INSTRUCTION PASTORALE POUR LE CARÊME (22 JANVIER MDCCCLXZX
Nos TRÈS CHERS FrÈRES ,
La vie chrétienne comprend deux sortes de devoirs.
Les uns, expression permanente de la loi éternelle sur la créature raisonnable et libre, élevée jusqu'à Tordre surnaturel par une miséricorde toute gratuite , réparée et rachetée par Tincarnation et le sacrifice de Jésus-Christ, sont indépendants des vicissitudes des temps et règlent d'une manière constante les obligations de Thomme et du chrétien envers Dieu, envers le prochain, envers lui-même.
Les autres, sans se ratlacher moÏDS étroitement aux grands principes rfe la morale naturelle ou révélée, n'ont pas le même caractère de fixité et d'universalité. Ils ne s'imposent de la même façon ni à tous les hommes, ni à tous les siècles; ils dépendent de circonstances variables, et pour rappeler le langage figuré de l'auteur de l'Ecclésiaste : « Autres sont les obligations du temps do la guerre « et autres celles du temps de la paLc; autre est " le devoir de l'homme qui doit disperser les pier- « res d'une maison pour la démolir, et autre le " devoir de celui qui doit réunir ces mêmes pier- « res et relever un édifice en ruines » (4 ).
Il ne suffit donc pas d'avoir présentes à l'esprit les règles invariables de la morale éternelle, résuméesdansle DécalrigueduSiDaï, expliquées, sanc< données et confirmées par l'Evangile, pour connaître toujours avec précision ceux de nos devoirs qui dépendent en une certaine mesure des circonstances et des vicissitudes des temps.
II faut encore, et au préalable, comprendre le langage que cescirconstancesnoustiennenletles obligations qu'elles nousimposcnt. En pareille matière, l'inintelligence, la distraction, la légèreté, créent une réelle et redoutable responsabilité contre la-
(Ij Omnia tempn* habent. — Tcmpni iporgendi IftpidM et teoupuscoUigendi ; tempusMli et tempns pacis. — Eccl.iii, 1,S.
quelle le Sauveur lui-même a pris soin de nou& prémunir par ces paroles adressées un jour aux Pharisiens et aux Sadducéens : « Lorsque vous. c( voyez le matin le ciel chargé de nuages rouges et ce menaçants, vous savez bien prévoir la tempête : n pourquoi donc ne savez-vous pas discerner (c les signes des temps » (1) ?
Plus d'une fois déjà, N. T. C. F. y#nous nous, sommés inspiré de ce divin enseignement dans nos Instructions pastorales, et nous avons essayé de vous faire comprendre lesobligations particulière»^ imposées à votre foi, à votre zèle, à votre charité^ par le caraclëre des temps que nous traversons.
Ainsi, Tan dernier (sans remonter plus haut), nous profitions du retour de la sainte Quarantaine pour vous rappeler qu'il est des circonstances dans lesquelles les chrétiens ont le droit de se défendre ^ droit imprescriptible d'où découle un devoir rigoureux, lorsqu'il s'agit de protéger contre d*injustcs agressions la liberté sacrée de l'Église^ boulevard et sauvegarde de toutes les vraies et légitimes libertés.
Vous nous rendrez ce témoignage, N. T. C. F., qu*en vous adressant ces exhortations, ni nous ne devancions la marche des événements, ni nous ne
(1) Mane dicitis : hodie texnpestas, ratilat enim cœlnm. Faciem ergo cœli dijadicare nostis : sig^a antem tomporom non potettl& sdre. ^ Matth. xvi, 3, A,
cédions à de vaines ol chimériques lerreurs. Maladroite assurémenl est la sentinelle qui jette trop vile et liorsde propos le cri d'alarme ! Mais négligente et coupable aussi est celle qui se laisse surprendre el attend , pour dénoncer la présence de l'ennemi, qu'il ail déjà frappé quelque grand coup el pris d'assaut la cité endormie (1) !
tlélas 1 la marche logique et toujours ascendante des passions hostiles aus droits de Dieu, à la liberté des consciences, à la nécessaire inlluenco de l'Église , ne saurait laisser à celte heure ni doulc ni hésitation sur la grandeur de nos périls, el par conséquentsur l'étendue de nos devoirs. Nous sommes en des jours ofi la lumiÈre de rélernelle justice se dérobe sousd'épais nuages chargés de tempêtes menaçantes. Prêtez donc à vos Pasteurs une oreille attentive lorsqu'ils vous disent : « Chré- II tiens, sachezdiscerner les signes des temps ; ne K voua exposez pas h être surpris; voyez, compre- « nez, agissez ! » Hodie lempestas, rutilât tmim triste eœltim.Vigilate, state in fidf , virtUler afjite , eonfortamini (2).
, Sans rien retrancher ni atlénuer de ces averlis- ■emenls, si tristement justifiés par les récentes
(1> QDOd âipecnlatoTTiderit gladiiim Tcnisotcm et nan inso-
ooerit baccina tang^ninem de mnaii Epeculntoris t^qnirBUi. Et
tB, Yûi bomiois, specnlatorcm dcdi le domiii Israël. — Eïeoh. xzxni, 6, 7.
(3) Hatth.xvipB. — ICorinth.xvi, i;:.
épreuves infligées aux catholiques de France, nous venons aujourd'liuî, N. T. C. F., répondre à une préoccupation qui serait de nature à troubler votre foi, à ébranler votre confiance^ à tarir en vous les sources du courage et du dévouement. Elle s'impose en ce moment à un grand nombre d'âmes et leur crée, contre l'action de la Providence sur la marche des affaires humaines, une sérieuse et périlleuse tentation. Nous exposerons d'abord l'objection à laquelle les circonstances présentes donnent une importance exceptionneUe; nous chercherons ensuite, avec Taide de Dieu, une réponse capable de dissiper les doutes de vos esprits et de calmer les angoisses de vos cœurs.
A ne considérer que la face -extérieure des événements, soit dans les destinées des individus, soit dans ces combinaisons de la politique où la ruse et la violence semblent avoir plus de place que l'amour de la vérité et le respect du droit, Tétrange répartition des prospérités et des adversités de la vie entre les bons et les méchants a été de tout temps matière à surprise et à scandale.
