ALLOCUTION POUR LES PRIX DE SAINT-STANISLAS
maîtres plus de science, plus de zèle, plus d'attachement encore à leurs pieux devoirs. Votre bonheur fera celui de tout le collège, et en apprenant ces bonnes nouvelles, je me sentirai à mon tour le plus heureux des évêques.
ALLOCUTION
PRONONCÉE A LA DISTRIBUTION DES PRIX
Le 28 juillet 1879.
Mes chers Enfants,
Un jeune magistrat qui devint, dans la chaire chrétienne, un des plus célèbres orateurs de notre siècle, M. de Ravignan, disait à son frère en faisant son entrée dans le monde: Mon frère, soyons distingués.
Tel il fut dans le monde, tel il demeura sous le froc de saint Ignace. Sa figure, sa tenue, son langage, tout garda l'empreinte d'une distinction suprême, reflet de sa grande âme.
M. de Ravignan entrait dans le monde à une époque meilleure que la nôtre, et il n'eut pas besoin d'un héroïque effort pour se donner une belle et ferme allure, un langage élevé et digne au milieu de ses contemporains. La tribune, le barreau, la chaire, tout était noble encore. Chateaubriand était à l'apogée de sa gloire. L'éloquence, la poésie, l'histoire, la critique littéraire, tout renaissait comme au souffle en-
traînant de la vraie liberté, de la liberté soutenue par les lois et guidée par la religion. C'était l'époque de la Restauration, la plus brillante et la plus heureuse de toutes les époques de notre siècle. Jamais ère historique ne fut mieux nommée. Le nom qu'elle prit dans la politique lui restera dans les annales des lettres, des sciences et des arts, tant elle a fait d'honneur à l'esprit humain.
Il avait presque suffi à M. de Ravignan d'être de son temps pour être distingué. Vous, chers amis, vous aurez besoin, pour le devenir, de vous élever au-dessus de vos contemporains, en vous dégageant, par un vigoureux effort, de l'atmosphère obscure et empestée dont le monde est enveloppé aujourd'hui. Les mœurs, les caractères, la langue, tout s'affaisse et se corrompt. Jamais on n'a tant écrit, ni écrit plus mal. Jamais on n'a tant parlé ni plus mal pensé. La presse quotidienne n'est plus, à quelques rares exceptions près, qu'une grande école d'impiété, de débauche, de calomnie, d'irrévérence et de mauvais français, et, comme si la langue écrite ou parlée ne fournissait pas assez de sophismes et d'injures, voilà qu'on s'aide du dessin et de la couleur, et qu'on flatte par le regard les plus affreux instincts de l'humanité pervertie. Prenez garde, il y a comme un complot permanent pour abaisser la France aux yeux de l'univers, en rendant notre langue suspecte à l'équité, à la droiture, à l'honneur, et à tout jamais étrangère à la politesse; c'est l'œuvre de la révolution qui ne s'arrête plus. Mme de Sévigné disait de Pellisson qu'il dépassait la permission que l'homme a d'être laid. Ne dirait-elle pas du révolutionnaire qu'il dépasse de
beaucoup aujourd'hui la permission qu'il s'est donnée d'être grossier?
C'est par la langue que la France a régné, même après ses défaites et ses revers. Notre langue était jusqu'à présent, par sa clarté et sa souplesse, la langue de la diplomatie et des affaires ; par sa vivacité et son entrain, la langue de l'amitié ; par sa distinction et son naturel, la langue de la bonne compagnie dans tous les salons et dans toutes les cours de l'univers. Que deviendront ces privilèges séculaires pour la génération élevée par les almanachs démagogiques, les journaux à un sou et les caricatures qui attirent la foule ? Détournez-vous avec un violent dégoût de ces lectures et de ces spectacles.
C'est la France qu'on abaisse et qu'on traîne dans la boue, et, quand j'y réfléchis, je m'attriste bien plus qu'au récit d'une bataille perdue et d'une province enlevée. Que faut-il pour relever la gloire d'un drapeau? Une journée heureuse. Mais un siècle suffira-t-il pour rendre à notre langue sa pureté, sa noblesse et sa grandeur ?
Je vous adjure donc, jeunes gens qui m'écoutez, demeurez distingués dans votre langage et dans vos manières, comme dans vos pensées et vos sentiments. Point de commerce avec l'argot du jour; point de compromis avec le journalisme et le théâtre; point de capitulation avec le siècle sur le respect que vous devez, dans vos discours et dans vos démarches, à Dieu et à ses ministres, à vos parents et à vos maîtres, aux magistrats, aux vieillards, à toutes les supériorités sociales. L'écolier qui en parle mal en leur absence n'est guère d'humeur, quand il les rencontre,
à leur rendre l'honneur qui leur est dû. Malheur aux pauvres têtes qui ne se découvrent plus! Malheur aux lèvres qui n'ont pas appris le langage de la politesse française ! Ces têtes demeureront toujours vides, parce qu'elles sont pleines d'elles-mêmes ; ces lèvres seront toujours rebelles à l'éloquence. Les deux signes auxquels on reconnaît une éducation distinguée sont le respect et la modestie. Vous la devinez encore, quand le front rougit, quand la bouche s'embarrasse, quand on se trouble, de peur de parler mal. Mais qu'avons-nous à attendre, ou pour la patrie, ou pour la religion, du regard qui raille, des lèvres qui ébauchent quelques injures, des conversations plus que vulgaires où se plaît une jeunesse sans discipline et sans pudeur ? C'est la honte du siècle présent, c'est l'épouvante du siècle futur.
