‹ Œuvres pastorales et oratoiresChapitre 4 sur 47 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

ferait dîme agréable histoiro, nos grands sermonnaires ? Il y faut du repos, de notables intermittences, à moins de s'en tenir aux chefs-d'œuvre. Et pourtant, depuis six semaines, nous n'avons éprouvé que du plaisir, un plaisir vif et croissant, à lire, plusieurs heures par jour, et sans omettre une ligne, des lettres pastorales, des sermons, des panégyriques, des oraisons funèbres, des mémoires académiques, des éloges, des allocutions et des discours de tout genre. La raison du prodige, c'est que dans ces trois mille pages, nous n'avons jamais rencontré l'inséparable compagne de l'ennui, la phrase oratoire.

Un maladroit s'avisa de féliciter Voltaire de ce qu'il y avait dans certain de ses livres de bien belles phrases. <( Sachez, répondit-il avec moins de vérité que de goût, que je n'ai jamais fait une phrase de ma vie. » Il y a plus de mérite à pouvoir l'affirmer quand on a consacré sa vie à des œuvres d'éloquence.

M^"" l'évêque de Nimes est un admirateur passionné du grand siècle ; il lui emprunte volontiers sa langue ; mais il lui laisse son moule oratoire. Une des premières lois de l'éloquence n'est-elle pas de mesurer la parole aux dispositions des écoutants ? Prêcher aujourd'hui comme autrefois, ne serait-ce pas exécuter une symphonie religieuse entre ciel et terre, au risque de n'atteindre personne? Massillon, s'il parlait de nos jours, renoncerait à ses longues et larges périodes cicéroniennes ; Bourdaloue jetterait quelque poésie dans son argumentation, et Bossuet lui-même, le Bossuet des sermons, nous épargnerait quelques surabondances théologiques. L'état des esprits demande une éloquence plus brève, plus vive, plus chaude, plus colorée. L'auditeur contemporain n'aime ni les longs exordes, ni les divisions étudiées et complexes, ni les dissertations à perte de vue, ni les périodes éternelles.

Tout cela est banni des discours de M^'' Besson, non moins que les romantiques allures de certains orateurs du

jour. La soulo lihcrir (|iril aiiloriso ()(» son cxeniplft, r/ogl (!(» iinMcr parlois à la pan «le «h' hi»'ii «juchpios hnaiix vprs chré- Uons.

Le slylr (!<' iM'"* Uosson |)()rl(' l'('in|)n'iiil<î de trois siècles: (lu XVII* il a la iiohirssc^ el, lo ualiirrl, dii xvni'la pp'cision et la «'larh', dn nnlrc la chairnr et la porsi<' ; mais il rsl, noble sans ellnrl, précis sans sécheresse, poélirpie sans recherche d'éclal ni (riiarnionie. Jamais orateur ne l'ut, plus cpie M»' l'évéipie de Nimes, éloigné d(Moute prétention et de tout étalage ; vous ne sur|)rendrez chez lui ni l'ostentation de la science, ni la singularité de ridé«\ ni l'afreclalion de la rhétoricpie. Il vise à son but, son butd'apotrc et d'évé(pio, sans autre arme que la pensée. La pensée est tout chez lui, le style n'en est que la transparence et le rayonnement; pulchritudo splcndor veri. Voilà pourquoi l'expression est infailliblement juste, le mouvement de la phrase aisé, le contour net et précis, la marche du discours prompte et vive. Quant à riiarmonio, elle ne se laisse jamais ni désirer ni apercevoir.

Classique par l'expression, par la régularité du plan, par le Ion, par Tallure, M^"" Besson est neuf et intéressant par un accent de vérité ardente et simple, par une parole franche, vivante, allant de l'àme à Tàme, sans détour, sans vaines précautions oratoires. C'est son âme de pontife et de père qui présente vivement le sujet marqué de son empreinte à elle-même, teint de ses couleurs, échautie de son feu. n parle bien plus qu'il ne prêche ; il se montre pasteur et apôtre bien plus que prédicateur. Aussi ne cesse-t-il jamais d'intéresser.

Quelquefois il semble tenir en main la harpe des prophètes. Sa parole est un chant, un hymne, un dithyrambe. Sous la voûte de la basilique de Lourdes, il a des accents vraiment inspirés pour célébrer la gloire du nouveau Carmel et les sources miraculeuses d'un Horeb plus glorieux encore que l'ancien.

XIV TRÉFACE.

