‹ Œuvres pastorales et oratoiresChapitre 1 sur 57 · PARIS 51, BUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

PARIS 51, BUE BONAPARTE

PIE i\ ET U POLOGNE

(24 JAinnSB MDCCOLXZYIII).

Dès son arrivée à Rome, Monseigneur avait été invité à parler aux élèves du séminaire français dirigé par les Pères de la congrégation du Saint- Esprit,

Quelques jours après j les Pères polonais de la congrégation de la Résurrection venaient prier Mgr Perraud de vouloir bien célébrer la saifite Messe dans la chapelle du séminaire polonais.

Ce séminaire est situé dans la vieille Rome, derrière le Forum, à quelques pas des arcs de triomphe et des colonnes qui perpétuent à travers les siècles les grandeurs du petiple conquérant^ et attestent en même temps la victoire de l'Evangile sur la plus grand? puissance politique de l'ancien monde,

A l'issue du saint sacrifice^ Monseigneur adressa

une courte allocution aux jeunes lévites du sémi- Mgr Pebbaud. — Œurres, t. II. 1

naire. C'était le Jeudi 24 janvier, quelques jours

seulement après la publication du fameux- t/Lemo^

randum rédigé par les ordres de Pie IX, et adressé

par le cardinal Simeoni^ secrétaire d'Etat, à

tous les cabinets européens, pour leur dénoncer

les attentats d'ungouvemement schismatique et per^

sécuteur contre t Église catholique en Pologne. A

taide de quelques notesnous pouvons reproduire à peu

près textuellement cette allocution de notre premier

pasteur. Elle permettra à nos lecteurs de s'associer

par leurs sympathies et par leurs prières au martyre

d'une nation dont le Saint-Siège et la France se sont

toujours montrés les plus fermes soutiens. (Semaine religieuse d'Aulun.)

Jte, angrli veloeeê, ad gentem e&n^ wUam, tlilaeeratani ^eœpeetantem et eonrvlcatam, effjvê àiHptter^nt Jlumina terram tjuê.

(Iraïs, xyiii, s.)

Cette nation, déchirée, partagée , foulée aux pieds ; cette nation, au sein de laquelle des torrents furieux promènent incessamment leurs ravages ; cette nation qui, dans l'angoisse et la prière, attend la venue des anges libérateurs : vous l'avez reconnue. Voscœvrsde fils l'ont saluée avec respect, avec aTiOur. Plus l'exil qui vous sépare d'elle

esidurelinjusie ; plus les épreuvesqui l'accablent Mnleilr&ordinaiies ; plus (emullipiii>nl les cachots oùnont plongés ses courageux confesseurs, et plus celle patrie vous est chère. Non, je n'avais pas teaoin de vousdire le nom dis votre bien-aimée Polo^epourqu'ellc vous apparût sous sa physionomie là plus authentique dans les paroles du prophète. Les torrents ravageurs. les forces aveugles et iirulalesqui détruisent pour détruire, et dont le passage se roconnail dans l'histoire à des ruines presque irréparables, je n'ai pas non plus besoin de vous les désigner par leurs noms propres. Qui les ignore, depuis les funestes partages de 1772 et de 1793 ? Et d'ailleurs, h défaut do désignations géographiques et politiques, qui peut se méprendre Burla nature des passions conjurées pour la ruine de voire pays ? L'orgueil. l'ambilion, la violence, la ruse, par-dessus tout la haine de l'Eglise cathoque, dont vous êtes demeurés les enfants fidèles à Textréme Orient, au milieu des défections du schisme et de l'hérésie : voilà, les torrenl-s dévastateurs qui se sont précipités sur votre infortunée patrie et l'ont couverte de ruines. Cuj'us flumina diripuerunt terram ejus.

Aussi peut-elle s'approprier , sans presque y changcrune seule parole, les sublimes lamentations de Jérérnie pleurant en face de Jérusulem pillée , profanée, écrasée par les armées de Babylone et de Nînive.

Elle aussi, votre Pologne, a vu de farouches ennemis porter sur ses trésors les plus chers une main rapace et sacrilège. Manum suam misit hostis cul omnia desiderabilia ejus.

Elle aussi a vu des hordes, étrangères à sa religion et à sa nationalité, pénétrer par la violence dans ses sanctuaires les plus vénérés. Vidit génies inffressas sanctuartum suum.

Elle aussi voit le peuple dont elle est la mère gémissant et cherchant du pain, non le pain matériel qui soutient cette vie périssable, mais le pain sacré de la doctrine, des sacrements, de la divine Eucharistie ! de ce pain pour lequel chacun de nous serait prêt à donner ses objets les plus précieux . Omnispopulus ejus gemeas et quœrens panem; dedetmnt pretiosa quxqueprocibo ad refocillandam animam.

