UN PEU DE PHYSIOLOGIE
•AiTRi Cabridens (Tullius), père de mademoiselle Reine, remplissait tout Canteperdrix de son imposante personnalité, et ce n'est point là, vous allez le voir, une simple image de rhétorique. Au propre comme au figuré, maître Cabridens était un homme considérable, le type du gros propriétaire, titre dont il se faisait honneur. Quand maître Cabridens s'en allait par les rues, le chapeau à la main, suant à gouttes comme un pot de grès, et poussant de majestueux soupirs, on eût dit qu'il portait sur lui tous ses domaines : bois, fermes, prés et clos, garennes et défends, terres arables et labourables ! Entre nous, je crois positivement qu'il les portait. Il y a comme cela des gens si gros que, dépouillés de tout, ils seraient encore riches ; des gens qu'il faudrait maigrir si vous vouliez les ruiner, et maître Cabridens était de ces gens-là.
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■ D'ailleurs, comment aurait-il fait, s'il eût été moins gros, ce gros homme ! pour contenir à lui seultant de science? Membre de plusieurs sociétés savantes et correspondant d'une foule d'instituts, maître Cabridens, en vertu d'aptitudes inexpliquées, présidait indifféremment un tournoi poétique ou bien un comice agricole, et réunissait dans le même amour l'étude des antiquités romaines et l'élevage des poules cochinchinoises, la question des terrains tertiaires et celle de l'origine du sonnet, la pisciculture et la jurisprudence, les belles-lettres et la pomologie. Toute science lui était bonne, pourvu qu'elle fût prétexte à société savante et à réunion de gala. Aussi passait-il pour un grand homme dans Canteperdrix ! — Tullius est universel, » disaient ses intimes amis avec une familiarité respectueuse. Ajoutez que Tullius était fou de champignons. Une fois, à la table du préfet, il mit l'eau à la bouche de tout le conseil général en discourant une heure durant sur les morilles, les bolets, les nez de chat et les oronges. Avant que Reine fût au monde, bien souvent, martyr volontaire, il avait affronté l'empoisonnement et la mort pour expérimenter quelque variété douteuse. Les imprudences de maître Cabridens étaient célèbres. Mais, depuis la venue de Reine, il avait renoncé à ces dangereux plaisirs ; un père se doit a ses enfants ! S'il adorait les champignons, en revanche, il ne pouvait souffrir les poètes provençaux : — « Des gens, disait-il
avec le tranquille dédain commun aux grands hommes et aux gros hommes, des gens qui écrivent en patois et ne sont membres de rien ! »
Serez-vous étonné, maintenant^ qu'après vingt ans de mariage madame Cabridens fût encore amoureuse de son mari, et qu'elle portât pour lui plaire des chartes aveuglants rouges comme ses joues ? Maigre autrefois, madame Cabridens avait pris de l'embonpoint par le voisinage ; elle était plutôt laide qu3 jolie, mais on la trouvait distinguée à Canteperdrix, parce que, ayant été élevée avec des filles de comtes et de ducs dans un couvent aristocratique où sa tante était supérieure, et n'étant plus depuis sortie de Canteperdrix, elle gardait encore, à quarante ans, les petites mines et les façons précieuses des pensionnaires, qu'elle s'imaginait être les vraies manières des grandes dames.
Madame Cabridens...
Arrivé à cet endroit de mes mémoires, une réflexion m'est venue : — « Quoi ! Jean-des-Figues, me suis-je dit, tu prétends rapporter des aventures véridiques, aussi dignes de foi que paroles d'évangile, et voici que dès le sixième chapitre tu racontes tout simplement, sans préparation aucune et comme la chose la plus naturelle du monde, que mademoiselle Reine possédait toutes les grâces, et qu'elle était pourtant fille de monsieur et madame Cabridens! Autant soutenir que deux dindons en ménage ont pondu et couvé un bel
oiseau du paradis, autant avouer tout de suite que ta Reine rentre dans la catégorie de ces héroïnes sans réalité, fabriquées d'un flocon de brouillard et d'une goutte de rosée par quelques cerveaux creux fort ignorants des lois de la physiologie.