Dans les instructions pastorales et les sermons, révoque fait oublier l'écrivain et Torateur. C'est bien là qu'on peut dire : lies verba rapiunt. Lui aussi, au besoin, comme M™° de Sévigné le disait de Bourdaloue, « tape comme un sourd; » lui aussi va toujours son chemin, « disant des vérités à bride abattue. Sauve qui peut î » Quand Tévêque de Nimes écrit ou parle contre les jeux barbares et sanglants qui s'obstinent à souiller l'antique cité romaine, c'est alors l'àme d'Augustin qui mêle les accents d'une paternité suppliante à ceux d'une sainte indignation. Quand il parle en laveur des écoles chrétiennes, des Universités catholiques, des œuvres de charité, on ne peut être plus persuasif et plus pressant. Sa voix est pleine de force et d'autorité s'il adresse des reproches et des conseils aux classes dirigeantes, surtout s'il recommande à ses prêtres le zèle de l'instruction catéchistique. Le catéchisme ! Le catéchisme ! Voilà le mot qui se trouve le plus souvent sous sa plume ; voilà le cri préféré de son cœur. S. E. le cardinal Lavigerie parcourt l'Europe pour intéresser les nations chrétiennes contre l'esclavage africain. Si S. G. M*"" Besson se mettait à son tour à prêcher une croisade, ce serait une croisade en faveur du catéchisme. Et je ne sais si celle-ci serait moins opportune.

« Chez Bourdaloue, a-t-on dit, le premier trait qui se détache, le trait dominant peut-être, c'est le sens pratique, le bon sens, cette part si belle du génie, mais le bon sens appliqué à l'action et devenant par là même une part admirable du caractère. Sens pratique dans une âme profondément droite et probe : voilà ce qui fait de Bourdaloue un moraliste hors de pair. Voilà ce qui explique tout d'abord sa prédilection pour les sujets de morale, de morale simple, familière, trop familière peut-être au gré de l'ambition qui n'y voit pas matière à l'éloquence K »

Ce qu'un critique distingué vient d'écrire sur Bourdaloue,

1 La Prédication^ par le R. P. Longhaie, p. 240.

PH^l'ACK. XV

nous raj)|)li(|iH'rions volouliors à M«' li<'ssnii. C'est In iiumim» (rail (le carac.lrn', un larr ri incrvcillcux I)()M sons, (jui ('3clal(î dans tons ses discours, (|iii ivnd sa morale si opjjorlune, si saisissaidc, si niodrnM» dans sa lor('(;. Ouel(pnd*ois <•(' nioralisle a d'acrahianics inmirs, par cxomijln ('oiilre la passion du Jeu, le dnrd, les rnlrrrcnicnls civils; mais parmi 1rs |)lns pn^ssanlcs ohjnr^alions le cœur du Tapolrc vl du prro resle visihle loujonrs.

i){h\ dans une sim|)lt^ Idlrr, il peigne avec l'émotion (rune liiiali» tendresse la piété du cardinal iMathieu ; (pi'il célèbre la i;rand(^ àme de révé(|ue d'Orléans avec l'enthousiasme d'une admiration passionnée, ou bien ipi'il consacre un discours à l'éloge de quelque prélat pieux, M*^' Besson se monlre admirable peintre. Mais, de tous les portraits que sa [)lume éloquente a tracés, nul n'égale la grande, austère et sainte ligure d'Emmanuel d'Alzon. Quelle vigueur et quelle sûreté de pinceau dans ces magnitiques pages î Kn les lisant, on se demande si Népotien a eu dans saint Jérôme un peintre plus heureux, et si iM^' Besson ne peut pas se tlatter, lui aussi, d'avoir donné à son héros des traits immortels.

Même dans les genres les plus compassés, les plus sujets aux fausses couleurs, M*^ l'évêque de Nimes est vrai, simple, naturel. A peine avons-nous cru apercevoir une ombre de recherche et un rythme trop marqué dans quelques passages de l'éloge funèbre du cardinal de Bonnechose ; partout ailleurs nous retrouvons sans mélange la belle et noble simplicité.

