‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 16 sur 16 · MATHILDE AGIT · texte numérisé non relu

MATHILDE AGIT

— Vous revenez seule... il n'est pas avec vous? balbutie Camille, lorsque Mathilde lui ramène sa fille.

— Non, papa n'a pas voulu in'écouter, dit Marie, ce n'est pas ma faute, maman... Je lui ai pourtant bien répété que tu étais là... que tu l'attendais... il m'a repoussée, en me disant : Allez-vous-en, je ne vous connais pas...

— Utie te connaît pas... ah! depuis son départ tu n'es pas changée à devenir méconnaissable, et d'ailleurs est-ce qu'un père ne doit pas toujours reconnaître son enfant !... Ah I pourquoi n'ai-jepas eu la force de me traîner jusqu'à lui... maïs sa vue m'a

SiO PAPA BKiUPÊRE.

brisée... El cette femme qui est avec lai... cette riche calèche dans laquelle ik sont montés tous les deux... qu'est-ce que cela veut dire?... Matbilde, tous lui aTCz parlé, tous, que tous a-t-il répondu... Quand viendra-t-il me retrouTer... devons-nous l'attendre ici?

— Non, il ne faut pas l'attendre... il ne viendra

— n ne viendra pas... et il sait que sa femme, que sa fille sont là... qu'est-ce que cela signifie... Ah! parlez, je vous en conjure.

— Ma bonne amie, ce lieu n'est pas convenable pour tout ce que j'ai à vous dire... Vous êtes bien pâle, vous souffrez... il nous faut trouver une voiture qui nous ramène chez vous, car il vous serait impossible d'aller à pied jusqu'aux omnibus...

— En effet... je me sens bien faible...

— Restez là avec votre fille... Je sais où je pourrai trouver une voiture, je l'amènerai ici... mais ne bougez pas de là.

Cette recommandation était inutile, Camille était comme anéantie, elle ne pouvait plus que presser sa fille dans ses bras, en murmurant :

— Il ne t'a pas embrassée... il n'a pas voulu te reconnaître.., pauvre enfant... tu n'as donc plus de père!... et moi,., oli, sans doute qu'il me repoussera

MÂTHILDË AGIT. 211

au:^si; je n'ai plus de mari! qu'aTons*nous donc fait pour être traitées ainsi I . . .

Mathilde ne tarde pas à revenir avec un fiacre. On monte dedans et Ton quitte le bois de Boulogne avec autant de tristesse nu cœur, que Ton avait ressenti de joie en y arrivant; c'est trop souvent ainsi que se terminent les parties de plaisir.'

Pendant la route Camille essaye plusieurs fois de faire parler Mathilde, mais celle-ci se borne à lui répondre :

— Pas ici... pas devant votre fille... il ne faut pas que cette enfant entende ce que j'ai à vous dire de son père.

Enfin on est arrivé. La petite Marie qui est trèsfatiguée de sa journée ne demande pas mieux que de se coucher. Une fois l'enfant endormie, Camille dit à son amie :

— Vous pouvez parler maintenant.

— Oui, mais ce que j'ai à vous apprendre est tellement infâme, que, malgré moi, j'hésite encore ; je me demande si je dois vous avouer toute la vérité!...

— Oui, vous le devez, je vous en prie, Mathilde, je veux tout savoir... Vous m'avez dit quand je vous ai montré mon mari : Moi aussi je connais cet homme-là, c'est un bien mauvais sujet... puisque

212 PAPA BEAUPËRE.

TOUS connaissez mon mari, pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt?

— Est-ce que je pouvais me douter que votre monsieur Damfleury était ce même La Bergerie, ce même Rodrigue que je connaissais si bien...

— Rodrigue? La Bergerie?

— Voilà les noms qu'il se donne et peut-être biea d'autres encore... Il a un nom pour tous les quartiers où il va loger...

— Il serait possible !...

— Oh I vous allez en apprendre bien d'autres I... mais avant que je vous dise tout, voyons, de grâce, répondez-moi franchement. Est-ce que vous avez encore de l'amour pour cet homme qui vous a abandonnée, qui vous a ruinée, qui a repoussé son enfant qui lui tendait les bras ! qui, depuis dix-sept mois, vit ici au sein des plaisirs, du luxe, de l'opulence et ne s'inquiète nullement si sa femme et sa fîllemeurent de faim et de misère! Ohl non! non! n'est-ce pas que vous ne pouvez plus aimer cet homme-là!...

— Non, Mathilde ; je mentirais si je vous disais que j'éprouve encore de Tamour pour M. Damfleury;

) depuis longtemps sa froideur, ses procédés avec i moi avaient banni de mon cœur cet amour que ' jeune fille j'avais éprouvé pour lui. Mais il est mon

MATIIILDB AGIT. 213

époux, il est le père de mon enfant, voilà ce qne je ne puis oublier.

— Et voilà ce qu'il a entièrement oublié, lui ! mais je puis parler... du moment qu'il ny a^lus d'amour on peut tout supporter!... Savez-vous ce qu'il est venu faire à Paris, votre mari?

— S'amuser, faire la cour à d'autres femmes, sans doute.

— Oh! si ce n'était que cela!... il est venu... eh bien, il est venu se marier...

— Se marier... Je ne comprends pas... puisqu'il est marié avec moi...

— Voilà justement où est la faute... que dis-je la faute! ah! c'est un crime! car la loi le punit sévèrement...

— Comment? quoique marié avec moi, il a pu se marier avec une autre... Mais je ne suis donc plus sa femme alors !

— Si... oh ! malheureusement vous êtes toujours sa femme ; sa vraie ; la seule que la loi reconnaisse comme telle, parce que vous êtes la première...

' — Mon Dieu, je ne puis vous croire. Marié avec une autre... mais alors ce n'est donc pas sous son vrai nom?

— Si ce n'est pas sous son vrai nom, le mariage

est nul. Cependant pour se marier réellement il faut fournir ses papiers, son acte de naissance...

— Son nom, c'est Jules Damfleury.

— n est bien capable d'avoir donné ses vrais noms... seulement, depuis, il se sera fait appeler La Bergerie pour dérouter les personnes qui auraient entendu parler de M. Damfleury.. •

— Et qui donc a-t-il épousé... ce serait cette femme avec qui nous Pavons rencontré?

— Non, ce vilain colosse-là doit être une nouvelle conquête qu'il ne courtise que pour sa calèche et sesécus...

— Ahl Mathilde, mais c'est affreux ce que vous me dites là I

— Ma chère amie, je tiens à vous faire connaître votre mari tel qu'il est, parce que je le connais beaucoup mieux que vous. Celle qu'il a épousée n a pas encore vingt ans, elle se nomme Zénobie, elle a eu quarante mille francs de dot, c'est la fille d*un vieux crétin nommé Philamour, un marchand de planches, qui a associé son gendre à son commerce; c'est de cette même ganache de Philamour que je tiens tous ces détails; La Bergerie lui avait fait accroire que j'étais la sœur d'un de ses débiteurs nommé Thomassin, . .

— En vérité tout cela me semble tellemen con-

MATHIIDE AGIT. 215

fus que je m*y perds! mais ce M. Philamour qui vous a donné tant de détails sur son gendre, n a-t-il pas pu se tromper... ce La Bergerie dont il vous par-* lait, est-ce bien réellement le même que mon mari dont le nom est Damfleury? lui avez^yous demandé s'il avait un autre nom...

Mathilde n'en savait pas plus et Camille doutait encore lorsque Valmiral entre chez elle. En voyant rémotion, l'agitation à laquelle la jeune femme est en proie, il se doute qu il y a quelque chose de nouveau et lui dit :

— Que vous est-il arrivé?... Qu'avez-vous appris de neuf... vous êtes toutes deux émues... troublées...

— Ahl mon ami, il y a bien de quoi! s'écrie Camille. Nous avons été tantôt promener au bois de Boulogne... et j'y ai vu mon mari, donnant le bras à une femme... il a repoussé sa fille... il n'a pas voulu la reconnaître... et Mathilde s'est écriée : Je le connais aussi, votre mari, qui se fait appeler La Bergerie... et il est...

Valmiral interrompt Camille en disant :

— Et il est marié à une autre femme .. . Il a épousé la iille d'unmarchand de planches nommé Philamour, qui l'a associé à son commerce et qu'il est en train de ruiner^.;

210 PAPA BEAUPERE

— Mon Dieu !... vous saviez cela? s'écrie Camille; mais c'est donc bien vrai alors?

— Oui, madame, rien n'est plus vrai ; je savais tout cela depuis longtemps... mais j'avoue que je ne me sentais pas le courage de vous le dire... Au portrait que vous m'aviez fait de monsieur Damfleury, je m'étais dit sur-le-champ : Cela ressemble d'une façon surprenante au gendre de monsieur Philamour; je connais depuis longtemps cet honnête négociant, qui malheureusement n'a pas autant d'intelligence que de probité, et un jour je me décidai à lui demander si son gendre ne portait pas un autre nom que celui de La Bergerie :

oc — Oui, me dit-il, son véritable nom est Damfleury, mais il se fait appeler La Bergerie parce que c'est plus gentil, plus distingué et presque noble.

« Vous comprenez que j'eus alors la triste certitude que votre mari', au mépris des liens qui lunissaient à vous, avait contracté ici un nouvel hymen!... Je pouvais dès lors vous apprendre toute la vérité... Je me bornai à vous dire : qu'il vous fallait renoncer à Tespoir de retrouver votre mari... que vous pouviez vous regarder comme veuve... Mais ce secret me pesait, et aujourd'hui il me semble qu'il vaut mieux que vous sachiez tout. Comprenez-vous main« tenant pourquoi je vous conseillais de ne point aller

MATIIILDE AGIT. 217

TOUS promener au bois de Boulogne, je prévoyais quelle rencontre vous pourriez y faire.

— Comment! vous connaissiez aussi ce mauvais sujet de Rodrigue? dit Mathilde.

— Oui, mademoiselle, et je savais également qu'il était connu de vous, car j'étais à FEldorado le soir où... vous Ty avez rencontré.

Mathilde rougit et baisse les yeux.

Yalmiral s'empresse d'ajouter :

— Et où il causait avec plusieurs de ces dames du demi-monde. Mais maintenant qu'il sait que sa première femme est à Paris avec son enfant, il me semble qu'il est impossible qu'il ose y rester aussi. Et vous dites qu'il a repoussé sa petite Marie?

— Oh! repoussée avec une audace indigne... « Je ne vous connais pas ! » lui a-t-il dit, lorsque cette chère petite le suppliait de venir rejoindre sa mère. Mais quand il m'a vue, moi, la colère, la fureur, ont brillé dans ses yeux.

— Repousser son enfant 1... Mais cet homme n'a donc pas d'àme!... Pauvre Camille! qu'allez-vous faire maintenant?

— Je veux voir monsieur Damfleury! s'écrie Camille, je veux lui parler, je veux savoir de quel droit il dit à mu fille qu'il ne la connaît pas... Ah ! je ne le prierai pas de revenir vivre avec moi... Non, je

sens à présent que ce serait pour moi un supplice de passer ma vie près de cet homme... mais je veux que ma fille ait le droit de l'appeler son père et qu'il ne se permette plus de la repousser quand elle lui donne ce nom.

