HORS LA LOI
Dieu hors la loi! Qu'on ne voie pas là un litre destiné à provoquer la curiosité du public par des formules retentissantes et des mots à sensation.
Ce titre n'est pas davantage une de ces emphases oratoires dont l'exagération se dissipe quand, par une soigneuse analyse, on ramène aux proportions d'une rigoureuse exactitude les pensées et les expressions d'un auteur.
Rien au contraire qui soit plus véritable et qui doive étreprisplus strictement à la lettre.
Le nom de Dieu figurait dans un projet de loi destiné à régir en France l'enseignement primaire donné par l'Etat. Les votes de la Chambre des députés et du Sénat viennent de rayer ce nom. Ni , les cris de douleur des catholiques^ ni les protestations indignées des plus illustres représentants de la philosophie spiritualiste n'ont pu empêcher
cet altenlal. Il est consommé. Il faut dire, en s'iDspiraat de la souIe vérilé, sans le moindre excès de parole: en France, à celle heure, Dieu est mis hors la loi.
D'ailleurs, on voudra bien le remarquer, il ne s'agïi pas d'une de ces fanfaronnades d'impiété qui accompagnent trop souvent les perturbations violentes de l'ordre social. Au commencement de mai 1871, trois semaines avant de fusiller l'archevêque de Paris, les héros de la Commune avaient dit (J'en ai gardé J'inefTaçablc souvenir) : « Nous bilTons Dieu » ! — Mais les foux furieux qui écrivaient ces paroles de blasphème et de meurtre étaient unîvrés de poudre et d'orgie, Dix-buil heures par jour, ils entendaient le bruit sinistre des canons et des mitrailleuses ; ils sen* taienl le châtiment venir à eux; et, ainsi que la bête sauvage acculée dans son repaire par les chasseurs, ils s'élançaient avec la frénésie du désespoir sur les idées les plus saintes comme sur le» personnes les plus respectables, pour tout déchirer et tout détruire avant d'expiur leurs forfaits.
Ici, en ce moment, rien de semblable. Nous gommes revenus, dit-on, à un état normal de société. Il n'y a pas de barricades dans l.?s rues. Paris ni aucune ville de France ne sont la proie de brigands armés, légiférant à la façon des Delescluze et des Raoul Rigault. Nous avons
une constitution régulière. Les grands pouvoirs pondérateurs de l'Etat fonctionnent sans résistance. Ce n*est pas dans des conciliabules clandestins, mystérieusement réunis et recrutés parmi les repris de justice^ que s'élaborent les lois destinées à régir la nation française. Le travail législatif s'opère au grand jour, en pleine lumière, sous le regard du pays tout entier, par les soins de sei représentants autorisés.
Or, c'est là, au sein d'assemblées investies de toute la majesté d'un mandat public et qui n'agissent pas sous le coup de quelque sinistre aventure; d'assemblées dont la mission est d'organiser en France la paix sociale, de donner à tous la liberté compatible avec les droits de chacun, d'assurer le respect de tout ce qui est respectable, de rattacher le présent au passé par l'affirmation des principes que la sagesse traditionnelle des nations a consacrés, de travailler enfin à la stabilité des institutions nouvelles en montrant aux plus prévenus qu'elles ne sont nullement incompatibles avec l'amour et la pratique de la justice : c'est, dis-je, dans de telles conditions (j'ai besoin de le répéter pour le croire moi-même) que Dieu a été solennellement mis hors la loi!
Un vote du Sénat, rendu dans la séance dn samedi 11 mars 1882, confirmant un vote identique précédemment émis par la Chambre des dépotés, a décidé que les instituteurs, officiellement
chargés par l'Ëlal de donner l'ioslrLclion [frimaire dans les écoles publiques, n'enseigneraient pas à leurs élèves leurs devoirs envers Dieu el envers la pairie.
Pour bien faire comprendre la portée de ce
vote, pour établir avec la dernière évidence qu'il
se résout logiquement en celle formule: Dieu
hors la loi! il faut relire quelques-unes des paroles
I prononcées dans le cours de la discussion parlc-
' menlaîrc qui l'a précédé.
Pourquoi M. Jules Simon, dans un langage vraiment ému et émouvant, adjurail-il ses collègues de mainteuir, dans ta lui nouvcllt-, l'obliga- ' tioQ d'enseigner aux enfants leurs devoirs envers Dieu et envers la patrie? C'était (je le laisse parler lui-même) « pour qu'il fût bien entendu et c compris que la Uéjiublique ne faisait pas la « guerre à Dieu », et qu'en retranchant des matières scolaires renseignement spécial des religions, les républicains ne voulaient pas pour cela < retrancher Dieu (I) ».
