ARCHEVÊQUE DE BESANÇON
Prononcée dans l'église métropolitaine de cette ville, le 21 novembre 1881.
Dilectus Deo et hominibw, cujus memoria in benedictione erit.
, et sa mémoire d
(Ecclù, XLV, i.)
Il fut chéri de Dieu et des hommes, et sa mémoire demeurera en bénédiction.
ëminence *, Messeigneurs 2,
J'étais donc destiné à ne remonter dans cette chaire que pour y pleurer encore, en célébrant la vie et en déplorant la mort d'un autre archevêque de Besançon. C'est à peine si nous avons achevé de rendre les derniers devoirs au cardinal Mathieu, et la statue qui doit immortaliser sa mémoire n'est pas
1 Le cardinal Caverot, archevêque de Lyon, primat des Gaules.
3 NN. SS. Hacquard, évêque de Verdun ; Foulon, évêque de Nancy ; Fa va, évêque de Grenoble ; Soubiranne, évêque de Belley ; de Briey, évêque de Saint-Dié; Theuret, évêque d'Hermopolis, administrateur de Monaco-, Marpot, évêque de Saint-Claude; les très révérends Pères abbés du monastère de la Grâce-Dieu et des bénédictins de Délie ; M«r Hornstein, preiat romain, représentant Mep Lâchât, évêque de Bâle.
encore debout; mais voilà que l'héritier de son siège, le continuateur de ses œuvres et de ses vertus, devient déjà l'objet des mêmes larmes et des mêmes regrets. C'est le même deuil, c'est la même assemblée, c'est le même office funèbre. Les mêmes prélats reviennent pleurer autour d'un autre tombeau. L'armée, la magistrature, l'administration, la municipalité, les sociétés savantes et les associations de bienfaisance et de charité ont repris leur place dans cette marche moitié lugubre, moitié triomphale, qui révèle dans les funérailles d'un père tendrement aimé la plus inconsolable amertume tempérée par la foi la plus vive. Le canon se mêle comme la première fois au chant des prêtres, les drapeaux de la patrie s'inclinent encore, d'un commun accord, avec les bannières de nos paroisses, autour de l'illustre défunt ; enfin c'est la même voix qui va descendre de cette chaire pour exprimer les sentiments d'une grande ville et d'une grande province, disons mieux, la douleur de la France et de toute l'Eglise.
0 cruelle épreuve ! ô perte incomparable ! ô pontife arraché sitôt de ce trône où vous étiez à peine assis depuis six ans .! Quel triste anniversaire et de sa glorieuse installation et de notre consécration épiscopale ! Etaient-ce donc là les longues années que nous lui souhaitions nous-même du haut de cet autel, en inclinant devant lui, le jour de notre sacre, une tête tout imprégnée de l'huile des pontifes et un bâton pastoral qu'il venait de remettre à nos indignes mains? Ad multos annos ! disions-nous avec vous, et c'était notre joie d'être dans ce grand jour, cinq jours après qu'il avait pris possession de cette Eglise,
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chargé d'exprimer vos espérances et vos vœux. Il y a six ans à peine que nous le disions, et depuis six mois déjà vous ne jouissiez plus de la présence de votre premier pasteur. Mais ce n'était pas encore assez de pleurer son absence, il nous faut maintenant pleurer sa mort, dans le temps même où il avait marqué son retour.
Et vous-même, Eminence, qui depuis cinquante ans avez pris dans cette basilique une si large part à toutes nos joies et à toutes nos tristesses, vous qui aviez promis à notre pontife de nous faire jouir de votre présence et de vos prières dans quelque solennité qui eût été rehaussée par l'éclat de votre pourpre, voilà que vous ne pouvez plus lui tenir parole qu'en déployant cette pourpre sacrée autour de son cercueil et en menant, avec la haute dignité qui sied si bien à votre caractère et à votre vertu, le deuil de notre métropole. 0 surprise ! ô douleur ! ô renversement de tous les projets ! Nous demeurons tous sous le poids de la confusion et comme anéantis dans notre disgrâce.
Cet évêque de nos âmes a donc été montré plutôt que donné à ce diocèse. C'est à peine si tous ses enfants ont pu le voir ; mais tous l'ont aimé même sans le connaître encore, mais tous le pleurent comme un de ces conducteurs des peuples à qui il faut appliquer hautement ce que la sainte Ecriture dit de Moïse, le conducteur d'Israël : « Il fut chéri de Dieu et des hommes, et sa mémoire demeurera en bénédiction : Dilectus Deo et hominibus. cujus memoria in benedictione erit. »
Cet éloge n'est pas seulement aujourd'hui dans la
bouche de l'Eglise de Besançon, les Eglises de Montpellier et de Grenoble s'accordent à le lui décerner, et la mémoire de votre archevêque y sera bénie comme nous la bénirons nous-même jusque dans la postérité la plus reculée. Que ces trois grandes Eglises, qui ont partagé sa vie, apportent donc chacune leur témoignage à ce discours. Celle de Montpellier Ta connu dans les travaux de son sacerdoce, celle de Grenoble a eu les prémices de son épiscopat, celle de Besançon en a admiré la plénitude et la perfection dans un degré plus élevé de la hiérarchie et avec quelque chose de plus touchant encore dans la vertu. J'ai recueilli leurs suffrages et je vais essayer de vous dire comment, à Montpellier, à Grenoble, à Besançon, votre premier pasteur a mérité l'amour de Dieu et des hommes. C'est ce que nous verrons dans l'oraison funèbre de notre illustrissime et révérendissime père en Dieu Pierre- Antoine- Justin Paulinier, archevêque de Besançon, comte romain, assistant au trône pontifical, chevalier de la Légion d'honneur.
