je vous établirai comme l'intendant de mes grandes affaires : Quia super pauoa fuisti fidelis, super multa te constituam i. y>
Telle avait été la confiance de Dieu envers votre évêque, son serviteur; telle fut la récompense de son négoce sacerdotal. Il avait parcouru la carrière, avec une fidélité incroyable, dans toutes les fonctions du saint ministère, l'ami autant que le maître de l'enfance et de la jeunesse, vicaire plein de soumission et de respect, curé plein de dévouement, missionnaire
* Afatth., xxv, 21.
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au grand cœur, administrateur d'une grande prudence, et, dans ces postes si variés, il avait gagné à Jésus- Christ les pauvres et les riches, les petits et les grands, les justes et les pécheurs, avec une rare intelligence servie par une bonté plus rare encore. Sa récompense fut de paître le troupeau où il avait été luimême une brebis si douce et si fidèle à l'égard du pasteur.
Le voilà donc établi sur ce clergé intelligent et dévoué, sur ce peuple docile et soumis, sur tout ce diocèse de Montauban, l'un des plus florissants de l'Eglise de France, et qui, parmi les diocèses de la chrétienté, le dispute aux plus grands et aux plus illustres pour l'attachement au saint-siège et pour l'affection filiale envers le vicaire de Jésus-Christ. Il pouvait dire mieux que personne en prenant le gouvernement de cette Eglise : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, » tant il avait l'expérience du pays et tant il était sûr de toutes les sympathies. Aussi, de quelque côté qu'il porte ses regards, ne rencontrera-t-ilque des regards amis, et quelque secours qu'il demande, mille cœurs s'ouvriront pour lui répondre, et mille et mille mains pour lui donner.
Voyez ces établissements d'instruction que son vénérable prédécesseur a fondés ! Comme il les adopte, comme il les développe et comme il les enrichit ! Ici, c'est le petit séminaire de Montauban exhaussé et doté d'une magnifique chapelle. Les sacrifices qu'impose une telle œuvre sont immenses. Mgr Legain donne l'exemple de la générosité, chacun l'imite, le nombre des élèves augmente, enfin la prospérité de la maison est, par une triple bénédiction de Dieu, la
récompense du prélat qui la protège, de l'illustre compagnie qui la dirige et des familles qui se félicitent d'y avoir trouvé, pour leurs enfants, les traditions vraiment françaises de la vertu, de la science et delà politesse. Là, c'est le séminaire de Moissac réparé, agrandi, orné avec la même munificence. Ce n'est pas encore assez pour ces jeunes âmes qu'il aime entre toutes les autres, il appelle les frères de Marie à donner, dans la cité épiscopale, le bienfait de l'éducation chrétienne aux classes aisées, et il voit prospérer et fleurir cette noble institution. Votre cathédrale était encore sans maîtrise. Il fonde, de ses deniers, cette nouvelle école que Ton peut appeler l'œuvre épiscopale par excellence, et il y met toutes ses complaisances comme dans sa maison de prédilection. Croissez, multipliez-vous sous ses yeux paternels, enfants de la maîtrise, chantres du Seigneur, ornements desfcérémonies saintes. Chantez avec un goût sûr, une mesure grave, une harmonie ravissante, les chefs-d'œuvre de nos maîtres. Attirez dans le saint lieu les indifférents, étonnez les impies, édifiez les fidèles, vous êtes les instruments de la grâce et l'un de ces moyens charmants par lesquels votre évêque gagne des âmes à Jésus-Christ.
Enfin, sans sortir de cette cathédrale, regardez ce qu'il a fait pour charmer les yeux autant que les oreilles, et enchaîner l'homme tout entier à la pompe de nos fêtes. Ce ciborium majestueux, ces chapelles qui rayonnent autour du chœur, cette abside qui termine l'édifice et à laquelle il mit ses derniers soins : tout porte l'empreinte de la main épiscopale qui relève, ordonne et embellit, et ne cesse d'émbel-
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lir encore l'Eglise qu'elle a épousée. Nourri et formé à l'école des Rohan, dans la métropole de Besançon, Mgr Legain y avait contracté la passion des cérémonies magnifiques. Qu'il était merveilleux de le contempler dans la pompe sacrée de nos mystères ! S'élevant lui-même au-dessus de la terre, et comme ravi en extase, il semblait élever tout le peuple avec lui par le prestige de sa taille, l'attrait de sa piété, l'onction de sa voix , la beauté de ses vêtements , et menait ainsi, la prière aux lèvres et l'encensoir à la main, toutes les âmes subjuguées et ravies jusqu'aux pieds de l'Eternel.