Un peu plus loin, le même orateur exprimait devant la haute assemblée ses tristesses philosophiques et ses patriotiques alarmes. Il appelait l'attention de ses collègues sur la « contagion d'insanités dont le pays est menacé, et qui, faite de l'audacieuse perversité des uns, des lAcbes ahdi-
(l;. Jimmiil ufJi«M ia 12 mais, p. 1 Mgr l'KiiBAi'r>. — Œiirrw, t, 111.
cations des autres, gagne rapidement toutes les parties du corps social ».
Il demandait que le Sénat, « parlant avec la voix <c du pays à ceux qui sont en train de le perver- « tir »y affirm&t résolument la ferme volonté de la France de désavouer et de repousser ces funestes et déshonorantes doctrines.
La pathétique adjuration du philosoptie est demeurée sans écho. Ses angoisses, exprimées avec tant de sincérité^ ont été qualifiées € d'offense à la dignité du parti républicain (1) ^, et il s^est trouvé une majorité de quarante-deux voix pour consacrer le principe de J*école neutre, c'est-à-dire, comme on Tatrës nettement expliqué, étrangère à la notion et au nom de Dieu.
Peut-être, sans doute même, un certain nombre de ceux qui ont formé l'appoint de cette majorité auront essayé de tranquilliser leur conscience et de se rassurer eux-mêmes sur la portée de leur vote, en se disant qu'entre la neutralité et l'hostilité, il y a une différence considérable, et que se taire sur le nom de Dieu n'équivaut pas logiquement à nier ou à supprimer Dieu.
Ce raisonnement pourrait n'être pas sans
(i) Réponse de M . Jnlea Feny, ministre de rinstimction pa« bb'qne. Officiel dn 12 mars 1882, p. 174.
quelque valeur, s'il s'agissait d'un enseignemcut partiel sur des questions déterminées de science oa de philosophie, fait en présence d'un auditoire oomposé de personnes aux convictions formées et aux principes solidement établis. II est évident qu'un astronome ou un professeur d'hislotre naturelle ne nienl pas Dieu, parce qu'ils n'auront pas prononcé son nom dans une conférence sur les éclipses, ou dans une démonstration expérimentale d'anthropologie.
Mais il en va tout autrement de la neutralité qui est en question ici. Imposée par la loi à tout le système de l'inslruction et de l'éducation primaires dont eilo devient le caractfere spécifique et le cachet original^ elle aboutit, par la force des choses, à la négation des vérités morales qu'elle déclare ne pas ofllciellemeut connaître.
On en avait déjà fait la remarque, dans la première discussion à laquelle le projet de loi avait donné lieu, au mois de décembre 1880. Quand il s'agit d(j morale, avait dit un sénateur dontl'éloquente parole provoquait encore, il y a peu de jours, les applaudissements les plus mérités, h on s'aflranchil de tous les devoirs qu'on ne s'impose pas (1) ■>. 11 y a, en elVet, des omissions qui équivalent à des négations formelles, et c'est le cas ou
(1) M. le ducde Btoglie. Stfance du 11 décei
jamais de rappeler le mot du Sauveur : € Celui qui n'est pour moi est contre moi ».
J'essayais Tan dernier, dans un discours auquel le public a bien voulu faire l'accueil le plus empressé (1), de montrer comment le silence continuel et systématique des instituteurs & l'égard des notions les plus nécessaires et les plus élémentaires de la théodicée, même naturelle, se résoudrait fatalement en une suppression de l'idée religieuse dans la conscience d'un grand nombre d'enfants.
Voici, disais-je à Saînte-Clotilde le. 30 janvier 1881, c le raisonnement qui se fera de luimême dans ces jeunes intelligences, aussitôt qu'elles seront en état de comprendre, de comparer, de juger.
« Si ce que M. le curé nous enseigne à l'église était aussi vrai qu'il le dit, il serait impossible que notre maître ne nous en parlât jamais.
« S'il y a un Dieu et si la prière est un devoir, pourquoi notre instituteur ne nous rappelle-t-il jamais ce devoir, et ne nous en donne-t-il pas l'exemple ?
« Puisqu'on ne nous parle jamais de Dieu et de la religion, il est évident qu'il y a deux parts à faire. 11 y a les choses vraies qu'il faut apprendre et savoir parce qu'elles sont la science à laquelle
(\) La La'icifnfion âe V em^gncmcni , Voir plus haut, p. 307.
s'appliquent tous les hommes sérieux ; et il y a les légenJes qu'on nous raconte au catéchisme pour que nous nous tenions sages, mais auxquelles personne n'attache d'importance et qui sont certainement moins importantes que l'orthographe, la gi-ammairc et le calcul.