I. Quand Dieu dans sa miséricorde daigna, au sortir de la révolution, restaurer l'Eglise de France, le diocèse de Montpellier, formé avec les terres de l'antique Maguelonne et les débris épars des sièges d'Agde, Béziers, Lodève et Saint-Pons, fut confié à l'un de ces hommes en qui Ton ne savait ce que l'on devait le plus admirer, ou de la science du docteur, ou de l'éloquence du pontife, ou de la fermeté du confesseur, ou de la simplicité du catéchiste, ou des qualités d'un administrateur vigilant et paternel. Mgr Fournier gouverna trente ans cette Eglise, pu la
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I vivacité de la foi égale celle de l'intelligence, et il y laissa en mourant un clergé d'élite, un peuple instruit de ses devoirs, un séminaire d'une haute réputation, où les prêtres se formaient non seulement pour le sacerdoce, mais pour l'épiscopat. M. Ramadié en sortait, c'était le futur archevêque d'Albi; M. Paulinier venait d'y entrer, c'était notre pasteur et notre père. Leur maître, M. l'abbé Ginoulhiac, devait mourir archevêque de Lyon et primat des Gaules.
La vocation du futur archevêque de Besançon fut le fruit heureux d'une éducation chrétienne et d'une réflexion profonde. Né à Pézenas, dans une famille ancienne qui appartenait à la bourgeoisie par son origine et qui touchait à la noblesse par ses alliances, il tenait de son père un esprit distingué, de sa mère une piété tendre et précoce, et les vœux d'un oncle l'appelaient au barreau de Béziers, où il aurait trouvé l'héritage d'une brillante clientèle. Fils unique, pouvait-il songer à l'Eglise et y laisser périr son nom ? Le collège de sa ville natale montrait avec orgueil ses prix et ses couronnes. Etait-ce pour devenir séminariste qu'il s'était élevé et soutenu au premier rang ? Mais ce collège avait lui-même des souvenirs chers à l'Eglise : l'Oratoire l'avait fondé ; Massillon y avait enseigné les belles-lettres et Thomassin la logique ; il y restait des habitudes chrétiennes, et le respect profond que l'on doit au sacerdoce y était soutenu par la connaissance du catéchisme, ce petit livre qui suffit pour fonder et soutenir les empires aussi bien que les familles et les collèges, et sans lequel familles, collèges, empires, tout croulera dans l'abîme de la désolation et de la mort.
Justin Paulinier n'avait pas cessé d'être agréable à Dieu, et les émotions de sa première communion se renouvelaient chaque mois dans son âme, en l'élevant peu à peu au-dessus de la terre et en le détachant des choses du temps. Il était agréable aux hommes par la douce amabilité de son caractère. D'un esprit vif et prompt, il avait le cœur sur la main. Ses parents, ses amis, ses condisciples, les concitoyens de sa ville natale, chacun l'aimait, et les belles destinées qu'on lui prédisait dans le monde n'excitaient ni envie ni surprise. Mais le monde le possédera-t-il ? Son oncle l'espère, sa mère n'ose se prononcer, seul, l'abbé Gabriel, curé desservant de Sainte-Ursule, commence à entrevoir pour lui la carrière des mortifications et des vertus sacerdotales. Un soir d'automne, arrive au presbytère de Sainte- Ursule le jeune maître du château de Lavagnac. Emmanuel d'Alzon venait de quitter brusquement son père et sa mère pour entrer au séminaire de Montpellier. Sa courte halte chez l'abbé Gabriel était un dessein concerté dans les conseils de Dieu pour vous donner un archevêque. Il parle de sa vocation, de son départ furtif, du trouble et de Fétonnement où il laisse tous les siens'. Il déclare qu'il a obéi à la voix de Dieu. Notre Justin l'écoute, et cette voix mystérieuse lui parle à son tour. iUlons! courage! le fils unique d'un bourgeois de Pézenas suivra l'exemple de cet autre fils unique en qui le vicomte d'Alzon avait mis toute la gloire de son nom. Deux ans après, Justin brisait les mêmes liens, disait adieu aux mêmes espérances, s'enfermait au même séminaire. J'ai parlé d'espérances, d'avenir, de gloire. Mais où ces
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deux noms auraient-ils trouvé plus de gloire que Dieu ne leur en a donné dans l'Eglise ? Mais quelle cause plus belle que la cause de Dieu pouvait plaider Justin Paulinier ? Que son oncle se console et qu'il remercie Dieu de lui avoir fermé la carrière du barreau. Un jour viendra où il lui faudra en sortir, averti que la mort le guette, tout en cachant ses approches. Mais son cher neveu est auprès de lui. Il le ramène à Dieu, il le prépare au dernier passage, il lui ouvre la glorieuse carrière de l'éternité, et ce jour4à comme en cent autres jours de sa vie, notre Justin mérite d'être aimé de Dieu puisqu'il venait de lui rendre une belle âme, et des hommes puisqu'il les conduisait au port du salut : Dilectus Deo et hominibus.