Après la cathédrale, on montrera, en citant son nom, le grand séminaire, dont il a fait, comme M9r Doney, ses plus chères délices, et la maison des missionnaires, où il a établi son clergé diocésain. Cette maison lui rappelle le saint ministère qu'il a rempli lui-même en Franche-Comté. Il y entretient avec une dévotion toute spéciale le souvenir de saint Vincent de Paul, qui en avait fait l'acquisition, et remontant jusqu'à saint Théodard, le patron de la cité, dont les ancêtres avaient fondé dans ces lieux une abbaye fameuse, il invoquait les mérites réunis de ces deux saints pour attirer sur l'œuvre des missions, rétablie par ses soins, l'abondance et la plénitude des miséricordes éternelles. Elle vivra, cette maison qui lui a coûté tant de peines, et son nom sera associé dans la reconnaissance de la postérité aux gloires les plus pures de vos annales ecclésiastiques.
Ce n'est pas tout. À côté des monuments anciens qui se consolident ou qui se relèvent, voici, dans la ville même, deux nouvelles églises dont il a bénit la
première pierre. Que d'aumônes n'a-t-il pas faites ou provoquées pour ces deux édifices ! Un autre en achèvera les murs et en dédiera l'enceinte. Mais les habitants des quartiers qui les attendent n'oublieront jamais celui qui a conçu l'entreprise, et à qui le temps seul a manqué pour la finir. 0 Montauban ! souvienstoi de ce bâtisseur d'églises, qui a tant aimé la maison du Seigneur et qui, de ces pierres sacrées par ses mains, a su faire la noble parure d'une grande et religieuse cité.
Si vous sortez de la ville épiscopale, vous trouverez partout la trace de ses pas rapides, l'empreinte de sa puissante main. Il consacre l'église de Puylaroque, il jette l'eau sainte dans les fondements de celle de Gaussade, il voit croître et grandir sous ses yeux celle de Montbeton avec l'orphelinat que la munificence d'une noble dame a bâti à ses frais aussi bien que le temple du Seigneur. Heureux diocèse, où les riches ne cessent de donner et les pauvres de recevoir ! Heureux évêque, à qui les riches ouvraient leur bourse, à qui les pauvres découvraient leurs besoins, et qui tenait tout en sa main, ou plutôt en son cœur, tant il était aimé et tant il était digne de l'être ! Partout où il bâtit, les souvenirs du passé se réveillent, les saints sortent de leurs châsses lointaines et viennent reprendre leur place sous les autels d'où le malheur des temps les avait exilés. Telle est la nouvelle église gothique de Saint- Antonin, devenue l'ornement d'un paysage que vos chroniques appelaient le Noble- Val, et dont la beauté éclate avec plus de relief à cause des montagnes qui l'entourent et du roc d'Anglars qui la couronne. C'est une ancienne
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terre de l'Eglise de Rodez ; l'éloquent prélat qui la gouverne aujourd'hui est venu partager avec Mgr Legain les fatigues de la consécration et la joie de recevoir et d'honorer les reliques de saint Antonin. Le chapitre de Palencia possédait ce sacré dépôt. Il en détache un précieux ossement ; il charge un de ses dignitaires de l'apporter, il se félicite de nouer avec l'Eglise de Montauban des liens de confraternité et d'amitié. L'Espagne et la France prient au même autel, et le grand saint qu'elles implorent d'une commune voix sourit du haut du ciel à leur fraternel accord. Mais votre évêque rendra un jour cette pieuse visite à la catholique Espagne. Il ira, par delà les Pyrénées, invoquer dans Loyola le nom et les reliques de saint Ignace. C'est à ce tombeau que l'on reprend courage, c'est là qu'on connaît le prix des âmes, là qu'on entend Ignace dire à Xavier où est la vraie gloire : « Que sert à V homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme 1 ? »
Msfr Legain sera de tous les grands pèlerinages, et' chaque année de son épiscopat sera marquée par quelque entreprise cle sa ferveur. Notre-Dame de Lourdes le verra trois fois, et trois fois son clergé et son peuple le suivront dans ce miraculeux sanctuaire. Après avoir assisté au couronnement de Notre-Dame de Lourdes, il prépare dans son propre diocèse le couronnement de Notre-Dame de Livron. Quelle fête! quelles journées délicieuses! quelle joie populaire ! quel assaut de piété, de générosité et de ferveur entre la ville de Gaylus et les paroisses voisines! Nous l'a-
l Matth., xvr, 20.