— Vous avez raison, dit Mathilde; mais ce n'est pas assez... Est-ce que vous souffrirez qu'une autre le nomme son mari?... qu'elle continue à être sa femme 7 Est ce que vous ne l'accuserez pas devant les tribunaux? Est-ce que vous n'y dénoncerez pas... son crime?...

— Ahl taisez-YOus, Mathilde, taisez-vous 1... Cet homme n'est-il pas le père de ma fille!... Et vous voulez que je le dénonce... que je le traîne devant les tribunaux?... Oh! non... non, jamais!...

— Ah! bien, si c'était moi!... C'est commode, alors, on épousera une femme, on la rendra mère, puis on l'abandonnera pour en épouser une autre, et la première n'osera rien dire, à cause de son enfant!...

— Laissez-moi voir monsieur Dainfleury, lui parler... il faudra bien qu'il me dise ce qu'il compte faire pour sa fille.

— Voir La Bergerie! dit Valmiral, ce ue sera pas facile... Où le trouver à présent?

— Chez sa deuxième femme, dit Mathilde, vous

M\THÏLDE AGIT. 219

devez savoir son adresse, sinon cette vieille buse de Philamour vous la donnera.

— MaisLaBergerie n'est presque jamais chez lui... il y parait à peine, et sa seconde femme passe son temps àFattendre...

— Tant mieux, c'est bien fait!...

— Ah! Mathilde! est-ce donc la faute de cette jeune femme si son père Ta mariée avec un homme qui rétait déjà !

— Vous la plaignez? voua êtes bien bonne! Mais attendez. . . vous voulez vous trouver avec votre mari . . . avoir un entretien secret avec lui?

— Oui, je le veux... il faut que je sache quels sont ses projets...

— Il ne vous les dira pas.

— Mais il faudra bien qu'il me réponde quand je lui parlerai de sa fille. . .

— Eh bien!... j'ai trouvé uii moyen... Oui, je vous ferai avoir un tête-à-tête avec lui. Pour cela, il faut employer la ruse, car voire mari est adroit, et vous comprenez bien que maintenant qu'il sait que vous êtes à Paris, il va se tenir sur ses gardes. Mais on a toujours un penchant qui nous entraine... qui nous perd quelquefois... Rodrigue, La Bergerie ou Damfleury, comme vous voudrez le nommer, ne peut pas voir une jolie femme sans lui faire la cour.

220 PAPA BEAUrtRE.

J'ai pour amie une jeune fleuriste nommée Lisa, elle est fort gentille...

— En effet, dit Valmiral, je me rappelle l'avoir vue avec vous à l'Eldorado.

— Ce séducteur de La Bergerie en est très-amoureux ; chaque fois qu il la rencontre il la suit, lui parle, la supplie de lui accorder un rendez-vous. Mais Lisa est sage, ce monsieur ne lui plaît pas du tout, elle le recevait fort mal. Je vais lui recommander d'agir autrement, de ralentir le pas quand elle le verra, de l'écouter, et enfin de lui accorder un rendez-vous, le soir, dans un endroit peu éclairé. Aussitôt le rendez-vous pris, Lisa viendra m'en instruire, moi j'accourrai vous le dire, et c'est vous que votre mari trouvera à la place de Lisa.

— Ah ! ma chère Mathilde, que ne vous devrai-je pas!... pourvu qu'il rencontre bientôt cette jeune fille!

— Ah ! quant à cela, nous ne pouvons pas le savoir ; mais je vais recommander à Lisa de sortir plus souvent, de flâner un peu devant les boutiques ; elle aura plus de chance pour être aperçue par votre mari.

— Allons, chère Camille, du courage, de la patience ! dit Valmiral, et si vous ayez un mari qui a perdu tous ses droits à votre amour, à votre estime

MAT-ITILDE AGIT. 221

même, songez que vous avez en nous deux amis dévoués, qui veilleront sans cesse sur vous et voire chère Marie.

Yalmiral et Mathilde pressent avec force les mains de Camille, dont les yeux sont inondés de larmes, et pour raffermir son courage, la conduisent devant son enfant dont le sommeil est paisible et doux»

t» PAPA BEACPÈBE.

La calèche de madame Verdoyant n'avait pas fait dix tours de roues, que la brûlante Olympe s'écriait tout en jetant sur La Bergerie des regards flamboyants :

— Quelle est cette femme?... Qu'a voulu dire celte femme... celte horrible femme ! Car elle était horrible!... Si ses yeux avaient élé des pistolets, vous seriez déjà mort!... Une femme... une enfant qui vous appelle son papa I... Monsieur de Senneterre, il faudrait cependant m'expliquer ce que tout cela veut dire!...

— Chère Olympe... car vous m'avez permis de vous nommer ainsi...

— Je ne VOUS le permets plus !...

— Eh bien... je vous assure, madame...

— Si, appelez-moi encore Olympe... cela n'engage à rien...

— Je ferai tout ce que vous voudrez... vous savez que je suis votre esclave soumis...

— Il n'est pas question d'esclave !.. . vous rompez les chiens. Je vous ai demandé ce que c'étaient que cette femme et cette petite fille qui s'attachaient à vous comme de vrais crampons?...

— Jecrois vous avoir déjàrépondu, ômon Olympe, que je ne savais pas ce que cela voulait dire... qu'il devait y avoir dans tout cela une méprise... ou une mauvaise plaisanterie...

— A d'autres, monsieur, à d'autres!... Une enfant pouvait se tromper, ce serait encore possible... mais cette femme '. . . celte furie qui est arrivée ensuite . . . car elle avait Tair d'une véritable furie!... elle vous a provoqué, insulté même. Elle vous a appelé lâche ! misérable!... si vous ne la connaissiez pas, vous deviez sur-le-champ la faire arrêter !... Pourquoi avezvous souffert ses insultes?...

— Quoi ! vous auriez voulu que, dans le bois de Boulogne, au milieu d'une société élégante... étant avec une personne aussi distinguée que vous, je fisse

un esclaudre... du scandale !... Alil qu'aurail-on pensé de moi!...

— Je m'inquiète fort peu de ce qu'on aurait pensé... mais je ne veux pas, moi, que Thomme avec qui je suis se laisse insulter par la première venuel... Vous la connaissez donc, cette femme?... Allons, avouez que vous la connaissez!... C'est la mère de Tenfant, sans doute?

— Oh! non !...

Ce non est échappé à La Bergerie, qui voudrait bien pouvoir le reprendre; mais les plus adroits ont parfois des distractions. La jalouse Olympe ne laisse pas tomber ce mot :

— Non... ce n'est pas la mère de l'enfant 1... Ah ! vous le savez... vous voyez donc bien que vous la connaissez!... cette femme j monstre!... perfide !•••

— Madame... cependant...

— Taisez-vous! pas un mol de plus... Je vousdéf ends d'ouvrir la bouche dans cette voiture... C'est chez moi que nous aurons une entière explication.

La Bergerie aime autant cela ; n'étant plus pressé de questions, il peut réfléchir, chercher ce qu'il doit dire ou faire pour que l'incident qui vient d'avoir lieu n'amène pas pour lui rupture avec madame Verdoyant, qu'il avait déjà ensorcelée au point que leur mariage était une chose arrêtée. Il finit par se dire

qu'avec les femmes, nier ses torts est souvent un mauvais moyen pour se faire aimer, et qu'il est plus adroit de s'accuser beaucoup que de vouloir passer pour innocent.

La calèche s'est arrêtée devant le grand hôtel, madame Verdoyant monte à son appartement. La Bergerie la suit comme ferait un caniche. Â peine dans son salon, cette dame jette de côté, chàle, chapeau, gants, puis elle se jette elle-même sur un divan, s'y étalant d'une façon tout à fait turque, si ce n'est qu'elle ne croise pas ses jambes sous elle.

La Bergerie a bien soin de ne point regarder de son côté ; mais il se .promène avec agitation dans l'appartement, poussant de temps à autre de gros soupirs, puis se frappant le front, d'un air désespéré.

Olympe, voyant qu'il ne lui parle pas, s'écrie enfin :

— Eh bien , monsieur, est-ce que vous allez vous borner à vous promener devant moi?... Est-ce que c'est ainsi que vous me donnerez cette explication que j'attends, que j'exige?

— Madame I... de grâce... laissez-moi !... je suis ,un misérable, en effet... Du reste, je vous Tavais bien dit quand j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois... j'ai bien des torts... des fautes àme

reprocher... folies de jeunesse, pourrais-je dire.,. Mais non... il est inutile de cherchera m'excuser... maintenant j'ai perdu votre estime, votre amour... Je ne supporterai pas plus longtemps une existence qui m'est à charge!...

— Qu'est-ce que vous dites?

— Tenez, madame, yoilà dans ce portefeuille, que je pose là, la somme que j'ai à vous... tant en billets de banque qu'en obligations du Crédit foncier... ne devant plus désormais m'occuper de vos affaires, je vous restitue cet argent... et je vais vous dire un éternel adieu... •

— Qu'est-ce que cela signifie?... où donc allezvous alors?

— Oii je vais... me jeter à Teau... c'est le seul parti qui me reste...

— Ah I bien, par exemple.,. Arthur! Arthur!.,. Et la tendre Olympe, se levant précipitamment,

court à La Bergerie, Tenlace de ses bras vigoureux, et le conduit sur le divan , où elle s'assoit à peu près sur ses genoux, en disant :

— Je ne veux pas que vous mouriez, moi ; non, je ne le veux pas ! . . . Jolie manière de vous justifier ! . . . Voyons... parlez-moi... regardez-moi... a-t-il de beaux yeux, ce mauvais sujet-là ! Je suis encore capable de vous pardonner... car enfin, cet enfant, si

VOUS en êtes le père, vous ne Pavez pas fait hier... ni depuis que vous me connaissez ! . . .

— grand Dieu ! depuis que je vous connais j'ignore s'il y a au inonde d'autres femmes...

— C'est bien vrai ?

— Aussi vrai que mon amour pour vous...

— Eh bien, alors, je ne suis plus en colère... mais contez-moi tout... ne me cachez rien... cette petite tille a-t-elle en effet le droit de vous appeler : papa?

— Je vous avoue que je n'en crois rien... J'eus, il y a cinq ou six ans, le malheur de faire la connaissance d'une jeune modiste... très-rusée...

-^ Une modiste! ahl mon cher ami, où alliezvous chercher vos maîtresses !

— Je ne la cherchais pas... c'est le hasard... elle demeurait sur mon carré, et venait tous les soirs me prier de lui allumer son rat...

— L'effrontée I... et vous allumiez son rat !...

— Bref... elle me dit qu'elle rêvait souvent de moi...

— Assez! assez... arrivez au dénoûment ! ,

— Je devins son amant... au bout de quelque temps, elle me dit qu elle était enceinte, que je Tavais rendue mère...

— Vous et tous ceux qui allaient commander des chapeaux pour leurs femmes!...

— Que vouliez-vous que je tisse? Elle mit au monde une petite fille... Je payai les mois de nourrice pendant une année. J'aurais continué sans doute, si je ne m*étais aperçu que ma maîtresse me Irompait... avec un sergent de voltigeurs I...