Jugez-en par ces plaintes éloquemment audacieuses de Jérémie, dans lesquelles vous trouve-
rez peut-être l'éclio de vos propres étonneinents :
« Seigneur, vous êtes l'équité même. Souffrez « (loncquej'enlie en discussion avec vous. Je ne « parlerai que le langag'e de la justice. Pourquoi « les impies prospèrent-ils dans leurs voies ? Ils c pÈclienl, ils commetlenl le mal, el tout leur c réussit. Semblables aux arbres qui ont poussé « dans la terre de profondes racines, ils grandis- I sent el se couvrent de fruits. Il semble, en vé- « rite, que vous vous teniez près de leur bouclio « pour esaucer plus rapidement leurs vœux, et
< loin de leur dos pour vous dispenser de les cbA- « lier comme ils le méritent... Ali I Seigneur, jus-
< ques k quand la terre sera-t-elle désolée et ( dévorée par la malice des méchants (t) ? »
Job avait déjà formulé la même plainte, peutélre avec plus d'amertume encore :
« Les impies vivent, lis grandissent; ils accu- € mulenl des richesses, et la verge de Dieu ne les € frappe pas. Leurs brebis et leurs génisses sont H toujours fécondes el leurs troupeaux augmen- « tent à vue d'oeil. Dans leurs maisons, qui « retentissent du son des instruments, ce ne sont n que fêles el que jeux. Leurs jours s'écoulent dans i< la prospérité; et cependant ils ont dit h. Dieu:
<c Retire-toi de nous ! Nous ne voulons pas de la « science de tes voies. Où est le Tout-Puissant « pour que nous lui obéissions, et à quoi sert de « prier (1) ? 3>
En face du triomphe insolent des méchants» le trouble de David n'est ni moins profond ni moins vivement exprimé:
€ Seigneur, vous nous avez mis à la remorque « de nos ennemis. Ceux qui nous haïssaient se (( sont enrichis de nos dépouilles. Vous nous avet «c livrés en proie à leurs convoitises, comme les € brebis conduites à l'abattoir , et rien ne nous a € défendus contre leurs outrages. Humiliations^
€ afflictions, épreuves dures jusqu'à la mort y rien « ne nous a été épargné... i
A mesure que la douleur du Psalmiste s'exalte, elle s'enhardit et finit par éclater en cette pathétique adjuration :
c Réveillez-vous donc, Seigneur, pourquoi « demeurez-vous endormi? Pourquoi laissez- vous c vos enfants humiliés dans la poussière? Jus- € ques à quand dé tournerez- vous votre face de leurs € désolations et de leurs opprobres? Seigneur, c réveillez-vous, et pour l'honneur de votre nom, c venez à notre secours (2) ».
Il serait facile de multiplier des citations du
(1) Job. XXI. » Cf. Malach. m, 14, 15.
(2) Psalm. XLiii.
mùme genre cmprunlées aux iliiFéreDls livros des saintes Ecrïlures (Ij, tant celte surprise et celte plainte de la conscience humaine devant l'apparente abdication de Dieu est chose inslinclive. A leur tour, les Pères de l'Église, éclios des iaquiétudes et des réclamations soulevées autour d'eus par les épreuves conHemporaines , offriraient une abondante moisson de textes significatifs. Entendez, par exemple, le langage que tenaient contre la foi chrétienne les sceptiques du temps de saJnt Augustin:
s Que fait donc votre Christ I Vous vous van- « lez que son nom est prêché partout, et il est « impuissant h. défendre ses adorateurs des maux
< qui les accablent(2).... En vérité, ajoulaienl-ils, € si ces prétendus crimes déplaisaient à voire
< Dieu, les permettrait-il? Laisserait-il ceux qui « les commettent être heureux sur ialcrre? Voyez s donc ces ravisseurs, ces oppresseurs desfaibles, « c€s hommes qui ont violemment envahi des ■ demeures paisibles el en ont chassé les habin tants , ces menteurs el ces calomniateurs , ne «sont-ils pas puissants, riches, heureux? Si
(!) T<HT en particalierles livres des FBanmeB.'de laiJsgesBe, de rEcclédwte. Jérêmie.
fl) Qaftudo defendJDiQs fldem dirifltiaiiftm. reapondetur nobis : «cce pnediMtnr abique nomen Christi ; qnare abnudant mala t — S. AoK. lernio 31, alioa de Sanctin iJ, n" G. Cf. Enarr. in Fa. 136, D" 3.
€ Dieu voyait ces choses et s'ilen avait souci, est-ce « qu'il ménagerait de pareils scélérats (1)? i>
Il se rencontrait même des fidèles assoz peu fermes dans leur foi pour s'associer à ces murmures et oser dire : a Oui, vraiment, il n'y a rien de € tel que de faire le mal si l'on veut réussir ; il ne € sert de rien d'être vertueux ;]aProvidence semble c réserver toutes ses faveurs aux méchaqts » (2)»
Voilà l'objection dans toute sa force.
Est-il bien sûr, N.T. C.F.^ que nos âmes n'aient point.été effleurées par de semblables tentations? Témoins épouvantés du mal déchaîné sur la société par les adversaires de nos saintes croyances, en présence de ces ravisseurs qui, de toutes parts, sont à Toeuvre pour attaquer la foi, l'innocence, la paix, la liberté d'autrui, sans que rien les gène ou les arrête, n'avons-nous pas, nous aussi, connu ces heures d'angoisses dans lesquelles, comme les chrétiens scandalisés des premiers siècles, nous avons été tentés de penser quelajus-
(1) Vere à Deo displicerent ista, permitteret illa fieri f ant
illi qui ea f aciunt, felices essent in terra 7 Videmas raptom, tî* demus infirmornm oppressores, Tidemns Ticinomm expalsoies, videmns violenios limitum invasores, yidemns calnmniatores et tamea potentes, divite^, felices in hac terra ? Si vere Deus ista Tideret, si ista cnraret, parceret eis?— Serm. 17, alias 28 de Hom. 60, no 4.
(2) Addant et hoc quod pejns est : non placent nisi maU. Non ezpedit bene facere; qui fccerit bene» nihil illi prodest. — Id. ib., ib.
lice esl élran^ere à la condiiito des affaires de ce monde, que la vraie loi des choses esl non une Providencfi sage et équitable, mais un hasard aveugle ou une plus aveugle el plus inexorable fatalilé ? El si nous ne sommes pas allés jusqu'à ce duule el à cette accusation, n'avons-nous pas dumoins, avec David, demandé compte k Dieu de son abstention el de son sommeil : Ëxsurge, Domine, quare obdormis ? Seiçneur, vous ne voyez donc pas les méchants décharger sur les justes leurs fureurs sacrilèges? Vous n'entendez donc pas les ironies blasphémaloiresde ces politiques sans conscience qui se vantent d'avoir trouvé dans leur force la mesure Je la justice ; Sit fortitudo nostra, lexjustitiœ{i), et qui annoncent à grand fracas leurs résolutions d'aller de progrès en progrès, de victoire on victoire, jusqu'à la suppressionloLalede tout l'ordre surnaturel parmi les hommes?
Ils répèlent tous les jours le cri de la révolte ! « Plus de Dieu, plus de royaume de Dieu t (2), et vous les laissez dire. Us réalisent d'heure en heure une partie nouvelle de leurs plans d'attaque et de destruction, et vous les laissez faire. Us enlassenl lois sur lois pour pousser plus avant leur guerre acharnée contre votre Christ et son Eglise,
(1} Bap. n, 11.
{S) NoluBiiB hune regoan saper nos. - Ifgr PenKud. — Œurrea, t. III.
et vous ne semblez pas vous en émouvoir. Exsurge^ Domine^ quare obdormis ?
