‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 15 sur 16 · GOMMENT GELA SE JOUE · texte numérisé non relu

GOMMENT GELA SE JOUE

faire! mais en y revenant mariée, portant votre nom, cela coupe court à toutes les médisances, à tous les propos; cela vaut infiniment mieux.

— Qu'il soit fait comme vous Fentendez. Mais aussitôt mariés nous partons, n'est-ce pas?... Ah! c'est que Tamour aime le silence, la solitude... Un poète l'a dit:

On est heureux aux champs ; on y fait mieux l'amour.

— Oui, mon ami, oui ; nous partirons aussitôt notre mariage accompli. Maintenant, cher Arthur, tenez, prenez ce portefeuille qui renferme soixante raille francs... Faites-en l'usage que vous voudrez...

— Je vous Tai dit : il me semble que les obligalions du Crédit foncier...

— Ah! tout ce qui vous plaira... Mais, de grâce, que je n'entende plus parler de cet argent.

— Vous serez obéie, belle dame ; je vous promets qu'il sera fait ainsi que vous le désirez.

— A ce soir, mon ami.

— A ce soir, femme adorée.

La Bergerie met sur son cœur, sur sa poitrine et enfin sur sa bouche la main qu'on lui présente, et sort après avoir fourré le portefeuille dans sa poche.

184 PAPA BEAUPÈRK.

Mathilde ne manque pas de retourner chez Camille. Elle lui porte beaucoup d'ouvrage à faire. Mais quand la jeune femme lui dit qu'on lui alloue dix francs de façon pour chaque chemise qu'on Ta chargée de faire, la jolie brune fait une singulière figure et s'écrie :

— Dix francs de façon!... Vous devez donc aussi les broder?

— Mais non, on ne m'a pas parlé de cela.

— Quel est donc le magasin où Ton paye si magnifiquement les ouvrières?

— Je ne sais pas encore pour quel magasin je travaille; c'est un jeune homme qui s'intéresse à

moi, qui a pour moi la plus sincère affection et qui m*a trouvé cet ouvrage-là.

Un sourire malin vient efQeurer les lèvres de Mathilde, qui le réprime aussitôt, en répondant :

— Ah ! alors c'est différent 1 ... Je comprends. C'est égal, je vous engage à conserver cette pratique-là... Vous n'en trouverez pas beaucoup qui payent ainsi la façon d'une chemise. Je n'ose plus maintenant vous dire ce que Ton donne pour celles que je vous apporte à faire, et. cependant c'est un prix raisonnable.

— Combien est-ce donc?

— Cinquante sous.

— Cinquante sousl... En effet, la différence est énorme.

— Elles sont toutes taillées. Une ouvrière habile peut en faire deux dans sa journée...

— Alors j'aurai mal entendu ce que m'a dit M. Valmiral... ou c'est lui qui se sera trompé..

— Acceptez-vous l'ouvrage que je vous apporte?

— Si je l'accepte! Mais avec reconnaissance!

— Alors soyez sans crainte sur votre avenir, je vous promets de ne jamais vous laisser manquer d'ouvrage... Car vous resterez à Paris, n'est-ce pas? Vous vous y fixerez...

— Mais... je le crois. Votre obligeance pour moi,

mademoiselle, me fait un devoir de vous dire ce qui m'y a fait venir...

— Oh ! madame, je ne vous demande pas vos secrets!... Vous me connaissez depuis trop peu de temps pour que j'aie déjà des droits à votre confiance...

— Mais ce n'est pas un çecret, mademoiselle, et il n'y a rien de mystérieux dans tout cela... H n'y a que des peines!... Je me suis mariée, il y a cinq ans, à Joinville, où je suis née. Mon mari a voulu entreprendre des affaires dans lesquelles il n*a pas réussi. Enfin, pour tâcher de rétablir notre petite fortune, il est parti, il y a dix-sept mois bientôt, pour l'Amérique... sans me prévenir, sans même me dire adieu...

— Oh! c'est mal, cela! Et sa fille, ce petit ange, il est parti sans Tembrasser?

— Mon Dieu, bui^; il m'a laissé une lettre dans laquelle il m'annonçait que si, dans six mois, je n'avais pas de ses nouvelles, c'est qu'il aurait cessé d'exister...

— Eh bien... depuis?

— Depuis dix-sept mois je n'ai reçu aucune nouvelle. Il faut donc qu'il soit mort!