— Ah I que vous méritiez bien cela!... prendre une modiste !

— Alors je cessai de payer les mois de nourrice et de voir cette intidèle...

— Il était bien temps I

— Croiriez-vous qu'elle eut Taudace de m'écrire en me donnant les épithètes les plus odieuses, et m'accusant d'abandonner mon enfant?...

— Voire enfant! Tenfantdu régiment peut-être I

— Depuis ce temps j'ai sans cesse été en butte aux méchancetés de cette femme... Cependant depuis un m je n'en avais pas entendu parler et je la croyais I ien loin... mais je m^étais réjoui trop tôt!..j en m'aporcevant hier avec vous au bois de Boulogne, vous avez vu ce qu*elle s'est permis de faire 1...

— Mais cette autre femme qui est venue vous apostropher jusque dans la voiture, et qui n'est pas la mère, celle-là... qui est-elle?...

— Une amie intime de... de Félicia... qui me hait, qui me déteste, parce qu'elle m'a fait aussi des avances auxquelles je nai pas répondu...

— Pauvre ami ! ... et je le grondais ! . . . embrassezmoi...

— Ah I madame...

— Embrassez-moi, je le veux... cher Arthur, embrassez-moi encore...

— Maintenant, chère Olympe, vous devez comprendre pourquoi il me tarde de quitter Paris... pourquoi je désirais que notre mariage se fit à votre château...

— Oui, oui, mais il me manque encore, à moi, le certificat de mort de mon mari, M. Verdoyant, qui a eu la sottise de se laisser mourir d'une indigestion dans une petite ville de la Picardie... On m'a promis que je le recevrai cette semaine. Alors nous en finirons tout de suite... car vous avez vos papiers en règle... j'ai là votre acte de naissance; vous vous nommez Jules Damfleury... pourquoi pas de Senneterre?...

— Je vous l'ai dit ; des raisons politiques m'ont fait changer de nom...

— Très-bien, peu importe ; le principal est que TOUS soyez bien mon mari..« puis, le mariage fait, nous quittons tout de suite ce vilain Paris où trop de femmes vous poursuivent !

— Ah ! je voudrais déjà être bien loin !

230 PAPA DEAUPÈRF.

— Vous VOUS êtes occupé de toutes les formalités nécessaires, à la mairie, à l'église?...

— Oui, chère Olympe...

— Ne ménagez pas l'argent ! Je veux que ce soit splendide I

— Vous serez satisfaite. Je n'ai plus à m'occuper que de mes témoins et de ma toilette...

— Ah ! oui, de votre toilette! Je veux que mon futur soit resplendissant 1 Je veux que toutes les femmes crèvent de dépit en voyant mon bonheur...

— Alors je vais presser mon tailleur...

— C'est cela... eh bien, reprenez donc ce portefeuille, mon ami, il peut vous être nécessaire...

— En vérité, cela me contrarie... Gardez votre portefeuille...

— Arthur, je veux qu'on m'obéisse... reprenezle...

— Puisque vous l'ordonnez... au revoir, belle amie!... Je reviendrai ce^oir.

La Bergerie quitte madame Verdoyant. Quand il est sorti du Grand-Hôtel, il pousse un ouf Ides mieux conditionnés et se dit :

— Enfin! j'en suis sorti triomphant!... mais il a fallu toute mon éloquence, toute mon adresse!... C'est bien ma fille que j'ai revue. .. pauvre petite ! .. . J'avoue qu'en la repoussant j'ai éprouvé, là, quel-

que chose qui me serrait le cœur... j'aurais voulu... ah I j'aurais voulu Tembrasser. . . mais si je m'étais laissé aller à ce mouvement de sensibilité, j'étais perdu!... plus d'union possible avec cent mille francs de rente, qui s'appellent madame Verdoyant... et que devenir... entre deux femmes qui ont déjà le droit de me faire pendre... ou à peu près? Camille est à Paris !... qui diable a pu lui donner l'idée d'y venir?... Quelqu'un de Joinville m'y avait vu peutêtre et elle est venue pour m'y chercher... ma position devient dangereuse... il est temps que je quitte Paris!... Les planches du beau-père Philamour sont mangées jusqu'à la dernière!... épouser Olympe, me cacher au fond de son château, n'en plus bouger.... passer ma vie à table... voilà ma dernière ressource I... Ah I ce ne serait pas tenable s'il fallait embrasser souvent cette énorme Olympe, mais une fois son mari, je me fais invalide ! .. . Sapristi ! je voudrais bien rencontrer la petite Lisa... car j'ai besoin de distractions ! • . .

Ce soir-là, c'est en vain que ce monsieur cherche sur son chemin la jolie petite blonde ; mais le lendemain il est plus heureux : Lisa marchait en s'arrêtant devant chaque boutique. La Bergerie est bientôt près d'elle et lui prend le bras, que cette fois la fleuriste ne retire pas brusquement.

252 PAPA BEAUPËRC.

— Bonjour ou plutôt bonsoir, belle enfant !...

— Ah î c'est vous, monsieur ! . . .

— Oui, moi qui brûlais du désir de vous rencontrer... car je vous adore plus que jamais, vous sa«> vez cela 1

— Je sais que vous me le dites, voilà tout !

— Mais je grille aussi de vous le prouver. Vous êtes ravissante ce soir... Je crois que vos yeux grandissent toujours...

— Ah! par exemple!...

— Voyons, charmante Lisa, vous ne pouvez point vous passer d'amoureux, il vous en fautaumoinsun; une (emme sans ainant, c'est une panade sans sel...

— Ah I on y met du sucre alors.

— Non, le sel vaut mieux !.., Est-ce aujourd'hui que vous venez souper avec moi ?

— Non... pas aujourd'hui...

— Ah! puisque vous dites : pas aujourd'hui, c'est que ce sera pour un autre jour... Voyons... demain...

— Demain... mais si on me voyait?...

— On ne vous verra pas... Ah ! vous consentez! vous êtes charmante!...

— Ce sera le soir alors I ...

— Le soir, très-volontiers... voyons, donnez-moi un rendez-vous.

UNE DAME (ill EN TIENT. 233

— Mais je ne sais pas où aller... J'ai peur d'être vue avec vous... ça me compromettrait...

— Attendez, attendez, faisons mieux... J'irai retenir un petit cabinet chez un traiteur... vous viendrez m'y retrouver... ou m'y attendre, le premier venu attendra l'autre ; cela vous va-t-il ainsi?...

— Mais je crois que oui... et à quel endroit?...

— Chez Bonvallet... sur le boulevard du Temple, le traiteur qui fait le coin de la rue Chariot...

— Ah ! oui, où était le Jardin Turc?

— C'est cela même. Vous entrerez par le boulevard et, au premier garçon que vous apercevrez, vous demanderez le cabinet retenu par M. Rodrigue. Vous vous rappellerez ce nom?

— M. Rodrigue? oh ! très-bien.

— A quelle heure voulez- vous y être?

, — Mais... à... à neuf heures et demie.

— Neuf heures et demie, c'est convenu... je vous réponds que j'y serai... C'est moi probablement qui vous attendrai..', mais pas trop longtemps, n'est-ce pas?

— Non, non, vous n'attendrez pas., .

— Vous êtes ravissante I

— A présent, quittez-moi, et surtout ne me suivez pas! Je ne veux pas qu'on nous voie ensemble.. •

234 PAPA BEAUPËIiE.

— C'est entendu!... à demain neuf heures et demie, jolie Lisa !...

— Oui, à demain !

La Bergerie se sauve enchanté de sa nouvelle bonne fortune et se disant :

— Comme elle s'est apprivoisée aujourd'hui, cette petite!... Ah! je savais bien qu'elle finirait par là!...

DANS UiN a\BINET. 235

Le lendemain, sur les neuf heures du soir, La Bergerie, qui a été obligé de passer une grande parliede la journée près de madame Verdoyant, se hâte de se rendre au lieu de son rendez-vous, tout en se disant :

— J'arriverai avant l'heure, mais il vaut mieux que cela soit ainsi. Cette petite qui est encore toute neuve en intrigues d'amour... du moins j'a\me à le croire, pourrait s'ennuyer toute seule dans le cabinet et ne pas vouloir m'attendre... D'ailleurs à un premier rendez-vous , l'homme doit toujours se trouver le premier; il prend sa revanche ensuite.

Arrivé chez le traiteur, où dans la journée il a re-

la Fergmc se pré csl labitoelle, et a ^ftàte, il est moins ins. à hiDmîère d(> mve. il s'aperçoit q Rmpli SCS intentions

ihAiBie Yerdoyaii à côte «Telle, sur un< bçoa la ph>s aimable

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tenu un cabinet, et commandé un sQU|er (in, le garçon lui dit, tout en le conduisant :

— Monsieur n'attendra pas, car son mondj est venu 1

— On*est venu?. . . déjà?. . . pas possible ! . . • j'arrive dix minutes avant Theurel...

— Et il y a près d'un quart d'heure que cette jeune dame est là...

— Une petite blonde?

— Oui, monsieur.

— Qui a demandé le cabinet retenu par M. Rodrigue?

— Oui, monsieur.

— Allons, c'est bien cela, et il y a un quart d'heure qu'elle est là?;..

— Au moins, monsieur.

— Sapristi ! elle a eu peur de manquerle coche!... Ah ! ces petites innocentes, quand cela se met en train, ça va le diable I...

Le garçon ouvre la porte d'un cabinet éclairé par des globes d'albâtre, et dans lequel était dressé un joli couvert. Une dame était assise contre un meuble, et placée de façon à tourner le dos à la porte, la léte penchée sur sa poitrine ; elle ne bouge pas lorsque La Bergerie entre ; celui-ci referme avec soin

la porte du cabinet ; puis s'approche de la personne qui est assise, en disant :

— Me voilà! je suis désolé que vous ayez attendu... Mais il n'est pourtant pas encore l'heure et j'espérais arriver le premier... C'est égal, vous êtes adorable... Je suis le plus heureux des mortels!... îe... Ah!...

La jeune dame vient de relever la tête, La Bergerie est alors devant elle, et au lieu de la petite Lisa, c'est Camille, sa première femme, qu'il aperçoit! il reste un moment stupéfait.

— Ce n'est pas moi que vous comptiez trouver ici! dit Camille en regardant fixement son mari.

— Non!... oh! fichtre non!... Allons, j'ai été pris dans un piège... Lisa est amie de Mathilde... celle-ci est maintenant votre confidente... Tout cela s'enchaîne... Bien joué, ma foi! très-bien joué! Comment! c'est vous, Camille?...

— Vous saviez bien que j'étais,à Paris, votre fille vous l'avait dit avant-hier, au bois de Boulogne... où vous avez eu l'indignité de la repousser, en lui disant que vous ne la connaissiez pas !...

— Je vous assure que je ne la reconnaissais vraiment pas ! Elle est étonnamment grandie, grossie... je ne pouvais pas croire que c'était ma fille!... sur-

tout ne pouvant pas me douter que vous étiez à Paris.

— Vous mentez, monsieur; Marie n'est pas changée en dix-sept mois au point que son père puisse la méconnaître!...