— Mais cependant... — Il n'y a pas de cependant qui tienne ; n'as-tu donc jamais vu la chambre de dissection du véritable romancier moderne ? Et son tablier sanglant, et ses manches relevées, et ses scalpels luisants, et ses trousses ouvertes, et les petits flacons étiquetés, pleins de fiel, de sang et de bile, qu'il regarde curieusement à travers le soleil ?
* Nous ne sommes plus au temps. Dieu merci, où, pour créer des figures immortelles, un peu d'esprit et de fantaisie suffisaient ; où Vhomme de qualité, qui écrivait ses mémoires, donnait sa maîtresse telle quelle, se bornant, pour tout renseignement physiologique, à dire la nuance de ses yeux, et si elle avait les cheveux blonds ou bruns. On tolérait cela autrefois ; aujourd'hui la science a marché, nous avons la muse médecine, et si l'abbé Prévost revenait au monde, il faudrait bien qu'il établît que le tempérament du chevalier était îymphatico-bïlieux, et qu'il étudiât les caprices de Manon dans leurs rapports avec la lune. »
Le cas était grave. Comment accrocher, dans mon œuvre, le fin profil de mademoiselle Reine entre les deux pleines lunes flamandes de monsieur
et madame Cabridens? Comment soutenir que ce lis avait fleuri sans miracle au milieu d'un carré de choux ! Si encore on avait pu faire entendre... Mais non, la vertu de madame Cabridens était, pour mon malheur, à l'abri de tout soupçon.
Fallait-il donc mentir par respect do la vérité physiologique ? imprimer que mademoiselle Reine, ma Reine si jolie ! était laide, ou, d'un mensonge plus audacieux encore, soutenir que M. Cabridens était l'arbitre des élégances et madame Cabridens belle comme les amours?
Je préférais, certes, laisser là mes aventures, et peut-être ce que vous lisez serait-il resté qp chemin comme mes œuvres latines et les sonnets du cousin Mitre, si un petit fait que j'avais à peine remarqué autrefois, me revenant un jour à la mémoire , n'eût illuminé tout à coup d'une vive clarté le mystère qui causait mon désespoir.
La vertu de madame Cabridens, nous l'avons dit et nous ne saurions nous en dédire, était à l'abri de tout soupçon. Non ! jamais féminine infidélité ne raya d'une barre de bâtardise les panonceaux de l'étude Cabridens. Mais les infidélités à peine conscientes de l'esprit, les amours buissonnières de l'imagination, qui donc pourrait répondre d'elles? Or, précisément, je venais de me rappeler... (pardonnez-moi, ô mademoiselle Reine ! d'entre-bâiller ainsi d'une main peu discrète
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la porte de la chambre où vous êtes née ; mon pauvre cœur d'amoureux en saigne, mais la physiologie à ses tristes nécessités. D'ailleurs, n'ai-je pas pour excuse l'exemple de ce bon Tristan- Sbandy, qui, résolu, selon qu'Horace le recommande, à prendre toutes choses ab ovo, commence l'histoire de sa vie en soulevant légèrement les longs rideaux drapés de l'alcôve paternelle?)... je venais de me rappeler, disais-je, qu'entre autres récits qu'ils aimaient à me faire, monsieur et madame Cabridens s'arrêtaient l'un et l'autre avec une remarquable complaisance sur certaine représentation théâtrale qui, vers les premiers temps de leur mariage, avait mis tout Canteperdrix en émoi.