<i Ou bien la religion est vraie, et, dans ce cas, elle est nécessaire, obligatoire, toujours, partout, à tous les moments de la vie: dans ce cas, pourquoi lui interdire l'entrée de l'école ? Ou bien, elle est une superfétation sans conséquence, dont on se passera toutaussi bien à cinquante et à soixante qu'à huit et à dix ans. »
Voilà la logique du bon sens.
Que répondre à un raisonnement si péremptoire?
N'est-il pas au-dessus de toute discussion que, k l'égard des principes premiers et fondamentaux del'ordre moral, la neutralité est déjà par ellemême d'une immoralité scandaleuse, surtout quand elle est appelée à faire officiellement partie d'un système d'éducation?
Qu'on fasse donc l'application de cette neutralité aux devoirs de la vie sur lesquels, jusqu'à ce jour, k. part les sophistes et les malfaiteurs intellectuels, tous les hommes ont été d'accord.
•L Le neutre, est-il dit dans le Dicliomiatre de r Académie, est celui qui ne prend point parti entre
des personnes, des opinions, des sentiments, des intérêts opposés. 2>
Certes , ce serait déjà chose singulièrement triste et humiliante qu'un système d'enseignement dans lequel on prétendrait appliquer la neutralité à ridée de patrie^ et où rien n'inclinerait Tàme des enfants à aimer leur pays d'un amour de prédilection !
Qu'avant de raconter à ses élèves la lugubre épopée de la guerre de Cent Ans et la merveilleuse histoire de Jeanne d'Arc^ ou qu'après leur avoir fait le récit de Tinvasion de 1870 et des épreuves inénarrables auxquelles nous avons été soumis, un maître, dans une de nos écoles publiques/ osât dire : <( Mes enfants^ vous demeurerez neutres entre la France et l'Angleterre, entre les Français et les Allemands » : ce langage monstrueux soulèverait, j'en suis sûr, la plus généreuse indignation de la part de son jeune auditoire! Il y a des circonstances dans lesquelles la neutralité est un crime de haute trahison ! On ne peut ^pas, on ne doit pas demeurer neutre entre son pays et les ennemis de son pays ; on ne peut pas, on ne doit pas demeurer neutre entre la vérité et le mensonge ; on ne peut pas, on ne doit pas demeurer neutre entre les lois de l'honneur et les basses inspirations de la cupidité ou de la l&cheté.
Entre ces choses, il faut prendre parti. Qui se tait ou s'abstient n'est plus seulement neutre, mais
— BK* — devient forcément hostile. Si la vue du drapeau de votri- pfiys ne vous émeut pas plus que la vue d'un drapeau étranger; si vous vous déclarez indiflérent aux conllita de la justice avec l'iniquité; si entre l'opprimé et l'oppresseur votre jugement et votre conscience gardent un parfait équilibre ; s'il vous est égal que Dieu soit ou ne soit pas, je dis que voire impartialité, votre iudillérence, votre neutralité, voire abstention, votre silence, sont, malgré vous et quoi que vous fassiez, une manière de vous prononcer. La patrie, la vérité, la justice, l'innocence persécutée , Dieu lui-même , vous crient: « Vous n'èles pas poumons ; donc vous êtes contre noua, n
La thèse de la ueutralilé est insoutenable quand il s'agit des principes nécessaires, fondement de tout l'ordre moral et social; et, en dépit des explications données par M. le ministre de l'iustruclion publique à la tribune du Sénat, pour empêcher de confondre la neutralité religieuse avec l'irréligion positive (1), il reste qu'en interdisant à l'instiluteur de parler aux enfants de leurs devoirs envers Dieu, et pour n'avoir voulu tenir aucun compte ni des protestations des chrétiens, ni des conseils et des adjurations d'un philosophe, dévoué depuis longtemps au triomphe des idées
(I) U. Jnles Fertj, 0/fyltl da 15 mars, p. SOS
républicaines, dos assemblées législatives ont mis Dieu hors là loi.
Dans quelques jours, cette démonstration sera plus complète, et la conscience publique aura reça une nouvelle et profonde blessure. J'écris ces lignes au moment où M. le garde des sceaux dépose un projet de loi ayant pour but de modifier la formule du serment exigé des témoins et des jurés. Jusqu'à présent^ à travers toutes les vicissitudes de nos nombreuses révolutions, aui époques même les plus troublées de notre histoire contemporaine, il n'était venu à l'esprit de personne de soustraire le serment judiciaire à Pauguste intervention du nom de Dieu,invoqué comme garant de la vérité (1).