— Nous reviendrons là-dessus. Mais d'abord, dites-moi, madame, pourquoi vous êtes venue à Paris sans ma permission... il me semble que je ne vous avais pas dit de quitter Joinville... Que diable pouvez-vous faire ici?

— Je suis venue vous y chercher, monsieur, car après vous avoir attendu seize mois$ sans recevoir de vous aucune ncMivelle, je vous croyais mort, puisque vous-même m'aviez avertie qu'après six mois sans lettre de vous, je devais me considérer comme veuve. Mais un monsieur de Joinville vous avait vu à Paris, il s*est empressé de me le dire, et moi, je me suis empressée d y venir avec ma fille pour y chercher son père et mon mari.

— Vous avez eu tort!... il fallait m'attendrc làbas... je serais toujours allé vous retrouver... j'étais ici très-occupé... mais les femmes n'entendent rien aux affaires... Enfin, vous êtes venue, c'est une faute... mais vous dllez repartir... retourner bien vite à Joinville avec votre fille... Je vais vous donner de l'argent... Au fait, vous devez en manquer...

Grâce au ciel, je suis en fonds maintenant; il faut que dès demain \ous ayez quitté Paris...

-—Non, monsieur, je ne partirai pas... Ah ! vous espérez peut-être que j'ignore toute l'infamie de votre conduite?...

— Madame, ces expressions. .. I

— Et comment doit-on qualifier les actions d'un homme qui, déjà marié, père de famille, vient à Paris et s^ marie à une autre femme?... Vous avez épousé ici mademoiselle Zénobie Philamour... son père vous a associé à son commerce, et vous êtes en train de ruiner cette malheureuse femme comme vous m'avez ruinée, moi, en vendant jusqu'à la maison où j'étais née I...

La Bergerie frappe de son poing sur la table, en s'écriant :

-^ Elle sait tout ! ... Ah çà ! mais Paris est donc pis que la province ! on ne peut rien y faire sans que cela se tambourine par toute la ville I... Ah I bien, après toutf tant pis!... nous jouerons cartes sur table, j*aime mieux cela... mais j ai commandé un excellent souper et je ne vois pas pourquoi notre conversation nous empêcherait de manger... moi, je cause très-bien à table... Garçon!... garçon!... servez! Avez-vous faim, ma chère amie?

— Non, monsieur, je n'ai point envie de manger.

2iO PAPA BEAUPËRE.

— Vous avez tort... Alors je souperai... ou plutôt je dînerai seul, car je n'avais pas diné, sachant qu'un bon repas m'attendait ce soir ici.

Le garçon apporte le potage, La Bergerie se met à table et se sert ; mais tout en mangeant il continue sa conversation avec sa femme ; il a repris toute sa bonne humeur et causé comme s'il était avec une amie.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris, Camille?

— Un mois à peu près, monsieur.

— Où logez-vous?

— Dans un modeste hôtel garni, rue de Bretagne...

— Âh ! oui, dans le Marais... près d'ici... Voilà un filet délicieux, vous avez bien tort de ne point y goûter... Mettez-vous, donc là, près de moi.

— C'est inutile, monsieur, puisque je ne veux pas manger.

— Vous qui n'aviez jamais quitté votre province, vous avez dû être émerveillée en voyant Paris?... Avez-vous été au spectacle?

«- Ah! monsieur, je ne comprends pas que vous me fassiez dételles questions... Etait-ce donc pour aller au spectacle, pour me procurer du plaisir, que je venais dans cette ville où je n avais qu'à peine de

DANS UN CABINET. 24i

quoi vivre avec ma fille ; où je me serais trouvée dans le plus complet déuûment, si des personnes compatissantes ne m'avaient prise en pitié et procuré de l'ouvrage!...

— Et mademoiselle Mathilde Desbois a été une de ces personnes compatissantes ?

— Oui, monsieur.

— Il faut avouer qu'il y a dans la vie de singuliers hasards I... Voulez- vous un peu de madère?

— Non, monsieur.

— Il est rare de trouver de bon madère dans les restaurants de Paris ; mais celui-ci est excellent!...

— En vérité, monsieur, j'admire votre sang froid ; vous êtes maintenant entre deux femmes qui ont toutes deux le droit de vous donner le titre de leur mari, et cela ne vous inquiète pas?

— Quand je m'inquiéterais, je n'en serais pas plus avancé. D'abord la petite Zénobie n'est presque pas ma femme !... C'est un mariage que j'ai contracté... de la main gauche ; on appelle cela une union morganatique.

^ Monsieur, quoique je ne sois pas bien savante, je sais cependant que ce n'est qu'en Allemagne que se contractent ces unions-là avec un grand seigneur. . .

— Tiens ! tiens 1 vous en savez si long que ça?...

— Vous êtes marié, et très bien marié avec ma-

2^2 PAPA BEÂUPÈRE.

demoiselle Philamour ; seulement, comme vous Tétiez déjà avec moi, votre second mariage sera déclaré nul, et j'ai seule le droit de porter le titre de votre femme...

— Très-bien.,, je ne vous croyais pas si forte sur le Code!... Ce salmis de perdreaux est trop salé. . . c'est dommage.

— Cette femme avec qui vous étiez au bois, quelle est-elle?

— Une vieille folle qui veut que je la promène... Oh ! elle ne vaut pas la peine que Ton s'occupe d'elle.

— Enfin, monsieur, que comptez-vous donc faire ?

— Moi ! rien du tout ! c'est à vous que je dois demander cela... Comptez- vous aller trouver le procureur impérial et lui dire que vous êtes l'épouse d'un bigame?. . . Âh ! vous en avez parfaitement le droit I . . . Mais qu'en arrivera-t-ii? Je serai condamné. . . envoyé. . • dans quelque port de mer... et ma fille aura pour père un homme déshonoré...

— Ah ! monsieur... je ne ferai pas cela 1...

— Non, vous ne le ferez pas, vous, Camille, car vous êtes bonne, sensible... Vous vous dkrez : Mon mari est un chenapan !... ah! je vous permets de dire cela!... Mais à quoi cela m'avàncera-t-il de le

rt

perdre. . . de le condamner pour toujours à la honte. . . au mépris?... en serai-je plus heureuse?... Tandis qu'en lui pardonnant... ou du moins, en le laissant se tirer d'affaire, il pourra un jour se repentir et revenir abjurer ses torts près de moi et de son enfant. .. voilà ce que vous vous direz, vous. Mais malheureusement il n'en serait pas de même avec l'autre : si la Zénobie apprend qu'elle s'est mariée à un homme qui l'était déjà, elle jettera feu et flamme!... Il y a surtout, là, un certain beau-père, la fleur des imbéciles, qui courra dans tout Paris dire que son gendre a plusieurs femmes... que je me suis moqué de lui, et enfin qui n'aura pas de cesse qu'il ne m'ait fait arrêter et juger. Vous concevez que voilà ce que je voudrais éviter, et cela dépend de vous...

— De moi, monsieur?

— Oui, de vous... Ah! vous allez accepter un verre de Champagne... le vin des dames, vous ne pouvez pas refuser cela ?.. .

— Je vous répète que je ne veux rien prendre, monsieur.

— J'ai remarqué que les femmes poussent l'entêtement jusqu'au delà des bornes, et cela ne fait pas l'éloge de leur esprit !... On dit : entêté comme une mule! jamais proverbe ne fut plus vrai... Je bois donc

seul et à votre santé... Il est bon, ce n'est pas du Clîquot, mais il est bon!...

— Monsieur, de grâce, achevez donc ce que vous vouliez me dire... Il dépend de moi, dites-vous, que votre beau-père ne vous fasse pas arrêter?

^ Sans doute, et c'est bien facile à comprendre : si vous restez à Paris, on peut vous rencontrer... des personnes de Joinville peuvent vous y reconnaître... Prononcer le nom de madame Damfleury devant les Philamour, alors tout sera découvert ; mais si vous consentez à repartir bientôt, à retourner dans votre pays natal, alors comment voulez-vous que ces genslà sachent mon passé, qu'ils soient instruits de mon précédent mariage, qu'ils aillent découvrir que j'ai une femme à Joinville?... Vous une fois partie, je n'ai plus rien à redouter... Vous voyez donc bien, ma chère Camille, que mon avenir, mon sort, sont entre vos mains... Mais je ne veux plus que vous soyez dans l'indigence... ni qu'il manque rien à ma fille... Tenez... prenez ceci...

La Bergerie sort son portefeuille de sa poche ; il en tire plusieurs billets de banque, en fait un petit paquet et le met dans la main de Camille.

— Ou*y a-t-il là-dedans ? monsieur.

— Dix mille francs, ma chère amie. Cela vous aidera pendant quelque temps ; et si mes affaires mar-

chenl comme je l'espère, je ne m'en tiendrai pas là, car j'ai une affaire superbe en train ! que je réussisse et vous recevrez souvent des cadeaux semblables à •^lui-ci...

— Mais, monsieur... je ne sais si je dois accepter cette somme...

— Comment, vous ne savez pas?... Ah çà! je suis votre mari, n'est-ce pas?... par conséquent vous n'avez pas le droit de refuser ce que je vous donne... Cette somme est à peu près celle que j'ai reçue pour la vente de votre maison. Si vous ne voulez pas de cet argent, pour vous, eh bien, donnez-le à ma fille. . . c'est bien le moins que je lui fasse un petit présent, après l'avoir si mal accueillie avant-hier...

— Pauvre enfant!... et vous n éprouvez pas le désir de l'embrasser... de la presser dans vos bras?

— Si... si fait, vraiment !... Donnez-moi votre adresse et j'irai demain matin chez vous pour embrasser Marie,., mais ensuite vous partirez... vous quitterez Paris, n'est-ce pas?...

— Si cela est nécessaire pour détourner de vous les dangers... la punition de votre faute...

— Oui, parbleu, cela est nécessaire, indispensable...

— Voilà mon adresse, monsieur.

— Et maintenant que tout est arrangé, convenu

entre nous... que vous voulez bien... je ne ne dis pas me pardonner! mais du moins ne pas me perdre, adieu, ma bonne Camille!... allez-vous en seule, cela vaudra mieux ; moi, je vais achever ce Champagne...

— Et vous viendrez demain chez moi, embrasser votre fille?

— C'est convenu ! c'est entendu !... A demain !... Bonsoir ! poi tez-vous bien.

Camille est partie, elle se hâte de regagner sa demeure, où l'attendaient Yalmiral et Mathilde, impatients de connaître le résultat de Tentrevue de la jeune femme avec son mari.

Il était onze heures du soir lorsque Camille est de retour. Elle court d'abord embrasser sa fille qui dort profonde ment ; puis elle tend sa main à ceux qui, en son absence, ont veillé sur son enfant. Elle lit dans leurs regards le désir qu'ils éprouvent de savoir ce que La Bergerie a dit, en la trouvant au rendez-vous, à la place de Lisa. Elle se hâte de les satisfaire en leur racontant tout ce qui s'est dit et passé entre elle et son mari, et termine son récit en leur montrant les billets de banque que celui-ci lui a donnés.

— Devais-je recevoir cet argent? dit Camille; en vérité, je ne sais. J'ai peut-être eu tort de l'accepter.