Le séminariste de Montpellier cueillit dans l'école autant de palmes que l'écolier de Pézenas en avait moissonné dans sa ville natale. Son illustre maître le mettait au premier rang pour sa pénétration comme pour sa facilité. Non content de la leçon du jour, il l'initiait aux questions de la plus haute théologie, lui ouvrait les trésors des Pères, dirigeait ses lectures et faisait de lui, parmi tant d'élèves, un de ses plus chers disciples. Le jour où les vœux du sous-diaconat le séparèrent à jamais du monde eût été le plus beau jour de sa vie, si le jour de son ordination sacerdotale ne lui eût pas apporté encore plus de cette émotion sainte et de cette véritable gloire que l'on trouve dans les délices de l'autel. Sa mère pleurait de joie. Mais l'assemblée invisible qui remplissait le sanctuaire était plus nombreuse encore que ne le croyaient le jeune prêtre, sa famille et tout son diocèse. Les anges qui gardent les Eglises de Grenoble et de Be-
sançon s'étaient joints à l'ange de Montpellier pour fêter ce nouveau sacerdoce. Ils avaient entrevu les destinées de notre Justin, et ils allaient ceindre de force et de vigueur l'athlète qui était réservé, dans des temps lointains que le mystère couvrait encore, à combattre le bon combat.
Laissez-le maintenant se façonner à tous les ministères et mériter d'être chaque jour plus aimé de Dieu et des hommes. Ce sont d'abord les enfants, images de Dieu, qu'il forme et qu'il instruit. Le séminaire de Saint-Pons avait pour supérieur l'abbé Martin, d'Agde, qui fut l'historien de saint Ghrysostome et qui laissa dans le diocèse de Montpellier une trace vraiment lumineuse, tant son âme était naturellement ouverte aux grandes pensées et aux généreux sentiments. L'abbé Paulinier fut son ami, son bras droit, un autre lui-même. Il professa la rhétorique dès sa vingtdeuxième année. Sa parole était un charme, sa classe, un vrai délassement, ses élèves l'aimaient comme un père, l'écoutaient comme un oracle, l'imitaient comme un modèle. Cette classe était vraiment celle de l'éloquence; mais, à côté de ces palmes modestes que se disputait une jeunesse destinée à la chaire ou au barreau, croissait le laurier de la poésie ; l'auteur de la Fille de Roland comptait parmi les disciples de l'abbé Paulinier, et le maître avait entrevu dans les vers d'un enfant de quinze ans la gloire de la scène française rajeunie par le christianisme.
La popularité dont il jouissait à Saint-Pons fut comme un bouclier sous lequel s'abrita l'abbé Dubreil quand il vint prendre le commandement de la maison. Encore un nom promis à l'épiscopat! encore un
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archevêque à qui Dieu a fait prendre terre dans cet excellent diocèse de Montpellier, pour le rendre digne de gouverner des hommes après avoir formé beaucoup d'enfants. 0 ministère sacré de l'éducation ! 0 jours de labeur et de joie pour ceux qui l'ont rempli ! Jours mêlés de gaieté naïve, de jeux d'esprit, de charmants et fraternels rapports. Deux vieux maîtres ne se rencontrent jamais sans échanger, la larme aux yeux, le sourire aux lèvres, ces lointains souvenirs. Les archevêques d'Avignon et de Besançon en faisaient loin l'un de l'autre le sujet de leur plus cher entretien ; quand ils se rencontraient, c'était pour les confondre ensemble avec le même accent de mutuelle estime ; et ceux qui n'ont pas connu Saint-Pons apprenaient à l'aimer comme l'asile de la vertu, l'école des belleslettres et le berceau des grandes vocations épiscopales. Ainsi s'écoula la jeunesse sacerdotale de notre archevêque. Un jour, une vocation plus haute et plus pénible tenta son cœur pressé de se répandre d'un amour plus généreux pour la gloire de Dieu et le salut des hommes. Il obtint de son évoque la permission de se faire missionnaire. A peine obtenue, cette permission est mise à profit, et les diocèses voisins se disputent le nouvel apôtre. Nîmes, Toulouse, Avignon, Gahors, Rodez, veulent une part de ses sueurs. Il prêche à Paris et à Bruxelles. Partout il est écouté avec intérêt, souvent on oublie la sainteté du lieu pour l'applaudir. Mais sa piété ne se contente pas de ce triomphe, il faut que les larmes des auditeurs soient ses louanges, et qu'au sortir du sermon le tribunal de la pénitence les recueille et les voie couler. Que de belles larmes il a essuyées dans
ces entretiens particuliers que sa charité ménageait aux hommes et que le charme de son commerce ne leur permettait guère de refuser, ne fût-ce que pour le voir et l'entendre encore. C'était là que Dieu attendait le pécheur et que la grâce, plus forte enfin que la nature, triomphait des derniers obstacles.
Dix ans s'étaient écoulés dans ce consolant et laborieux ministère, quand une affreuse contagion se répandit dans sa ville natale et en décima les habitants. Il apprend que, des deux curés de Pézenas, l'un a succombé et qu'on craint pour les jours de l'autre. A cette nouvelle, le missionnaire revient en toute hâte, fait agréer ses services et paraît au milieu de ces holocaustes comme un autre Belsunce. Il ranime les courages, il fléchit la colère du Seigneur, il éloigne le fléau, et quand, pour prix de son dévouement, on lui donne une des paroisses à gouverner, c'est la plus petite qu'il accepte, comme un fardeau encore trop lourd pour sa modeste ambition. Il vit, au milieu de sa famille et dé ses amis, en bon curé, comme il y avait vécu en bon écolier, avenant, plein de charité et de douceur, agréable au riche, sympathique au pauvre, s'ouvrant tous les cœurs dès la première parole et le premier sourire, et les gardant à mesure qu'il les a conquis. Il triomphe, chose rare et difficile, de la mobilité de l'esprit public. Il domine les impressions ondoyantes et diverses qui passent d'une extrémité à l'autre, mais seulement à la surface, dans l'âme des peuples méridionaux. Son amour pour Dieu et pour les âmes lui avait valu ce privilège. Il fut aimé autant qu'il aima, et devint le plus heureux de tous les curés.