Oui, telles ont été peut-être nos pensées et nos plaintes. Il nous paraît donc souverainement utile, N. T. C. F., de descendre dans les profondeurs de ce problème qui fut de tous les temps, et dont nous n'avons pas le triste privilège de nous occuper les premiers. Cherchons à le comprendre, à l'expliquer, en nous aidant des lumières réunies de la raison et de la foi ; en consultant, avec l'expérience pratique de la vie, les principes imprescriptibles de la justice ; en invoquant les règles de la morale et les infaillibles certitudes de la religion.
Ne convient-il pas d'abord, N. T. C. F., de vous faire remarquer combien, en pareille matière, nos informations sont la plupart du temps trop incomplètes pour donner lieu à des jugements suffisamment sérieux et motivés ? Nous jugeons et nous condamnons la Providence sans avoir entre les mains tous les éléments et, s'il est permis de parler ainsi, toutes les pièces du procès. Qui, sans doute, nous voyons les succès des méchants ; mais suivons-nous leurs auteurs assez loin dansle cours de leurs destinées temporelles pour affirmer qu'ils
échappent à toute répression, et que, même dans les limites delà vie présente, leurs crimes ne sont frappés d'aucun châtiment ? Assurément, la justice des hommes, comme leur sagesse, est toujours courte par quelque côté. Elle pi'che tantôt par excès, tantôt par défaut. Elle n'a pas à un degré suflisant les moyens do connaître ni la puissance d'atteindre tous les attentats commis contre les luis. Il serait cependant inexact de croire et peu équitable de dire qu'elle ne concourt on rien i la sanction de la murale et que tous les malfaiteurs échappent à son action. Tels vulgaires criminels ont troublé l'ordre en «'attaquant à la propriété ou à la vie de leurs semblables. Qui vous dit que l'impuniié leur est à tout jamais garantie et que le magistrat ne les saisira pas un jour pour les faire rentrer dans l'ordre, en leur inlligeanl le juste châtiment de leurs forfaits ? Cotte réflosîon appartient k saint Augustin. Il l'expose dans un de ces discours oii il s'eiïurçail dejustifier la Providence des reproches formulés contre elle à cause des désordres du monde moral.
« Voyez, disait le saint évêquc, voyez cet homme c qui a brisé des portes pour pénétrer dans le « domicile d'autrui. Il a violé les lois. Mais aussi a les lois et les magistrats savent bien où il faudra c l'envoyer. Le jour où le briseur de portes sera o condamné aux mines, l'ordre un instant troublé
« sera rétabli » : Ex e/fractore erit meiallicus (i).
Du petit au grand, du vulgaire malfaiteur qui a mérité les rigueurs du code pénal aux scélérats illustres qui ont soulevé contre eux l'indignation de la conscience publique^ l'application de cette remarque d'expérience n'est pas, il est vrai, toujours aussi rigoureusement logique. < On pend, f< disait Fénelon, celui qui a volé deux pistolessur « un grand chemin, et on décerne des arcsdeiriom- € phe à ceux qui ont pris des provinces. »
11 resterait toutefois à prouver que , même icibas, la justice, ou celle deshommes ou celle deDieb, et souvent l'une et l'autre, et l'une par l'autre , ne s*exerce pas sur les grands malfaiteurs. L'histoire ancienne et l'histoire moderne abondent en chutes tragiques, dans lesquelles il est difficile de ne pas voiruncjuslepunition infligée dès ce mondeàcenx qui n'ont usé de la puissance que pour satisfaire leur orgueil et leurs passions.
« Malheur h toi qui as dépouillé les autres et « qui t'es lassé à les mépriser, s'écrie le prophète (( Isaïc : un jour viendra où, à ton tour, tu seras a dépouillé et méprisé ; dépouillé de tout et mé- « prisé à fond (2). >
(1) Ellractor Càse voluit nescio qnis : novit lex jadicis qoia coDtra Icgcm fecit : Dovit Icx judicis ubi iUnm ponat : ordinat illum optime : ex effractorc erit metaUicus. (8erm. 125, alias ex Sirmond. 15, n» 5.)
(2) Vîc qui prasdaris I Noone et ipse pnedaberîs ? Et qui iper-
Le Prophète an nonce ici la vengeance divine destinée à châlier Sennachérib, comme au temps tle Moïse elle avait fail justice de Pliataon ; comme plus lard, à l'époque des Machabées, elle devait éclaterterrible, inexorable, sur l'impie Anliochus, frappé dans tout l'éclat de sa puissance pour avoir f&ît la g^uerre à Dieu, foulé aux pieds la liberté religieuse des Juifs, et préludé par ses sanglantes persécutions au): fureurs sacrilèges des Néron, des Dèce et des Dioclétien (1).
Plus d'une fois, en parcourant les annales des peuples et en assistant aux péripéties de leurs révolutions, l'historien s'écrie avec David : « J'ai vu " l'impie exalté, portant la tête plus haut que les c cëdresdu Liban ; mais à peine avais-je passé » que déjà il avait cessé d'être, et, revenant sur € mes pas, je ne pouvais même plus retrouver sa « trace » (2).
Néanmoins, ces manifestations de la justice
MiÊ, nonne et ipae apettierii I Cum conBummareris depnedationein, depmdnberiB : cnm fntigatiiB deneriB coQtcmncre, contcmneria. — la. XXXIII, ).
[}) Qui aniverM con»piciC Dominns Dtaa Israël percussit emii inMiiBbili et inviaibili plnga. Isque qai lidebstur eCiam finctibn» impenre et montinm altitudiacs in gtalera ttppDndere, nunc ItttmiliOitnB wd tarram portAbnlur, mncifcetam Dei virtutem in KitncUpRO cooteatauB. — Il Hacb. !X, b, S.
(3) Vidi impiam saperexaltalum et eleralum aient cedroa Lîbauii ; et tranaÎTi, et ecce non erat ; et qucesivi emn, et non eat inTentm locns ejni. — Paalm, xxxvi, 35, 36.
dans les limites de la vie présente ne sont ni assez générales ni assez infaillibles pour qu'il n'y ait jamais prétexte à Tétonnement ou même au scandale. Tous les malfaiteurs ne vont pas aux galères; tous ceux qui ont abusé du pouvoir ne tombent pas visiblement sous le coup des expiations providentielles. Aujourd'hui y comme au temps de saint Augustin, on peut encore dire: « Celui-ci prie, et ^'< il^ meurt de faim; celui-là blasphème, et il re- « gorge de tout d : Orat et esurit; blasphémât et Tuctat (1).
A quel ordre de pensées faut-il donc s'élever pour préserver son cœur de toute tentation d'amertume et de révolte contre la divine Providence, qui souffre ces choquantes inégalités et semble prendre plaisir à confondre les notions du juste et de rinjuste en traitant en amis ses adversaires et ses serviteurs en ennemis?
C'est précisément ici , N. T. C. F. , que doit intervenir l'intelligence totale de la conduite de Dieu sur les hommes et sur son Église, si nous ne voulons pas que les épreuves privées ou publiques deviennent une pierre d'achoppement pour notre foi, en nous faisant douter de la sagesse, de la bonté, de la justice du Tout-Puissant.