Soyez donc distingués, non seulement dans le salon de la famille ou de l'étranger, mais au collège, dans vos rapports de facile voisinage et de bonne amitié. L'argot du collège n'est pas de meilleur goût que celui de la caserne ou du journal. Loin d'ici ces assauts violents où des jeunes gens se disputent la palme du mauvais . ton ! Luttez de politesse et de charité, à qui parlera le mieux et à qui fera le mieux sentir l'influence de la parole vive, franche, communicative, ardente, telle qu'elle convient à la France du Midi, mais à la France chrétienne, dans le pays où furent élevés Fléchier et Massillon, dans la ville où Guizot naquit pour écrire l'histoire, où naquit et vécut notre Reboul.
Vous avez plus que des devoirs, vous avez des traditions, et les traditions sont des lois faciles à suivre*
Il y a trente ans passés que l'Assomption se distingue entre les cent collèges fondés en 1850 pour la gloire de Dieu et à l'honneur immortel de la liberté d'enseignement. Partout on a cueilli des palmes glorieuses, nulle part on ne les a portées avec plus de distinction que dans ce collège. On se l'explique en contemplant à votre tête celui à qui Dieu donna, pour vous instruire, toutes les qualités du prêtre, du religieux, de l'instituteur de la jeunesse, et que la France salue et vénère, sous la parure de ses cheveux blancs, comme un vrai gentilhomme, un gentilhomme de la bonne langue et de l'ancienne marque.
ALLOCUTION
PRONONCÉE A LA DISTRIBUTION DES PRIX
Le 30 juillet 1881.
En venant présider cette cérémonie, mes chers enfants, je sens pour la première fois des larmes se mêler à l'expression de ma joie, et j'ai peine à les refouler dans mon âme pour ne laisser entendre qu'une parole émue.
Voilà le siège que le P. d'Alzon occupait, et où j'avais coutume de le saluer avec vous, du geste, du regard et de la voix, au début de la distribution des prix. Sa noble figure, à demi cachée dans cette enceinte, illuminait toute l'assemblée, et il en tombait comme un doux reflet sur le visage des mères et des enfants. Il était l'âme et la vie de ce grand collège, il en était l'histoire et la tradition, et quand sa voix fatiguée ne pouvait plus s'y faire entendre, il lui suffisait d'y paraître pour en soutenir l'éclat et en perpétuer la renommée. Dirai-je avec le poète :
Un seul être nous manque, et tout est dépeuplé ?
Mais ce ne serait pas tout dire encore, car il y a
d'autres places vides au milieu de nous, le drapeau de l'Assomption porte trois deuils à la fois.
C'est le deuil de M. Germer-Durand, l'auxiliaire laïque du P. d'Alzon, l'ouvrier de la première et de la dernière heure, ici maître modeste et dévoué, ailleurs illustre antiquaire digne de toutes les palmes de l'Institut. Quand il vous décernait vos premières couronnes, je me disais que de moins dignes et de moins savants étaient assis sous la coupole du palais Mazarin pour distribuer l'éloge et la gloire aux nobles rivaux de l'érudition et de l'épigraphie. M. Germer- Durand s'en doutait à peine, tant son collège lui était cher et tant il en avait épousé les intérêts sacrés. C'est un ami que nous pleurons; la ville cle Nîmes peut regretter en lui un bibliothécaire incomparable à qui elle doit un des premiers musées de l'univers. Que si notre siècle, à qui la science répugne et qui n'a pour les vrais et nobles travaux de l'esprit qu'un sourire de pitié, vient à oublier M. Germer-Durand, l'avenir lui prépare une belle revanche. Les hommes passent à Nîmes comme ailleurs ; mais à Nîmes plus qu'ailleurs, les pierres demeurent, elles parlent. Eh bien ! les inscriptions antiques dont M. Germer-Durand a restitué le sens se lèveront pour le nommer à la génération future, et il en reviendra quelque gloire à ce collège où il a consumé sa vie : Quando isti tacuerint, lapides ipsi clamabunt.