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Qu'il passe de Pézenas à Montpellier et de Phumble succursale de Sainte-Ursule à la riche cure de Saint- Roch, son succès sera le même. Le bonheur d'être aimé le suivra partout. Ce n'est pas seulement dans la paroisse de Saint-Roch et dans les œuvres dont elle est remplie qu'on admire son tact, sa prudence, son dévouement. La ville de Montpellier en jouit tout entière. Quelle ville était plus digne de posséder un tel trésor ? Les lettres, les sciences, les arts, la médecine, y fleurissent d'une gloire égale, et on y compte par centaines les célébrités de tout genre. L'école médicale de Montpellier a des traditions qui l'honorent. Elle dit comme Ambroise Paré : « Je te panse. Dieu te guérit. » Elle reconnaît l'âme, elle en signale la présence et les phénomènes, elle la distingue nettement du corps, elle en accepte la prédominance, et le respect qu'elle lui témoigne a valu à cette école d'avoir pénétré plus sûrement qu'une autre dans les mystères de la nature humaine et dans l'art de la guérir. Mais que des théories nouvelles viennent mettre en doute l'existence et les opérations de l'âme, le curé de Saint-Roch les étudie, les discute, en montre la faiblesse et le néant. Ses conférences font autorité. Les praticiens les plus habiles l'écoutent et s'inclinent à sa parole. L'accord de la science et de l'Eglise s'affirme et se renouvelle; la raison et la foi parlent par la même bouche, et l'abbé Paulinier compte parmi les oracles de la science des hommes qui s'honorent d'être les conquêtes de son zèle. L'académie de Montpellier lui ouvre ses rangs. Il y célèbre les gloires religieuses du pays, et ses lectures, aussi bien que ses conférences et ses sermons, attirent et
passionnent une des cités les plus lettrées et les plus intelligentes de la France chrétienne.
Si nous pouvions pénétrer le secret des consciences, que de merveilles nous aurions à étaler sous vos yeux. Dix ans de ministère dans la paroisse de Saint- Roch furent dix ans de triomphe pour la religion Le curé de Saint-Roch allait à la recherche des âmes égarées avec la sollicitude de la ménagère qui remue toute sa maison pour retrouver la dragme perdue ; mais il la retournait d'un regard, d'un sourire, d'un mot heureux, recommençant le lendemain sa recherche avec la même amabilité et mettant une incroyable persévérance à chercher encore, sans laisser éclater ni inquiétude, ni embarras, ni désespoir. Quand il ramenait la brebis au bercail, il ne faisait pas mar cher devant lui les trompettes de la renommée. Quand il donnait au prodigue l'anneau de la réconciliation, ce n'étaient que les anges qui étaient conviés au sacré festin, et la discrétion de son ministère en perpétuait les fruits.
Fallait-il attendre jusqu'au jour de l'agonie et de la mort, il savait attendre. Quelque main dont il con naissait la charité lui ouvrait d'un doigt à peine aperçu la porte du malade. Il y paraissait à l'heure de Dieu, comme l'ange de la consolation. La grâce, cette excellente ouvrière, avait travaillé dans le secret,, à l'insu même de l'agonisant, et l'âme près de s'exhaler se rendait au Seigneur dans une dernière prière que le charitable pasteur savait amener sur les lèvres du mourant. Il ira jour et nuit à la recherche de ces triomphes ignorés des hommes. Il franchira les bornes de son diocèse. Il réduira les oppositions
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les plus obstinées. Il jettera dans un dernier cri toute son âme, et le pécheur, réveillé comme en sursaut sur les bords de l'abîme, se précipitera dans ses bras, avec le double sentiment d'une profonde horreur pour l'enfer et d'un ardent amour pour Dieu.
Voilà les miracles que l'abbé Paulinier a faits dans la terre natale, à force de rendre la vérité accessible et la vertu aimable. Que cette terre lui soit demeurée chère et qu'il soit allé, dans ses fatigues, y chercher quelques heures de repos, tous ceux qui ont eu icibas comme lui une maison, des tombeaux, de vieux amis, de nobles souvenirs, ne s'étonneront pas de cet attachement si solide ni de ces retours dans la terre natale qui semblaient lui rendre force, santé et vigueur. 0 terre sacrée ! il fallut vous quitter, et quand lejourdela séparation arriva, l'abbé Paulinier touchait à sa cinquante-sixième année. Mais quelle impression ne laissait-il pas derrière lui ! Quelle mémoire à jamais bénie! Il devait revenir à Pézenas pour y mourir et pour raviver dans le diocèse de Montpellier tout ce glorieux passé. Tout le diocèse s'en est ému. Les prêtres sont venus pleurer, les uns sur un vieil ami, les autres sur un maître incomparable. Les fidèles de Saint-Roch et de Sainte-Ursule se sont rappelé leur curé, et on s'est raconté les traits de sa charité, de sa douceur et de son dévouement. Un évêque { à qui je n'ose décerner des louanges, parce que l'amitié dont il m'honore me ferme la bouche, a voulu présider les premières funérailles, prononcer la première oraison funèbre, et faire en des termes
1 Msr de Cabrières, évêque de Montpellier.
saintement émus et profondément délicats les adieux de son Eglise au prélat qui en fut une des plus saintes gloires. — Quels adieux pathétiques ! quel honneur pour cette cendre qui rentre ainsi à Besançon, comblée de bénédictions, de prières et de larmes, avant d'avoir reçu nos propres adieux ! C'est la vérification des paroles de l'Ecriture, et jamais l'application n'en fut plus exacte, plus précise et plus littérale : Adieu, prêtre chéri de Dieu et des hommes, adieu ! votre mémoire demeurera en bénédiction, et ce sera pour l'Eglise de Montpellier un trésor, une consolation et un exemple : Dileotus Deo et hominibus, cujus memoria in benedictione erit.