— Tort ! s'écrie Mathilde, par exemple ! lorsque

c'est à peine le prix de votre maison qu'il vous a forcée de quitter... Cette somme est un bien faible dédommagement pour tout le mal qu'il vous a fait... N'est-il pas vrai, monsieur?

— Sans doute, dit VaVmiral, qui est devenu bien triste depuis qu'il a entendu le récit de Camille. Cet homme est bien adroit ! Après sa conduite odieuse il a encore eu le talent de vous intéresser, madame! . . . car vous semblez disposée à lui obéir, à quitter Paris, de peur que votre présence ici ne fasse découvrir son double mariage...

• — Mais cela n'aurait pas le sens commun ! dit la jolie brune ; quoi ! cet homme vous a fait Toutrage le plus sanglant, et, au lieu de vous venger ou de laisser au moins ce soin à la justice, vous allez pour ainsi dire l'aider à cacher son infamie!...

— Mon Dieu! que voulez-vous donc que je fasse? murmure Camille ; cet homme n'est-il pas le père de mon enfant? Et vous voulez que je le livre à toute la rigueur des lois ! . . .

— Je ne dis pas, ma bonne amie, que vous le livriez vous-même, mais qu'au moins vous ne serviez pas de complice!...

— Il doit venir demain matin ici, embrasser sa fille ; je le supplierai de partir avec nous, de ne plus nous quitter!...

248 PAPA BEAUPÊUE.

— Lui, venir ici demain ! dit Vàlmiral, oh ! vous l^altendrez en vain... Je suis bien certain qu'il ne viendra pas !

— Non, certes, il ne viendra pas, s'écrie Mathilde, et elle ajoute tout bas :

— Je ne. suis pas sa femme, moi... à ce chenapan!... et je n'ai aucune raison pour le ménager 1 Je saurai quels sont ses projets... et gare à lui!...

ou L'ON REVOIT DARDANUS. 249

ou L'ON REVOIT DARDANU8

Trois jours se sont écoulés depuis ces événements. La Bergerie n*a pas été chez sa femme. Valmiral supplie celle-ci de ne point partir, et Mathilde a écrit à la mairie de Joinville pour demander un acte constatant le mariage de Jules Damfleury avec Camille.

M. Philamour a été obligé de payer de nouvelles traites tirées. sur lui par son gendre ; il est furieux contre celui-ci, qui ne paraît plus chez lui, qui n'y couche plus depuis quelques jours et s'est borné à laisser à sa femme une lettre dans laquelle il lui met : « Je fais un petit voyage pour des rentrées d'argent; ne vous impatientez pas, je vous ménage une grande surprise ! »

Et Zénobie se dit :

— Mais quand donc arrivera-t-elle, cette grande surprise?... J'ai un singulier mari 1 C'est absolument comme si je n'en avais pas.

M. PhilaAiour se disposait à se rendre de nouveau chez sa fdle pour s'informer si son gendre y avait reparu, lorsqu'au milieu d'une rue, il est arrêté par quelqu'un qui lui barre le passage, en s'écriant :

— Ah! c'est Philamour!... ce brave monsieur Philamour I

— Tiens, Dardanus!... bonjour, mon cher !... ça va bien!...

— Pas mal... Je suis enchanté de vous rencontrer... Je ne vous ai pas vu depuis ce jour où nous dînâmes ensemble dans un bouillon du boulevard Sébastopol...

— En effet*. • il y a plus de six semaines de cela...

— Je ne dînais presque jamais en ville autrefois... avant mon duel avec Savonard... vous avez su l'histoire de mon duel?...

— Oui, oh ! oui, vous me l'avez contée plusieurs fois!...

— C'était donc dans ce restaurant bouillon... et je me rappelle que ce jour-là vous m'avez présenté votre gendre que je ne connaissais pas...

ou L'ON REVOIT DARDANUS. 231

— C'est possible...

— Vous en étiez alors enchanlé, enthousiasmé de votre gendre , il vous appelait papa beau-père ; il savait toutl... il était capable de tout!... En ell'et, il a prouvé qu'il était capable de tout ! . . . \h ! fichtre ! quel gaillard !... en êtes-vous toujours enchanté ?

— Non... non... J'avoue qu'il n'a pas répondu âmes espérances... je suis forcé d'en convenir...

— Moi, voyez-vous, je lavais bien jugé : du premier coup d'œil il m'avait déplu !... Ohl c'est que pour juger les hommes j'ai un tact étonnant... Tenez, une fois... peu aprèsmonduel... non, c'était avant!... ça ne fait rien, on me présente pour domestique une fille de la campagne, qui tenait presque toujours ses yeux baissés ; C'est une vertu, me disaiton, une fille qui serait rosière si elle demeurait à Nanterre ; moi, je n'ai pas confiance dans les filles qui baissent toujours les yeux. La vertu ne craint pas de vous regarder en face. Je consentis cependant à prendre celle-ci : monsieur, au bout de huit jours elle accouchait chez moi de deux enfants et toujours en baissant les yeux !... Mais,, pour en revenir à votre gendre, je présume que vous allez prendre un parti?

— Quel parti?...

— Que vous allez le traîner de vaut les tribunaux?...

252 PAPA BËAUPËUË.

— Est-ce qu'il se serait mis en faillite sans que j'en fusse instruit?...

— Il n'est pas question de faillite, ce qui du reste ne peut pas manquer d'arriyer au train qu'il mène... Ah çà! mais^ mon pauvre monsieur Philamour, vous ne savez donc rien ?... vous n'avez donc pas découvert le pot aux roses ?...

— Je n'ai découvert aucun pot I... expliquez-vous, Dardanus... vous me mettez sur le gril...

— Ah ! diable!... c'est que c'est dur à avaler, ceci... ce n'est point une petite pilule...

— Vous allez me faire prendre une pilule?

— Je vais vous porter un coup!... mais, après tout, il faut toujours que vous le sachiez, pour que vous preniez vos mesures. Il y a deux jours... vous voyez que ce n'est pas vieux,- je me reposais à une table de café!... en dehors... vous savez qu'à présent, sur les boulevards, les limonadiers mettent des tables qui quelquefois envahissent tout le boulevard et laissent à peine une petite place pour que les passants puissent circuler...

— Qu'est-ce que cela peut faire à mon gendre ces tables-là ?

— Attendez donc... j'étais en train de prendre un bock avecDucoudray...un brave garçoni qui fut un

ou L'ON REVOIT DARDANUS. 253

de mes témoins dans mon duel avec Savonard... Quels étaient donc les témoins de Savonard?...

— Âh I mon Dieu ! mon Dieu I .. .

— Qa est-ce que vous avez?

— Vous n'en sortirez donc pas !

— De quoi? de mon duel? mais j'en suis sorti avec honneur, je m'en vante !

— Mais c'est démon gendre que vous vouliez me parler...

— Eh bien, j'y arrive. Nous étions donc à causer en buvant nos bocks, lorsque votre superbe gendre. •• le dandy... le lion... qui s'est moqué de moi, parce que je m'appelle Dardanus... qui a prétendu que je devrais être apothicaire...

— Après I après!...

— Enfin ce monsieur se mit. à une table et se fit servir une glace. Tiens, dis-je à Ducoudray, voilà un gandin que je connais ; c'est M. de La Bergerie, le gendre d'un de mes amis, Philamour, marchand de planches. Ducoudray envisagea alors le particulier et s'écria : Pardieu 1 je le connais aussi ce monsieur-là! mais tu te trompes, il ne se nomme pas La Bergerie, mais Damfleury ; il s'est marié à Joinville avec une petite femme fort gentille, que j'ai encore vueà Joinville iln'yapasplus de trois mois... il ne peut donc pas être le gendre d'un monsieur Phi-

254 PAPA BEAUPÈRË.

lamour. Je répondis que je ne me trompais pas, que j'étais sûr de mon fait. De son côté^Ducoudray, qui était sûr de ce qu'il me disait, s^écria :

— Alors cet homme a deux femmes... et pour te prouver que je le connais, je vais aller lui demander des nouvelles de celle qu'il a laissée à Joinville et qui est mère d'une petite fille.

Là-dessus, Ducoudray se lève et se dispose à se rendre près de votre gendre, mais probablement celui-ci l'avait vu venir, car il était disparu, et impossible de le retrouver ! Voilà, mon cher monsieur Philamour, ce que j'ai appris avant-hier et ce que je comptais aller vous dire aujourd'hui, si le hasard ne m'avait pas fait vous rencontrer.

Le pauvre marchand de planches est resté comme un hébété ; il regarde le ciel, ensuite il regarde ses pieds, cela dure comme cela assez longtemps ; puis il murmure :

— Ça n'est pas vrai... tout cela n'est pas possible... votre ami ne sait ce qu'il dit I

— Monsieur Philamour, sachez que Ducoudray est incapable de mentir ! un homme qui a été mon té^ moin... dans mon duell...

— Qu'est-ce qu'il va faire à Joinville, ce monsieur?

^^Commetitl ce qu'il y va faire? mais il a un oncle

ou L'ON REVOIT DARDANUS. 255

qui y demeure, et il va souvent passer quelques semaines chez cet oncle. D'ailleurs il a dit que le yrai nom de votre gendre était Damfleury : est-ce la vérité ? y

— Oui... oui... en effet... ma fille est madame Damfleury.

— Eh bien, il y en a deux alors : une ici et, une autre à Joinville...

— Oh ! par exemple! ce serait trop fort...

— Si vous voulez parler à Ducoudray, tenez, voici son adresse... il pourra tous donner plus de détails; vous verrez que je ne vous ai pas trompé.

— Merci, mon ami... mon cher amil... Ahl Dardanus I... vous voyez un beau-père bien empêtré...

— Du courage I mais il faut agir ; écrire à Joinville, . rassembler les preuves et faire punir le coupable...

— Vous avez raison, je ferai tout cela... Oh I le drôle la dansera... et il tire sur moi des traites... me ruine... il a mangé mes planches!.:, et ma fille, cette pauvre Zénobie!... queva-t-elle dire quand elle saura qu'elle n'a qu'un mari en partie double! ...

— C'est-à-dire qu'elle n'en a pas du tout... le second mariage est nul de droit !

— Vraiment? Tant mieux, ça la consolera un peu... je cours lui dire qu'elle est veuve!...

— Agissez, Philamour, agissez!... votre gendre

250 PAPA BEAUPËRE. •

ne mérite aucune pitié. Allez le trouver, confondezle!

— Eh, mon ami I voilà trois semaines que je vais le trouver... et que je ne le trouve pas!

— Prenez garde qu'il ne vous échappe... Ah! il s'est moqué de moi parce que je m'appelle Dardanus!.. . Eh bien, je lui apprendrai à se faire appeler La Bergerie.

Philamour se rend sur-le-champ chez sa fille. Zénobie était en train d'essayer un de ces soi-disant chapeaux qui ressemblent à un dessous de carafe^ En voyant entrer son père efTaré, boursouflé et haletant, elle lui dit :

— Qu'y a-t-il doncj petit père, vous semblez être bien agile?