Demandons encore à la sainte Écriture^ à ce même livre de la Sagesse où retentit le chant
(1) Serm. 26, al. de Dît. 19, n» 2.
triomphal des impies qui oppriment les innocents, les révélalions de l'avenir, la fin dos scandales momentanënienl impunis et la justification décisive du gouvernement providentiel.
Tout h l'heure, les mt-ctianls, au comble de ta prospérité, bafouaient leurs victimes el joignaient l'insulle à la persécution; el comme, à force d'inlimider ou do corrompre, ils avaient à discrétion des complices et des adulateurs , la terre se taisait devant eux , personne n'osait leur résister. Maïs voici qu'enfin l'heure delà justice a sonné, a Ils «1 tomberont sans honneur, voués ^ un éternel V opprobre. Le Seigneur les précipitera el les bria sera; muets el tout tremblants, dans la pensée « de leurs péchés, ils verront leurs inïquilés se « dresser devant eux pour les accuser , el le Seî- « gneur se rira d'eus » (1).
u Alors, lesjusles se lèveront avec une grande a fermeté en face de ceux qui les auront lourmen- « lés et qui auront méprisé leurs travaux. A leur n vue, les méchanls seront saisis d'un grand effroi, « Les voilà donc, dironl-ils en gémissant, les " voilà ceux que nous avions méprisés, outragés « et proscrits. Insensés! nous avons erré hors de n la voie de la vérîlét Nous nous sommes épuisés « dans les chemins de l'iniquité et de la perdition.
c( A. quoi nous ont servi Torgueil et l'ostentation « des richesses? Toutes ces choses ont passé « comme Tombre ! L'espérance du méchant est € semblable à la poussière que le vent emporte, € à l'écume légère que pousse la tempête , ausou- « venir fugitif de l'hôte d'un seul jour, tandis que c les justes vivront à jamais et que leur récompense <c est près du Seigneur (1). >
Dans ces paroles, N. T. C. F., vous trouvez dans toute son intégrité le dogme réparateur du redressement final des torts et des scandales d*icibas par la justice d'outre-tombe : ce dogme qui de* meure invincible auxsarcasmes et aux négations, et que garde dans son sanctuaire le plus intime la conscience de l'humanité. Oui, quelque travestis* semenl qu'aient pu lui faire subir les légendes mythologiques des fausses religions, de quelque dédain dont cherchent àl'accabler les théories matérialisteset positivistes denotretemps,ilya là une affirmationde la justice plus forte que tous les scandales et que tous les blasphèmes. Nous savons avec certitude que Dieu aura son jour et jugera luimême sa cause. Rien ne prévaudra définitivement contre les exigences de son éternelle justice. Ellle peut laisser aux pécheurs le premier mot ; elle se réserve le dernier, qu'elle formulera dans une sentence suprême et dans un inexorable arrêt.
(1) Sag. V.
Gardons-nous donc, chrétiens, de nous prononcer trop vile surlaconduîle de la Providence, comme si la durée éphémiire de la vie présente impulsait tous les délais de celle souveraine justice, qui doit enfin rendre à chacun selon ses œuvres , remettre toute chose en sa place et rétablir l'harmonie nécessaire entre la vertu et le bonheur, le châtiment et l'iniquité.
Matlre de ce formidable lendemain de l'éternité dont se raillent les impies. Dieu peut Aire pa- Uent (1). Les blasphèmes et les négations ne changent rien à l'économir de ses desseinseln'enlëvent rien à la puissance de son bras. Son silence, qui nous trouble, parce qu'il nous semble autoriser les audacieux défis de l'imptélê, u'cst pas de l'indifférence , et son inaction apparente n'est rien moins que l'oubli ou l'abandon. Non, la patience de Dieu n'est pas une abdication de ses droils , et les délais de sa justice ne sonl pas une consécration de l'iniquité. Un jour viendra où chacun recevra selon ses œuvres : Justttm et impium judicabit Detm, et tempm omnis rei tune eritl2).
Il est vrai qu'à celte heure, ces vérités élémentaires et essentielles sonl attaquées de toutes parts avec une frénésie qui tient du délire et un formi-
(1) Dîna patien» rat, quia œternna e«t, et novit diem jodicii EU), ubi omnia exKiniDftt. — S. Aug, Enarr. io Pi. xci, n" 7. (î) E«l. lU. IT.
dable ensemble. C'est une raison de plus pour nous, N.T.C. F., d'y appuyer très solidement notre raison etnotre foi, afin dy trouverrinstruction, laforce et la consolation dont nous avons besoin. Plus les jours deviennent sombres, plus il est nécessaire de les éclairer de ces grandes lumières de la philosophie naturelle et de la révélation, de la conscience et de l'Évangile. Elles ne dissiperont peutêtre pas toutes les ombres dont la Providence a jugé convenable de s'envelopper; mais elles suffiront pour orienter notre marche à travers les difificultés de la vie ; elles nous empêcheront de nous heurter à la pierre du scandale ; elles nous épargneront le malheur et la faute de tomber dans les abîmes du doute, de la négation, du désespoir.
La justice a donc une sanction certaine; le désordre du monde moral n'est qu'apparent et momentané; la victoire finale ne peut pas demeurer au mal : toutes choses seront remises à leur place : Tempus omnis rei tune erit. L'esprit de Dieu nous l'affirme, et cette assurance de Tinfaillible vérité confirme rinstinct de justice qui, au milieu même de tant de ruines, est demeuré debout dans la conscience humaine.
Toutefois, N. T. C. F. , quand nous disons, avec toute la tradition morale et religieuse des siècles, que les méchants seront certainement punis, en
ce monde ou en Tautre, et que leur châtiment rétablira Tordre violé par leurs iniquités, gardons-
nous de mêler à cette certiludi^, lûut à la fois rationnelle et surnalurelle, l'alliage d'aucun sentiment de basse et personnelle vengeance. Nous avons le droit défaire appel h la justice; mais nous avons encore plus le devoir d'implorer la miséricorde. N'oublions jamais que jusqu'à la dernière heure de la vie, le plus mîst'rable et le plus pécheur peut changer ; que l'adversaire et le coupable d'aujourd'hui, touché par la grâce, peut devenir l'ami et l'élu de demain. Non seulement notre foi nous oblige à le croire, mais la charité nous commande de le désirer. Les chrétiens de la primitive Eglise, poursuivis par un sectaire « qui « ne respirait que menaces et meurtres contre les a disciples du Seigneur » (1), et saint Etienne luimême, sous la grêle de pierres dont il était accablé, ne désesp<^rërent pas de la conversion de cet implacable ennemi. Aussi bien, Saul le persécuteur allait devenir bienlôl,par un coup delagrace,rapôlre Paul, le serviteur le plus zélé, le plus intrépide champion de la cause contre laquelle il avait déployé tant d'acharnement. Ne perdons jamais de vue ce mémorable exemple. Aux heures mêmes où nous pouvons être le plus troublés par le douloureii-\ mystère des victoires du mal en ce monde, n'oublions pas un des enseignementasur lesquels saint
(1) SaoIoi, epirauB Act. Ap. tz, t.