II. L'épiscopat fut dans tous les siècles un redoutable fardeau, mais notre siècle si mobile et si troublé l'a rendu plus redoutable encore ; mais quand la France est en proie à tant de vicissitudes politiques, chaque révolution ajoute encore aux épines de la couronne épiscopale ; mais il y a aujourd'hui dans notre siècle et dans notre France une heure plus tourmentée que toutes les autres, où cette couronne pèse plus que jamais aux têtes qui la ceignent, et où l'ennemi éternel de la gloire de Dieu et du salut de l'homme déchaîne contre l'Eglise et contre ses Christs toutes les puissances infernales. M. l'abbé Paulinier entra dans- les rangs de l'épiscopat juste à l'heure fatale où le déclin des affaires publiques allait aggraver ce sacré fardeau. Ce fut l'un des derniers élus que l'empire déjà chancelant présenta au saint-siège. Le ministre qui signa le décret de sa nomination au siège de Grenoble se félicita publiquement d'y avoir apposé
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sa main. « L'abbé Paulinier, dit-il, un des élèves et des amis de Mgr Ginoulhiac, offrait les mêmes garanties de vertu et de mérite, avec un attrait personnel qui en augmentait la valeur *. » Ce fut dans la ville de Montpellier le sujet d'une publique allégresse. On avait résolu de faire du sacre du curé de Saint-Roch une fête municipale, aux frais du trésor. Mais à peine l'élu a-t-il reçu ses bulles que la guerre se déchaîne, les défaites se précipitent les unes sur les autres avec un fracas effroyable, et la France semble en un mois être arrivée à l'agonie. Plus de joie publique, plus de fêtes brillantes. L'évêque de Grenoble va porter ses bulles à son métropolitain et reçoitTonction sainte presque en secret dans la chapelle du séminaire de Lyon, le dimanche 28 août 1870, quinzejours après les batailles de Forbach et de Frœschwiller, huit jours avant le désastre suprême qui ensevelit à Sedan l'armée, l'empire et la France.
Non, je me trompe, deux hommes étaient encore debout, le soldat et le prêtre : le soldat pour se battre, le prêtre pour prier à l'autel. Mais de toutes les puissances ébranlées par cette secousse révolutionnaire que restait-il, sinon les sièges d'où les évêques continuaient à parler avec la même autorité et la même onction, pour apprendre à la France que, quand tout change autour de la religion, les institutions, les lois, les mœurs, les dépositaires du pouvoir, la religion seule ne change jamais.
L'évêque de Grenoble parla donc pour la première
1 L'Eglise et VEtat au concile du Vatican, par Emile Ollivier, de l'Académie française, II, p. 150.
fois à son clergé et à son peuple. Ce fut pour publier les constitutions que venait de voter le concile du Vatican, déjà dispersé par la tempête. Il adhéra l'un des premiers à la définition de l'infaillibilité pontificale, satisfaisant ainsi à ses propres sentiments, aux vœux de ses diocésains, aux ordres du saint-père, aux convictions unanimes de l'Eglise universelle. Le pape lui avait dit comme Jésus-Christ avait dit à Pierre, le premier pape : « M'aimez-vous ? » La réponse fut claire, rapide, vraiment filiale : « Oui, Seigneur, je vous aime, et vous le savez : Tu sois, Domine, quia amo te 1. » On le savait à Rome, et jamais Rome n'eut qu'à se louer de cette obéissance. Jamais une ombre n'en a terni l'éclat ; jamais un seul mot, tombé de la plume du nouveau pontife, n'a paru ni incomplet ni équivoque dans la profession de sa foi. Plaire au pape, c'est plaire à Dieu, qui a fait du pape son lieutenant, son vicaire, le gardien infaillible du dépôt de la doctrine, de la morale et de la discipline. Autant l'évêque de Grenoble aima le pape et l'Eglise, autant il en fut aimé. La mesure de les aimer, c'est de les aimer sans mesure, après Dieu, pour Dieu et en Dieu. Et la récompense de cet amour, c'est d'être aimé de Dieu et des hommes : Dilectus Deo et horninïbus.
Dieu est moins exigeant que les hommes, et quand on les gouverne, l'ingratitude est souvent le prix des plus beaux services. Cependant plus ce gouvernement devient pénible, plus il faut se donner, se dépenser, se prodiguer pour en accomplir tous les devoirs.