— Pauvre femme! Mais les lettres s'égarent quelquefois... les bâtiments peuvent faire naufrage.

RENCONTRE INATTENDOE. 187

— Cette pensée m'a soutenue longtemps... et je serais restée dans ma ville natale, si, il y a un mois environ, un de nos voisins, qui revenait de Paris, ue m'avait assuré... oh, mais positivement assuré, qu'il avait vu ici, à Paris, M. Damfleury... c'est le nom de mon mari.

— Oh, mais, voilà qui change bien les choses I

— Vous comprenez qu'en apprenant cela je fis sur-le-champ mes apprêts de départ, je fis ressource du peu que je possédais et je partis avec ma fille pour Paris.

— J'en aurais fait tout autant que vous! Et depuis que vous êtes ici?

— J'ai demande dans tous les h&tels, j'ai couru de tous côtés, je n'ai obtenu aucune nouvelle, aucun renseigneiQent sur M. Damfleury... Un jeune homme a sauvé la vie à ma fille au moment où des voitures allaient la renverser...

— Pauvre amour... elle aurait manqué périr I... Ah! vous lui devez plus que la vie à ce jeune homme-là...

. —C'est mon ami, Paul Valmiral! dit Marie; il vient nous voir souvent ! . . .*

— Oui, mademoiselle, ce jeune homme nous a témoigné le plus tendre intérêt; connaissant parfaitement Paris, il a pu s'informer bien mieux que moi,

188 PAPA BEAUPÈUE.

mais il n'a lien appris sur mon mari. Je voulais lepartir, je Youlais retourner à Joinville, quoique je n y aie plus aucun parent. M. Yalmiral m'a engagée à rester à Paris, en me promettant de m'y faire avoir de l'ouvrage. Mais ce que vous venez de me dire, touchant le prix de la façon des chemises qu'il m'a chargée de faire, me donne à réfléchir... J'ai peutêtre eu tort d'écouter les conseils de ce jeune homme. Cependant il se montre si réservé, si respectueux, que je me fiais entièrement à lui!

— Et vous avez eu raison I Mon Dieu, je ne vois aucun mal dans tout cela ; vous êtes assez intéressantes, vous et votre chère petite, pour que l'on soit heureux de vous être utile. Lors même que ce jeune homme éprouverait pour vous plus que deVintérêt, serait-ce une raison pour que vous n'ayez plus confiance en lui?

— Ah I mademoiselle, vous oubliez que je suis mariée !

— C'est que franchement je crois bien que vous ne l'êtes plus. Votre voisin de Joinville aura vu de travers I S'il a en effet rencontré votre mari à Paris, pourquoi ne lui a-t-il pas parlé et demandé ce qu'il y faisait?

— C'était, m'a-t-il dit, dans un spectacle qu'il l'a

aperçu; il comptait l'aborder à la sortie, mais il ne l'a plus retrouvé.

— Ta! tal tal des histoires que tout cela... Ce monsieur a crû reconnaître... Tous les jours il y a des ressemblances qui trompent. Vous n'avez pas de nouvelles de votre mari depuis dix-sept mois, c'est qu'il est mort, bien mort! Donc vous êtes veuve et maîtresse de faire tout ce qui vous fera plaisir. Si vous admettez le contraire, alors c'est donc que ce monsieur Damfleury est un affreux mauvais sujet, qui a abandonné sa femme et son enfant.». C'est Pun ou l'autre, choisissez!

Camille garde quelques instants le silence, puis elle murmure :

— Vous avez raison, il vaut mieux penser que je suis veuve!

Mathilde était déjà depuis assez longtemps chez sa nouvelle amie, lorsqu'on frappe doucement à la porte, et Yalmiral entre chez madame Damfleury. On l'accueille avec l'empressement ordinaire, Marie court l'embrasser, et après lui avoir serré la main, Camille lui dit :

— Vous allez faire connaissance avec mademoiselle Mathilde, qui est employée dans le magasin de blanc où j'ai acheté, et qui veut bien aussi s'intéresser à moi... Dans ma peine, \e suis encore bien heureuse

de rencontrer des personnes qui se font un plaisir de me procurer de l'ouTrage.

