‹ ŒuvresChapitre 6 sur 50 · ROMÉO ET JULIETTE · texte numérisé non relu

ROMÉO ET JULIETTE

! M B R A S S E R Reine. . . E t comment faire ? Dans la maison et pendant le jour, c'était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle Reine n'osait plus y venir, s' étant aperçue que Roset nous surveillait»

Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était forte; et sans me donfier le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris au hasard le chemin de Maygremine.

L'aspect de Maygremine m'attrista : seule dans les arbres, toutes les lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux d'une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme.

Je m'assis sur l'herbe, sans projets. Une fenêtre s'ouvrit au premier étage, une robe claire se montra, c'était mademoiselle Reine qui venait s'accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel. Je la voyais, j'entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s'était mise à briller comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les grillons et les rossignols.

Je m'avançai jusque sous le balcon.

— a Oh 1 monsieur Jean, que venez-vous faire ici?

— Vous embrasser, mademoiselle. »

Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais sérieusement l'escalade :

— « Mon Dieu ! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir ! »

A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où je m'accrochais déjà.

— « Prenez garde! » s'écria Reine, tendant la main pour me retenir.

Mais il était bien temps de prendre garde.

J'avais glissé sur la grille en buissons de fer qui défend la fenêtre basse du rez-de-chaussée, et j'entendais les aboiements furieux de Vortex, le chien de ferme, accouru furieux au bruit de ma chute. Je n'eus que le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante.

Je devais être superbe à voir ainsi, pâle.

sans chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite qu'une pointe avait cruellement égratignée. Reine était ravie.

— a C'est comme dans Roméo! tout à fait...

Et que venez-vous faire sur mon balcon, à pareille heure ?

— Ne vous Tai-je pas dit ? je viens vous embrasser.

— Exprès pour cela ! Vous auriez pu attendre jusqu'à d.emain, Jean-des-Figues ?

— Attendre jusqu'à demain! mais vous ne savez pas.., » m'écriai-je. Puis me précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j'avais pris, et de l'étrange fièvre qui me tenait encore.

Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l'air de bien comprendre." Elle finit pourtant par me dire :

— o Cette Roset n'est qu'une effrontée, je l'ai vue vous parler à l'oreille et j'ai grand'peur que vous l'aimiez.

— Aimer Roset ! Dieu m'est témoin , .

— Pourtant, ce baiser?...

— Hélas! Reine, n'est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues? Les amoureux, vous le savez, s'en prennent quelquefois aux arbres et aux fleurs. Moi, j'ai baisé Roset par amour pour vous comme j'aurais fait d'une rose!

— Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi ! » dit Reine, convaincue par mes détestables sophismes.

J'allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique fleur qui devait guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s'ouvre avec fracas au-dessus de nous. Reine s'enfuit; et moi, planté seul sur le balcon, devant la porte refermée, j'aperçois en levant la tête mademoiselle Roset qui riait dans le clair de lune.

Pauvre Roset! elle n'aurait certes pas ri d'aussi bon cœur, si elle avait pu deviner quel tort elle se faisait en m'empêchant d'embrasser sa rivale.

Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l'embrassai, j'éprouvai une sensation singulière : avec Roset, il m'avait semblé mordre dans le velours parfumé d'une pêche ; embrasser Reine me rappela nos jeux d* enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles.

Que n'ai-je pu, hélas I prendre un baiser à Reine ce soir-là ?

Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et nous mourions sans avoir d'histoire.

Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de plus tragiques aven»-

tures! L'occasion du baiser ne se retrouva plus, et, toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que j'aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir.

DÉPART SUR l'aNE

'Aïs j'avais beau dire, beau faire, l'image de Roset me poursuivait toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d'échapper à l'obsession de ce charmant et détestable succube.

Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître Cabridens, espérant comme le poète grec, m'asseoir et trouver le repos dans l'ombre de la bien-aimée. C'était raisonnable, mais trop simple. Rien d'ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m'autorisait à donner une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurées.