Que de fois M. Cabridens ne m'avait-il pas raconté cet événement dans ses moindres détails : d'où venaient les comédiens, pour quelles raisons ils s'étaient arrêtés, et comment, grâce à l'obligeance du capitaine commandant la place, qui mit quinze de ses soldats à la disposition du directeur, on put, du matin au soir, transformer en salle de spectacle une petite église abandonnée qui servait de grange. Et quels acteurs, et quelle pièce, on ne voyait pas mieux à Paris ! — — o C'était, si je ne me trompe, vers 1 846, », disait M. Cabridens. — A la fin d'avril, reprenait madame, un peu moins de dix mois avant la naissance de Reine ; je me souviens bien de la date. a. •
Après seize ans, leur admiration restait chaude comme au premier jour; et c'est avec la naïveté d'une passion qui s'ignore, que M. Cabridens parlait de l'incomparable héroïne de ce drame romantique, Marion, Tisbé ou Diane de Poitiers; tandis que madame Cabridens, rouge à ce lointain souvenir, et penchée sur son ouvrage en tapisserie, célébrait la haute prestance, l'air magnifique et la belle grâce du héros.
J'ai vu, suspendus au mur de la chambre bleue, les portraits de l'acteur et de l'actrice en costume de théâtre, et à mesure que toutes ces vagues impressions reviennent plus claires à mon esprit, je m'étonne de ne pas avoir remarqué plus tôt, entre Reine et ces deux portraits, je ne sais quel air de ressemblance. O puissance du beau ! il a donc suffi pour créer la plus idéale des créatures, d'une goutte de poésie tombée un soir dans deux cœurs bourgeois !
Monsieur et madame Cabridens m'en voudront peut-être d'avoir révélé au monde la mutuelle infidélité, infidélité tout idéale Ijeureusement, dont ils furent tous deux, au «même moment, à la fois coupables et victimes ; mais voilà ce que c'est de trop regarder les princesses de théâtre, monsieur 1 et de considérer avec tant d'attention les beaux jeunes gens en justaucorps, madame! D'amoureuses et condamnables visions durent^videmment, cette nuit-là, voltiger autour des chastes rideaux de l'alcôve conjugale, et pour moi, ô ma Reine
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si blonde et si fine ! ce n'est point du bon monsieur et de la grosse madame Cabridens que tu es fille, mais la fille idéale de cette princesse en robe brodée de perles et de ce héros inconnu. Maintenant que voilà tout le mystère dûment et physiologiquement expliqué, M. Taine me permettra de continuer mon histoire.
CANTAPERDIX CIVITAS
vOiR Reine passer quand elle allait à la promenade, rôder le soir sous ses fenêtres pour dérober, vol bien pardonnable ! quelques accords de son piano, quelques notes de sa voix, et frôler sa robe en passant, les jours de grand'messe, voilà quelles furent longtemps toutes mes joies. Reine, paraît-il, trouvait en moi, quoique je n'eusse éperons ni moustaches, V idéal, rêvé sous les marronniers de la cour des grandes à Valfleury, et ne laissait aucune occasion de me jeter, avec la tranquille audace des pensionnaires qui ne savent ce qu'elles font, des regards, oh l mais des regards à vous brûler les paupières. Ces jolis riens et les vers que je rimai nous suffirent pendant plus d'un an. Mon amour était du naturel des cigales qui vivent de rosée et de chansons.
Il le fallait bien. N'eût-ce pas été folie à moi Jean-des-Figues, paysan et fils de paysans, de vouloir pénétrer dans la maison Cabridens, la plus importante, sans contredit, des dix-sept maisons du Cimetière Vieux, place où, de temps immémorial, logeait l'aristocratie cantoperdicienne ?
Discrètes et silencieuses comme des églises, ces maisons restaient toujours fermées. De temps en temps, un bourgeois ou quelque servante en sortait, puis la lourde porte se refermait aussitôt ouverte, et si quelqu'un eût été là, c'est à peine s'il aurait pu entrevoir un grand vestibule tout blanc, des tableaux, et la boule en cuivre d'une rampe. Mais à part les habitants des dix-sept maisons, personne ne passait guère sur cette place, où tout le long du jour on n'entendait que le bruit mélancolique de la fontaine, la causerie des dames qui travaillaient là comme chez elles, assises par groupes sous un platane, et quelquefois, vers trois heures, la voix de mademoiselle Reine qui prenait sa leçon de piano.
