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lucrifacerem l. Hélas! ce n'est pas tout de la connaître. Quand on ne la pratique pas ou qu'on l'oublie, l'évêque doit le dire à temps et à contretemps, l'évêque doit le répéter avec toutes les importunités que le grand apôtre y mettait lui-même. Qui Ta mieux dit et répété que Mgr Legain? Depuis sa première instruction pastorale jusqu'à la dernière, sa parole n'est qu'un long cri évangélique jeté à vos âmes et bien propre à les réveiller de leur assoupissement. Il parle avec une grande et ferme allure, en missionnaire autant qu'en docteur. Il prêche surtout le décalogue, c'est-à-dire l'art d'être heureux en accomplissant ses devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers soi-même. Il prêche la loi du dimanche, la dévotion au Sacré Cœur, le culte de la sainte Vierge et des saints, l'autorité de l'Eglise, les rapports d'obéissance et de respect qui unissent le fils à son père et le père à son fils, l'œuvre du séminaire et le recrutement du sacerdoce. Sa voix réveille les esprits qui s'endorment, les cœurs qui s'égarent, les volon- . tés qui ont défailli un instant dans l'accomplissement de leur devoir. Il prêche à ses prêtres l'amour du saint-siège, l'observation de la liturgie, le respect de la discipline ; et le synode dans lequel il les réunit est comme une assemblée de frères, où éclatent la concorde et l'unanimité autour du pontife qui est debout au timon du navire. Il prêche aux religieuses, qu'il visite assidûment, la perfection de leur état, et ces visites, Tune des plus douces récréations de sa vie, entretiennent une ferveur merveilleuse dans les
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cloîtres, qui le regardent comme leur modèle, leur père et leur bienfaiteur. Comptez depuis dix ans que de pécheurs ramenés et de justes soutenus. C'est là le gain de votre évêque, et ce gain, il le fait, non pas comme un simple prêtre dans une paroisse seulement, mais dans tout son diocèse, ou ses instructions pastorales sont entendues, écoutées, retenues avec l'obéissance que la foi commande et le goût qu'inspire une filiale affection. La dernière fois que sa voix s'élève, c'est pour presser les âmes de se convertir. Demeurez, retentissez longtemps sur ce diocèse et sur cette paroisse, voix du pasteur mourant, et que le retour de quelque âme rebelle soit la récompense et le prix de ce suprême appel.
Mais ce n'est pas là encore toute la doctrine du grand apôtre. Après ceux qui vivent sous la loi, l'évêque est tenu de gagner au Christ ceux qui en ont secoué le joug et qui, soit par la faute de leurs pères, soit par leur propre faute, vivent dans le monde sans , règle et sans loi : Ut lucrifacerem eos qui sine lege erant ].
Qu'est-ce que l'évêque de Montauban entendra par là, sinon ceux que nous appelons nos frères séparés, et qui, depuis trois siècles, vivent dans cette cruelle séparation sans en connaître, hélas ! toute l'amertume? Mais ne craignez point que j'éveille ici l'écho des dissensions religieuses. Pourrais-je oublier que je parle clans l'église où les Cheverus et les Dubourg, ces apôtres du nouveau monde, sont venus apporter les trésors de leur charité et les règles de la vraie
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tolérance? Pourrais-je oublier que je parle près de ce palais épiscopal, où Mgr Doney a tenu la plume de la controverse avec une politesse aussi grande que sa fermeté; et qu'il craignait de laisser tomber de sa plume une seule goutte d'encre qui ne fût mêlée des larmes du vrai pasteur? Leur successeur a été leur disciple, et c'est tout dire pour sa louange.
Il a aimé, il a béni, il a appelé nos frères séparés avec les cris de l'Evangile. Il a reçu cent et cent fois les témoignages de leiu* respect. Il a entretenu, dans son diocèse, ces rapports excellents et ces égards réciproques, dont les catholiques doivent donner l'exemple, et dont nous saurons toujours gré à nos frères séparés de ne pas méconnaître le charitable mérite. 0 Montauban, votre évêque vous quitte en vous laissant la paix. Quel gain dans le temps présent ! et quelle reconnaissance ne devez-vous pas à ce bon pasteur qui a vraiment exercé parmi vous le négoce de Jésus-Christ !