— Agité! agité!... c'est-à-dire que je suis furieux... indigné... interloqué... Ma fille, tu ne te doutes pas d'une chose!... ton mari est marié!...

— Ah I mon père, si c'est pour me dire une pareille... naïveté que vous vous êtes mis en nage, il ne fallait pas courir si fort...

— Mais tu ne comprends pas... je m'explique mal... ce La Bergerie... Damfleury... ce polisson, ce grcdin nous a joués comme des... je ne veux pas dire le mot! Quand il t'a épousée, ce monsieur, il était

ou L'ON REVOIT DARDANUS. 257

déjà marié, ma chère amie, il avait déjà femme et enfant, il a deux épouses I

— H serailpossiblel... Est-ce que c'est permis? je croyais que cela ne se faisait que chez les Turcs...

— Mais non, certainement, ce n'estpns permis I... c'est même puni très-sévèrement... J'ai le droit de faire arrêter ce monsieur... Et dire que j*en ai fait mon associé I... que je lui ai confié la signature de notre maison, qu'il n*y a plus une seule planche dans mes magasins I ... et que ses prétendus achats en Norwége sont probablement un mensonge comme tout ce qu'il m'a dit, le pendard !

— Mais, papa, vous n'aviez donc pas été aux informations avant de me faire épouser ce monsieur?

— Si fait, mais c'était toujours à lui que je m'adressais pour en avoir... Tu sais bien d'ailleurs qu'après celte valse où vous êtes tombés ensemble, tu ne voulais plus avoir d'autre époux que lui...

— Ah ! je déteste la valse à présent.

— Il est bien temps! Au reste, rassure-toi : ton mariage sera déclaré nul... tu vas être libre.

— Oh! tant mieux, petit père !... Je pourrai en épouser un autre alors.

— Je le pense bien I

— Alors, démariez-moi bien vite, je vous en

prie.

258 PAPl BEAUPÈRE.

— Pour cela il faudra que nous puissions prouver le premier mariage de ce monsieur.

— Et où est-elle, son autre femme?

— A Joinville, à ce qu'on m'a dit.

— Est-ce loin d'ici?

— Je n'en sais rien, je ne connais pas du tout cet endroit-là... Ohl mais, attends donc... il me vient une idée...

— Quelle espèce d'idée, papa?

— Il y a quelques jours j'ai rencontré une jeune femme, que La Bergerie m'avait dit être la sœur d'un homme qui nous devait de l'argent. Je Fai accostée en lui demandant des nouvelles de son frère. Elle a ouvert de grands yeux... elle les a trèsgrands, m'a dit que mon gendre s'était moqué de moi... bref elle m'en a dit sur lui pis que pendre!... jusqu'à m'assurer qu'il m'avait traité, moi, de vieil imbécile I...

— Oh 1 ça ne m'étonne pas du tout... mais quelle est cette femme?

— D'après ce qu'elle m'a dit, j'ai cru comprendre que ton mari... je dis ton mari par habitude, mais je ne veux plus lui donner ce nom-là.. . j'ai cm comprendre que ton faux époux... faux époux rend mieux la situation I...

— Mais achevez donc, papa !

ou L'ON REVOIT DARDâNUS. 259

— J'ai cru comprendre que cette jeune brune avait été la maîtresse de ton mari... Allons bon! voilà encore que cela m'échappe... la maîtresse de ton faux homme...

— Mais c'est peut-être elle qui est sa femme, papa !

— Au fait, ce ne serait pas impossible ; elle n'a peut-être pas voulu m'a vouer cela tout de suite, pour la première fois qu'elle me voyait, mais d'après tout le mal qu'elle m'a dit de La Bergerie, je ne serais pas du tout étonné que ce fût sa femme.

— Eh bien, papa, il faut re>voir cette femme, la questionner, la forcer à vous dire la vérité. Savezvous où elle demeure? pourrez-vous la retrouver?

— Oui, oui, je sais où est le magasin dans lequel elle travaille, elle me l'a montré... elle m'a dit aussi son nom : Mathilde Desbois...

— Alors courez-y tout de suite, qu'elle nous aide à confondre ce mauvais sujet qui a mangé ma dot et me laisse sans argent... car je n'ai plus rien ici, il faut que vous m'en donniez, petit père...

— Mais il me ruine aussi, ce filou... cet escroc... ce mangeur de planches I...

— Et qu'on me démarie bien vite, entendez-vous, papa I... afin que je puisse en épouser un autre... J'ai déjà quelqu'un en vue... ce jeune homme qui

260 PAPA BEÂUPERE.

m'a reconduite , le soir que vous avez si bien dansé au bal Mabille et que Ton vous a emmené au poste. •• Je ne savais que devenir... vous vous rappelez bien?...

— Oui, encore un tour de ton faux mari, qui ne m'apprenait que des choses prohibées!... Le scélérat ! il me conseillait de ne plus me coucher et la garde me ramassait endormi sur des bancs de bois au milieu de la nuit!... Mais je cours trouver cette jeune femme... Mathilde Desbois, qui est probablement madame Damfleury... elle a Tair d'une luronne, d'une gaillarde... elle nous secondera... et je ferai empoigner ce monsieur... Omes pauvres planches, en quelles mains étiez-vous tombées I

Itfathilde était dans son magasin lorsqu'elle voit, arrêté sur le boulevard, un gros monsieur qui lui fait des signes comme s'il était sourd-muet. La jolie brune a bien vite reconnu Philamour ; elle sort de son magasin et s'empresse d'aller à lui :

— Est-ce à moi que vous en voulez, monsieur? il m'a semblé que vous me faisiez des signes...

— Oui, mademoiselle, ou madame plutôt. .. car j'ai dans ridée que vous êtes bien plus dame que demoiselle.

— Est-ce pour me dire cela que vous vouliez me parler, monsieur?

ou L'ON REVOIT DARDANUS. 2G1

— Pardon ! oh ! j'ai bien d'autres choses à vous dire

au sujet de ce scélérat de La Bergerie, mon gendre. ..

non, je ne veux plus le nommer mon gendre, et par

' le fait il ne l'est plus... puisque son mariage avec

ma fille sera déclaré non avenu..,

— Ah! vous savez donc aussi la vérité maintenant? Eh bien, monsieur, avais-je tort de vous dire que votre gendre était un misérable?...

— Je vous en prie, ne l'appelez plus mon gendre.. • ça méfait mal...

— Comment avez-vous pu donner votre fille à un tel mauvais sujet?... Où donc avez- vous pria des renseignements sur lui?

— C'est lui qui me les donnait...

— C'est adroit!

— Pouvais-je penser qu'un homme déjà mîirié viendrait effrontément me proposer d'épouser ma fille?... Mais grâce à Dardanus, un ancien ami dont le drôle s'était moqué... et quiavaitcela sur le cœur, j'ai su ce matin toute la vérité. . . Il a une autre femme, le sacripant! et cette autre femme... c'est vous, n'est-il pas vrai?

— Moi! oh! non, grâce au ciel, je ne suis pas la femme deM. Rodrigue, La Bergerie, Damfleury !...

— Vraiment? après tout le mal que vous m'avez

dit de lui... je croyais que vous étiez son épouse infortunée...

— Non, monsieur, ce n'est pas moi et je m'en félicite ; mais je la connais sa pauvre femme... je suis son amie... je la vois presque tous les jours*. • Car elle est ici, à Paris avec sa fille.

— Elle est à Paris? oh ! tant mieux I elle me secondera alors dans la démarche que je veux faire pour livrer mon gendre... ahl sapristi!... ça m'échappe toujours... pour livrer ce Turc... — c'est cela, puisqu'il a plusieurs femmes : c'est un Turc, je ne l'appellerai plus autrement, — pour livrer, dis-je, ce Turc, mon gendre, à la justice I...

— Détrompez-vous, monsieur, sa femme ne vous secondera pas du tout ! Camille est trop bonne. . . trop indulgente pour vouloir faire juger son mari : il est le père de son enfant, et cette raison l'empêchera toujours d'attirer sur sa tête le châtiment qu'il mérite.

— Diable!... mais alors comment donc faut-il faire?... S'il faut que j'agisse seul, je n'en sortirai pas!

— Soyez tranquille, je vous seconderai, moi, monsieur, qui n'ai aucun motif pour ménager votre gendre, et qui veux, au contraire, que justice se fasse. C'est pour le bonheur de Camille que je veux cela... Il est impossible qu'elle soit jamais heureuse tant

ou L'ON REVOIT DARDANUS. 2Ô3

qu'elle restera dans la position où l'a mise ce misérable... J'ai déjà commencé à agir : j'ai écrit à Join ville, à la mairie, j'ai demandé une copie de Tacte de mariage de M. Jules Damfleury avec mademoiselle Camille Raymond, et on va me l'envoyer, mariage qui a eu lieu à Joinville, le 10 juillet 1860, Camille m'avait dit la date.

— Bravo I oh ! bravo I... vous avez eu là une excellente idée.

— Mais ce n est pas tout : j'ai su que votre gendre...

— Je vous en prie, ne le nommez plus ainsi!...

— Eh bien, votre grand Turc, si vous aimez mieux, allait maintenant très-assidûment voir une dame de province qui, à Paris, habite le Grand-Hôtel...

— Âhl bigre!... il va dans le Grand-Hôtel... ce ne peut pas être pour y vendre des planches. . . Comment diable avez-vous su cela?... .

— Par un hasard tout simple : j'allais moi-même porter chez une dame étrangère, qui loge aussi au Grand-Hôtel, des achats qu'elle a faits dans notre maison... J'ai vu de loin Rodrigue qui entrait... j'ai eu soin qu'il ne me vit pas ! puis je me suis informée. J'ai su que votre gendre...

— Dieu ! que vous me faites mal ! . . .

— Ah I vous m'impatientez I... oui, votre gendre va tous les jours, matin et soir, chez madame Ver-

2CI PAPA BEAUPËRE.

doyant... une veuve extrêmement riche... très-pré* teotieuse, très-coquette. Que va-t-il faire chez cette femme?... A coup sûr, il n'en est pas amoureux...

— Tous croyez?...

— Oh I il aime trop les jolies femmes pour cela... mais il y a là -dessous quelque nouvelle intrigue... quelque fourberie qu'il manigance. . . Jele saurai. . . je découvrirai tout... et lorsqu'il sera temps de se montrer, d'agir, je vous écrirai, je vous dirai ce que vous aurez à faire...

— Très-bien !... très-bien!.. .

— Et vous suivrez. exactement meà instructions?.. •

— Oui, mademoiselle.

— Vous avez foi en moi?

— Comme à Mathieu Laensberg !

— Donnez-moi bien votre adresse...

— La voici, mademoiselle... Je comprends que c'est mademoiselle et non madame qu'il faut dire.

— Au revoir, monsieur Philamour 1 je suis certaine qu'avant peu vous aurez de mes nouvelles.

— Je les attends avec impatience, mademoiselle. Mathilde retourne dans son magasin, et Philamour

s'éloigne en se disant :

— C'est une femme forte... non, je veux dire : c'est une fille forte.. . et dans ce cas-ci je crois qu'on peut dire l'un et l'autre.