Yalmiral était entré sans faire d^abord attention à la personne étrangère qui était là ; il porte alors ses yeux sur Mathilde, et, tout en la regardant, éprouve une assez vive émotion, car il vient de reconnaître en elle cette jolie brune qu'il a vue au restaurantbouillon et à qui La Bergerie est venu parler, puis qu'il a rejointe à l'Eldorado, où elle lui a donné un si vigoureux soufflet.

Mais Mathilde n'avait pas aperçu le jeune homme au restaurant, elle ne l'avait pas non plus remarqué au café-concert, c'est pourquoi sa vue ne lui cause aucune émotion ; et elle lui fait un sourire aimable en lui disant :

— Madame vient de m'apprendre, monsieur, que vous aviez sauvé sa chère petite d'un bien grand danger, et je l'aime déjà tant, cette chère Marie, que je vous demande la permission de vous en témoigner aussi de la reconnaissance.

Yalmiral remercie, tout en cherchant à se remettre de l'émotion dont il n'a pas été maître. Mais la jeune lingère, qui est douée d'une grande perspicacité, a remarqué le trouble que le jeune homme a éprouvé en la regardant, et lui dit en souriant :

— Est-ce que vous m'avez déjà vue quelque part, monsieur?

— Pourquoi cela, mademoiselle?

— C'est qu'il m'a semblé qu'en me regardant vous éprouviez comme de la surprise... Mais je me suis peut-être abusée.

— Non, mademoiselle^ je me suis rappelé, en effet, vous avoir déjà vue... C'était dans un restaurantbouillon, sur le boulevard Sébastopol... Yous étiez avac une jeune personne blonde fort gentille.

— Ahl oui ; avec Lisa. . . C'est vrai, il y a un mois de cela à peu près... Et vous me reconnaissez? Je gage que Lisa vous avait donné dans l'œil alors. .. Elle en vaut bien la peiné I

— Non, vous vous trompez, mademoiselle ; votre amie m'occupait fort peu; mais je vous ai vue causer avec un monsieur... que je connais beaucoup; voilà pourquoi je vous avais remarquée.

— Ah I vous connaissez ce monsieur qui est venu causer avec nous?. . . Un bien mauvais sujet, Rodrigue, La Bergerie, il a une foule de noms !... Si vous aviez été aussi ce même soir à l'Eldorado, vous auriez été témoin d'une autre scène!... Mais, mon Dieu, quand je suis ici, je m'y plais tant, que je ne songe plus que l'on a besoin de moi au magasin. Embrasse- moi, Marie, je t'apporterai une poupée la première fois

que je viendrai... Au revoir, ma bonne amie... Vous me permettez de vous appeler mon amie, n'est-ce pas?

— Non-seulement je vous le permets, mais je vous en remercie.

— Adieu, monsieur.

Mathilde est partie, elle se hâte de prendre le chemin de son magasin, tout en se disant :

. — Je suis fâchée que ce jeune homme soit ami de ce mauvais sujet de Rodrigue... Il a l'air très comme il faut, très-honnête, ce jeune homme... qui paye les chemises dix francs de façon.,. Je devine bien pourquoi!... Après tout, il peut connaître Rodrigue sans faire comme lui... les jeunes gens se lient si facilement.

Sur le boulevard, la jolie brune voit venir devant elle un gros monsieur qui la regarde avec attention ; ce monsieur Tarréte en lui faisant un profond salut et en disant :

— Enchanté, mademoiselle, du hasard qui me procure le plaisir de vous rencontrer!...

Mathilde regarde cet individu, dont la figure béte lui est inconnue, et répond :

— Monsieur, je crois que vous vous trompez et me prenez pour une autre, car je ne vous connais pas...

^ Mais moi, madame, j'ai le plaisir de vous con-

RENCOKTRE IiNATTENDUE. 193

naitrc... Vous allez me comprendre tout de suite : je suis Philamour...

^Philamourl... C'est ua bien joli nom... mais je n'ai jamais entendu parler de Philamour. . . Et moi, monsieur, pouvez-vous me dire qui je suis?

— Parfaitement! Vous êtes la sœur de M. Thomassin de Rouen, avec qui nous faisons de grandes affaires, et qui nous doit même une somme assez ronde; je ne sais pas le chiffre, mais mon gendre m'a dit que la somme était importante...

— En vérité, monsieur, je ne comprends pas un mot à tout ce que vous me contez là... D'abord, je n'ai jamais eu de frère, et je ne connais pas de Thomassin; vous voyez bien que vous faites erreur...