Il faut tout dire. Ce ne sont pas seulement nos frères séparés qui ne vivent plus sous la loi. Il y a des âmes bien plus séparées encore, parce qu'elles rejettent, non pas seulement la loi de grâce, mais la loi de nature; non pas seulement l'Eglise, mais Jésus-Christ, mais Dieu, mais l'existence de l'âme et les espérances de l'autre vie. Eh bien ! il nous est prescrit de ne pas désespérer de ces malheureux qui désespèrent d'euxmêmes et de l'éternité. Ils ont beau croire et dire qu'ils n'ont point d'âme. Nous savons que leur âme existe, qu'elle a été rachetée comme la nôtre par le sang de Jésus-Christ, et qu'elle sera citée un jour à son tribunal. Nous devons la chercher, la retrouver,
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la rendre à elle-même, la gagner à force de zèle, de douceur, de charité. Si on nous insulte, nous nous tairons. Si on nous poursuit, nous nous réfugierons dans le souvenir de la passion de notre divin Maître. Est-ce que dans ces ténèbres qui descendent sur le monde il y aurait , pour les hommes sans Dieu et sans loi, un jour de triomphe ? Ah ! si ces hommes devenaient jamais les arbitres de nos destinées, et que, pour obtenir la grâce de quelque prêtre ou de quelque Adèle, pour conserver à quelque paroisse son culte et sa foi, pour sauver une âme, une seule âme, il nous fallût descendre jusqu'à des prières et des supplications, nous irions, comme saint Léon et comme saint Loup, au-devant d'Attila, et ce serait encore notre devoir autant que notre honneur de nous abaisser devant ces puissances d'une barbarie nouvelle. L'antiquité a peint le vieux Priam aux pieds d'Achille, baisant la main de l'impitoyable vainqueur, cette main, toute dégouttante encore du sang de son fils. Mais Priam ne se réduisait à cette humble posture que pour racheter le corps sanglant d'Hector. Jugez jusqu'où irait notre devoir, jusqu'où irait notre honneur, à nous qui avons à racheter non pas des corps, mais des âmes; non pas des restes inanimés à mettre dans un tombeau, mais des âmes à gagner à Jésus-Christ et à mener au ciel !
Mgr Legain n'a pas connu de pareilles extrémités, et nous devons espérer de la miséricorde divine que le spectacle n'en sera jamais donné ni à l'Eglise ni à la France. Heureux entre tous les évêques, il s'est loué, sous tous les régimes, des égards et des respects des dépositaires du pouvoir, comme de l'atta-
chement et de la reconnaissance de son peuple. Ce peuple Ta aidé, dans toutes ses œuvres et dans toutes ses aumônes, avec une générosité qui atteste que son dévouement n'est pas stérile, et que la bouche, quand elle l'exprime, parle toujours de l'abondance du cœur. La vraie manifestation de la foi catholique, ce n'est pas de parler, ni de se plaindre, ni de se récrier, ni de s'emporter contre la violence et contre l'inj ustire : c'est de donner et de se donner. Mgr Legain a donné à l'Université catholique de Toulouse, aux inondés de Murcie, aux pauvres d'Irlande, avec une générosité que les plus grands diocèses peuvent envier au vôtre. Il a payé le denier de saint Pierre avec la fidélité d'un contribuable ; il s'est mis au premier rang des bienfaiteurs de la Propagation de la foi, de la Sainte-Enfance et de l'œuvre de Saint-François de Sales ; il a envoyé jusque dans les Indes des vivres, des remèdes, des vêtements, à tout un peuple malade, nu, affamé, que sa tendre compassion secourait à deux mille lieues avec autant d'intérêt que s'il eût souffert aux portes de votre cité.