Les panégyriques de saint Martin, d'Urbain II, de saint Bernard, de saint Thomas d'Aquin, de Jeanne d'Arc, n'ont pas dû sortir de la mémoire de ceux qui ont eu le plaisir de les entendre. La libre française y vibre fièrement à l'unisson de la fibre chrétienne. Quoi de plus froid, disons le mot, quoi de plus ennuyeux pour l'ordinaire qu'un panégyrique ? C'est qu'on y est trop esclave du convenu ; on y pousse l'exagération et l'éloge jusqu'à la fadeur, ou Ton y

XVI PRÉFACK.

otoiiflo riiisLoire sons la doctrine. Dans les panégyriques connue dans les oraisons funèbres, M^' Besson ne disserte jamais, il raconte ; il peint les hommes et les siècles avec une vérité qui les ramène vivants sous nos yeux. Ce n'est pas de la dissertation, de l'apologie ; c'est de l'histoire éloquente. Les érudits ne peuvent qu'être satisfaits, les plus simples auditeurs se retirent instruits, édifiés, touchés.

Là où le fond historique semblerait stérile, là où bien d'autres trouveraient à peine à glaner, Monseigneur de Nimes fait joyeusement et largement sa moisson. Avez-vous visité près de Sorèze la montagne noire ? Vous y aurez inévitablement admiré le génie qui, avec les plus minces cours d'eau descendant des cimes rocailleuses, a su former sur des pentes arides de superbes bassins, un beau lac capable d'alimenter le fleuve artificiel qui joint notre mer à l'océan. Comme Paul Riquet, M^'^ Besson sait aussi des moindres ruisseaux créer, sans que l'art y paraisse, de superbes fleuves. Il sait rendre attachants les menus détails : tout s'embellit, tout trouve sa place sous sa plume. Dans les sujets où la causerie est de ton, il sait se montrer vrai charmeur. L'éloge du président Clerc est, par exemple, un chefd'œuvre de mémoire académique. Jusque dans les simples allocutions, évidemment écrites après coup, on sent toujours le maître de la parole. Si le vénérable orateur sait écrire comme l'on doit parler, il sait de même improviser comme l'on doit écrire.

Dans ses discours les plus étendus, il ne faut pas chercher chez lui le passage à effet, le morceau à sensation, ce que les Latins appelaient lœtiora loca, Cicéron se reprochait, il est vrai, de n'en avoir pas orné ses premiers discours ; mais Cicéron était forcé d'écrire d'interminables harangues; Ciécron cherchait l'effet théâtral. Les discours de l'évêque de Nimes sont toujours d'une étendue discrète et mesurée, et l'orateur chrétien, le pasteur, l'évêque ne parle que pour instruire, persuader, convertir. Il dédaigne ce qui n'est que

rnf.FAtiK. XVII

parnro. M«' I5<»ss(ni csl nahirrlIriiMMil Irnp ennemi «le l;i reclierchiî el île rell'orl, lro|) pn'ssù d'aller a sun but, puur s'arn^l.er à élalor des lainl)e;nix de pourpre, aunine dit Horace, on à inniner (W> épisodes. Il marche, il marche toujours à sou l'ait, (le lleuve d'éloquence coule Uuijonrs d'un cours pressé, mais à jieu près é^al. On lui le voit ni s'élanc(T en cascades relentissanles, ni (rainer lan;:uissamment dans la plaine ses ondes paresseuses. Il va, pnunenanl toujours d'abondantes eaux, l)elles, pur(»s, limpides connui* le cristal. Dans cette prose, Jamais d'hésitation, d'end)arras, d'obscurité. Klle est d'une clarté éblouissante. Kien (rimilile, pas une éi)ithèle oiseuse, surtout rien de forcé ni dans ridée, ni dans le Ion, ni dans les couleurs. « Les bons esprits, disait Voltaire, ipi'il est permis de citer en matière de goût, n'ont de l'esprit qu'autant ipi'il en tant, ne le recherchent jamais, pensent avec bon sens et s'expriment avec clarté. » — C'est bien là Monseigneur de Nimes.

Ces qualités solides peuvent ne pas saisir assez tout d'abord, dans nn siècle où la belle simplicité n'est guère plus de jiiode, la partie blasée de l'auditoire qui veut des coups de théâtre et des tours de force littéraires ; mais plus on entend, plus on lit les orateurs simples et naturels, plus on les aiiîie, quand on a du sens et du goût. Tous les écrivains de génie ont été simples, tous sans exception. « L'emphase entraîne avec elle le défaut de justesse dans les pensées, l'exagération des sentiments, l'oubli de l'expression propre. En sortant du naturel, on sort de la vérité; ce n'est plus la parole qui frappe l'esprit, comme le soleil frappe la vue, mais de vagues lueurs, des images confuses, un tableau qui fatigue au lieu d'exciter l'intérêt ' . » C'est M^'' Besson qui fait lui-même celte leçon de bonne rhétorique. Ses lecteurs ne lui en reprocheront jamais l'oubli.