A la suite d'une campagne qui aura duré beaucoup moins longtemps que la lutte contre l'enseignement chrétien, — et dont les organisateurs pourront dire à la façon de César : Veni, vidiy vici, — les doctrines « fécondes en perversité »i, si éloquemment flétries par M. Jules Simon, font dans le sanctuaire de la justice une invasion triomphante. Hier, Dieu était chassé de l'école ; demain
(1) Les jurés qui se refuseront à faire intervenir le nom de Dieu dans leur serment seront autorisés à le remplacer par la formule suivante : « Sur mon honneur et ma conscience «. (Projet de loi déposé par M. Humbert, ministre de la justice et des cuItcSf mars 1882.)
il sera chassé du prétoire : ici et là, Dieu est jiis
El maintenant, dirai-je qu'on nous ramiinc à deux mille ans eu arrière, et qu'on nous replonge dans les ténèbres el dans les hontes du pag:anisme ?
Non, je ne le dirai pas. La conscience antique se dresserait devant moi, et protesterait avec indignation contre une accusation injuste et calomnieuse.
Le paganisme est tombé dans de grandes erreurs. 11 représente dans l'histoire la coalition redoutable des passions ol des ignorances de la pauvre humanité asservie et trompée. Mais, en aucun temps, dans aucun pays, là même où les vérités essentielles à la morale ont été le plus <i diminuées » (1), la notion fondamentale de la divinité n'a été exclue des actes les plus considérables de la vie de famille el des relations sociales. Or, que peut-il y avoir de plu s grand et qui engage davantage le présont el l'avenir d'un peuple que l'éducation de la jeunesse? Quoi de plus sérieux et qui se réfère plus directement au respect de Dieu que l'administration de la justice? Aussi, tout en défigurant la divinité par mille imperfec-
(1) IHiHimita t«nl
a JiHi* hemmiivi, {Pi. xi,\. 2.)
tions empruntées à Thumaine faiblesse, jamais les païens n'auraient osé concevoir un plan d'éducation ou un code de lois formellement séparés de ridée de Dieu. Ils auraient cru faire par là une mortelle injure à la raison, dégrader l'humanité tout enlière, et rendre à jamais impossible sur la terre le règne de la justice et de la liberté.
Aux jours même où elle s'était le plus éloignée des principes de traditionnelle sagesse dont Selon avait pénétré ses lois, Athènes, qui, à l'école des sophistes accourus chez elle de tous les points de la Grèce, avait appris k douter de tout; Athènes, qui avait entendu les ex[ilications les plus contra* dictoires des problèmes de la philosophie, et abrité tour à tour ou simultanément les écoles de Platon, de Zenon et d'Epicure ; Athènes dressait sur ses places un autel au Dieu inconnu, et donnait par là occasion à saint Paul de lui révéler dans le plus magnifique langage le consolant mystère d'un Dieu sage et très bon, « qui ne s'est jamais laissé sans témoignage au milieu des hommes », et qui a fait de ses bienfaits répandus sur le monde l'argument le plus décisif en faveur de son existence et de son action (1).
Non certes, les païens n'auraient jamais souscrit à cette élimination de Dieu par laquelle vont
(1) Actes des Apôtres, cb. xiv.
se consommer au milieu de nous la crudie invasion el le triomplie dL-shouorant des doctrines niaLérialîsles cl athées!
Je ne viens pas faire ici œuvre d'érudition el je n'entasserai pas les textes qu'il me serait si facile d'extraire des anciens auteurs sur cette question capitale.
En terminant cet appel au bon sens de tous mes concitoyens, je me bornerai à mettre sous leurs yeux quelques lignes empruntées à dos hommes que ne sauraient suspecter les esprits même les plus prévenus contre le christianisme et contre l'Eglise.
Ils récuseraient peut-être l'autorité denos livres saints; ils n'écouteraient qu'avec défiance le langage d'un saint Paul, d'un saint Augustin ou d'un Bossuet.
Qu'ils en croient du moins Platon, Cicéronj P!ularque, Sénfeque et l'imposant aréopage des plus grands esprits de l'antiquité païenne.