— Mais, madame, je suis cependant bien certain de ne point me tromper. C'est bien à vous que mon gendre La Bergerie a été parler dans un restaurantbouillon..., où vous étiez avec une très-jeune personne. ..

— La Bergerie?... Vous venez de parler de La Bergerie...

— Oui, madame, ah I vous y êtes maintenant 1...

— Vous connaissez ce La Bergerie, monsieur ?

— Si je le connais!... c'est mon gendre.

— Votre gendre I comment, il est marié, ce chenapan 1...

— Chenapan!... madame, le mot me parait leste...

— Oh ! il en mérite bien d'autres, monsieur.

— Cela ne m'empêche pas, comme associé de la maison Philamour et La Bergerie, de vous demander si votre frère Thomassin est de retour à Paris.

— Et moi, monsieur, je vous répète que je n'ai jamais eu de frère, que je ne connais aucun Thomassin... Je devine que La Bergerie vous aura fait d'infâmes mensonges et cela ne m'étonne pas du tout. . . Ah! ilest marié. . . Je plains sa pauvrefemme!...

* — C'est ma fille, madame.

— Raison de plus pour que je la plaigne. Voyons, monsieur, expliquons-nous mieux... Vous m'avez vue dans un restaurant-bouillon ?

— Oui, madame. ••

— D'abord, je ne suis pas madame, je suis mademoiselle. Après?

— C'était sur le boulevard Sébastopol... Vous étiez dans le grand salon, avec une jeune blondinette. . .

— Avec Lisa.

— J'ignore si elle s'appelait Lisa...

— Allez toujours, ça ne fait rien.

— J'y dînais avec mon gendre La Bergerie, qui tout à coup me dit en vous apercevant :

RENCONTRE INATTENDUE. i95

« — Voilà la sœur de Thomassin, de Rouen, à qui j'ai Tendu des planches... il nous doit de l'argent et je ne le vois plus; je vais aller demander de ses nouvelles à sa sœur. »

— Ah! le gredin!... Comme il s'est moqué de vous... Rodrigue me faisait la cour, monsieur.

— Qu'est-ce que c'est que Rodrigue?

— C'est La Bergerie... c'est votre gendre... Il est venu me donner un rendez-vous , il m'a envoyée à TEIdorado en me disant qu'il était avec un vieil imbécile de provincial dont il allait se débarrasser.

— Il vous a dit : vieil imbécile?...

— Tout comme je vous le dis, monsieur. Je me suis rendue à l'Eldorado avec mon amie... C'est là que j'ai entendu des femmes appeler votre gendre La Bergerie. Je ne le connaissais que sous le nom de Rodrigue. Ensuite ce monsieur s'étant permis de pincer le derrière à Lisa, je lui ai appliqué un soufflet qui a interrompu les chanteurs, et'je suis partie en lui défendant de jamais m'adresser la parole. Voilà, monsieur, ce que c'est que votre gendre...

— Et il m'a appelé vieil imbécile ?

— Oui, oui, cent fois oui !

— C'est à ne pas le croire!

— Oh ! pardonnez-moi ... de la part de Rodrigue . . . je veux dire La Bergerie, vous pouvez vous attendre

196 PIPA BKArPÈRC.

à tooL Et il est marié aTecTotre fiHe... bien marié?. . TOUS en êtes certain, monsieur?

— Pardieo, madame, j'étais à la mairie et à Téglise.

— Tant pis pour votre fille, monsieur, ce mari-là ne doit pas la rendre bien heureuse. Elle est jeune et gentille, peut-être?

— Oui, mademoiselle, elle se nomme Zénobie, elle n'a pas encore ringtans, je lui ai donné quarante mille francs- de dot, et j'ai mis La Bergerie à la tête de ma maison de planches.

— Vous ayez fait là une fameuse bêtise I... Mais voilà le magasin dans lequel je suis employée, adieu, monsieur; quand vous verrez votre gendre, dites-lui que vous avez causé avec Mathilde Derbois, il devinera ce que j*ai pu vous dire.

Philamour est resté stupéfait sur le boulevard, abasourdi par tout ce qu'il vient d'apprendre, ne pouvant comprendre que, marié à sa fille Zénobie, La Bergerie aille pincer des dames dans les cafésconcerts.