La malle, que diable ! ne me parlait point d'étude ni de petit clerc. Voyons : la malle me parlait de Paris, de la gloire... Voilà peut-être le grand remède trouvé ?

Rien qu'à cette idée-là, moî qui n'avais écrit encore que quelques pauvres vers de collégien

amoureux, je me sentais devenir poète, et vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme font les abeilles aux premiers beaux jours, quand, n'osant pas encore se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche.

J'avais pourtant quelques remords : partir pour Paris me causait trop de joie. Je n'aimais donc pas Reine. Un ingénieux raisonnement vint me tirer d'embarras.

— Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n'est pas Reine que tu fuis, c'est Roset et son dangereux voisinage. Et, m' extasiant une fois de plus sur cette destinée bizarre qui m'ordonnait de m'éloigner de Reine si je voulais l'aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau matin de mes projets de gloire et de voyage.

Mon père ne s'étonna point. Il n'avait pas des idées bien nettes sur Paris ni sur la poésie. Etre poète, c'était pour lui comme si je fusse allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux d'un écervelé ?

II fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset. Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences :

— Garde ton argent, imbécile, tu n*» pas besoin de chemin de fer. L'oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais comme lui, je te donne Blanquet , Blanquet, tout vieux qu'il est, te porterait au bout du monde.

Ravi de son invention, il descendit vite à 1 etable préparer l'équipement de Blanquet.

Mon propre équipement m'inquiétait davantage. Comment s'habillaient les poètes? sous quel costume me présenter à Paris ? Mon père optait pour une solide veste de cadis couleur d'amadou et un joli pantalon de cotonnade fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à la mode où s'habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le brave homme fît semblant de ne pas entendre : — « Attendez, dit-il tout à coup, je crois que j'ai notre affaire. » Et, avant que nous eussions le temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d'en haut, ouvrait, refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre costume du cousin Mitre qu'il s'était commandé pour aller à Paris. La mort, hélas I était survenue, ce pauvre Mitre n'avait jamais pu arriver à bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore.

Un costume du plus pur 1830, mes amis! Ce qui doublait mon ravissement, c'est que j'avais vu dans la malle du cousin Mitre le portrait d'un de nos grands poètes avec un costume pareil. — « Il faudra peut-être le retailler, » disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint m'allaient comme un gant, bien qu'une idée larges. Quelle joie quand je sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques 5 quand j'eus aujç

pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la poulaine relevés en bec d'oiseau comme ceux de Polichinelle; un gilet pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint Superbe fait du plus magnifique velours bleu.

Quelle affaire le jour où je partis ! Blanquet, ce jour-là, était encore plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous la charge.

— . Écoute ceci, Jean-des-Figues : si tu as soif, tu boiras un coup à la gourde... et l'on attachait la gourde au trou du bât.

— Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre, tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches.

— Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d'un quart d'heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de paquets qu'un mauvais nageur a de vessies.

Enfin j'embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en songeant à Reine qui n'était point venue. Cela dura une demi-heure; tout le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite, mon père, d'un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture :

— Sois sage, Jean... Puis : Arri^ Blanquet! et voilà Jean-des-Figues parti pour la gloire.

Quand je fus au milieu du pont de pierre, d'où Ton enfile du regard toute la vallée de Durance, pris de je sais quelle émotion, je regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière, ces lieux où je Jaissais tant de souvenirs : la maison blanche et les ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout vert, trop éloigné pour que j'en pusse entendre la rainette.

Une voix railleuse interrompit ma cont«i^pl«> tion :

— tt Comme te voilà beau, Jean-des-Figues, emmène-moi en croupe à Paris! » me criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d'effronterie m'irrita, je détournai les yeux de la tentation, et mis Blanquet au trot en invoquant l'àme du cousin Mitre.

C'était fini. Je tournais, à ce moment, l'angle du rocher ; mes concitoyens , debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon pourpoint trop large qui flottait dans le vent du soir.