vons vu nous-même, nous en avons joui, et la part que notre frère bien-aimé nous a faite dans les allégresses de ces beaux jours est un de nos meilleurs souvenirs. Je passe sous silence les pèlerinages de Notre-Dame de Lorm, de Notre-Dame d'Alem, de Saint- Ferréol, la translation des reliques de saint Thomas d'Aquin à Toulouse, les honneurs rendus à la bienheureuse Germaine Cousin, et cent autres cérémonies dont il fut ou le pontife ou le témoin, soit clans son diocèse, soit au dehors. Mais comment oublier que dans cette mémorable année 1873, que Ton peut bien appeler l'année des pèlerinages, il présida, la mitre en tête, la crosse à la main, au milieu de cinq cents prêtres et de quarante mille fidèles, le plus beau pèlerinage qu'ait vu la Franche-Comté, le pèlerinage de Notre-Dame de Ronchamp ? L'orateur de la fête lui souhaita la bienvenue au nom du clergé de Besançon; il lui rappela que Mgr Doney, son prédécesseur, avait dit, en approchant de la ville sainte : « Nos pères venaient ici en pèlerins, les temps sont bien changés, mais qui sait si un jour on ne reverra pas les pèlerinages? » et regardant cette foule immense étagée sur toute la montagne : « Eh bien, lui dit-il, les pèlerinages sont revenus, les anges et les saints y applaudissent du haut du ciel, et la terre est dans l'admiration ou dans la stupeur.
Mais c'est le pèlerinage de Rome qui est le plus cher à la foi et à la reconnaissance de M9r Legain. Trois fois, en dix ans, il alla frapper de son bâton épiscopal au seuil des saints apôtres, comme pour le remettre au vicaire de Jésus-Christ, et le reprendre à la voix de Pierre avec une plus grande auto-
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rite et un plus grand amour pour les âmes. Il a vu Pie IX se coucher dans sa gloire, il a vu Léon XIII se lever dans sa force. Il avait dit à Pie IX : « Voici le dernier et le moindre des évêques que vous avez donnés à la France, mais je ne veux pas être le moins dévoué; je prêcherai votre doctrine, je défendrai vos prérogatives, je serai le héraut de votre voix. » 11 a dit à Léon XIII au lendemain de son couronnement : « J'avais été comblé des témoignages de la haute bienveillance du saint et immortel Pie IX. Je l'ai pleuré, mais Dieu vous a envoyé pour sécher mes larmes et mettre dans mon cœur la consolation à la place des regrets. J'apporte à vos pieds, avec les sentiments qui m'animent, ceux de mon clergé, des ordres religieux et de tous les fidèles. Nous sommes attachés au saint-siège par le fond de nos entrailles, sachant que c'est de là que nous viennent les lumières de la vérité et les grâces nécessaires au salut. »
Avec quelle bienveillance toujours plus grande/ quelle tendresse toujours plus vive pour son clergé et pour son peuple, ne revenait-il pas de ces heureux pèlerinages.- Il revenait, se disant à lui-même, dans un sens toujours plus précis et plus littéral, ces paroles de l'Apôtre : « Je me suis fait l'esclave de tous pour vous gagner à Jésus-Christ : Omnium me servum feci ut plures lucrifacerem *. »
L'Apôtre va nous dire quelles doivent être ces conquêtes et quelles âmes l'évêque doit incessamment gagner à Jésus-Christ. Il faut d'abord lui amener ceux qui connaissent la loi sainte : Ut eos qui sub lege erant