^ LeUre au clergé de Nimes, pour lui recommander l'œuvre des catéchismes. Œuvres pastorales et oratoires^ I" série, t. II, p. 364.

WIII PRÉFACE.

Victor Hugo parlait un jour eYi public. « Savez-vous ce qui nous manque, à nous Français, s'écriait-il, le savezvous? 11 nous manque.... » et tandis qu'il cherchait le mot, un malin lui souffla : « la simplicité....» — C'est la simplicité, le naturel qui donne aux œuvres pastorales et oratoires de M^' Besson

je ne sais quelle grâce, Qui nous charme toujours et jamais ne nous lasse.

Mais la simplicité n'est pas Fennemie de la vraie distinction; elle n'exclut ni la délicatesse, ni l'esprit, ni la grâce. Pour n'en douter pas , on n'a qu'à lire les discours où la parole de M^"" l'évêque de Nimes s'adresse à un auditoire exceptionnellement distingué. La diction, ordinairement ferme et sonore, de l'orateur s'adoucit alors avec un charme exquis. Dans les compliments que lui imposent les circonstances, il n'y a ni longueur, ni subtilité, ni fadeur : le trait juste et rien de plus.

La source de ce naturel parfait, de ce goût si sûr, il faut la chercher avant tout dans la riche intelligence et la ferme raison de notre éminent orateur ; mais il faut la reconnaître aussi dans l'étude des grands classiques français, dont il s'est en quelque sorte assimilé les beautés. M^" Besson pousse l'admiration pour les écrivains du siècle de Louis XIV jusqu'à l'idolâtrie, idolâtrie que nous sommes fier de partager avec lui. Il ne se lasse pas de les exalter à l'occasion ; il n'a pas assez d'anathèmes contre les profanateurs de notre belle langue française ; il pétrit son style à lui avec les matériaux, avec les diamants que lui fournissent les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine, de Bossuet surtout. Tantôt la réminiscence se laisse seulement entrevoir; le plus souvent, la tournure, le mouvement, le membre de phrase du sublime auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur Vhistoire universelle s'incorporent au texte, se fondent habilement avec lui, de manière à ne pas trahir par eux-mêmes une

PIIÊFACK. XIX

origine clrangèn». La iiHîinoin^ du vénérabli? oraLnir ne pciil se (lél)arniss(^r dn ces beaux souvenirs ; ils 1 obsèdent, ils lo suivent |)n»S(|ue à cbaque page et juscjne dans de simples improvisations : si bien (|uc le lecteur s'en veut à lni-m<'^me de les reconnaître et d'avoir à saluer trop sou- \entau passage de vieilb's eonnaissan<:es. On est tout entier au sujet, on est cai)tivé, (;nlrainé, on ne respire pas; mais voilà ipie IJossuet |)asse et re|)asse cL vous vient distraire par le souvenir de Coudé, de Cromwcll, de (lliarles 1", (les deux llenrictt(», du Nil et des Pyramides. Les grands écrivains de notre siècle fournissent aussi leurs beautés. Que n'a pas lu et rclomi M^' Uesson, et de quoi ne sait-il pas faire usage? Il n'est pas jusqu'au langage tecbnique de rarcliéologie qu'il ne j)arle avec la facilité d'un boumic de l'art et dont il n'cnricbisse cerlains de ses discours.

Arrêtées jusqu'ici à Tannée 1887, les Œuvres pastorales et oratoires de M*'' liesson contiennent, en six volumes, d'une beauté typographique remarquable, pour le dire en passant, soixante-quinze Instructions ou Lettres pastorales, vingt-huit Sermons ou Discours, soixante-dix Allocutions sur des sujets très divers : distributions de prix, bénédictions de mariages, célébration de noces d'or sacerdotales, consécrations d'églises, etc., etc. ; huit Panégyriques ; onze Oraisons funèbres et vingt et une Lettres étendues sur des sujets importants.

Les Instructions pastorales de Monseigneur de Nimes sont d'ordinaire de vrais sermons de morale, touchant à tous les besoins de son peuple et de notre société actuelle. Ses Allocutions et ses Lettres diverses elles-mêmes mériteraient souvent, par leur importance et leur étendue, d'être mises au rang des discours. Si donc on divise les matières contenues dans ces six volumes au point de vue le plus général, elles comprennent des œuvres pastorales, c'est-à-dire propres à la chaire chrétienne, et des œuvres académiques. Celles-ci charmeraient peut-être davantage les délicats, car à notre

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