1 Joan., xxi, 15.
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L'Apôtre a marqué la mesure de cet incommensurable amour que nous impose la charge des âmes : Ipse impendar et super impendar pro animabus vestris l Saint x\ugustin en a donné la formule : Plus prodesse quam prœesse: Plus de services encore que de grandeurs. L'évêque de Grenoble prend ces mots pour devise, et le voilà qui va pendant cinq ans à travers les Alpes du Dauphiné, visitant les paroisses les plus inaccessibles, prêchant dans toutes les chaires, appelant autour de lui, sans distinction de fortune, ni de parti, ni de couleur politique, les cinq cent mille âmes dont il est le pasteur. Il tremble presque de commander, tant il cherche à être utile. Le commandement prend sur ses lèvres un accent particulier de douceur et de persuasion. Il faut qu'il désarme l'obstination à force de la tourner, de la prêcher, de la supplier, de verser des larmes et des prières. Un pécheur lui résista jusqu'à dix fois. Une se découragea point et continua de frapper à la porte de son cœur. La onzième lettre, plus affectueuse et plus tendre encore que toutes les autres, triompha de ce pécheur endurci. Il le vit à ses pieds, il essuya ses larmes, il le pressa contre sa poitrine, il oublia tout dans les saints embrassements de sa paternité. Estce donc là un évêque. qui commande ? Oui, mais il veut être utile, il veut gagner les âmes pour commander avec plus de grâce et d'autorité : Plus prodesse quam prœesse.
Quand le bâton du commandement pesait à sa main, il gravissait les hauteurs et allait le déposer tantôt
H. Cor., xii, 15.
aux pieds de Notre-Dame de l'Osier, où l'appelait une dévotion séculaire, tantôt aux pieds de Notre-Dame de la Salette, dans le sanctuaire commencé par son illustre prédécesseur, et que son successeur au siège de Grenoble Ta invité à consacrer. Ce sanctuaire visité par tant de pèlerins, honoré des faveurs du saint-siège, où l'image de Notre-Dame a été couronnée de pierreries et de diamants par les ordres de Léon XIII, est pour le diocèse de Grenoble un monument glorieux, pour toute la France un refuge béni où coulent les larmes de l'expiation nationale. L'évêque rappelle dans un mandement les circonstances miraculeuses qui ont fait naître ce pèlerinage, jaillir la source où viennent s'abreuver les pèlerins des deux mondes, et changé un désert qui n'était fréquenté que par les bergers en un temple magnifique où l'or, le bois, le marbre, rivalisent de richesse et d'éclat. C'est le lieu où Marie a apparu et où elle a versé des larmes. Ne convient-il pas d'y pleurer à son exemple, tant que le blasphème souillera la terre de France, que l'abstinence y sera méconnue, et que le jour du dimanche, ce jour de liberté, de prière et de repos, que Dieu s'est réservé depuis le commencement des jours; sera profané par un travail sacrilège et par des désordres honteux ? Il pleure avec son clergé et son peuple, ce pontife que la sainte Vierge attire ainsi à ses autels. Mais ses pleurs le soulagent et l'animent au travail. Il revient de la Salette plus résolu que jamais à vérifier sa devise et à être dans son diocèse plutôt un serviteur qu'un maître : Plus prodesse quant prseesse. Il ne cesse de servir et d'être utile, tantôt dans les retraites qu'il préside et où il prend tous les jours la
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parole au milieu de la tribu sainte, tantôt dans le synode qu'il assemble et dont les décrets et statuts, écrits de sa main, sont marqués au coin de l'expérience et de la sagesse. 0 prêtres du Dauphiné, ce fut votre chef, il en avait le caractère, l'autorité et la grandeur, mais ce fut encore plus et votre ami et votre père. Repassez maintenant dans votre mémoire ses conseils, ses discours, ses lettres, cette longue suite d'efforts qu'il a faits pour soutenir, en toute utilité et charité, votre ministère auprès des peuples, ses sacrifices généreux par lesquels il a ranimé le recrutement sacerdotal, cette fondation de l'externat de Notre-Dame, si agréable aux familles chrétiennes de Grenoble, tant de marques d'une bienveillance si paternelle prodiguées aux petits séminaires du Rondeau et de la Côte-Saint-André, tant d'aumônes versées dans le trésor de l'Eglise ou dans le sein des pauvres, et vous reconnaîtrez combien il s'oublia pour vous servir, combien il se renonça pour vous aimer. Il se renonça jusqu'à compromettre sa santé et mettre dans un danger pressant une vie si précieuse à l'Eglise. Mais le pasteur ne compte ni avec l'argent, ni avec le temps, ni avec la santé, ni avec la vie. Il fallut l'avertir, et c'est à peine s'il consentit à se donner quelques soins. Les eaux de Vichy lui procurent chaque année un peu de soulagement, mais ce repos est interrompu par des exercices publics de piété et par d'éloquentes prédications. Là, comme dans son diocèse, il oublie qu'il est malade, étant tout entier à cette pensée qu'il est évêque et qu'il est apôtre. Ceux qui l'ont connu dans cette station thermale n'auguraient rien de favorable pour sa santé. Mais à l'en-
tendre on oubliait ce qu'il était à le voir. On jouissait de sa conversation charmante, de sa piété tendre, de son éloquence pleine de force et d'entraînement. On se persuadait que sa vertu aurait plus d'efficacité que les remèdes pour le rattacher à la vie, et que Dieu soutiendrait par une assistance extraordinaire l'athlète de son Eglise et de ses combats.
Ce dévouement était accompagné d'une prudence si consommée et d'une amabilité si charmante, que l'Etat crut devoir prendre ses conseils pour s'aider dans la difficile mission de désigner les premiers pasteurs. L'Eglise de Valence était vacante, et le gouvernement hésitait dans son choix. Mais Févêque de Grenoble a auprès de lui un autre lui-même. Il le signale, il le recommande; il presse, on l'écoute, on l'exauce, on nomme le curé de sa cathédrale, et l'Eglise de Valence lui doit depuis six ans passés des actions de grâces pour avoir déterminé un choix si heureux pour elle, si agréable au pape, si bien justifié par un zèle que rien n'arrête et par un courage qui ne fléchira jamais.