Après son entrevue avec sa première femme, dans le cabinet du restaurant où il croyait trouver la petite Lisa, La Bergerie, tout en finissant sa bouteille de Champagne, chose à laquelle il n'aurait jamais manqué, avait réfléchi sur sa position et s'était dit :

— Camille sait tout ! elle m'a promis de partir, de s^en retourner à Joinville, mais me tiendra-t-elle parole?... Elle ne voudra pas me perdre... non, elle est trop bonne pour chercher à se venger ; mais cette diablesse de Mathilde qui la connaît... qui sait tout aussi!... ah! c'est celle-là que je redoute. Le papa Philamour et sa fille n'ont aucun soupçon... j'ai écrit à Zénobie que j'allais faire un petit voyage. Je

266 PAPA BEAUPËRE.

n'ai rien à craindre de leur côté... maisMathildel... Celte femme me poursuit... il me semble que je la vois sans cesse... qu'elle me guette, m'épie... qu'elle va se trouver là pour déjouer tous mes projets !, .. Il faut donc se hâter d'en finir avec Olympe. . . et puis partir bien vite, quitter Paris et me tenir coi dans mon château, où je tâcherai de couronner des rosières.

Le lendemain matin, de bonne heure, La Bergerie était chez madame Verdoyant ; il s'informait si elle avait reçu les papiers qui lui manquaient, ce qui retardait la célébration de son mariage. Il pestait, jurait même, après ce retard; et la tendre Olympe, qui ne voyait dans son impatience d'être uni à elle qu'une preuve de son amour, de l'impétuosité de ses désirs, le regardait d'un air langoureux, en lui disant :

— Allons, Arthur, un peu de patience, mon aini I ne vous faites point de mauvais sang; notre bonheur n'est que suspendu... vous savez bien que je serai à vous... que je ne puis pas vous échapper...

— Mais attendre, toujours attendre! c'est bien cruel, madafne!... Si vous aviez voulu... si vous aviez daigné satisfaire mes désirs, nous serions partis pour votre château. .« Là, loin du monde... du bruit de la ville, j'aujrais attendu plus patiemment le moment de notre union...

— Vous n'y pensez pas, Arthur I je vous ai expliqué la raison qui m'engageait à ne revenir chez moi qu'avec le nom de votre épouse,.. Le décorum^ cher ami, il faut respecter le décorum !

— madame I qu'est-ce que le décorum auprès d'un seul de vos regards !...

— Taisez-vous... tais-toi, tentateur I Ces papiers arriveront demain peut-être... et ma couturière n'a pas encore fini ma robe de noces. ••

— Voulez-vous que je coure chez elle la presser?

— Oui, allez-y, cher ami... il y a aussi ma modiste qui n'a pas bien saisi mes intentions; elle devait venir hier et je l'ai attendue en vain...

— Je vais y courir également...

— Vous êtes charmaqt!...

— Voyez s'il ne vous faut pas autre chose... Ah I c'est que je tiens à ce que vous n'éprouviez pas d'autres retards...

— Non, c'est tout. Ah! vous avez prévenu à la mairie, à l'église?...

— J'ai fait tout ce qu'il fallait faire I... mais je ne suis pas encore sûr du jour...

— C'est vrai. Mais enfin rien ne vous manquera à vous? vous avez votre toilette, vos témoins?

— Soyez tranquille 1 ce n'est pas de mon côté que viendra le moindre retard.

La Bergerie va, Tient, se multiplie pour courir chez tous les fournisseurs de madame Verdoyant ; mais comme maintenant il a un portefeuille bien garni, ce n'est jamais à pied qu'il se montre dans Paris, il évite même de se servir de cabriolet ; c'est caché dans le fond d'une voiture, dont il a fermé les glaces, baissé les stores, qu'il fait ses courses et va retenir deux pauvres diables, auxquels il donne de quoi louer un costume convenable, et qui doivent lui servir de témoins.

En6n toutes ses mesures sont prises, et, un matin, la sensible Olympe lui montre une grande lettre en lui disant :

— Voilà ce que nous attendions... ils sont arrivés ces papiers tant désirés... rien ne s'oppose plus à ce que je sois votre femme. ..

— Ojoie!...ô bonheur!... alors je cours à la mairie... à l'église... nous allons nous marier tout de suite.

— Mais, cher ami, votre impatience vous égare... aujourd'hui c'est impossible I il est déjà près de midi, et vous n'avez prévenu nulle part, ni la mairie, ni l'église... ce sera pour demain... D'ailleurs il y a encore une pince à faire à mon corsage...

— Ah ! mon Dieu. . . encore une pince ! ... Je croyais que vos toilettes étaient prêtes?

— Elles le seront, ce n'est presque rien. Allez, mon ami, prendre riieure pour demain à la mairie;... prévenez à l'église... je veux que ce soit splendide...

— Vous serez satisfaite, tendre amie.

Et La Bergerie s'éloigne en murmurant :

— Tertia solvet ! Je pense queje m'en tiendrai là. Le lendemain un peu avant midi, une superbe cale-

che entrait dans la courdelamairie du IX* arrondissement. Dans celte calèche s'étalait celle qui voulait cesser de s'appeler : veuve Verdoyant. Olympe avait une toilette tellement compliquée, qu'il était bien difficile, en la voyant, de savoir si c'était une mariée, une marraine, ou une écuyère de l'Hippodrome. Il y avait dans sa robe toutes les couleurs de Tarc-en-ciel et sur sa tète un panache qui avait plus d'un pied de haut, et qui se balançait au moindre mouvement de léte de cette dame, en éventant tous ceux qui l'accompagnaient. Mais une grande profusion de diamants qui resplendissaient au col, aux oreilles et sur la poitrine de cette singulière mariée, faisait, pour bien des gens, oublier le ridicule de sa toilette. La Bergerie, habillé tout de noir, se tenait fort gravement à côté de sa future. Sa figure n'avait pas son expression railleuse habituelle ; ses regards exprimaient comme une secrète inquiétude. Enfin il ne semblait pas être à son aise, bien que de temps à

autre, il essayât de sourire en parlant à Olympe.

Sur le devant de la calèche étaient les deux individus que La Bergerie avait payés et habillés pour lui servir de témoins, et qui se tenaient roides comme s'ils avaient été de bois. De son côté, Olympe avait envoyé d'avance, à la mairie, deux témoins qu*on lui avait procurés à son hôtel. Tout était donc prévu, et le mariage allait se célébrer.

La vue d'un brillant équipage, d une dame couverte de diamants et portant un panache plus haut que celui de Henri IV, ne pouvait manquer d'attirer la foule devant la porte et dans la cour de la mairie. D'ailleurs, il y a toujours des gens curieux de voir la figure des nouveaux mariés, chacun fait tout haut ses réflexions, qui ne sont pas toujours avantageuses aux nouveaux époux et sont souvent fort peu gazées ; mais le populaire ne brille pas par la pudeur, il ressemble en cela aux paysans des environs de Paris.

Aussi pendant que les futurs conjoints descendaient de leur équipage, on entendait dire dans la foule ;

— En voilà une mariée qui peut compter l..« on dirait la mère Gigogne!...

— Ça doit être au moins son troisième mari... J'espère bien qu'elle n'a pas de fleur d'oranger... et ce panache... on dirait d'une jument !...

-^ Le mari n'a pas Tair d'être à la noce... il est

tout pâle... tout vert... pauvre bonhomme I... Je ne voudrais pas être à sa place.

— Il a Tair d'épouser sa tante...

— Laissez donc ! vous ne voyez donc pas que c'est un mariage d'argent !.. . Il épouse les diamants de cette dame! elle en estplastronnée... La sauce fait passer le poisson.

La Bergerie se hâte de prendre la main de sa future et de lui faire traverser cette foule, sur laquelle il n'ose pas arrêter ses regards. On monte au premier étage, où est la salle des mariages. Mais là, il faut attendre un peu que monsieur le maire ait achevé de marier un jeune couple qui vient d'arriver,

— Comment ! il faut que- nous attendions? dit La Bergerie au garçon de bureau ; on m'avait assuré que je passerais le premier...

— Les autres se sont trouvés là avant vous... ils ont passé...

— Ah ! Olympe, c'est votre faute. Vous avez encore voulu une pince à votre robe !...

— Vous voyez bien , Arthur, qu'elle est encore trop large...

— Asseyez- vous, madame et monsieur... on vous appellera. Oh! ce ne sera pas long.

Olympe s'assied sur un banc. La Bergerie se tient debout. La salle est presque remplie par les parents

21S PAPA BEAUPÈPiE.

et amis du jeune couple qu*on marie. Ce sont, en grande partie, des ouvriers qui se sont endimanchés et se sont déjà donné une pointe de gaieté, à compte sur la ribote qu'ils veulent faire plus lard. La superbe Olympe est très-contrariée de se trouver au milieu de ce populaire et dit à son futur :

— Je suis bien fâchée que vous n'ayez pas fait venir la mairie au Grand-Hôtel !...

Et La Bergerie déchire ses gants avec impatience en répondant:

— Pourquoi avez-vous encore voulu qu'on fasse une pince à votre robe !...

En6n les jeunes époux sont unis... ils viennent recevoir les embrassades de leurs parents, amis et connaissances, et le garçon appelle : Jules Damfleury, dit de Senneterre et Olympe Bricont, veuve Verdoyant !

La Bergerie prend la main d'Olympe etTentraine avec précipitation devant M. le maire. Déjà tous les témoins sont placés et Ton va commencer la cérémonie, lorsque le futur époux change de couleur, il devient livide, il chancelle et ne trouve plus de paroles pour répondre au maire qui l'interroge : c'est qu'il vient d'apercevoir dans la salle Mathilde, la terriblie Mathilde, qui le regarde d'un air de triotnphe et s'avance vers lui.

— Répondez donc à M. le maire qui vous interroge !... dit Olympe en poussant le bras de son prétendu. Mais, en ce moment, Mathilde est paryéhue jusqu'aux futurs époux, elle s'avance et dit :

—7 Attendez, madame, c'est moi, qui vais répondre pour monsieur et dire à M. le maire : Le sieur Jules Damfleury, ditdeSenneterre, dit La Bergerie, dit tout ce que vous voudrez, mais en réalité et seulement Jules Damfleiiry, ici présent, ne peut pas s'unir à madame, vu qu'il s'est déjà marié le dix juillet mil huit cent soixante à Joinville avec Camille Raymond qui existe toujours ; voici du reste une copie en bonne forme de l'acte de mariage du sieur Damfleury, que je prie M. le maire d'examiner.

Olympe a poussé un cri de fureur, tout le monde demeure dans la stupéfaction. Mais La Bergerie, qui essaye de retrouver son aplomb, s'écrie :

— Monsieur le maire, je vous en prie, ne faites pas attention à ce que dit cette femme I . .. ceci est une comédie. .. une scène préparée d'avance. . . la vengeance d'une maîtresse.. • Veuillez passer outre et continuer la cérémonie. •• plus tard je confondrai cette femme. . • Olynnpe, revenez à vous... je vous ai déjà expliqué

tout ceci...