Mais s'il était si empressé à secourir des infortunes étrangères et lointaines , sa charité redoublait d'efforts et de prodiges pour secourir les malheureuses victimes que les fléaux faisaient dans son diocèse. Vous l'avez vu courir, la bourse à la main, dans les lieux inondés par la Garonne 1 , visiter toutes les paroisses où sévissait la rage du fleuve débordé , recueillir les corps des victimes, présider leurs obsèques, adopter les orphelins, consoler les veuves, répandre autour de
1 Pendant les désastreuses journées des 23, 24, 25 juin 1875.
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lui plus de deux cent mille francs et laisser partout le souvenir et l'exemple du pasteur qui ne cesse de donner et de se donner lui-même. Voilà votre gloire, prêtres et fidèles, votre évêque en est fier ; s'il ne cesse de demander, il ne cesse de remercier, et la plupart de ses lettres sont celles d'un pauvre qui implore et qui rend grâces, selon cette parole de r Apôtre : Infirmus factus sum infirmis, ict infirmas lucrifacerem {. Toujours des âmes à sauver et par conséquent toujours des pauvres à nourrir !
Les aumônes confiées à ses mains ne s'y multipliaient que par l'or qu'il y mêlait lui-même. S'il a beaucoup donné, c'est qu'il s'est tout refusé pour donner toujours. Sa table est presque celle de l'anachorète, et si on y trouve jamais non le luxe, mais l'abondance, c'est pour fêter un prêtre, un ami, un compatriote. Que l'on s'étonne des libéralités qu'il prodigue et qu'on lui demande comment il pourvoit à tant de besoins, sa réponse est simple, juste et profonde : « C'est en vivant comme nous vivons. » Il le disait lui-même à des confidents habituels de sa table et de- son palais. Heureuse demeure, où la piété fleurit, où le cœur s'ouvre, où l'esprit s'anime d'une douce gaieté, où le Seigneur règne et gouverne tout le monde, en empruntant la voix de l'évêque pour tout commander, et son exemple pour tout obtenir. 0 palais hospitalier! séjour delà bonté chrétienne, de la franchise comtoise et cle la véritable amitié, je vous salue encore une fois ! Hé] les jours de disgrâce qui arrivent, voici la
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le deuil, voilà que nous allons tout perdre. Mais l'Apôtre m'avertit qu'il n'y a pas ici une perte, mais un profit réel et véritable. Mihi vivere Christus est et mort lucrum i. La mort est le dernier et le plus sûr de tous les gains, lorsque Ton meurt dans les bras du Christ. Mais celle que nous allons peindre fut, par une exception providentielle, un gain pour cette ville et pour ce diocèse, tant elle fut mêlée de consolations et de grâces, tant elle fut belle devant Dieu et devant les hommes.
Votre évêque était allé sacrer, à Versailles, un jeune prélat qui tenait à grand honneur de recevoir de ses mains l'onction sainte, avant d'en répandre le parfum dans l'Eglise d'Oran, dont il devait prendre la conduite. Déjà ses yeux s'affaiblissaient, sa voix était devenue plus pénible et plus lente, et je ne sais quel triste pressentiment s'empara de toute l'assistance, à voir comment il remplissait les fonctions sacrées. Il revint cependant au milieu de vous avec un air de satisfaction et de jeunesse qui était bien capable de tromper votre amour. Mais ce n'était que pour se reposer deux jours à peine. Notre-Dame de Lourdes l'attendait avec son clergé et son peuple : il se met à la tête du pèlerinage, et il rentre sain et sauf dans son palais, où la mort, hélas ! semblait guetter son retour. Vous vous rappelez cette nuit fatale du 13 juillet, où il faillit être emporté par un coup soudain. À ce coup, qui de vous ne se sentit frappé comme si quelque tragique accident eût désolé sa famille? On accourt, on trouve tout consterné, tout,
1 Philip., i, 27.
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excepté son grand cœur. La mort n'avait fait que la moitié de son œuvre, la mort se retirait un peu, comme si Dieu lui eût ordonné de laisser ce pontife gagner encore quelques âmes à Jésus-Christ par le spectacle de résignation et de douceur qu'il allait donner au monde.
Il demeure donc frappé, mais non anéanti sous le premier coup qui l'atteint; le corps succombe à demi, mais l'âme demeure debout sur ce corps en ruine. Nous l'avons vu dans cet état si lamentable et si consolant tout ensemble. Sa voix ne pouvait plus monter jusqu'à ses lèvres,, mais, dans les sons inarticulés qu'elle rendait encore, une oreille amie distinguait l'accent du cœur. Nous nous penchions vers sa bouche, comme pour y lire ce qu'elle ébauchait à peine. Nous étions heureux de le devancer dans l'expression de ses désirs. Il écoutait, il souriait, il répondait du geste et du regard. Il était tout entier à son diocèse, et si, par une diversion bien permise, sa pensée s'en détournait un moment , c'était pour se reposer sur ces lointaines montagnes du Doubs et chercher, avec un regard à demi noyé dans les larmes, le village où fut son berceau, ses amis de Besançon et cette maison de nos missionnaires où il avait versé les premières sueurs de son zèle apostolique.
