‹ Œuvres pastorales et oratoiresChapitre 2 sur 57 · LA BÉNÉDICTION DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIK IX · texte numérisé non relu

LA BÉNÉDICTION DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIK IX

ET LEUB ANKONCBB SON BBTOUB DE BOM E

(24 JANVIEB MDGCCLXXVIII).

Nos TRÈS CHERS FrÊRES,

Nous Tavons revue, cette terre deux fois prédestinée par la Providence aux plus grandes choses de ce monde, et déjà marquée pour nous par les souvenirs les plus chers et les plus sacrés. De nouveau, nous avons porté nos pas au milieu de ces ruines de la vieille de Rome, dont Tindestructible solidité semble un défi porté aux ravages du temps ; et nous avons prié dans ces sanctuaires où la croix du Christ se dresse victorieuse au-dessus des autels de Jupiter Capitolin et des autres divinités païennes. Enfin, tout chargé des vœux de

votre filiale dévotion, nous nous sommes agenouillé aux pieds de ce Pontife qui, assis sur la chaire de saint Pierre, et traversant par une sorte de miracle les plus terribles commotions d'un temps si agité, est bien, dans son auguste majesté, le représentant et le vicaire de « ce Roi invisible (( et immortel qui préside à la marche des siècles, « et à qui appartiennent de droit toute gloire c et tout honneur » : Reçi sœculorum immortali et invisibili, soit Deo, honor etgloria{{)!

Dans quelles saisissantes circonstances nous arrivions à Rome, et nous allions saluer, en votre nom et au nôtre , le Père de la famille catholique : vous l'avez su, N. T. C. F. Et malgré toute la réserve que nous imposent les difficultés des temps, comment ne pas vous dire^ au moins en quelques mots, rimpression profonde produite sur les hommes de tous les partis, sans exception, lorsque d'un bout à l'autre de la Péninsule italienne retentit cette foudroyante nouvelle : le prince qui entrait à Rome, il y a sept ans, les armes à la main, vient de mourir ; il a été enlevé, presque soudainement, dans toute la force dé l'âge, à quelques pas du vieillard octogénaire dont les épaules supportent, depuis trente-deux ans déjà, le fardeau de l'Église universelle!

(1) I Tim. 1, 17.

Quelques jours après cet événement, et avant que les dépouilles de ce prince eussent été rendues à la terre, nous étions admis à l'audience du Yicaire de Jésus-Christ; nous allions lui offrir l'hommage de notre inviolable fidélité, de notre obéissance, de notre affection ; lui porterie compterendu de notre administration épiscopale, lui parler du troupeau dont il nous a établi le Pasteur, et consoler son cœur en lui disant comment, en dépit de tant d*obstacles, les œuvres du zèle et de la charité ne cessent pas de prospérer sur notre terre de France.

A peine nous étions-nous prosterné aux pieds du vénéré Pontife que, saluant notre arrivée daiis les termes d'une tendresse toute paternelle, Pie IX nous disait:

« Cher Évêque, vous avez devant vous un pau-

flC VR£ vieillard, BIEN INFIRME. MaISCE FAIBLE INSTRU- « MENT EST ENTRE LES MAINS DE DlEU : ET A CAUSE « DE ŒLA, IL EST FORT. P

A ce mâle et apostolique langage, nous avions reconnu le successeur de Pierre, l'héritier de Paul, le continuateur de la grande tradition des premiers prêcheurs de l'Évangile et de nos martyrs. S'il est un lieu du monde où la distance des siècles disparaisse, et où ce que les hommes appellent l'ancien et le moderne se confondent dans une réalité toujours actuelle, c'est Rome. La tranquille

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assurance avec laquelle le pécheur de Galilée et le converti de Damas marchaient à la conquête du monde, en livrant Tassant de leur faiblesse à la capitale des Césars, nous la retrouvions tout entière dans le cœur et sur les lèvres de ce Pontife octogénaire que cernent de toutes parts les menaces de la révolution, et dont la frêle barque, portée sur les flots d'un océan en furie, apparaît plus fragile et plus exposée que le berceau de jonc où une mère désolée avait déposé le petit Moïse pour le soustraire à la fureur d'un monarque impie: Sumpsit fiscellam scirpeam posuitque intus infantulum et exposuit eum in carecto ripœ (luminis {i). Oui, depuis les origines du christianisme, ainsi pensent, ainsi parlent tous ceux qui, à cause même de leur faiblesse, trouvent dans une absolue confiance en Dieu le secret d'une force invincible. Il est bon que, par ses exemples et par ses enseignements, le Vicaire du Christ rappelle ce grand principe de notre foi à un siècle où l'adoration de la force se substituant partout à l'autorité du droit ramène les sociétés modernes aux plus détestables et aux plus avilissantes traditions de la politique païenne : Infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia^ et contemptibilia^ elegit Deus et ea qum non sunt^ ut ea quœ sunt dsstrueret^ ut

