‹ ŒuvresChapitre 5 sur 50 · AU FOU !... AU POU · texte numérisé non relu

AU FOU !... AU POU

Ju*EST-CE que Tamour?

On le savait il y a quelques mille ans. L'amour devait être alors, dans l'idée des hommes, une chose aussi agréable au goût que la fraise des bois, bien qu'autrement parfumée. Le monde restait un peu sauvage, on n'accommodait point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions faire la plus cruelle de nos souffrances.

L'amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop simple, à vrai dire. Personne n'avait imaginé d'ajouter à un sentiment d'ailleurs plein de charme en sa naïveté, ses lubies personnelles en guise d'ornements, pas plus que d'agrémenter la primitive feuille de figuier de ces innombrables brimborions de toutes formes, de toutes couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle lectrice!

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Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule puissance de l'induction à Torigine de votre dernière toilette, et deviner comment ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de soie découpée, s'est accroché morceau par morceau, dans le cours des siècles, autour d'une feuille d'arbre large comme la main, serait facile en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont certains cerveaux creux qui font métier d'écrire l'ont insensiblement affublé.

Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes. Mais laissez-moi détester les poètes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi perverti l'idée de l'amour parmi les hommes.

L'étoile scintille et la fleur sent bon. Ah ! si l'étoile embaumait, si la rose scintillait? Et ils jurent, les brigands ! que cela s'est vu quelquefois. Nous les croyons; la rose et l'étoile se moquent de nous. Alors, désespérés de né pas trouver dans Tamour les idéales délices que nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit, et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des contes de nourrices, qui se trempent jusqu'aux os un jour d'orage, prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père, en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l'éclair.

Et la cause de tout cela ? les poètes, parbleu !

les poètes qui se moquent de nous, comme les capucins de ceux qui font maigre, les poètes que l'humanité crédule couronne de lauriers, et que Ton devrait, au contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les épines, bien entendu.

J'ai le droit de leur en vouloir, j'imagine, moi, Jean -des- Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence des folies sentimentales ; moi qui , par la faute des poètes, crus aimer quand je n'aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans m'en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse !

Ah ! sans eux, sans les poètes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille folles idées dont le bourdonnement m'empêchait d'entendre la voix de mon cœur, je n'aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour, et j'eusse tout de suite reconnu l'amour véritable, l'amour ingénu, éternel et divin, le même aujourd'hui qu'aux temps antiques ; j'eusse reconnu l'amour quand je le rencontrai, cette après midi d'avril, où, m'en allant à Maygremine, je m'étais assis, tant la chaleur accablait, sous un arbre, à l'endroit même oii la route entre dans la petite plaine d'amandiers.

Depuis deux J3urs, le vent des fleurs soufflait.

la tiède brise qui fait éclore les fleurs et les marie, et dans la plaine, sur les coteaux, à part la verdure joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était blanche. L'air sentait bon, les arbres pliaient sous des flocons de neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les parfums et la lumière, ainsi que des vols de papillons blancsj et pour cadre à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de tempête.

Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l'effet du vin nouveau, et qu'ils m'avaient, ce jour-là, porté à la tête ; car, bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant amoureux de mademoiselle Reine, j'avais le cœur si vide et me trouvais tout d'un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien.

J'étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route :

— a Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues !

— Bien le bonjour, Roset! » fis-je en sortant dç ma rêverie.

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C'était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de Maygremine pour garder la chèvre et que madame Cabridens venait d'élever à la dignité de femme de chambre.

— a Prends garde, Roset, le beau temps va te brunir les joues.

— O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire ! »

Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu'un raisin et brûlée dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. A ce moment-là, je fus presque d'un autre avis.

Appuyée d'une épaule contre mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage s* entr' ouvrait légèrement à chaque fois qu'elle respirait, et, tout ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, tandis que ses grands yeux profonds gardaient toujours, même lorsque ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps que je connaissais Roset : à coup sûr, je ne l'avais jamais vue.

Que se passa-t-il en moi ? Je ne m'en rendis pas bien compte; jamais, auprès de Reine, je n'avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si je fus coupable ! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses cheveux et de sa robe ; de respirer, en même temps que l'air chargé du parfum amer des fleurs d'amandier, les arômes

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vivants de sa peau ; tout cela me grisa sans doute, car, la prenant par surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les archives du cousin Mitre ne m'eussent rien enseigné de pareil, le plus naïf et le plus savoureux baiser du monde.

Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au cœur, subitement, un grand remords en même temps qu'une grande joie, et ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté de Maygremine.

Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors j'aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d'un champ, me regardait en riant et criait de toutes ses forces :

— a Au fou ! ... au fou ! ... Ho ! l'ensoleillé ! Ho !

LES Q^UATUORS d'ÉTÉ

^ANS quel trouble d'esprit ce baiser me jeta ! Je gardais encore, après un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux et immobile, de peur qu'un mouvement trop brusque ne vînt faire se répandre hors de mon cœur, ainsi que d'un vase rempli, les sensations délicieuses dont je le sentais déborder.