En arrivant on remarquait d'abord la maison Cabridens, à cause de ses panonceaux étincelants et de son éleignoir en pierre curieusement sculptée. Cet éteignoir monumental, planté dans le mur, à côté de la porte, était une des curiosités de la ville. Autrefois, disait-on, du temps des seigneurs, toutes les maisons nobles avaient un éteignoir pareil où les valets de pied éteignaient
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les torches. Or, quoi qu'on sût parfaitement que maître Cabridens avait acheté la maison depuis quinze ans à peine, d'un vieux gentilhomme ruiné, la possession de cet éteignoir n'en jetait pas moins sur lui, aux yeux de ses concitoyens, un vague reflet d'aristocratie, et maître Cabridens disait nous autres, sans faire rire, quand il causait politique avec le vicomte Ripert de Chateauripert son voisin, un homme charmant qui avait le seul défaut, défaut gênant, il est vrai, pour les odorats sensibles, d'aimer trop les bécasses, et d'en porter toujours quelqu'une, afin de hâter sa maturité, dans la poche de sa redingote. Tout le monde, d'ailleurs, pardonnait cette manie au bon vicomte, en considération de son dévouement à la branche aînée.
Pourtant, ce qui m'intimidait le plus, ce n'était ni l'inquiétante solitude de la place, ni l'éteignoir de pierre, ni les panonceaux accolés; ce qui m'intimidait par-dessus tout, c'était la façon qu'avait maître Cabridens de fermer sa porte : de quel air majestueux il en tirait à lui la poignée, tournait deux fois la clef et la fourrait dans sa poche en promenant sur tout le Cimetière Vieux un regard circulaire où l'orgueil se mêlait à une bienveillante compassion.
Ce n'est pas un pauvre diable de paysan comme mon père, ou quelque artisan de la grand'rue, qui aurait fernfié sa porte avec cette noblegse-l4 ! f ern^er notre porte çn plejn jour,
et pourquoi faire ? je vous le demande ! Qu'aurions-nous eu à défendre ou à cacher ?
Maître Cabridens, au contraire, semblait dire en fermant sa porte :
— a J*ai là-dedans mon paradis bourgeois où, si je veux, personne n'entre ; j'ai là ma femme qui m'aime, ma fille qui est belle, mes meubles auxquels je suis habitué ; j'ai là ma fortune, mon repos, mon bonheur, ma paresse, mon génie, et vingt générations se son tuées de travail jusqu'à mon père, pour que je pusse un jour, au nom de ma race tout entière, fermer ma porte comme je la ferme aujourd'hui. »
Le fait est que cette diablesse de porte-là avait l'air deux fois plus fermée que les autres. Et cependant, toute fermée qu'elle fût, elle allait s'ouvrir devant Jean-des-Figues.
Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de terrain à notre champ de la Cigalière. — « Ce travail donne une peine du diable, disait-il un soir au souper, j'ai défoncé à peine trois cannes de terre, et j'ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme ça ! » Puis, cherchant quelque chose dans son gousset : « Tiens, Jean-des-Figues, l'homme aux vases, voilà pour toi ; ce doit être romain. » Et le brave homme jeta sur la table une pièce d'argent large et mince, encore toute jaune de terre. Il n'est pas rare chez nous de trouver ainsi, en piochant ou en labourant, cjes n^onnaies rpmaines enfouies, et
bien souvent, Thiver, le long des remparts, j'ai vu un camarade se servir sans respect, pour jouer au bouchon, du bronze si commun de la colonie de Nîmes, avec les deux têtes d'empereur et le crocodile enchaîné que nous appelions une Tarasque.
Cette fois pourtant, il ne s'agissait point d'une pièce romaine, quoi qu'en pensât mon père, plus fort en agriculture qu'en numismatique, mais d'une pièce bien autrement curieuse, d'une pièce inconnue, inespérée, unique, d'une pièce dont le savant et vénérable historien de Canteperdrix, l'ami d'A. Thierry et de Ch. Nodier, M. de La Plane, n'avait pu soupçonner l'existence, d'une pièce, enfin, sur la face de laquelle je lus facilement, malgré la rouille et la terre séchée :
CANTAPERDIX CIVITAS. Sur le revers, au milieu de lettres presque effacées que je ne déchiffrai point, on distinguait, armes parlantes de la ville, une bartavelle qui chantait dans un champ de blé.