Augustin insistait avec le plus de force quand il expliquait cette difficile question aux chrétiens de son temps, et disons avec le saint docteur : <c Plaise « àDieu que ceux qui nous éprouvent se con ver tis- « sent I Nous voulons toutefois nous garder de le^ € haïr : car nous ignorons si ces méchants perse- « véreront jusqu'au bout dans leurs mauvaisea. € dispositions ; et en haïssant celui que nous estir « mons un ennemi, nous pourrions à notre insu c hurun frère ))(1). i
C'est ainsi qu'uniquement soucieux des intérêts et des droits de la vérité méconnue, honnie , persécutée, nous mettrons fidèlement en pratique Tinstante recommandation du Maître, en priant pour ceux qui disent et font le mal contre nous: en excluant sévèrement de nos infatigables revendications de la justice toute pensée amère et haineuse : Oraie pro persequentibus et calumniantibus vos (2).
Nous devions insister sur cette importante recommandation. Elle appartient à l'essence même de l'esprit chrétien : plus il y a de vilenie^de bassesse, de méchanceté systématique dans les des-
(1) Utinam qai nos modo exercent convertantnr... tamen qnandin ista sunt ut czeroeant, non eos oderimoa : quia in eo qaod malas est quis eorum, utrnm usqne in finem peraeveratnnis ait, ignoramas, et plerumque cam tibi videris odisse inimicmn, fntrcm odistiet nescis. — S. Aug. Enarr. in Ps. Liv, n»4.
(2) Matth. V. 44.
seins donl on poursuit chaque jour l'exécution contre nous, plus il est nécessaire de nous raidir contre ces tentations tpop naLurelles de ressenlîmenl et de vengeance qui nous enlèveraient une de nos principales forces, en nous dépouillant* de cette charité ^laquelle est promise lavictoirefiualei parce qu'elle est h patiente et bonne, et qu'au Heu u de rendre le mal pour le mal , son triomphe est f de vaincre le mal par le bien >i (1 ).
Nous avons encore, N, T. C, F. , d'autres puissants motifs de ne pas nous déconcerter en présence du débordement d'iniquités donl nous sommes les témoins et les victimes. Nous croyons utile de vous les indiquer, pour rassurer votre fot et donner k votre confiance de plus inébranlables fondements.
Il est vrai, le christianisme et l'Eglise subissent & celte heure un des plus violents assauts qui aient encore marqué leur longue et militante histoire. Le caractère propre de cette crise, c'est que les menaces et les coups, au lieu de partir de quelques groupes isolés ou de s'attaquer seulement h une partie déterminée de notre Credo ou de notre
biérarchie, comme aux époques d'hérésie et de schisme, semblent venir de tous les poinlsde l'horizon et comprendre tout l'omlresurDatureletchrétien dans une véritable universalité d'efforts hostiles. € Toutes nos croyances sont outragées ; toutes les € idées sur lesquelles portent nos lois et notre mo- € raie sont tenues pour fausses et néfastes. En face « de chacun de nosdogmeSy il y a une école ou de « philosophes, ou d'historiens, ou d'anatomistes , « ou de physiciens, ou de chimistes, qui sepropo- « sent de le renverser, d'en déraciner les der- « niëres assises. C'est un assaut général; on y « monte de tous côtés, et une fois la ville prise, « on se promet que rien n'y devra rester de- € bout (1). D
Il semble, en vérité, que le tolle du prétoire retentisse partout. Oui, dans les cités populeuses et dans les champs , dans les académies et dans les ateliers, dans les salons des riches et dans les mansardes des pauvres, dans les grandes assemblées politiques et dans les clubs des faubourgs, on croit entendre la même immense et formidable clameur que les foules déicides opposaient autrefois aux timides protestations du gouverneur romain : « Enlevez-le ; crucifiez-lo ; faites-le dis-
(1) Mgr Isoard, évèque d*Annecy, Lettre pastorale mr le soutien des rocatiom eeelésiattfqves, p. 21.
i< paraître I Nous ne voulons piits (ju'il rtgne sur >t nous D !
En outre, les a-lversaires n'onl pas seulement pour eus lo nnmbro ; ils ont la puissance; ils disposent des ressources humaines les plus variées. Divisés entre eux sur presque autant de points qa'il y a de prétendues réformes à réaliser, ils se rencontrent dans une rare el redoutable unanimité de pensées et d'efforis dés qu'il s'agit de combattre la religion en général, et en particulier de détruire l'inlluence sociale du cliriâLianisme et de l'Église catholique. Ajoutons enfin, pour tout dire, qu'ils manient avec succès l'arme de la science et du talent, et que, soit par la presse, soit par la parole, dans le livre et dans le journal, comme dans les amphithéâtres des grandes écoles ou à la tribune des parlements, ils excellent & porter des coups dont il serait puéril de contester la vigueur.
C'est précisément à cause de toutes ces raisons qu'il est nécessaire de s'attacher avec une invincible confiance aux promesses les plus formelles du Sauveur, el no pas permellre au doute de se glisser dans nos esprit.s à la faveur de la tristesse qui envahit nos cœurs. Que ceux dont la foi est médiocre, modkx fidei, concluent de cette universalité de haines et d'agressions à un prochain et complet triomphe du positivisme philosophique, politique et social sur notre antique foi.
Mais nous y <l les fils de la bonne espérance (1) », au plus fort même de la tourmente, quand Fennemi nous assourdit de ses chants de victoire, nous voulons trouver notre force dans ces paroles auxquelles vingt siècles n'ont rien enlevé de leur vérité ni dje leur efficacité : <t Vous entence drez des combats. Hais ne vous laissez pas â troubler... Ayez confiance , j*ai vaincu le d monde » (2).
L'arëne où nous luttons a bu le sang de plu* sieurs millions de martyrs. Humainement , ils ont été des vaincus dont les vainqueurs ont pu dire comme un césar du troisième siècle : « La superce stition chrétienne est partout détruite » (3). Toutefois , après ces insolentes victoires saluées par des acclamations impies , la Croix a pris possession du monde , et la confiance des chrétiens des catacombes a élé justifiée quand leurs arrièrepetits-fils ont pu adorer en paix , sur Templacement même des jardins de Néron , cette Croix qui redit encore à nos générations
(1) Et bon» spei fecisti filios tnoB. — Sap. xii, 19.
(2) Auditarî cnim estis prœlia et opiniones pnBliornm. Videte ne turbemini (Matth. zxiv, 6). — > In mundo premaram habebi* tu : sed confidite, ego yici mandom (Joan. xvi» 83).
