A SON EM. LE CARDINAL LAVIGERIE
ARCIIEVÊaUK D'ALGHR ET DE CARTHAGE 34 septombro 1888
Eminence,
Après avoir lu et admiré vos magnifiques discours contre l'esclavage, qui font l'entretien do tous les peuples civilisés, il est bien utile de vous entendre répliquer, avec tant de zèle et de précision, aux contradicteurs que vous trouvez dans la presse. Ce n'est pas sans en ressentir quelque honte que nous voyons des plumes françaises s'employer à cette odieuse critique. Notre langue ne devrait servir qu'à l'honneur, à la liberté, à la civilisation. Vous gémissez de voir l'abus qu'on en a fait pour défendre la plus misérable des causes, mais vous ne connaissez pas le découragement. La libre pensée se découvre avec toutes ses corruptions ; vous la poursuivez dans tous ses repaires, vous la déconcertez et vous la réduisez au silence. Ce sera le premier mérite et le premier succès de votre croisade.
Permettez-moi de vous citer, en ma qualité d'évêque deNimes, quatre vers deReboul, notre poète :
D'où viendra le dictanie
Qui doit guérir un cancer aussi grand?
C'est de la foi qui régénère l'âme :
Le scepticisme est esclave ou tyran.
Ce n'est pas seulement dans l'Afrique centrale qu'on trouve et des tyrans et des esclaves. Nous avons les tyrans de la plume et les esclaves du journal. La foi qui vous anime et qui vous soutient est pour eux une énigme; ils refusent d'y croire, et ils combattront votre entreprise avec toute la fureur de l'aveuglement.
Mais vous avez pour vous Dieu, le pape, l'Eglise et tout ce qui reste dans le monde de justice, de grandeur et d'humanité. Nous avons admiré dès notre enfance ce grand évêque du xvi^ siècle, ce Las Casas qui venait plaider à la cour des rois d'Espagne la cause des esclaves. Nous imaginions les discours qu'il avait dû tenir, et nous nous efforcions, dans nos exercices de rhétorique, de mettre sur ses lèvres les paroles les plus propres à persuader Leurs Majestés catholiques.
Vous nous donnez, Eminence, au déclin du XIX® siècle, un spectacle plus émouvant encore. C'est l'Europe entière que vous parcourez pour la même cause ; ce n'est pas seulement devant les cours, c'est devant les peuples que vous la plaidez ; et le mouvement qui s'opère ne s'arrêtera- plus.
Quelque lointaine que soit la région où s'exerce l'esclavage, la parole auguste de notre saint-père le pape, répétée par vos lèvres, franchira des espaces immenses de terre et de mer et pénétrera, renversera tous les obstacles. Les marchands avides qui, tout chrétiens qu'ils semblent être, ne reculent pas devant la plus abominable des cruautés ; les navires espa-
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{^nols ou anj^lais qui, sans la pratifjuer ostonsihloni(3iil, (UïchoiiL parfois à fond do calo quoique cargaison liuniaino destinée aux marchés d'esclaves ; les puissances musulmanes, dont les unes ne font rion pour empêcher ce tralic, et dont les autres le favorisent hautement; tous ces complices de la traite des noirs sauront qu'une croisade se forme pour y mettre lin, que le pape l'ordonne, que vous en êtes le Pierre l'Ermite, et que quelque efTort que fassent les impies, toute l'humanité s'enrôlera à votre suite sous le drapeau de la croix. Plusieurs y mettront leur courage, leur honneur, leur sang ; les autres, leurs dons et leurs aumônes ; tous, leurs sympathies et leurs prières. Dieu le veut ! Dieu le veut !
Je m'arrête sur ce mot, qui résume toute la question et qui animera toute l'entreprise. Il ne me reste plus qu'à déposer entre vos mains l'obole d'un évéque deux fois ruiné par ses écoles libres et ses séminaires. Je rougirais de vous offrir si peu de chose si un évéque pouvait rougir de sa pauvreté.