Est-ce donc là une agonie? Non, mais c'est plutôt le dernier et ferme regard donné à ses affaires, à son diocèse, à la France, à l'Eglise. Que les prêtres s'assemblent pour les exercices de la retraite ecclésiastique, il se fera porter, comme le valeureux comte de Fontaines à la bataille de Rocroi, au milieu des reli-
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gieux menacés, faisant voir qu'une âme épiscopale est, comme une âme guerrière, toujours maîtresse du corps qu'elle anime. Il dira, comme par un dernier ordre du jour, ce que l'évêque de Montauban doit penser de la congrégation qui dirige son séminaire et en qui il a mis toute sa confiance. Il abandonnera tout, argent, crédit, faveurs, pour garder dans cette maison les maîtres qu'il y a placés.
Est-ce donc là le trait d'un mourant? Non. Encore une fois, c'est le trait d'une héroïque fermeté, auquel tout le monde rendra un légitime hommage. Mgr Legain, par son courage, autant que par sa douceur, commande aux uns le respect et les égards, aux autres je ne sais quelle secrète sympathie. Rien ne sera changé, tant qu'il vivra, dans Tordre établi ; l'un des derniers gains de sa vie, c'est d'avoir conservé ses séminaires avec leurs maîtres et leur règle, dans leur ferme et magnifique intégrité.
Pourquoi ne le dirais-je pas? Au milieu de tant d'épreuves, sa sérénité ne s'est pas démentie une seule fois. Les angoisses du jour n'étaient à ses yeux que des épreuves passagères. Il espérait pour l'Eglise la victoire, la justice et la paix. Il les attendait à bref délai ; il les attendait de la bonté de Dieu et de la conversion des hommes; il jugeait les autres d'après lui-même, et ne trouvant au fond de son âme que bienveillance, affection, tendresse, il prenait Dieu à témoin qu'il vous aimait tous, qu'il voulait tous vous enfanter à Jésus-Christ, et que la France appartiendrait tout entière et pour toujours, par ses lois et par ses mœurs, comme par ses traditions et son histoire, à ce Christ qui est son ami, son père et son
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roi : Testis est mihi Deus quod cupiam vos omnes in visceribus Christi !.
0 fidèle évêque, prenez votre chapelet, à défaut de votre bréviaire, et continuez ce laborieux enfantement par les mérites de la bienheureuse vierge Marie. Allez visiter encore les cloîtres que vous aimez, et achevez de les édifier, tout paralysé que vous êtes, par les derniers efforts d'une voix qui s'éteint. Cette visite sera la dernière de votre charge pastorale, car votre soif ardente pour le salut des âmes va se satisfaire aux sources sacrées du paradis. Votre dernière journée s'achève, la dernière nuit commence, et la mort a reçu la permission de vous donner le dernier coup. Mais ce coup, ainsi ménagé et attendu, a été pour votre diocèse une dernière grâce et un dernier gain : Mihi vivere Christus est et mori lucrum 2.
Je me trompe, mes très chers frères, il y a pour vous et pour lui un autre gain, c'est le triomphe de ses funérailles, car ce jour-là on a pu dire, plus que jamais : Le Christ a gagné, par cette mort, des âmes à Jésus-Christ. Quelle unanimité autour de sa dépouille mortelle ! Ces cinquante draps d'honneur portés par tout ce que le pays compte de plus considérable, cette armée qui les escorte, ce drapeau qui prend le deuil, ces officiers, ces magistrats, ces administrateurs, marchant du même pas sous la croix du Seigneur, cette foule immense qui a rempli cette cathédrale et dans laquelle, malgré la différence de la religion ou de la politique, il n'y a plus qu'un seul cœur pour pleurer
1 Philip., i, 8.
1 Philip., i, 27.