(1) Exod. II, 3.

non glmetur omnis caro in conspectu ejus (1) / Où sont donc les scribes, les savants, les philosophes, les critiques, les docteurs en sagesse séculière, qui excellaient naguère à montrer dans rÉgfa'se une œuvre d'invention humaine, se soutenant uniquement par le prestige et la puissance des moyens humains ? Ubi sapiens ? ubi scriba îubi eonquisitor hujus sœculi (2) ? De quel ton péremptoire, par quelles tranchantes argumentations ne ramenaient-ils pas aux proportions des autres sociétés terrestres Tempire autrefois gouverné par les Grégoire VU, les Innocent III et les Léon X I Hais les vicissitudes de Thistoire, et les triomphes mêmes de Tiniquité, ont réduit à néant ces fameuses explications de la puissance des papes. Il n'y a plus de bras de chair pour les soutenir. Rien n'arrête plus leurs ennemis : leurs amis n'osent pas ou ne peuvent pas les défendre. Il est humainement impossible d'èlre plus faible et plus dédaigné : Infirma mundt, contemptibilia mundi!

Et, en même temps, par un saisissant contraste, cette infirmité, cette abjection sont comme le sacrement de la plus grande puissance morale qui existe au monde : Qtwd infirmum est Dei^ fartius est hominibus.

(1) 1 Cor. 1,27, 28.

(2) 1 Cor. I, 20.

C'est ce vieillard alité, cet octogénaire dont épie et dont on escompte la mort qui, au mili des triomphes toujours applaudis de la force br taie, ose rappeler aux plus puissants potentats! principes imprescriptibles de la justice. C'est désarmé, ce spolié, ce captif qui, à rencontre d maximes favorites de la politique du jour, élëv ^ seul la voix en faveur d'un peuple opprimé, et sai / dire à l'oppresseur, avec l'antique hardiesse : cela ne vous est pas permis, non licet; notre conscience nous oblige à ne pas nous taire (1) : Nonpossumus non loqui (2).

Pour nous, N. T. C. F., qui étions venu chercher à Rome, en vue des difficultés d'aujourd'hui et des périls de demain, un surcroît de vigueur apostolique, pouvions-nous entendre un enseignement plus digne des grands siècles de foi que ces simples paroles tombées des lèvres d'un pape dépouillé de tout, mais d'autant plus fort entre les mains de Dieu qu'on l'a réduit à un plus complet dénûmcnt ?

Ah ! il est vrai, compter sur Dieu, c'est une naïveté surannée, et il y a de quoi faire sourire les

(1) Mcmorandum du Cftrdinal Secrétaire d'État aux Nonoea apostoliques, relativement aux affaircR de Pologne, 20 octobre 1877. Ce documetit, d'une si hante importance et qni fait tant d'honneur an 8aint-8ié(re, a paru pendant notre séjour à Rome.

(2) Act. apoet. iv, 30.

habiles et les puissants ! Ne lui ont-ils pas signifié,

^ ce Dieu incommode, de se retirer, parce qu'il

les gênait dans leurs voies : Qui dixertmt Deo :

Mede a nobis ; et scientiam viarum tuarum

nolumus (1).

Et Dieu n'a-t-il pas semblé leur obéir en ne les arrêtant pas dans le cours de leurs insolentes prospérités ? Impii sublevati simt, cotifortatique dkittts (2).

Parfois cependant, nous l'avons vu, le nuage

se décbirc, la Providence se dévoile, la foudre

gronde et part I Et elle frappe de grands coups :

Eductus et egrediens de vagina sua et fulgurans in

amaritudine sua (3) ! Et les plus puissants sont

secoués comme des fétus de paille ou comme un

peu de cendre dispersée par le vent : Erunt sicut

paies ante faciem venti et sicut favilla quam turbo

dispergitijk). Silence ! Dieu a parlé ! Puissiez-vous

avoir compris, ô vous qui vous dites les maîtres

du monde ! Et nunc^ BegeSy intelligite ; erudimini

qui judicatis terram (5) !

Pour nous, justifiés dans notre foi, confirmés dans notre espérance, nous répétons avec le vieux

(1) Job. JXI,14.

(•i; Id. XXI, 7.

(3) Id. XX, 25.

(4) Id. XXI, 18.

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