Mais Olympe ne savait que croire, elle regardait tour à tour son futur et Mathilde, dont Pair d'àssu-

274 PAPA BEAUPÈBE.

rance l'inquiétait beaucoup. Quant au maire, il examinait le papier que la jolie brune venait de lui remettre, et on attendait avec anxiété ce qu'il allait décider, lorsque une voix se fait entendre à l'entrée de la salle. C'est celle de Philamour, il crie :

— Nous voici ! nous voiIà«.. Monsieur le maire, ar* rétez!... qu'on arrête M. le maire... qu'on ne lui laisse pas marier ce monsieur qui Test déjà deux fois!... Viens, Zénobie, présente-toi fièrement, ma fille... Monsieur le maire, je vous présente ma fille, Zénobie Philamour, qui a épousé le seize août de Tannée dernière, à la mairie du XV®, M. Jules Damfleury, dit La Bergerie, ici présent... ne se doutant pas, ni moi non plus, comme vous le pensez bien, que ce monsieur s'était déjà marié et qu'il était en possession d'une femme et d'un enfant... ainsi que me l'a prouvé mademoiselle Mathilde que voilà... Bonjour, mademoiselle I nous arrivons un peu tard... mais j'attendais Dardanus. .. où donc est-il ?. . . ah ! le voilà I... et il amène un de ses amis qui a vu à Joinville l'autre épouse de mon gendre. . . Ah ! sapristi I . . . j'ai dit mon gendre I... mais il ne l'est plus, ce misérable! et j*espère qu'on va à l'instant même démarier ma fille!... qu'il a ruinée ainsi que moi.

Il serait difficile de peindre les sentiments qu'ex» priment alors les physionomies de toutes les per-

sonnes présentes à cette scène. Chez la plupart Tétonnement est porté à son comble; chez d'autres il y a de rindignation, mais sur celle de Dardanus, qui \ient d'arriver avec son ami Ducoudray, on lit la joie, le plaisir d'une vengeance satisfaite, et il ne peut résister au désir de crier à La Bergerie, en lui faisant un salut ironique :

— Oui, c'est moi, Dardanus... qui ne suis point apothicaire, comme monsieur prétendait que mon nom m'obligeait à Tétre , et qui viens assister à votre troisième mariage, monsieur Jules Damfiieury La Bergerie ! . . . Voici mou ami Ducoudray, qui connaît madame votre première, de Joinville, et qui assure qu'elle se porte très*bien.

La Bergerie est terrifié, il n'y a plus moyen de se tirer de là, et déjà le maire le regarde sévèrement, en lui disant :

— Eh bien, monsieur, que répondez-vous à tout ce dont on vous accuse?*., lorsque la future nouvelle pousse un grand cri et tombe prise d'attaque de nerfs en murmurant :

— Ah !... il en avait deux... le scélérat I... Infâme Arthur ! . * . je suis sa victime 1 . . .

Cette dame a perdu connaissance ; aussitôt on l'entoure, on se presse pour lui porter secours. La Ber-

gerie profite de ce moment, de ce tumulte ; il perce la foule et gagne la porte en criant :

— Un médecin !... il faut tout de suite un mélecin I... Cette pauvre dame se meurt I...

Et pendant que Philamour dit à Dardanus :

— Est-ce que je n'ai pas le droit de faire arrêter mon associé?

Et que celui-ci lui répond :

— Pai prévenu le commissaire, on va venir s'em« parer du bigame.

La Bergerie a descendu violemment l'escalier. Arrivé dans la cour, un jeune homme vient à lui, lui prend le bras et, l'entraînant vers une sortie dé^ robée, lui dit :

— Par ici!... car votre signalement est donné et par la grande porte vous pourriez être arrêté... Venez... une voiture vous attend... vous allez sur-lechamp monter dedans, elle vous conduira hors Paris. Si vous m'en croyez, ce que vous aurez de mieux à faire sera de partir, de quitter la France sur-lechamp...

— Oh I c'est bien mon intention... Parbleu I monsieur, vous me rendez un grand service... puis-je savoir à qui j'en suis redevable?...

— A votre première femme, monsieur, à celte

bonne Camille, qui ne veut pas que le père de sa fille soit arrêté et condamné...

— Camillel .. . Eh biep, parole d'honneur, je m'en doutais... faites*lui bien mes remercîments, monsieur...

Cependant on était arrivé à l'autre sortie. La Bergerie aperçoit la voiture qui attendait, il saute de dans, se fourre au fond, ferme le store et Yalmiral fait signe au cocher, qui part sur-le-champ. Quand la voiture est loin, le jeune homme rentre dans la cour de la mairie, où il aperçoit madame Verdoyant, qui, en revenant à elle, s'était écriée :

— Ah ! mon Dieu ! et mes soixante mille francs ! . . . Où est-il ce coquin?... mais il faut qu'on rarrêtel... il m'emporte soixante mille francs I ... A la garde ! . . . qu'on le saisisse I...

— La garde va venir! dit Philamour; je l'ai envoyé chercher...

— Et le commissaire va arriver, dit Dardanus, j'ai été l'avertir.

Mais Mathilde, qui vient d'apercevoir Yalmiral dans la foule, hausse les épaules en se disant :

— Ils arriveront trop tard... je vois là quelqu'un qui, j'en suis sûre, vient de le faire évader.

S78 PâPA BBAUPÈRE.

Six mois se sont écoulés depuis que madame yeuve Verdoyant a manqué de devenir la troisième femme de Jules Damfleury, dit Rodrigue, dit La Bergerie, dit de Senneterre. Cette dame s est vue forcée de retourner à son château sans avoir échangé le nom de Yerdoyant, qui lui déplaît beaucoup, contre celui d'un nouvel époux. Et dans cette dernière aventure, elle a perdu soixante mille francs, que celui qu'elle appelait son bel Arthur a oublié de lui restituer en se sauvant. C'était payer un peu cher le plaisir de s'être fait faire la cour pendant quelques semaines, et la tendre Olympe se disait parfois :

-^ Avoir dépensé tant d'argent pour rien I Toutes

ces épouses auraient Ibien dû venir plus tard ! ... Si du moins j'avais été sa femme pendant huit jours!... Ah ! pourquoi ai-je fait refaire une pince à ma robel

M. Philamour, à peu près ruiné par Tinconduite de ce gendre dont il avait été enthousiasmé , avait été obligé de reprendre avec lui sa fille Zénobie, qui, au lieu d'aller au bal, était maintenant forcée de faire elle-même son ménage. Car du superbe magasin de planches que possédait autrefois Philamour, il ne restait à papa Beaupère que l'avantage de savoir danser le cancan et le pas de la Tulipe orageuse.

Mais Camille était demeurée à Paris av'èc sa fille ; après la scène de la mairie, Yalmiral était allé lui dire:

— J'ai procuré à votre mari les moyens de se sauver. Il allait être arrêté comme bigame, je connaissais les intentions de Mathilde, je savais qu'elle avait écrit à Joinville et reçu un duplicata de votre acte de mariage. Elle-même me l'avait dit, elle voulait absolument vous venger, en faisant arrêter votre mari qui se disposait à contracter un troisième mariage. Moi, j'ai pensé que je remplirais mieux vos intentions en aidant ce monsieur à échapper à la justice. . . ai-je bien fait ?

/ Pour toute réponse, la jeune femme avait pressé

PAPA BEAUPtRS.

arec force la main de Yalmind, puis regardé sa fille enmnrmiiraiit:

— C'est eDe sartont qui devra un jour tous remercier!

QuantàlbUiilde, elle n'est pas contente et répète souYent:

— Pourquoi donc ne pas punir ceux qui sont coupables? L'indulgence ne corrige jamais les esprits penrcrs... sur un criminel qui se repent, il y en a cent qui recommencent ; c'est triste, mais c'est comme cela. Je parierais tout ce que je possède/que ce monsieur est allé se marier autre part!

Et pendant six mois on n'avait eu aucune nouvelle de La Bergerie. Mais au bout de ce temps, comme Mathilde était un matin chez son amie Camille, et l'aidait dans l'arrangement d'un joli petit appartement où la jeune femme venait de s'installer, Paul Yalmiral accourt, il est très-ému ; il tient à la main une lettre décachetée et s'écrie en entrant :

— Voici une lettre que je viens de recevoir de Nevr-Tork ; elle est de mon ami Marcelin, qui était parti pour rAmérique depuis peu... elle me donne des nouvelles de M. Damfiieury./.

— De mon mari? s'écrie Camille.

— De ce chenapan! dit Mathilde...

— Oui... et Marcelin est certain de ce qu'il me

marque... voulez-vous que je vous lise ce qu'il m'écrit?...

— Oui, oui... lisez vite...

— « Je suis à New-York depuis huit jours, j'y ai rencontré ton monsieur aux trois femmes... ce Damfleury La Bergerie. Il menait ici un grand train; mais voici ce qui vient de lui arriver pas plus tard qu'hier: il avait su se faire aimer d'une jeune Amécaine, immensément riche, et c'est hier que devait se célébrer le mariage de ce monsieur avec sa nouvelle future. Mais au moment de commencer la cérémonie, est arrivé un frère de la jeune fiancée qui, s' adressant à Damfleury, lui a dit : a Vous êtes un misérable I je viens de recevoir des nouvelles de France: vous êtes déjà marié, vous avez y laissé deux femmes. Vous trompiez ma sœur, mais c'est assez, vous ne tromperez plus personne. » En disant cela, le jeune Américain déchargeait son revolver sur Damfleury, qui est tombé mort sur le coup. Voilà, mon ami, ce que je me hâte de t'apprendre, car je sais que cela intéresse les personnes que tu connais... » *

— Mort! il eslmortl murmure Camille.

— El en voulant encore se marier ! dit Mathilde ; en voilà un qui est bien puni par où il a péché !

La jeune femme n'était point assez hypocrite pour

»3 PAPA BE4UPËRE.

répandre des larmes sur la mort d'un homme qui Tavait rendue si malheureuse? et qu'elle comptait bien ne jamais revoir; mais elle fait mettre sa fille à genoux et lui dit de prier pour son père, dont elle Tient d'apprendre la mort.

Peu de temps après, les journaux mentionnèrent, ayee d'amples détails, la nouvelle de la mort de cet homme dont Texistence avait été si accidentée, et comme, en reproduisant un fait, les journalistes ont assez l'habitude de le broder, Damfleury , auquel dans les premiers articles on ne donnait que trois ou quatre femmes, arriva bientôt à s'être marié quatorze fois.

Et M. Philamour, en lisant le journal, s*écria:

— Comment ! ce drôle avait quatorze femmes I... Console-toi, Zénobie, tu n'es pas la seule à plaindre.. • tu n'as fait que suivre le torrent I II faut que je fasse lire à Dardanus le journal qui contient cet article.

Mais Dardanus, qui n'a pas pour les journaux la même foi que son ami Philamour, rejette la feuille que celui-ci lui présente, en disant :

— Mon cher ami, vous êtes digne d'en être actionnaire.

Une année après la mort de Damfleury, Yalmiral devint l'époux de Camille, qui rencontra cette fois un mari digne d'elle.

Et Matliilde, heureuse de voir que la tendresse de ce jeune homme était enfin récompensée, répétait souvent :

— Ah ! que Rodrigue a bien fait de vouloir se marier en Amérique.. . la patrie du revolver!

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