11 Tousleahommes qui ont seulemenlla moindre « portion de raison, dit Platon dans le Tîmée, « invoquent Dieu au commencement de toutes H leurs actions, quelle qu'en soit l'importance. >
c Supprimez, dit Gicéron, la croyanceetlapïété o envers les dieux : vous supprimez du mêaie a coup la bonne foi ; vous brisez les liensqui unis-
« sent les hommes en société; vous faites dispa « rattre la plus excellente (de toutes les vertus qui € est la justice (1). »
c Allez n'importe où »^ disait Plutarque dans un traité écrit contre un épicurien athée de son temps; « vous pourrez trouver des villes sans € murailles, des villes où Ton n'ait pas besoin de « monnaie et qui ne connaissent ni gymnases ni c< théâtres. Mais une cité qui ne reconnaisse rien <i de sacré ni de divin et où Ton ne sacrifie pas « aux. dieux, soit pour obtenir des biens, soit « pour détourner des maux: non, jamais une <c semblable cité ne s'est vue et ne se verra. (( Pour moi, je comprendrais mieux une ville se a soutenant en l'air sans reposer sur aucun f on- « dément, que je ne pourrais me figurer une ville (( organisée ou maintenue^ après qu'on y aurait d détruit complètement l'idée de la divinité, car € cette idée est le lien de toute société et le fonde- « ment de toute législation (2). »
(1 ) Hau d scio an pietate ad7erBa8 deos snblata, fides etiam et aocietas generis hnmani et nna excellentlBBima yirtas justitia tollatar. (Oie. De nat. deor. 1. 1, a ii.)
(2) Plutarque, Centre Vépùnirien Colotèi, ch. xxzi. Tiaduo* tion française de Bétolaud, t. IV, p. 637. — Plutarque ajoutait : <E Voulez -vouB Bavoir quand notre vie sera barbare, sauTage, intodable ï Ce sera lorsqu'on ne croira plus à une proyideaoe divine, lorsqu'on m moquera de pensées telle que celle-ci : Il egt ukâjvitice et son regard eoit tout; et cette autre : Sien qu^U eait éUHçné, Lien voit toni de très près, 9 (Id. ibid.)
Je me borne àces trois citations. Elles me paraissent suftisautes pour prouver aux plus iiialtealifs qu'on nous fait descendre bieu au-dessous des aberrations cl des hontes du paganisme. Non, jamais un Sénat où auraient siégé des hommes n'ayant qui: la religion très incomplète de Selon, d'Eschyle, d'Euripide, deSopbocle, de Socrale, dePIaloHjde Cicéron, de Plularquc, n'aurait consacré par son vote la formule sinistre, trop exact résumé delalégislation à laquelle on prétend soumettre la France : DtcL* hors la loi !
Si ce mouvement fatal continue, si l'athéisme triomphant se met eu mesure, comme il ne manquera pas de le faire, de poursuivre ses avantages et d'exploiter la faveur dont il paraît jouir,
nous regretterons le temps où Ilobespierrp, parlant au nom du Comité de salut pubhc devant la Gonveulion nationale, prononçait, le 18 floréal de l'an I, son discours sur » les rapports des ( idées religieuses et morales avec les principes < républicains ».
Je ne puis reproduire tout ce discours. J'en
veux du moins citer quelques propositions sur lesquelles j'appelle Tattention des moins cléricaux de mes lecteurs :
« Vidée de FÉtre suprême et de timmortalité « de Mme est un rappel continuel à la justice : elle « est donc sociale et républicaine.
« Celui qui^ sans avoir remplacé la divinité dans c le système de la vie sociale^ ne songe qt£à la bath- « nir de P esprit des hommes^ me parait un pro- « diffe de stupidité ou de perversité.
€ Attachons la morale à des bases étemelles et « sacrées; que f éducation publique soit surtout « dirigée vers ce but.
« Je ne sache pas qu^aucun législateur se soit <i jamais avisé de nationaliser Pathéisme. »
Maxîmilieu Robespierre, vous êtes né un siècle trop tôt. Si vous aviez vécu sous la troisième République, vous auriez vu ce triomphe national de Tathéisme auquel vous refusiez de croire il y a quatre-vingt-dix ans. Vous proclamiez l'Etre suprême et la nécessité d'appuyer l'éducation publique à des bases éternelles et sacrées. Depuis vous, nous avons fait du chemin. Nos législateurs travaillent sans désemparer. Bientôt, ils auront achevé leur œuvre et mis Dieu hors la loi.
Un incident parlementaire, survenu dans la séance du 23 mars, jour où l'ensemble de la loi a été volé à la majorilô de 179 voix contre 108, esl venu justifier, et au delà, les sentiments de douloureuse indignation exprimés dans les pages qui précèdent.