Ce fut la dernière joie de Mgr Paulinier dans l'Eglise de Grenoble. Il venait de sacrer ce premier-né de sa prédilection et de son amour, et son corps épuisé se ranimait aux eaux de Vichy, quand une nouvelle, prompte comme Féclair, l'atteint et le frappe comme la foudre. Il apprend qu'il vient d'être nommé archevêque de Besançon. Jamais nouvelle n'avait été moins attendue; jamais émotion ne fut plus vive ni plus forte pour ce grand serviteur de Dieu. Son humilité s'épouvante, sa haute délicatesse se trouble ; il n'hésite pas, il refuse, et les destinées de l'Eglise de Be-
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sançon, débattues dans les conseils du gouvernement, vont être soumises à une autre délibération. La nonciature s'en alarme, et l'illustre archevêque de Paris, dont on peut prononcer le nom dans cette chaire, parce qu'il avait pris un vif intérêt à notre diocèse, se trouve déconcerté, par ce refus, dans toutes les espérances qu'il a conçues pour notre bonheur. Il n'avait vu l'évêque de Grenoble qu'une fois, mais il l'avait entendu prêcher : c'était assez pour qu'il le jugeât digne de ce grand siège. C'est sous les ombrages sacrés de Paray-le-Monial que s'est commencée cette amitié sainte ; c'est en goûtant la doctrine, l'onction, le style de l'évêque de Grenoble, devant les reliques de la bienheureuse Marguerite-Marie, que l'archevêque de Paris a connu l'incomparable trésor que possédait le Dauphiné.
Ah ! jamais nomination fut-elle plus étrangère à l'intrigue humaine? C'est l'intrigue des saints qu'il faut signaler ici, c'est le pèlerinage de Paray qu'il faut accuser, c'est du Sacré Cœur de Jésus qu'est sorti, comme un nom béni de Dieu et des hommes, le nom du nouvel archevêque de Besançon. 0 Cœur adorable, que n'avait-il pas fait pour votre gloire! Il vous avait dédié et consacré son diocèse dès le commencement; il avait bâti et orné en votre honneur une des chapelles de sa cathédrale ; il s'était donné tout à vous, son corps et son âme, ses forces et sa vie ; et maintenant que vous lui commandez de quitter sa première épouse, il pleure, il s'étonne, mais il est prêt.
Il cédera donc, puisque Dieu le veut et que Rome le lui fait savoir. Il cédera, et au lieu d'une démission
et d'une retraite auxquelles il avait songé parfois dans les crises d'une maladie à laquelle il était déjà irrévocablement condamné, il se condamne, puisque l'Eglise l'ordonne, au service d'une métropole et d'un grand diocèse. Adieu, montagnes du Dauphiné, Trappe de Ghambarand dont il a consacré l'église et béni l'abbé, Chartreuse où la vertu de saint Bruno se transmet depuis tant de siècles comme un héritage. Adieu, siège antique de Grenoble, où de saints religieux, descendus de cette Chartreuse, sont venus s'asseoir, aussi bien que les savants du siècle et les princes du clergé séculier. Voici d'autres montagnes à visiter, d'autres vallons où fleurissent aussi la pénitence et la mortification. Voici neuf cents paroisses à connaître, à instruire, à bénir, à sanctifier ; quinze cents prêtres à édifier et à soutenir ; onze collèges et séminaires à fortifier dans la science et dans la discipline. Vous les aimerez de toute la force de votre esprit et de votre cœur ; mais ils ne condamneront jamais le souvenir que vous gardez de votre première épouse, et l'Eglise de Grenoble, se rappelant les doux et pacifiques triomphes de votre gouvernement, s'associe aujourd'hui à tous nos éloges. C'est votre illustre successeur, comme vous secourable aux bons et terrible aux méchants, c'est l'un des plus intrépides athlètes de la France pontificale, qui vient, ce matin même, des montagnes du Dauphiné dans les montagnes du Jura, pour vous rendre témoignage dans la cérémonie de vos obsèques. Il nous déclare que vous méritez d'être vraiment aimé de Dieu et des hommes, et que les bénédictions données à votre mémoire ne sont que le cri de la justice et de la re-
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connaissance : DUectus Deo et hominibus, cujus memoria in benedictione erit.
III. L'Eglise de France offre, dans la suite de ses pontifes, une variété inépuisable de caractères, de vertus et de mérites qui se complètent l'un par l'autre et qui, semblables aux couleurs de l'arc-en-ciel, se fondent dans un harmonieux mélange, image de la miséricorde de Dieu, présage assuré de la paix promise à la terre. Un évêque succède à un autre sur le même siège, pour continuer son ouvrage avec la même mission servie par la même vertu. Mais les aspects en sont divers, et chacun se porte, selon le besoin du jour, à l'endroit où Dieu l'envoie pour soutenir l'arche qui chancelle. Il y a toujours, dans le vaste champ d'un diocèse, tel coin où les ronces et les épines commencent à étouffer la bonne semence. Ici, c'est le temple matériel qu'il faut rebâtir; là, c'est le temple des âmes à étayer. Chacun vient en son temps, fait son œuvre, et laisse à un successeur qu'il ne connaît pas le soin de la reprendre, de la corriger, de la compléter. La perfection n'appartient qu'à Dieu et la gloire ne reste qu'à l'Eglise.