La découverte de cette médaille prit les proportions d'un événement. Ainsi, dans un temps oij la Franco gémissait encore sous le poids de la féodalité, Canteperdrix se gouvernait librement et battait monnaie ? Chacun voulait voir la fameuse pièce ; quelques jaloux insinuèrent qu'elle pourrait bien étra fausse, mais tous, enthousiastes ou sceptiques, me conseillèrent la même chose :
il faut porter cela à maître Cabridens i Quelle
impression ces simples mots me faisaient!...
Entrer dans la maison de mademoiselle Reine ! Qui sait? la rencontrer... lui parler peut-être...
— Ah I me disais-je en regardant cette pauvre petite pièce laide à voir, c'est avec une pièce semblable qu'on doit payer passage sur le pont qui mène au paradis, a Mais je n'osais pas ; retenu par l'absurde timidité des amoureux, il me semblait que tout le monde et maître Cabridens luimême devinerait le motif coupable de ma visite... Par bonheur, maître Cabridens prit les devants ; il rencontra mon père, il lui dit avoir entendu parler de moi, de mes goûts, qu'il aimait les jeunes gens, qu'il voulait me connaître, causer avec moi, et voir ma pièce en même temps.
Pour le coup, je n'hésitai plus et le lendemain, tondu de frais et beau comme un fifre je me présentais bravement place du Cimetière Vieux.
Drelin ! drelin!... ma main tremblait quand je tirai la chaînette ; et la sonnette, comme toujours, fit exprès de retentir avec un fracas épouvantable augmenté encore par l'écho du corridor. J'eus peur et j'allais me sauver quand mademoiselle Reine vint ouvrir :
— o Maître Cabridens, s'il vous plaît? »
Ma demande la fait rougir, elle me montre une porte entr'ouverte, et, ce jour-là, nous n'en dîmes pas davantage.
Maître Cabridens m'attendait dans son cabinet. En rien de temps nous fûmes amis, on se lie vite
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entre numismates ! Mademoiselle Reine nous écoutait assise auprès de la fenêtre. Moi, je regardais cet adorable intérieur du savant de province, les urnes cinéraires trouvées en creusant le nouveau canal, les lampes antiques, les armures, les oiseaux empaillés, le médailler d'acajou avec ses innombrables petits tiroirs et ses rangées d'anneaux de cuivre, la bibliothèque avec les cuirs fauves et les dorures des vieux livres, et sur la corniche une armée de statuettes en plâtre tirées on ne sait d'où et représentant des gens qui se tordaient dans tous les supplices du monde, depuis le faux Smerdis précipité vivant dans une tour remplie de cendres, jusqu'à la veille des légats avignonnais et jusqu'au petit fief héréditaire de la famille des Sanson.
— a Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître Cabridens.
— Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux.
— Des vers ? c'est un agréable passe-temps ; moi, je joue quelquefois de la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la société... »
Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens ; mademoiselle Reine me remercia d'un sourire. Et quand je m'en allai, maître Cabridens m' accompagnant : — « Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à cause des vers à soie. Venez 4onç nous surprendre, un de ces lundjs, ngus
dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais écrire touchant notre pièce... J'en tiens déjà le plan... Eh ! eh !... c'est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane ! . . . Allons, à revoir, monsieur Jean-des- Figues ! »
Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains.
PALESTINE ET MAYGREMINE
• ARS était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s'éveillait de son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes dans Therbe, et sur la lisière des bois l'ellébore dressant sa tige bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la sève gonflait les troncs, l'herbe humide se relevait au soleil nouveau ; dans les bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l'hiver. Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait souffler plus douce ; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps venir, sans le voir encore.