M- de Gavardie, ayant présenté un amendement aox termes duquel a toute personne qui fera H une déclaration publique d'athéisme *ne pourra « exercer les fonctions d'instituteur public ou « privé », M. Sehœlcher, président de la commission de l'enseignement primaire, s'est levé et a dit : « J'ai une raison personnelle pour repousser « l'amendement de M. de Gavardie : je suis athée, i
Interpellé par plusieurs sénateurs, et sommé de s'expliquer sur les mesures auxquelles le gouvernement aurait recours à l'égard des inslitulours qui feraient profession d'athéisme, M. Jules Ferry, ministre de l'instruction publique,a gardé le silence. Deux sénateurs, MM. de Ravignan et Lambert de Sainte-Croix, ont pu dire, sans qu'il y eùL à leur opposer aucun démenti : " Le silence de M. le
« ministre a qualifié la loi. G*est une loi athée. » Peu d'instanls avant la clôture de la discussion et le vote sur Tensemble de la loi, M. le comte d^ausdonville a caractérisé dans les termes suivants Tœuvre législative à laquelle le Sénat a donné sa sanction : « Cette loi est marquée au coin € d'une inqualifiable impudence et de la plus ré- <c voilante tyrannie. Elle se résout en un mépris <L effronté de la conscience humaine, d
Dès le lendemain, les journaux révolutionnaires acclamaient la loi nouvelle et saluaient l'époque prochaine où t les paysans sauront lire et ne croiront plus au bon Dieu > (i).
Il n'y a rien à dire après de telles paroles. Tout commentaire les affaiblirait. Il ^vaut mieux les déférer, dans leur cynique audace, au jugement de la conscience publique.
(1) \! Intransigeant.
LETTRE
DE MOB L'ivÂQUB d'AUTUN A BON ÉHIKENCB LB CABDIKAL OUCBBBT, ABCâBYÊQUB DB PABIB.
MINENCE,
Il y a quelques semaines, vous me faisiez I& grand honneur de me communiquer^ avant qu'elIes^ eussent été portées à la connaisssince du public, les Observations adressées à MM- les Sénateurs et à MM. les Députés relativement aux nombreux projets de loi qui touchent, soit à l'économie intérieure de rÉglise en France, soit à ses relations avec la puissance civile.
J^avais applaudi de toute mon àme à cette défense des droits de TÉglise présentée aux dépositaires du pouvoir législatif, et, par eux, à la nation tout entière, dans le langage le plus propre à faire comprendre ces difficiles questions et à dissiper
Ifgr Pbbraud. — Œuvres, t. III. 38
les préyentions ou les malentendas dont elles sont Tobjet parmi nous.
Grâce à vous, Éminence, et à ceux de nos vénérés collègues qui ont signé avec vous ce mémoire où toute proposition porte en elle sa preuve lumineuse et décisive, et où il ne se rencontre pas un seul mot dont puissent s'offenser les partisans les plus jaloux des prérogatives de FÉtat, aucun homme de bon sens et de bonne foi ne pourra s'y tromper. Les Évèques, à Tinitiative desquels esi dû ce document qui exprime si bien les sentiments de tout TEpiscopat français, ne sauraient à aucun titre être confondus avec des artisans de discorde ou de rébellion. Disciples et ministres du Christ, ils commencent sans doute par rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Mais, en même temps, serviteurs dévoués de leur pays, ils témoignent du plus sincère respect pour la puissance publique, et ne séparent pas Tamour de la France de Tamour de TEglise dans leurs légitimes revendications.
L'Eglise ! ils lui rendent Thommage de la piété filiale et ils lui paient le tribut d'une juste reconnaissance dans ces pages où ils exposent avec tant de force et de clarté les droits imprescriptibles de la société spirituelle établie par le Sauveur pour continuer sur la terre sa mission rédemptrice. Ils parlent le langage de l'histoire la plus impartiale, soit en rappelant les services qu'elle a constamment rendus à la liberté^ à la justice, à la vraie
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civilisation ; soit en montrant par des exumpli^s trop récents ce qu'il en coule aux nations, même les plus favorisées par la Providence, lorsqu'elles ont le malheur de se soustraire à l'action tutélaire de la Religion et qu'elles la traitent en enne mie au lieu de la respecter et de l'aimer comme une mëre !
La France ! ce noble pays dont ils se font gloire déporter le nom, de parler la langue, de servir la CftDse, ils s'en montrent les défenseurs les plus clairvoyants et les plus fidties, lorsqu'ils adjurent nos législateurs de ne pas rompre l'antique et Féconde alliance formée par Dieu lui-même entre l'Eglise et nos aïeux, alliance sur laquelle quinze siècles de notre histoire nationale ont mis une si imposante consécration : Quod Dem conjimxU^ homo non se pare t.