Il était dans les desseins de Dieu de remplacer sur le siège de Grenoble Mgr Ginoulhiac par Mgr Paulinier, pour faire succéder aux avantages d'une science profonde ceux d'un zèle aimable, ardent et discret. C'est par le même dessein de miséricorde et d'amour qu'après quarante années employées par le cardinal Mathieu dans les soins d'une administration qui fut un chef-d'œuvre de foi, de patience, de courage et de persévérance, le beau diocèse de Besançon devait
jouir à son tour des qualités et des vertus du grand prélat que nous pleurons aujourd'hui.
L'Eglise de Besançon était comme un chandelier magnifique où venait de s'éteindre une des plus grandes lumières du cierge de France. Voici la lampe ardente et luisante qu'il convient d'y placer. Elle brille de tout l'éclat de la science ; elle brûle de toute l'ardeur de la piété et de la foi. La piété sans la science n'y jetterait qu'une pâle lueur ; la science sans la piété y serait sans aliment et y demeurerait stérile : Lucere vanum, ardere parum. Il sera dit de notre nouveau pontife : La science unie à la piété a fait sa perfection : Lucere et ardere perfectum.
Il brilla donc par la science, et il ne cessa d'en projeter la lumière du haut de ce siège métropolitain. Témoin les mandements et les lettres qui se pressent sous sa plume et qui se multiplient presque sans nombre, en sorte que, malgré la brièveté de son épiscopat, il a rempli plusieurs volumes de la plénitude de sa doctrine. On eût dit que sentant cette plume d'or se briser dans sa main, il eût voulu en faire jaillir, par un effort continu, toute la lumière et toute la beauté. Témoin cette belle et longue étude sur la famille, où lés devoirs qui lient les enfants aux parents et les parents aux enfants sont expliqués avec tant d'autorité et tant de charme, qu'on peut la regarder comme le modèle éloquent du catéchisme, hélas ! le plus oublié et cependant le plus nécessaire à la faiblesse et à la corruption de nos mœurs. Témoin ce synode où tout le clergé Ta entendu, dans la langue latine si chère à l'Eglise, poser des questions de discipline avec une rare compétence; prépa-
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rer des réponses avec une insinuante habileté, et se mettre si bien d'accord avec ses prêtres, que la tribu sainte, sortie de cette assemblée, se trouva tout entière sous la main de son chef et se mit à marcher à sa parole. Témoin ces conférences ecclésiastiques dont il rallume la flamme d'un bout du diocèse à l'autre par son souffle puissant; ces examens imposés aux jeunes prêtres pendant les cinq années qui suivent leur ordination, en sorte que l'étude les tient en haleine, assure la persévérance de leur vocation et prépare au diocèse de Besançon une génération de docteurs qui agrandiront encore, au dedans et au dehors, la renommée dont il jouit dans l'univers entier. Dans ces assemblées qu'il convoque et ces institutions nouvelles qu'il établit, on voit le pontife qui commande, mais on sent encore plus le père qui se donne. Ce serait pour lui un cruel devoir de commander, si la certitude qu'il a d'être utile n'adoucissait encore ce commandement, d'ailleurs si doux et si paternel : Plus prodesse quant prœesse .
Pour rendre ce ministère efficace, que ne fera pas sa piété? Il a déjà entrepris le voyage de Rome pour mettre sous les yeux de Pie IX le compte rendu de son administration dans le diocèse de Grenoble. A peine a-t-il passé un an sur le siège de Besançon, qu'il est pressé de revoir Pierre et de vous rapporter, du haut des collines éternelles, ces bénédictions qui reposent dans le sein de la plus auguste paternité. La confiance dont il reçoit les marques était la juste récompense de son ardent amour pour le saint siège, et de sa piété filiale envers un pape qui fut la gloire du xixe siècle et qui demeurera l'immortel entretien
des siècles à venir. Léon XIII souhaita de le voir dès son avènement. Nous avions eu le bonheur de le précéder de quelques jours auprès du saint-père. Nous avons entendu ce père bien-aimé exprimer le plaisir qu'il aurait de connaître et de recevoir l'archevêque de Besançon. Hélas ! ce ne fut qu'une entrevue, car la joie qu'en rapporta votre premier pasteur brisa son corps en remplissant son âme, et le cloua pendant trois mois sur le lit des plus cruelles souffrances. Déjà la joie d'être aimé était trop forte pour ce noble cœur ; mais Dieu n'en sera que plus aimé, les hommes n'en seront que mieux servis. La lampe qui va mourir jette dans ses dernières lueurs tout ce qu'elle a de rayons.
Il reviendra donc de Rome plus animé que jamais à son ouvrage, reprenant la visite de son diocèse, visitant deux paroisses par jour, acceptant, jusque dans les moindres villages, de prêcher l'installation d'un curé ou le baptême d'une cloche, donnant l'habit religieux dans les communautés et dans les cloîtres, les prix dans les collèges et les séminaires, présidant les assemblées de charité non seulement à Besançon, mais dans toutes les villes de son diocèse, répondant aux vétérans du sacerdoce qui l'invitent à leur cinquantaine, qu'il se fera une fête de monter dans leur chaire et d'être l'interprète de la reconnaissance de leur peuple. Il va partout, et partout avec le même zèle, la même piété , le même oubli de soi, le même dévouement à l'avantage et au salut des autres.
C'est sa piété qui triomphe et qui jouit dans l'institution de l'adoration perpétuelle. Cette merveilleuse institution s'étend à tout le diocèse,, y provoque