Tout ce que son gendre lui a conseillé a mal tourné. La danse quUl a exécutée au bal Mabille lui a fait passer une nuit au corps de garde et recevoir une mercuriale de Tinspecteur de police. Les planches

RENCONTRE INAITENDUE. 191

que La Bergerie prétend faire venir deNorwége restent toujours en route. Mais ce qui surtout irrite ie beau-père, ce qu'il ne peut supporter, c'est que son gendre lui ait donné Tépithète de vieil imbécile.

i9S PAPA BEADPËRE.

Une quinzaine de jours se sont écoulés depuis que le hasard a amené ces rencontres singulières. Par une belle journée de printemps, Malhilde, qui profite de tous les instants qu'elle a de libres pour aller chez Camille, et qui la trouve toujours travaillant avec ardeur, lui dit en lui montrant la petite Marie :

— Ma bonne amie, vous travaillez sans relâche pour que rien ne manque à votre chère enfant. C*est fort bien de vouloir gagner de Targent, mais cependant il ne faut pas se tuer, perdre sa santé sur son ouvrage. Vous sortez un moment le soir; mais ce n'est pas là jouir d'un air pur et prendre vraiment

du rcpog. Vous n allez jamais voir les environs de Paris, le bois de Boulogne, le bois de Vincennes, le parc de Saint-Cloud, et cependant, tout en vous faisant du bien, à vous, cela procurerait un grand plaisir à votre petite Marie, qui pourrait un peu courir, jouer sur le gazon, ce qui est impossible sur les boulevards. Avec un omnibus nous pouvons arriver tout près du bois de Boulogne, la dépense serait donc fort modique. Voyons, prenons jour et faisons la partie d^aller passer une journée par là... Nous partirons à trois heures de l'après-midi ; ce ne sera donc qu une demi-journée de perdue, mais elle sera bien employée, si elle fait du bien à Marie, si elle fait revenir un peu de couleur sur votre jolie figure qui est toujours si pâle.

— Ob! oui, maman, allons voir le bois de Boulogne, s'écrie Marie, nous nous amuserons bien ! et Mathilde a raison, tu travailles trop, tu te rendras malade, iu sais bien que mon ami Paul te Ta dit aussi hier !

— Oui, dit Camille ; mais lorsqu'une fois, devant lui, j'ai témoigné le désir de voir le bois de Boulogne, il m'a conseillé de ne point diriger ma promenade de ce côté. Il assure qu'il y a trop de monde, que c'est dangereux à cause des voitures, des gens à cheval...

200 PAPA BEaUPËRE.

— Dangereux ! . . . pas du tout ; les piétons ne vont pas dans les chemins où passent les équipages et les cavaliers ! Monsieur Valmiral n'aime probablement pas le bois de Boulogne ; voilà pourquoi il vous a dit cela. Moi, je suis sûre que vous y prendrez du plaisir. C'est le rendez-vous des belles voitures, du beau monde, des riches toilettes. Eh bien I cela distrait de voir tout cela...

— Oh ! oui, maman, je veux voir les belles toilettes, moi.

— Voyez-vous cette petite coquette qui s'occupe déjà de parures !... Eh! bien, Mathilde, j'y consens; nous irons au bois de Boulogne.

— Ah ! voilà qui est parler... Prenons jour tout de suite... le temps est superbe... n'attendons pas qu il change : demain, voulez- vous?

— Demain, soit.

— Je viendrai vous prendre à trois heures précises... Vous serez prêtes?

— Je vous le promets.

Msfthilde est partie et la petite fille saute de joie dans la chambre en s'écriant :

— Quel bonheur! nous irons demain au bois de Boulogne... maman, si notre ami Paul vient aujourd'hui, est-ce que tu ne lui diras pas de venir avec nous au bois de Boulogne?

— Non, ma fille, il ne faut pas être indiscret ; d'ailleurs, tu vois bien qu'il n'aime pas cette promenade-là, et, comme dit Mathilde, c'est pour cela qu'il nous conseillait de n'y pas aller.

Camille a une autre raison pour ne point engager le jeune Yalmiral à les accompagner : quand elle lui a demandé des explications au sujet du prix qu'il prétendait payer les chemises qu'il lui avait données à faire, il est devenu si rouge, si embarrassé, qu'elle lui a tendu la main en lui disant :

— Je devine tout, je comprends votre délicatesse. . . vous vouliez m'obliger sans me le dire... mais vous le voyez, grâce au ciel, me voilà pour longtemps pourvue d'ouvrage ; désormais je veux que vous agissiez franchement avec moi.