(S) Superstitione christiana nbique deleta. — CTest Texergua d*ane médaille frappée à la suite* d'une des pins terriUeB pené* dations.
frémissantes et trouhlées les triomphes du Christ (J).
rv
Nous trouverons encore, N. T. C. F., un autre motif Ho croire il la sagesse et à la justice du gouvernement de la Providence , si nous savons comprendre comment Dieu , qui liait le mal et ne saurait le vouloir, peut avoir les plus hautes raisons de le permettre , parce qu'il escelie à en tirer le bien.
Comment des chrétiens mettraient-ils en doute celle importante vérité, eus qui, chaque année, avec l'Église leur mfere , après avoir rappelé le souvenir de la chute d'Adam et de ses lamentables conséquences, redisent, dans un sentiment d'adoration et d'action de grâces, ce chant liturgique prélude des joies sacrées de la solennité pascale : « 0 bienheureuse faute , qui nous a mérité d'avoir K un tel el si grand Rédempteur » (2)?
La plupart du temps, nous l'avons vu, c'est pour
(1) Cbrinua TiDCit, Christua régnât. Cbristas imperat, — Ids- Cfiptïoii de l'obétiaque élevé par Ëixte-Qaiat inc la place du Vatican, et itna lequel a été tenfermâ aa fragment de la vraie
(2) 0 leijx culpa, qnaî talem ac tantum meruit habere Redemptorem. — Office du Bauiedi saint, chant de l'£xvltiU
Mgr Penaud. — CEa^ies, t. III. 19
juger trop vite et trop superriciellement la marche des choses humaines que nous nous laissons troubler jusqu'au scandale et attrister jusqu'à Taccablement par les entreprises et les succès des méchants. Il faudrait y avons-nous dit, embrasser d'un regard plus compréhcnsif Tensemble du plan providentiel et suivre les événements jusque dans leurs conséquences éloignées, avant de so permettre de penser que la souveraine justice puisse être en défaut.
Complétons ces réflexions en montrant comment| dans les desseins delà divine sagesse, des désordres partiels peuvent contribuer à l'harmonie du monde moral en devenant, sinon la cause, au moins l'occasion d'un plus grand bien.
Les maîtres de la philosophie chrétienne ont supérieurement mis en lumière ce principe de la conduite de la Providence sur le monde. « Dieu^ a: dit saint Augustin, a jugé meilleur de tirer le <i bien du mal que d'empêcher absolument le mal « d'exister (1 ). d Rien ne serait bienfaisant, pour apaiser les inquiétudes de nos cœurs et répondre aux légitimes exigences de notre raison, comme de méditer avec saint Thomas d'Aquin les motifs pour lesquels la cause première et souveraine a permis l'existence du mal, en laissant agir, d'après les lois
(1) Melius jadicavit de malis benefacere qoam mala niiUa essepcrmittere. — S. Aug. Enchir. c. xzvn.
delcur nature, les causes secondes que leur liberté rend capables de mérite el de démérite, de déca^ dences coupables et de glorieuses ascensions.
Le saint docteur pousse la hardiesse de ce raisonnement jusqu'à dire en termes exprès, que « beaucoup de biens feraient défaut en ce monde, « si le mal n'existait pas ; et que la valeur morale it de l'homme subirait un déchet considérable, s'il « n'y avait aucun mal sur la terre » (1).
Appliquons, N, T. C. F., celle belle et vaillante philosophie à la question qui nous préoccupe. En ce sens, d'ailleurs, la voie a été tracée à ces illustres docteurs et à nous-mêmes par l'apôtre saint pQuJ, écrivant sous la dictée de l'Esprit-Saint cette parole qui renferme en germe toutes lesdéduclions des théologiens et des moralistes sur le difficile et obscur problème de la permission du mal : i Ûc « celte épreuve Dieu fera sortir votre profil » (2).
Le plus célèbre de nos apologistes dans les premiers siècles, TertuUien, élail, vous le savez, con-
(!) Huila boaa sunt in rébus, qnic niai niala essent, locum non habennit r sicat non esset pntientia jastoruoi, ù non esset malignité peraeqaeQtinm... Si lualnm totalitcr pcr dimam providentiam excluderetnr, oporteret etiam bouomm multitudiaetn diminoi... Si nulla mola esscnt in rébus, mtiltum de boun bomîniadinÛQneretnr. — S. Thom. Aq. Contra GrnUt.l. III, c.lxxi. — Cet «dmirablc cbapltre Bcraït tout entier k citeT et à com-
(ï) Fftciet etiam cnm tcnfatione provenlum. — I Cor. s, 13.
temporain d'une époque où le paganisme sévissait avec le plus de violence contre l'Église naissante: ce n'étaient partout qu'édits de proscription, sentences terribles, exécutions sanglantes; les plus pieux se demandaient avec anxiété quelles raisons Dieu pouvait avoir de permettre de si grands maux. Voici ce que le prêtre de l'Église de Garthage répondait à ces âmes troublées : € N'est-ce pas au « temps de la persécution que Ton croit plus forle- « ment en Dieu? Oui, c'est vrai, l'Église est dans « la stupeur. Mais c'est alors que la foi est plus (c active, qu*elle s'exerce plus généreusement dans (c les jeûnes, les prières, l'humilité, l'amour du u prochain , la chasteté et la sainteté. On ne s'oc- « cupc alors que de craindre le Seigneur et d*es- « pérer en lui » (1).
A la fin de sa célèbre apologétique adressée aux césars, TcrtuUien poussait encore plus loin cette logique audacieuse, et il ne craignait pas de dire que « ces terribles événements et cette situation a presque désespérée élevaient plus haut l'étenc dard de la vertu » (2).
(1) Qaando Dcas magis credltor, nia in tempore penecationiif Ecclesia in attonito cet. Tune est fides et soUicitior et diaciplinAterin jejuniis, et orationibus, et humilitate, et dilectione, in sanctitateet sobrietate. Non enim vacatur nisi timori et spei. — Tert De fvgti in penec,
(2) Hsec dcspcratio et perditio TexiUom yirtatis extoUont — Apoloy. c. L.
Oui, plus de foi, plus do courage, plus de zb\e, plus dedésintéressemcnt, déplus généreuxsacrilîccs sont le fruit des épreuves auxquelles sont soumis les disciples de rÉvangile. C'est le drapeau de la sainteté clirélienne qui se fait voir de pi us loin pour donner au monde la démonstrationcxpérimentale destinée à procurer le triomphe définitif de notre foi contretoutes les négations, louleslesinjustices, toutes les violences, toutes les persécutions : Bsc desperatio etperdUio vextllum vtrtuds exlollunt.
Nous pouvons déjà, en une certaine mesure, faire à notre situation présente l'application de cette Bère parole.
Vous d'abord, chers et pieux fidèles, en ces heures troublées et douloureuses, vous valez mieux. Vous appréciez davantage l'incomparable bienfait de notre foi. Vous sentez plus vivement l'Iionneur et la responsabilité de votre vocation aux vérités etaux vertus del'Évangile. Rendez-en vous-mêmes témoignage. N'est-il pas vrai que dans leacirconstances ordinaires, lorsque, autour de vous, tout était en paix et en prospérité, vous étiez exposés & ne pas suffisamment comprendre >< le don inénarrable (1) » delà bonté de Dieu à votre égard et k n'y pas répondre par une assez généreuse fidélité?