Elle enfin, cette malheureuse Pologne, couverte de plaies et de sang, s'écrie comme Jérusalem aux jours néfastes des invasions et des profanations assyriennes : ce 0 vous qui passez par € le chemin, regardez-moi et dites s'il peut être une (c douleur comparable à la mienne ! Je suis écrasée « sous le pressoir ». 0 vos omnes qui transitis per viam, attendue et videte si est dolorsicutdolor meus ! Quia vindemiavit me,

La Pologne a jeté ce cri de détresse et de supplication à tous les horizons ! Mais le silence seul lui a répondu ! Indiflérence systématique

uns I radicale impuissance des autres I Les puissants n'ont pas voulu k secourir ; les faibles ne l'ont pas pu, La France, mutilée et sanglante, aurait eu la volonté, qu'elle n'aurait pas eu la force de venir en aide à son ancienne ïlfidMe allii'c! Aucune voix donc ne s'est élevée du scinde la société européenne pour protester contre la violation des tratlés, la spoliation des églises, la persécution religieuse des peuples.

Aucune ! je me trompe ! Un homme a parlé, lui aussi un faible, un persécuté, un dépouillé! Mais, établi par Dieu pour parler et pour agir on prophfeld, il a reçu la grâce d'une surnaturelle intré- |»dilé. n Ne crains pas le visage des puissants, lui

* a dit le Seigneur, comme à Jérémie ; car je serai

■ avec toi, et va leur répéter hardiment mes

■ ordres! Encore une fois, ne crains pas! car je < l'ai établi pour être une ville fortifiée, et tu -Seras

■ vis-à-vis d'eux comme une colonne de fer et " comme un mur d'airain ! Ils te feront la guerre 1

■ mais ils ne pourront pas te vaincre, parce que je

* serai avec toi pour te délivrer(l). » Ne formidtsa/aeie eorum,quia pgo tectimmm ut liberemte.

Cette colonne de fer, ce mur d'airain, ce prophète qui ne craint pas les puissants de la terre : vous l'avez reconnul C'est le vieillard octogénaire du

Yatican. Dans le silence de la l&cheté ou de Timpuissance universelles, il a parlé. Il a dit contre les oppresseurs des paroles fortes comme Tairain. n a parlé au nom de l'Église, au nom des opprimés, du nom de la conscience et du droit. Il n*a pas calculé avec la puissance formidable des maîtres de la terre. Il n'a pas caché ou diminué la vérité par les indignes calculs de la sagesse humaine. Il a mis sa confiance dans le Seigneur, et son cœur a pris une sainte audace pour la cause de Dieu. Çum sumpsisset cor ejus audaciam propter vias Domint{l).

Il a parlé, et sa parole, comme la parole des Apôtres, ses prédécesseurs et ses maîtres, retentira jusqu'aux confins du monde I In omnem terram exivit sonus eorum et in fines orbis terrœ verba eorum. Toute la terre saura que la Pologne étant indignement opprimée et persécutée à cause de safidélitéàla foi catholique, un vieux pape dépouillé de tout et abandonné de tous a crié justice pour elle. Et si j'osais, tout près de ces ruines de là vieille Rome, évoquer un souvenir classique, je redirais avec le poète de la Pharsale que si les dieux ont été pour les vainqueurs, Caton s'est fièrement et généreusement déclaré pour les vaincus. Victrix causa dits placuit, sed vicia Catoni !

(1) 1 Parai, xvii, 6.

Coarage donc, jeunes lévites , enfants de la Pologne trahie et abandonnée ! Courage ! FÉglise romaine veille sur vous, le successeur de saint Pierre veille sur vous ! L*une vous recueille et vous abrite ; l'autre vous défend et vous venge. II arrache à une politique sans conscience son masque menteur, et il empêche l'oppression de devenir le droit.

Préparez-vous dans le recueillement, la prière, le travail, à l'apostolat auquel vous serez bientôt appelés. C'est vous qui devez être ces anges rapides, angeli veloces^ que le Seigneur dans sa miséricorde enverra à la pauvre nation foulée aux pieds. Itead gentem conculcatam.

Oui, soyez des anges ; ressemblez par la piété et par la pureté à cet ange que votre pays a donné à l'Église militante et à TÉglise triomphante : ressemblez à saint Stanislas Kotska I

Moins la Pologne a de prêtres, plus il importe que ces prêtres soient des saints. Opposez à la quantité du mal l'intensité du bien. Montrez-vous dignes des sollicitudes si touchantes dont vous entoure le Vicaire de Jésus-Christ. Méritez par la ferveur de votre vie de devenir les sauveurs de votre patrie. C'est le vœu que forme pour elle et pour vous un Évêque français, fier de pouvoir se dire, en face de cet autel et de ce tabernacle, un de vos amis les plus anciens, un de vos plus fidèles et plus dévoués serviteurs ! Je viens d'offrir pour

votre bien-aimée Pologne et pour vous T adorable sacrifice. Le sang de la sainte victime est monté vers Dieu en odeur de suavité. Qu'il redescende sur vous en abondantes bénédictions !

LEnRE PASTORALE

Page 1