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FUI TE DE BIANQ.UET

' E fut un singulier voyage 1 Tout le long du chemin les gens riaient.

Que voulez-vous ? on n'est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en costume romantique , justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un gros sac de figues pour valise. Mais quoi, nous laissions les gens rire et n'en trottions que de meilleur cœur.

Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l'échine maigre. Pour changer un peu de temps en temps, je m'accompagnais avec des rouliers : ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait cela en donnant un coup de collier à l'occasion. C'était exquis ! Une fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée, j'imagine, par l'étrangeté de mon

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équipage, et nous eûmes la honte, toute une longue après-nnidi, de nous voir conduits, Blanquet et moi, entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas la moindre aventure. Pour logis, suivant Tétat du ciel. Tauberge à piétons ou la belle étoile ; Blanquet se régalait d'herbe fraîche, moi de mes figues qui duraient toujours.

Tout âne qu'il fut, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises du voyage. Légèrement étonné d'abord, lui qui n'était jamais sorti de nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il traversa d'un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux pays qui ressemblaient si peu au sien ; et plus d'une fois, à notre halte du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d'herbe tremblant au coin de ses lèvres, s'interrompre de son repas, s'orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l'œil humide , quelque lointaine odeur d'amande amère ou de romarin.

Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses ; et plus d'une fois aussi, — pareil au poète capitan Belaud de la Belaudière lorsqu'il vit les clochers d'Avignon s'effacer pour toujours dans les vapeurs claires du Rhône, — Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le cœur gros

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de Canteperdrixj emperla de larmes les pieds de sa monture.

Cependant, à mesure que Canteperdrix s'éloignait, nos mélancolies diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque pas pleurer ; et Blanquet, mis en joie par l'odeur du vert, était pour le moins aussi gai qu'au départ, en parcourant cette Ile-de-France si mouillée, ■et les mignons paysages des environs de Paris.

Pour moi, je n'avais plus qu'une idée, qui me faisaitoubliertout : nous approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas, du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c'était la grand'ville! De temps en temps je m'arrêtais, croyant en entendre le bruit.

Enfin nous l'atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l'atteignîmes au jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.

Quel tapage. Seigneur Dieu ! On eût dit une écluse, mais plus grande des milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre moulin banal. Que de tours ! que d'édifices! que de cheminées ! Et ce grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées déjà, quoiqu'il Rt encore un peu clair, et qui tremblaient tristement dans le demi-jour et la fumée !

J'avais mis pied à terre. Moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous montâmes, pour mieux Voir le coup d'œil, sur un petit tertre tout gris, entre des maisons qu'on bâtissait. Il y avait là un

peu de gazon pauvre et noir connme de l'herbe de cimetière. — « Tiens, mange Blanquet, mange !... » dis-je en m' essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais Blanquet, pas plus que moi, n'avait le cœur à manger. Blanquet contemplait Paris, et voyant s'agiter à ses pieds cette mer de bruit et de lumières, il remuait l'oreille gauche avec inquiétude et reniflait. Puis, tout d'un coup, pris d'une terreur prodigieuse, il m'arrache le licou des mains, avant que j'aie songé à le retenir, et part, faisant feu des quatre pieds, vers la terre natale.

Je le suivis longtemps du regard : des chiens aboyaient après lui; il culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse; et, quand il ne fut plus qu'un point noir à peine visible au bout de l'interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches, baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en bourgeron, qui ne s'arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement de terre glaise.

Comme cela ressemblait peu à l'entrée triomphale que Jean-des-Figues avait rêvée ! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des CoufTes. — « Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en route ! » et l'envie me vint de le suivre. Ah ! si

j'avais été, comme lui, libre de mon cœur et de mes actes ! Mais n'avais-je pas la bohémienne à oublier, la gloire à conquérir ?. . .

Je songeai d'abord à la gloire.

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