Vous demandez comment Dieu peut permettre ce déchaînement d'impiété, cette espèce de paroxysme des hainesantichrétiennes, cette facilitépresque scandaleuse donnée aux adversaires du Christ de parler, d'écrire, d'agir, de légiférer, d'administrer, de bouleverser tout à la fois le passé, le présent et l'avenir d'un pays qui jusqu'alors, en dépit de certaines apparences, était demeuré foncièrement religieux et chrétien. Nous vous répondons, avec tous nos maîtres dans la science sacrée, nous vous répondons avec saint Paul : c Ces épreuves profiteront à la société chrétienne et à vos âmes » : Faciet Deus cum tenta tioneproventum.
Hier , peut-être , vous laissiez dormir votre foi dans je ne sais quel recoin oublié de votre conscience engourdie et inactive. Mais aujourd'hui, le mal en s'affirmant davantage dans ses audacieuses agressions, vous force à sortir de votre sommeil. Vous vous demandez avec anxiété ce qu'il adviendrait du monde si l'impiété contemporaine venait à triompher. Dieu proscrit ! Jésus-Christ renié ! L'Église asservie ou persécutée ! Le grand foyer de lumière , de force, de consolation éteint ! Devant de telles perspectives et l'effroi qu'elles voua inspirent, votre foi, comme une flamme languissante qui se rallume au souffle d'un grand vent, votre foi jaillit de nouveau plus ardente des profondeurs de vos âmes désolées I Mais une foi plus vive et plus agissante, n'est-ce pas un plus filial hommage
rendu k Dieu et un accroissement de sagesse cl de vie au sein de la société chrétienne ? C'est donc une plus (énergique affirmation de la divinité de l'Evangile, et malgré l'apparent triomphe des haines sacrilèges, c'est la réelle et solide victoire de la véritable piété; StVc desperatio et perditio vexiilum extollunt virtuttort.
Mais ces douloureuses épreuves ne nous provoquent pas seulement h un sentiment plus vif de la dignité et des grandeurs de notre foi! Elles nous mettent en demeure d'en faire la preuve par des vertus plus achevées.
II y a un an, nous vous invitions à défendre énorgîquement tout ce que l'ennemi menace de vous ravir. Il nous est doux, N. T. C. F., d'affirmer que vous avozcompris notre langage , entendu notre appel, fait honneur à nos exhortations.
Ici encore, la permission providentielle du mal, ce mystère si douloureux, est devenue l'occasion d'an plus grand bien par le surcroît d'activité , de zèle, de dévouement qu'elle a mis au coeur de tous les chrétiens sérieux , de tous les vrais enfants de l'Église. Oui, frères et fils bien-ainiés, parce que vous aimez la France, vous ne voulez pas d'une France sans Dieu et sans Christ ; parce que vous avez le culle du foyer domestique, vous entendez que la religion continue d'y garder sa place d'honneur, pour jeter sur le front pur dos petits enfants et sur la tète blanchie des vieillards son doux et
beau rayon d'innocence ou de sainteté ; parce que vos cœurs s'émeuvent en face des souffrances de vos frères, vous vous indignez qu'on cherche à leur ravir par une impiété tout à la fois sacrilège et cruelle le courage qui aide à vivre et l'espérance qui aide à mourir. De tous ces nobles sentiments, se forme, s'attise et jaillit du sanctuaire le plus intime de vos âmes le feu sacré du zèle et de la charité.
Non, Dieu soit loué, l'explosion de tant de tristes et malfaisantes doctrines ne vous laisse pas indifférents. Semblables à des soldats sous les armes à l'heure de la bataille, vous répondez au premier appel de vos chefs et, avec un admirable empressementy vous vous portez avec promptitude et vaillance partout où le péril éclate et réclame vos efforts. Vous entreprenez les œuvres les plus diverses et vous les poursuivez sans déffiûUance. Vos aumônes, votre temps, vos démarches, vos fatigues mous vous demandons tout à la fois, parce que les besoins sont extraordinaires et qu'il faut faire face aux plus multiples exigences; et ce que nous vous demandons pour l'honneur de Dieu, pour la défense de l'Église, pour la protection des âmes, vous le donnez. Nous pouvons, comme saint Paul, vous féliciter hautement de ce que vous savez non seulement vous attrister et pleurer, mais vous indigner, mais avoir toutes les sollicitudes du zèle, mais répondre à la dangereuse activité du mal par
une émulation de dévouement et une infatigable application aux alTaires et aux intérêts recommandés à votre chanté : Hvc ipsum secunditm Deum contristarivQS quantamin vobis operaiur soliicitttdinem, sed de/eimonem, sed indignationem, sed lemulationem. bi omnibusexhibuistis vos incontami- Tialos esse negolio (1),
Ce n'est pas tout, N. T. C. F., et, pour vous encourager k traverser vaillamment les tristesses et les menaces de l'heure présente, il faut encore vous montrer comment l'acharnement des adversaires et l'excès même de leur déloyauté et de leurs violences se retournent contre eux et contribuent & ruiner leurs mauvais desseins.
Dans un discours longtemps attribué à saint Augustin et, en tout cas, composé de la substance même de sa doctrine, un ancien auteur a dit ces belles paroles qui semblent avoir été écrites pour notre époque :
a Ces lemps difficiles et durs proHlcntà l'ËgUse « de Dieu. Ils pronient à ceux qui ont déjà le « cœur en haut. Ils proStent même à ceux qui ne « sont pas encore complètement, chrétiens. Ces
(( indignités leur soulèvent le cœur et les exci- « tent à monter avec nous vers les hautes régions a de la foi et de la charité i> (i).
Déjà TertuUien avait signalé ce précieux résultat des persécutions infligées aux chrétiens. En voyant la dignité, la patience, la charité, la force surnaturelle avec lesquelles ceux-ci savaient souffrir, les esprits sincères et droits étaient amenés à se demander ce qu*il pouvait bien y avoir au fond d'une doctrine capable d'enfanter tant d'héroïsme et de faire produire à la pauvre nature humaine de si aimables et de si m&les vertus : Quisnon con^ templatione ejus concutitur ad requirendum quid inius in re sit (2).
Non seulementà leur insu, mais contre leur gré, les adversaires actuels du christianisme et de l'Église nous rendent le même inappréciable service. Dans notre société si mêlée, il n'y a pas seulement les ennemis de parti pris, les adversaires systématiques, les aveugles et incorrigibles sectaires: il y a encore, et en grand nombre, des ignorants, des indécis, des irrésolus. Leur opinion n'est pas
(1) Per ista asperiora magis profîcit Ecclesia. Proficiant illi qui suTSum cor habent ; tumultaatur eis cor... ut etiam ipsi BOTsam cor habeant, cantantes nobiscum : Ad te, Domine, leTayi animam meam. — Inter opp. dnb. 8. Aug. serm. 270« aL 8 ex 60 hom. — et Enarr. in Ps. Lxxxiu.