Ainsi les premiers apologistes du christianisme méconnu et proscrit avaient su, dans une sphère supérieure aux préventions et aux passions des hommes, concilier l'expression d'uue foi pour laquelle ils étaient prêts à sacrîTier leur vie, et cet amour de la patrie, qui, avec le respect des pouvoirs établis, n"a pas cessé d'être depuis l'Kvangile la constante tradition des disciples de Jésus Chris I.
Ni factieux, niserviles: tels s'étaient montrés, dans des jours de douloureuses épreuves, les Juslin, les Alhénagore, les Tertullien, les AthaDaso,
les Hilaire, les Chrysostome et tous ces vaillants athlètes de la religion chrétienne, d'autant pins dévoués au bien et à la gloire de leur pays, qa*ils défendaient avec une plus noble fermeté les droits de la conscience méconnus ou menacés, et cette liberté de TEglise qui est le rempart et la sauvegarde de toutes les autres libertés.
Je ne serai accusé ni d'exagération ni de flatterie si je rapproche des écrits immortels de ces grands hommes cette nouvelle apologie de la mission, des droits et des bienfaits de TEglise catholique, adressée aux membres du Parlement par sept évêques français, en vue de prémunir contre de regrettables entraînements et de fatales erreurs ceux que l'élection populaire investit du droit de faire les lois, mais qu'aucune puissance au monde ne dispense de les faire raisonnables, justes, et pour le plus grand bien du peuple entier.
Or, à quel homme sensé persuadera-t-on qu'il puisse y avoir un intérêt politique ou social pour la nation française à perpétuer dans son sein, par des lois injustes et oppressives, le malaise auquel elle est en proie et dont elle souffre visiblement depuis plusieurs années ? Récemment affaiblie et mutilée par une guerre terrible, la France avait plus besoin qu'aucun autre peuple en Europe d'unir dans un fraternel accord toutes les forces dont elle dispose et les incomparables ressources
qui^ la Providence lui a départies avec unt) si magnifique tibéralilé.
Depuis douze ans, il n'en est pas un âeul parmi nous, évèques de la sainte Eglise catholique, exerçant notre ministère dans !e pays ravagé tour à tour par les armées allemandes ou partiellement opprimé par les hordes de la Commune, qui n'ait élevé la voix pour persuader à tous les Français d'ajourner à des temps meilleurs, sinon de supprimer complètement les questions capables d'enlreteoir parmi nous le ferment des divisions intestines, et de rechercher par tous les moyens possibles un terrain de conciliation sur lequel toutes les formes légitimes du patriotisme pussent se rencontrer, s'embrasser, et mettre en commun leurs multiples énergies pour les faire concourir au bien général.
Certes, il n'aura dépendu ni de nous, évèques français, ni de ce magnanime Léon XIll qui gouverne avec tant de sagesse, depuis quatre ans, l'Eglise universelle, que celte façon d'entendre et (Je servi ries véritables intérêts de nos deux patries, l'Eglise et la France, n'ait pas prévalu contre la politique à courte vue si justement flétrie par M. Thiers, lorsqu'au lendemain même de nos cruels désastres, il qualifiait de faute impardonnable entre toutes pour un gouvernement « celle tt qui consiste à affliger quelque nombre que ce u soit de co!isciences religieuses > ; et ne crai-
gnait pas d'appeler « impie, même aux yeux de la « philosophie, tout gouvernement qui veut entrent prendre sur la conscience d'une partie quelcon- « que de la nation » (1).
Pour moi, après avoir relu les pages auxquelles ]o m'estime très honoré de donner une adhésion publique et sans réserve, je répète la grave et fière parole de Tertullien. Elle me parait l'épigraphe la plus naturelle de l'admirable mémoire adressé à MM. les sénateurs et à MM. les députés : < Noas « ne menaçons personne, et nous n'avons peur de « personne, nous qui voudrions sauver tous nos (( frères^ eu les adjurant de ne pas faire la guerre « à Dieu » (2).
Daignez agréer, éminentissime Seigneur^ l'hommage de mon très humble et très respectueux dévouement en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
(1) M. Thiers, Discours prononcé à TAesenblée nationale, le 22 juillet 1871.
(2) Non teiremus qui nec timemus ; sed velim ut omnes nlroi facere possimus, monendo ft^Scf^axcrv. (Tert ad Seap, 1).