L'exil, comme la mort, a imposé à ce collège un grand deuil. Ils habitent la terre d'exil, avec leurs novices et leurs scolastiques, ces chers et vénérables Pères de l'Assomption que nous avons vus partir sous la conduite du P. Emmanuel Bailly, le 7 décembre
dernier, et qui nous demeurent si présents par le souvenir de leurs talents et de leurs vertus. Ils savent du moins que si cette distribution des prix se fait sans eux, elle se fait sous les auspices de leur nom. Ils ont porté ce matin à l'autel votre souvenir et le nôtre, et il me semble entendre le P. Emmanuel Bailly nous dire, en nous montrant le tombeau du P. d'Alzon, où est enfermée plus que la moitié de son âme, ce que disait Marie Stuart en quittant la France et le tombeau de son époux :
Une part te reste, elle est tienne ;
Je la fie à ton amitié Pour que de l'autre il te souvienne.
Mais M. Germer-Durand, le P. Emmanuel, mais tous les religieux de l'Assomption rapportent au P. d'Alzon le bien qu'ils ont fait ici, et chacun d'eux dit de celui qu'ils aimèrent comme un guide, comme un ami, comme un père :
C'est par lui que je vaux, si je vaux quelque chose.
Ce sentiment est celui de tous les élèves qui ont peuplé cette maison. Tous, quelle que soit leur destinée, en font hommage au noble et généreux fondateur de ce collège. Magistrats, industriels, avocats illustres, orateurs déjà immortels de nos assemblées politiques, religieux et prêtres, à la tête desquels je salue l'évêque de Montpellier comme le plus fidèle et le plus aimé des élèves, tous sont sortis de ces murs, frappés d'une marque indélébile par les mains de celui qui les a élevés, tous s'honorent d'avoir été à l'école de ce grand maître, et n'eussent-ils pas le mérite de l'a-
vouer, à leur air, à leur langage, à leurs sentiments généreux, à leur foi vaillante, à leur courage civique ou militaire, on les reconnaît partout pour les élèves du P. d'Alzon.
Depuis le jour où nous l'avons perdu, que de fois j'ai été interrogé sur le sort réservé à son collège ! Ce collège n'a qu'un nom dans le monde, c'est le nom de son fondateur. J'ai affirmé qu'il était debout, qu'il vivrait, et que ses destinées futures seraient belles et enviables encore, parce qu'il ne cesserait pas d'être, par le caractère de son enseignement, la doctrine de ses maîtres et le succès de ses élèves, le collège du P. d'Alzon.
Telle est l'influence que les grands maîtres laissent après eux. Ceux mêmes qui ne les ont pas connus prennent sur ces bancs, où ils ont passé, quelque chose de leur esprit ou de leur cœur. L'air où ils ont vécu anime et soutient les générations nouvelles, et j'ai confiance qu'à la fin de ce siècle, on dira des élèves, aujourd'hui encore à naître, mais que la confiance des parents nous donnera à élever : Voilà des élèves du P. d'Alzon.
Permettez-moi de placer ici un glorieux souvenir de ma province natale. Charles-Quint, ce grand monarque dont on a dit que le soleil ne se couchait pas sur ses Etats, laissa à Besançon, quoiqu'il ne l'eût jamais visité, un si beau souvenir de son règne, que le conseil de ville délibéra, après sa mort, que l'on continuerait à frapper la monnaie à son effigie. Cet usage dura plus de trente ans. Les numismates qui retrouvent aujourd'hui ces pièces du xvie siècle en expriment tout haut leur étonnement, s'imaginant
que Besançon était une ville bien ignorante, puisqu'elle ne savait pas même la mort du grand empereur. Mais ce que Ton prend pour une marque d'ignorance n'était qu'un trait de la reconnaissance publique. Cette reconnaissance, nous l'aurons à notre tour; nous continuerons à frapper les esprits et les cœurs à l'effigie du P. d'Alzon : heureux si les nouveaux élèves ressemblent aux anciens, et si dans vingt ans on les distingue à leurs libres et généreux sentiments comme à leur belle tenue, en disant sur leur passage : Voilà les disciples du P. d'Alzon.
C'est un honneur que d'avoir été l'élève du P. d'Alzon ; mais, pour devenir son disciple, il faut en refléter la belle âme et le noble caractère, il faut en garderie style et en parler la langue. Tous les maîtres font des élèves, les grands maîtres seuls ont des disciples, et c'est par leurs disciples qu'ils continuent à gouverner leur siècle. Ne nous effrayons pas trop d'être inférieurs au maître, pourvu que nous lui soyons fidèles. Vous savez que la mort de Turenne fut pleurée dans toute la France comme celle de Judas Machabée. Louis XIV, désespérant de remplacer ce grand homme, créa douze maréchaux de France pour les mettre, sur toutes les frontières du royaume, à la tête de ses armées. « Ce n'est que la petite monnaie de M. de Turenne, » disait Condé d'un ton railleur. Mais cette petite monnaie ne laissa pas d'avoir cours dans les affaires du temps. Elle se nommait Créqui, Vendôme, Villars, Catinat, Luxembourg ; la victoire, conduite par les disciples de Turenne, demeura fidèle à la France, et Notre-Dame fut plus que jamais tapissée par les drapeaux enlevés à l'ennemi. Rési-