(2) Tert. Apoîog.^ c. L.
encore nellomcnt faile àl'éparil de nos croyances. Ils regardenl, ils étudicat, ilscomparenl.
Aux époques paisibles el (lorissaolcs, quand les puissances de la terre mettaient volontiers leur crédit nu service delà vérité religieuse, ils avaient pu confondre la religion de Jésus-Chrîsl avec tout autre système de morale, et l'Église avec les sociétés et les gouvernements d'origine purement humaine.
Mais aujourd'hui, l'acharnement avec lequel on attaque les institutions nées de l'Évangile ne permet plus à ces préjugés de subsister. Les esprits qui savent raisonner ne peuvent plus s'arrêter à. ces manières trop superficielles d'expliquer la naissance, la propagation, le maintien de l'idée chrétienne et des œuvres qui la représentent dans le monde. Il faut aller plus avant, descendre jusqu'au fond, arriver à cette origine et à cette asaislancedivines sans lesquelles rexistencedcrÉglise^ après vingt siècles de contradictions et de luttes, demeure le plus inesplicable des miracles : Quis non contemplatione ejus concutitur ad requirendtim quid intus in re sit.
Mais si les événements contemporains conduisent les esprits sérieux et sincères à porter sur nos doctrines de plus équitables jugements, ilsles rapprochent encore de nous en provoquant de leur part de vives et salutaires émotions. Quel honnête homme, en effet, pourrait ne pas s indigner en
voyant comment, dès qu'il s'agit de faire la guerre à rÉglise, ses ennemis ne reculent devant aucun sophisme, ne répugnent à aucune déloyauté, enveloppent hypocritement des formules les plus libérales les procédés de la plus tracassière intolérance, et ne craignent pas de contracter alliance avec les plus méprisables et les plus dangereuses passions?
Devant un tel spectacle, les plus indifférents secouent leur torpeur. Us se réveillent et ils se révoltent. Hier encore, ils auraient plutôt marché sous le drapeau des idées du siècle hostile à notre foi : aujourd'hui, ils regarderaient comme une honte d'être confondus avec lesennemisde l'Église; ilss'en séparent; ils font un pas de plusvers nous: demain, ils entreront dans nos rangs ; et à leur tour^ ils pratiqueront les sublimes ascensions de lafoi et de la charité chrétiennes : Tumultuatur ets cor, et dicunt cordi suo locum mutare, ut etiam tpH sursum cor habeant nobiscum (1).
De toutes ces réflexions réunies, ne résulte-t-il pas, N. T. C. F. , que le scandale du triomphe des méchants et de leur apparente impunité se trouve
(1) Lococitato.
singulièremenl amoindri? Oui, sans doute, nous devons garder dans les profondeurs de nos consciences une conOance inébranlable en la justice de Dieu, capable de cbfllier, en ce monde ou en l'aulre, les iniquités qui nous désolent. Mais nous avons pour posséder nos âmes dans la patience, la pais et la sécurité, une ressource à la fois plus actuelle el plus consolante. Non seulement, en effet, ces hommes néfastes etimpiespeuvenl changer et devenir, après tant d'autres persécuteurs, brebis fidëlcs dans le troupeau contre lequel, comme des loups ravisseurs, ils épuisent aujourd'hui leur furie ; non seulement, en notre qualité de vrais disciples de l'Évangile, nous sommes obligés de prier, de travailler et de souffrir pour obtenir de la bonté de Dieu la conversion de ceux qui ont le malheur de lui faire la guerre ; mais, si nous savons comprendre le sens et la portée des événements contemporains, nousavons encorele droit et le devoir de nourrir dans nos cœurs les plus grandes et les plus légitimes espérances.
Les épreuves dont nous souffrons peuvent devenir l'occasion d'un bien considérable. Le laboureur ne voit pas seulomenl la neige qui couvre ses champs et les ensevelit sous un linceul de mort. Il sait, par une cspérience bien des fois renouvelée, que sous celle mort apparente s'amassent des trésors de vie el de prodigieuses ressources de fécondité. De ce lit glacé s'élanceront bien-
lot les épis vigoureux qui feront monter avec eux dans Ieursève,la richesse des moissons prochaines. Aussi, dans la certitude où il est que Thiver sera vaincu, non sans avoir déposé dans la terre des forces mystérieuses destinées à faire la gloire du printemps et de Tété, il interdit à son àme toute tristesse découragée : Non turbetur cor vestrum.
Pourquoi ne nous reposerions-nous pas, N. T. C. F., dans de semblables assurances ? Oui certes, le dur et froid hiver sévit en ce moment, et pour redire la gracieuse et poétique comparaison de saint Augustin à propos du massacre des Innojcents : € Il semble que les germes des moissons € chrétiennes vont périr sous le froid de Finfidé- « Uté D (1).
Mais non ! Patience et espoir ! Courage et confiance ! Sous ces menaces de mort, voyons les promesses de vie et de vie plus abondante : Ut vitam habeant et abundantîm habeant (2). S'il s'agissait d'une société ordinaire et d'intérêts humains, un tel langage pourrait nous faire accuser d'un optimisme presque paradoxal ; mais quand il s'agit de l'œuvre établie par Jésus-Christ dans le monde
(1 ) Martfram flores qnos in medio f rigore exortos Teint primas erum pentes Ecclesiœ gemmas quœdam persecationisproina decozit. — 8. Aug. eerm. 10 de Sanctis.
(2) Joann. xiv, 1.
pour triompher des injustes oppositions du monde
*t leeoniraiadre àmonler dans les splendeurs de la
^Wlé, delà liberté, de la justice, delà sainlelé, rien
dïplas légitime que de telles inductions et de telles
Wpérances; « Avez-vooslafoî de Dieu? — Si vous
« l'avez, considérez donc cotte petite graine. —
c C'est la plus petite de toutes les semences de la
0 (erre. Mais elle croîtra ; elle deviendra un grand
« arbre, qui dans sa vaste ramure offrira un abri
a à tous les oiseaux du ciel » (1).
Avons-nous, dirons-nous après le Maître hienaimë, avons-nous la foi de Dieu, la foî imperturbable des saints . fondée sur la prière , sur l'iiumilité, sur l'esprit de sacrifice?
Si oui, ne nous troublons pas des apparents et éphémères triomphes de l'iniquité: A'oh turbetur eor vestrum. In Deum creditis et in me crédite (2). Nous sommes les fils et les héritiers do ceux qui ont été constamment dans la mort, in mortibus fréquenter (3); mais qui ont toujours dans la mort trouvé le secret de la vie : Quasi morientes et ecce vivimus. Mors m nobis operalur. Propter quod non deficimm (4).
En vain « les nations ont frémi (S) ! > En vain
(1) Mare. XI, 2i. — Mattb. xlii, SI, 32.
(S) Joann. xlv, 1.
(3) Il Cor. XI, 23.
(*) I! Cor. VI, 9;lî-, 12, IG.