— T Non, vous ne devinez pas tout ! a répondu le jeune homme en baissant les yeux et poussant un gros soupir.

Camille n'a pas voulu en entendre davantage, mais il est bien probable qu'elle avait deviné que Valmiral l'aimait. Il y a de ces choses que les femmes devinent toujours, de ces aveux qui n'ont pas besoin d'être dits pour être sus.

Un temps magnifique favorise la partie projetée. A l'heure convenue, Mathilde est exacte ; elle vient chercher la jeune mère et sa fille. Celles-ci sont

202 PAPA BEAUPËRE.

prêtes ; Camille a fait une toilette bien simple; mais sa figure distinguée, son air mélancolique, sa pâleur même, donnent à toute sa personne un charme indéfinissable. La petite Marie, fraîche, rose et rieuse comme on doit l'être à son âge, se livre à la joie la plus vive, et goûte ce plaisir déjà si doux, et souvent le meilleur : celui qu'on se promet.

On monte en omnibus, on se rend à la Madeleine, on change de voiture et Ton arrive enfin à la porte du bois de Boulogne. Alors seulement on va se livrer au plaisir de la promenade ; on va connaître ce bois si renommé pour son lac, ses cascades, ses belles allées, ces verts gazons, et surtout pour la société élégante qui va presque chaque jour s'y montrer.

Camille admire les équipages, les toilettes des dames, la bonne tournure des cavaliers. La petite Marie pousse des cris de joie à chaque chose nouvelle qu'elle aperçoit, ^t Mathilde leur dit :

— Eh! bien, êtes- vous fâchées d'être venues ici ? Est-ce que cette promenade ne vaut pas mieux que la place Royale et tous les squares possibles ? Et puis, si Ton ne veut pas toujours être avec le monde, il y a des sentiers écartés, des allées solitaires, où Ton peut se promener longtemps, où Ton n* entend plus le bruit des voitures ni celui de la foule.

— Oui, dit Camille, celte promenade est char-

mante; je ne comprends pas pourquoi monsieur Valmiral cherchait à m'en détourner. Et s'il est agréable de s'y promener en voiture, franchement c*est aussi fort amusant pour les piétons de regarder tout ce beau monde et de faire connaissance avec les parures à la mode.

Mathilde, qui connaît parfaitement son bois de Boulogne, sert de guide à la compagnie. Elle lui fait faire le tour du lac, la conduit jusqu'à Tarène réservée pour les courses, la fait passer par quelques allées bien solitaires, puis la ramène devant la cascade, où il y a des chaises et un.grand nombre de personnes assises. Beaucoup de belles dames sont descendues de leurs équipages, et veulent se promener quelques instants à pied, pour mieux se faire voir. Les voitures attendent un peu plus loin.

Camille avoue qu'elle est fatiguée.

— Eh! bien, asseyons- nous ici, dit Mathilde, nous ferons d'autant mieux de bien nous reposer, que nous aurons encore un assez long chemin à faire pour regagner un omnibus, et puis, c'est amusant de s'asseoir ici, on voit de plus près toutes ces belles toilettea ; on distingue mieux les figures, et il y en a quelquefois de bien originales ! Car parmi ces dames qui viennent ici en équipage, il en est beaucoup

m PAPA BEAUPÈRE.

qui ne arent pis porter leurs plumes et leurs cachemires.

Od se place sur des chaises, un peu à Técart ; on y clait depuis quelque temps et Camille s'amusait des remarques piquantes et toujours comiques que faisait Mathilde, en examinant les groupes qui passaient, lorsque tout à coup la jeune femme pâlit, devient tremblante : un couple quelle n'avait pas vu s'approcher, va passer devant elle. La dame, qui n'est ni jeune ni belle, est mise avec une excentricité presque ridicule, et dans le cavalier élégiant qui lui donne le bras, Camille a reconnu son mari.

Muette de surprise, ne pouvant en croire ses yeux, la jeune mère balbutie :

— Mon Dieu!... Mais c'est lui... Ohl je ne me trompe pas...

— Tiens, yous connaissez ce monsieur-là? dit Mathilde qui vient d'envisager La Bergerie; eh! bien, moi aussi je le connais... C'est un bien mauvais sujet!...

— Mais c'est mon mari ! s'écrie Camille, qui fait un mouvement pour se lever, et retombe sur sa chaise sans force et presque sans voix.