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(17 JOIK MDCCCE-JtlUl)
Un événement qui appartient désormais à l'histoire du diocitse m'avalu récemment les eacouragementsles plus si^uilicatifseL les plus paternelles bénédictions de Sa Sainteté le pape Léon Xllf. Je crois devoir insérer dans la collection de nos Instructions pastorales, pour qu'elle demeure acquise à nos arcliivesde famille, la lettre dont le Pasteur suprôme m'a honoré, à l'occasion de mon élection à l'Académie française. Elle exprime dans le langage le plus élevé les pensées et les sentiments dans lesquels j'ai demandée Dieu de m'établir et de me Qxer, lorsque, cédant à des ins-
tances réitérées, et pour me conformer à un avis qui était pour moi un ordre^ puisqu'il émanait directement du Vicaire de Jésus-Christ^ j'ai cm devoir accepter cette distinction^ une des plus enviées^ dans Tordre humain, parmi toutes celles dont la France d'autrefois a transmis Théritage i la France de nos jours.
A tous ceux qui, de près ou de loin, m'ont à ce sujet adressé leurs félicitations et leurs vœux j'ai pu répondre et je réponds encore aujourd'hui: Demandez avec moi et pour moi^ comme Notre- Seigneur à son Père céleste, que ce surcroît d'influence et d'autorité me serve à mieux glorifier Dieu, et à défendre son Église avec plus de suc* ces : Pater ^ glorifica filium tuum ut filius tuus clarificet te {l).
Voici la lettre du Saint-Père :
LÉON XIII, PAPE
A notre Vénérable Frère Adolphe-Louis^Alberi , Evêque dAutun, Chalon et Mâcon,
Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.
La lettre que vous Nous avez adressée le 8 de ce
(1) Joann. xvii,
mois, pour Nous annoncer l'élection par laquelle vous êtes récemment devenu membre àe l'illustre Académie française Nous est une nouvelle et délicate preuve de votre respect et de votre attachement.
Ce que vous Nous dites, Vénérable Frfere, nous révële pleinement avec quelles dispositions vous accueillez l'honneur qui vous est fait et nous inspire la plus vive estime pour votre esprit de foi et de piété. Nous vous félicitons de ce public et éclatant témoignage rendu à voire savoir. Nous y attachons le plus grand prix. Mais ce que Nous estimons encore davantage, c'est la noble préoccupation où vous êtes de trouver dans l'illustration de l'honneur qui vous échoit, un nouveau moyen de défendre avec plus d'autorité et plusde succès, parla parole et par la plume, les glorieux intérêts delaReligion el de l'Eglise.
Tel sera, nous en avons la certitude, le très grand et magnifique résultat de la haute distinction dont vous êtes l'objet.
Nous vous renouvelons, d'ailleurs, Vénérable Frère, l'assurance de notre sincère affection. Vous en recevrez le témoignage, qui sera en même temps pour vous le gage des grâces célestes, dans la bénédiction apostolique dont nous répandons 1res volontiers les trésors sur vous el sur tout( les imes confiées k votre sollicitude past
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ans I
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Donné à Rome» près Saint-Pierre, le 17 juin 1882, de Notre pontificat Fan cinquième.
LÉON XIII, PAPE
LEO PP. XIII
Venerabili Fratri Adolpho^Ludomco* Alberto, Episeopo Augustodunenaif Cabillonensi et Matisconensi.
VBNBBABILI FRATBI, 8ALX7TBM BT AFOffTOLIOAM
BBNBOICTIONBM.
Egreginm tuae obeerranti» ac studii offidum agnoTimns in tuii litteris die 8 hnjaB menais datis, qaibm KobiB nanciaiti te inter sodales illastris Academi» Gallicte nuper esse cooptatom.
Quo animi sensa hune honorem tibi delatum exoeperis satii Nobis agnificarant, Venerabilis Frater, ea qo», in tais litterii perlegimnSy qiueque tnam pietatem et religionem apnd Nos ralde commendazxint. Nos qnidem tibi gratulamor ob hoc pnblicam se splendidum testimonium tnsft ernditioni tribatam, qaod plnrimi facimus; at multo magis commandamns pneclaram Tolantatem qaam in te perspeximas, qaa nempe non magis demandai honoris splendorem, qaam opportanitatem in eo tibi oblatam spectas, nt posais tnis sermonibos ao scriptis nberias ac latios lieligionis et Ecclesi» glori» famnlari. Hic certe erit tibi acœpti honoris amplissimus et nobilissimas fmctas.
Cfeterum, Yenerabilis Frater, sinceram nostram dilectionem tibi déclarantes, in ej us pignusetin aospicinm oœlestinm gratisrom tibi ipsi canctisqne queis prasides, Apostiilicam Benedictionem peramanter in Domino elargimnr.
Datum Romse, apnd S. Petrom, die 17 janii anni 18S2, Pontificatas Nostri anno quinte.
LEO PP. XIII