Maître Cabridens s'était, depuis un mois, transporté à sa campagne de Palestine ou plutôt de Maygremine, comme les paysans l'appelaient malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à
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la maison neuve plantée ainsi qu'une auberge, sur un côté de la grande route, le même nom qu'aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les roses et les oliviers.
Maygremine n*est guère qu'à cinq kilomètres de la ville, une promenade pour des jambes de montagnard ! et, peu à peu, j'avais pris l'habitude d'y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J'arrivais dans l'après midi, nous causions modes et grand monde avec Madame, musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait ses travaux, et quelquefois, — on se rappelait, sacrebleu ! quoique notaire, d'avoir fait son droit dans la ville du roi René 1 — quelquefois, il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux verres d'absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure, sous deux fils de mousse d'où tombait lentement et à intervalles réguliers une perle d'eau glacée : « Y a-t-il rien de comparable à la simple nature ? » s'écriait le gros homme avec un fin sourire de roué. Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix.
D'ordinaire la famille Cabridens m'accompagnait un bout de chemin. Les promenades délicieuses en cette saison ! Laissant la grande route pleine d'importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier parallèle qui s'en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. L«l
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mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d'énormes rochers gris, presque bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l'on aurait craint de voir repartir et rouler, si l'œil n'eût été rassuré par les milles noeuds des plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre, vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chéneau, tordu comme un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l'air de s'être incrusté dedans. Le sol, audessous de la terre végétale, n'était qu'un amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les paysans appellent ce genre de roche marras ou nougat, maître Cabridens disait pudding, il faut croire que c'est là le nom scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des restes de vieille maçonnerie.
Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial, fait chercher de l'eau en cet endroit, et par ces fouilles successives, le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge. Partout de longs couloirs, des galeries souterraines, aux entrées noires presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des capillaires, s'en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les moindres gouttes, les moindres filets d'eau, qui sortaient de là réunis en sources claires poiy retomber, dix pas plus loin.
avec un bruit mélancolique, dans de grands réservoirs carrés, vieux de cent ans, tout encombrés de tuf, où l'eau s'amassait froide et profonde, en attendant qu'on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de peupliers qui s'étendaient au-dessous. Partout des ruines d'anciens travaux hydrauliques, serves, conduits crevés et aqueducs ; partout des concrétions bizarres, partout de l'eau courant sur les cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible dans l'herbe avec l'imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte d'une fée.
Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là quantité d'oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l'heure où les oiseaux boivent, remplissaient tout l'endroit de chansons et de bruits d'ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la tranquillité n'y régnait guère : c'était un buisson frémissant tout à coup au vol précipité du merle, le cri aigu de la mésange, le vol inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d'un arbre à l'autre, sur ses ailes de velours.
Nous allions ainsi devisant de mille choses, mais pour mon compte silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine ! nous allions ainsi jusqu'à un kilomètre de Maygremine.
• Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans les prêles d'un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bniit de nos pas sur l'herbe, elle sautait à Teau peureusement. On restait assis quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le bonsoir. Monsieur et madame Cabridens se donnaient le bras en s'en retournant; la robe claire de Keine disparaissait à travers les arbres, et quand le vent ne m'apportait plus le bruit de son pas, j'entendais alors de nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter.
— Et voilà toutes vos amours ? — Non pas, certes I Nous avions pris, Reine et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine.
Tout le répertoire du cousin Mitre y passa : on m'écrivit des lettres brûlantes ; j'eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants usés, des portraits et des pantoufles ; cette chère Reine se compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien.
Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier l Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous amusions à lui jeter des cailloux, a Si le monde savait!... » disait Reine qui se croyait fort coupable.
Vous riez ?
Moi, je n'ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à tous les malheurs où cette fantasque idée d'aimer avant l'heure me jeta.
Quel besoin me piquait d'ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre ?
Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et courir les champs et les bois, ignorant tout de l'amour, même le nom, jusqu'au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais, hélas ! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d'un précoce désir de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance, et déchirait de l'ongle l'enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt la fleur éclore.