— Votre mari! dit Mathilde.! Cet homme serait votre mari? pas possible... vous vous trompez...

Cependant, en passant devantMathide, La Bergerie

l'avait recoDnue et il avait pressé le pas, sans faire attention aux personnes qui étaient avec la jolie brune. Camille qui voit qu'il s'éloigne avec sa dame au bras, pousse vivement sa fille sur le chemin, et lui montrant DamQeury. lui dit :

— C'est ton père, ce monsieur-là, cours, mafille, cours... arrête-le et dis-lui que je suis ici...

— Ce monsieur là -bas. . .

— Mais oui... de plus près tu le reconnaîtras bien... va... cours... appelle ton père.

La petite Marie est partie. Mathilde regardait toujours Camille, elle ne pouvait croire ce qu'elle entendait, et se bornait à murmurer :

— Votre mari?... ce serait là votre mari?... Oh ! ce serait trop fort ! . . •

Comme La Bergerie ne pouvait pas faire avancer l'énorme Olympe aussi vite qu'il Faurait voulu, en se dirigeant vers la calèche qui les attendait, la petite fille l'a bientôt rejoint ; elle le tire par son habit, en criant :

— Papa! papal... ne va donc pas si vite... maman est là... ah ! oui... je le reconnais à présent... tu es bien mon papa!..

— Qu'est-ce que c'est? que veut cette petite... que vous demande-t-elle? dit madame Verdoyant en faisant des yeux de chouette à Tenfant.

iS

Mais La Bergerie, qui a été un moment stupéfait à la vue de sa fille, reprend bien vite son assurance et répond, entachant de rire :

— Je ne sais pas... je n'y comprends rien.. . C'est une méprise... ou une plaisanterie... Allez, petite... allez- vous-en. • . laissez-moi. . .

— Comment, papa, tu ne me reconnais pas? Mais je suis ta petite Marie... embrasse-moi donc... et viens rejoindre maman...

— Qu'est-ce à dire? elle vous appelle papa... elle vous dit d'aller retrouver sa mère...

— Continuation de la plaisanterie... Je vous jure que je ne connais pas cet enfant... Mais voilà notre calèche... montez, belle dame... hâtons-nous... le temps se gâte.».

— Papa... mais ne t'en va donc pas... Maman t^attend la^bas...

— Éloignez-vous, petite... encore une fois je ne vous connais pas!... Allez- vous-en donc, ou vous allez vous faire écraser par les chevaux...

Mais la petite Marie voulait toujours retenir son père, qui montait dans la calèche ; elle s'exposait en effet à être atteinte par les roues de la voiture. Heureusement Mathilde était là : voyant Tenfant disparaître sans que La Bergerie daignât s'arrêter, elle avait vivement quitté Camille, qui ne pouvait plus

parler, mais de la main lui montrait au loin sa (illc ; elle prend vivement le bras de Marie, Téloigne des roues qui allaient l'atteindre tout en disant à La Bergerie :

— Misérable! lâche! après avoir abandonné la mère, il ne vous manque plus que de passer sur le corps de votre fille... mais vous avez beau vous sauver . . . nous vous retrouverons ! . . .

— Que dit cette femme... que veut cette femme? s'écrie Olympe aux abois, tandis que La Bergerie presse le cocher de fouetter ses chevaux ; mais celuici, curieux comme tous les domestiques et prévoyant qu'une scène intéressante va se passer, tout en arrangeant ses rênes, trouvait moyen de ne pas en finir.

— Eh! mon Dieu, belle dame! cette femme a probablement perdu la raison ! répond le beau monsieur d'un air irrité, je ne la connais pas...

— Oh ! que si... tu me connais bien ! s'écria Mathilde, et tu sais bien que c'est ta fille qui tend en vain ses petits bras vers toi !

— Ma bonne, je vous répète qu'on ne peut rien vous faire... Eh bien, cocher; par tirez- vous enfin!...

Cette fois le cocher se voit forcé d'obéir : il fouette ses chevaux et la calèche s'éloigne emportant madame Verdoyant et La Bergerie. Alors Mathilde se

208 PAPA BE^TÎPÈRE.

décide à retourner vers Camille avec la petite Marie, qui pleure, en disant :

— Pourquoi donc papa n'a-t-il pas voulu me reconnaître? je n*ai pourtant pas été méchante!

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