— Vous aimiez Roset, malheureux!

— Y songez-vous, aimer Roset? une sauvagesse incapable de rien comprendre aux sublimités de l'amour !

— Vous l'aimiez, vous dis-je.

— Et parbleu ! je m'en suis bien aperçu depuis, . mais je ne m'en doutais guère pour le quart d'heure. Était-il vraisemblable qu'il y eût deux

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amours, l'un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles, l'autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums qui tombe des amandiers en fleur.

Nos amours à la mode du cousin Mitre m'avaient juché si haut, que je me fis un point d'honneur de ne plus vouloir redescendre. J'avais embrassé Roset, la grande affaire? J'étais inquiet depuis, presque malade; mais quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le véritable amour? Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc d'oublier Roset, et fis d'héroïques efforts pour me persuader que j'aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne m'oubliait pas, elle, et savait, l'occasion se présentant, rappeler au pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu'il était homme malgré tout, et qu'il avait eu son moment d'humaine faiblesse.

M. le vicomte Ripert de Chateauripert, malgré ses manies, était un musicien distingué. Élève favori d'Habeneck, il jouait du violon avec beaucoup de sentiment, et les larmes vous en venaient aux yeux d'entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l'instrument sous ses doigts; mais si on essayait de le féliciter :

— « N'est-ce pas que c'est touchant cela?...

répondait-il d'un air narquois. En art, positivement, rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites comme moi, Tullius, fermez les

yeux quand vous jouerez... et pensez aux bécasses ! »

Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable d'homme arrivait à Maygremine, amenant à sa suite deux amateurs toujours les mêmes, et précédé d'un domestique, qui suait sous trois boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la Société des quatuors d'été, qui se réunissait ainsi tous les lundis et vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je fus admis à les écouter, par faveur spéciale.

On s'enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: — Un!,,, deux!,,, trois!,., quatre!... et voilà nos exécutants en train de faire aller les doigts et l'archet, clignant de l'œil et tirant la langue aux beaux endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté particulières aux vrais dilettanti, — Piano /. . . piano !. . . piano !.,, disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens s'endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d'or par les trous des volets; pendant les pauses, j'entendais au dehors glousser les poules, et l'eau de la fontaine tomber dans le grand bassin.

Après une heure ou deux de sonates, les archets

s'arrêtaient. Puis, une fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers à dos de cuir renfermés dans l'armoire pour trois jours, et toute trace de cette petite débauche disparue, alors seulenrient on ouvrait les persiennes et la porte, et l'on prenait le plaisir, en causant musicpje, de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers.

Un thème inépuisable entre tous, c'étaient les bizarreries des grands artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu'avec deux chats sur les genoux ; tel autre faisait porter un clavecin dans les prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes. — « Mon cher Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n'oublierez pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. » Et pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop mûre dont il s'était séparé par discrétion, sacrifice énorme. — « Ce M. de Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses! » ajoutait maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans.

Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu par politesse, j'in^a-

gine ; non pas que mademoiselle Reine fût sans mérite, mais dame ! après deux heures de grande musique!... Musique à part, c'était encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée. Mademoiselle Reine chantait timidement, d'une voix claire; ses beaux cheveux, roulés en corde, suivant la mode du momentj allaient et venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes joyeuses, comme une ronde de jeunes filles qui éclatent de rire en se dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du pauvre Mitre.

Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase, quand j'avais la tête perdue dans les nuages de l'amour idéal, à ce moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et mademoiselle Reine s'interrompant, Roset entrait portant à deux mains un grand plateau chargé de verres. Ses yeux de feu s'arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me souriaient d'un sourire, hélas! trop terrestre.

Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin crespelés autour du front, que, dans un rayon de

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soleil, ils étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine avait, sans doute, la peau plus blanche, mais les oranges valent les lis ! Dans les yeux de Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre contre le charme qui m'envahissait; mais que de voluptés inconnues au fond de ces yeux de Roset, qui n'avaient pas l'immobilité ordinaire des grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d'été.

Quant à la voix, si Reine l'avait claire et charmante, Roset l'avait chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi poudroie autour en poussière d'or.

Cette Roset était un vrai diable; j'avais beau vouloir l'éviter, ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s'avisa-t-elle pas un jour, les bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon, devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais quelles sottises à l'oreille. — a De vous pincer, juste ciel ! et où cela, monsieur Jean-des-Figues ? — Au beau milieu du salon, madame, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire. » J'en devins rouge comme le feu, d'autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste regard que

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me jeta mademoiselle Reine, cela me parut délicieux ; et, suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la saveur du doux et terrible baiser.

Pour le coup, je me crus ensorcelé!

Une idée pourtant, vraie idée d'amoureux!

calmait ma conscience. Ce baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c'est maintenant à Reine que j'aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m'avait donnée, c'est sur la bouche de Reine que j'aurais voulu la boire encore et la retrouver.

Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses Reine pour en être à jamais guéri.

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