‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 2 sur 16 · BEAU-PÈRE · texte numérisé non relu

BEAU-PÈRE

Êtes-Tous entré quelquefois dans une de ces entreprises de bouillon qui, maintenant, rivalisent avec les restaurants et souvent leur sont de beaucoup supérieures ? Si vous ne les connaissez pas encore, venez y faire un tour avec moi ; je ne vous conduirai pas dans une de ces petites salles borgnes, où le bouillon se marie avec le lait, et que Ton nomme crémerie; non, je vous introduirai sur-le-champ dans une de ces grandes maisons qui ont la vogue, parce qu'eu effet tout ce que Ton vous sert là est de

bonne qualité, et vous y pouvez dhier fort bien, en donnant une agréable suite à votre bouillon ; de plus vous êtes servi par des femmes, ce qui né peut qu'ajouter à votre appétit et pousser à la cooisommation.

Nous y sommes ; voyez comme cette salle est vaste et bien éclairée I il y a toujours beaucoup de monde ; presque toutes les tables sont occupées, d'autres sont retenues, mais il est difficile de les garder, car ceux qui arrivent s'y installent, sans écouter les réclamations des demoiselles qui servent et auxquelles ils répondent :

— Ce doit être ici comme dans les omnibus, on n'y garde point de places ; tant pis pour les retardataires 1

Votre regard est agréablement flatté en apercevant des dames parmi les consommateurs ; elles sont toujours en minorité, mais enfin il y en a. Ce sont ordinairement des douairières qui^ne tiennent pas ménage ebez elles, et ne redoutent point de se montrer seules chez un traiteur ; vous y verrez aussi quelquefois déjeunes ouvrières, grisettes sans amoureux, qui viennent se régaler d'un consommé et ne seront pas fâchées d'être lorgnées par les beaux messieurs qui sablent du vin de Bordeaux et diiient là, comme s'ils étaient à la Maison-Dorée.

Ici, les originaux abondent ; les types les plus curieux se dévoilent, car c'est surtout pendant qu'il dîne que Ton peut juger des habitudes, des penchants, on pourrait presque dire du caractère de quelqu'un.

Voyez ce gros homme assis dans ce coin et qui mange comme s'il n'avait pas diné depuis plusieurs jours, il n'a cependant pas Tair d'avoir jeûné. Mais pour lui, manger est le plus beau moment de l'existence ; il ne connaît pas de jouissance comparable à celle qu'il éprouve à table ; il se concentre dans son assiette, il ne s'occupe jamais de ce qui se passe autour de lui. Il dine toujours seul, parce qu'avec une connaissance il faudrait causer, ou tout au moins répondre quelquefois à ce qu'on lui dirait et cela le distrairait dans sa plus douce occupation. Il s'obstine à appeler : Garçon ! les demoiselles qui servent et auxquelles à chaque instant il redemande du pain. Cet homme-là doit être un égoïste, ou cela me tromperait bien. Quand on fait un dieu de son ventre, il reste peu de place pour le cœur... Vous me direz que le cœur ne se place pas dans le ventre, mais ceci est une métaphore.

Voilà, plus loin, un monsieur entre deux âges, qui mange lentement, boit doucement, casse son pain avec méthode et s'essuie la bouche avec sa scr-

viclte, toujours avec la même lenteur. De temps à autre, il jette un regard satisfait dans la salle, sourit aux demoiselles qui le servent, puis se mouche et remet son mouchoir dans sa poche. Tout cela, comme pourrait Texécuter un automate. Cet individu doit être comptable ou caissier dans une maison de commerce ; l'habitude des chiffres lui a donné cette régularité de mouvements, il ne veut jamais faire une erreur, pas plus dans ses actions que dans ses comptes.

Là-bas. cette dame qui dine seule est la douairière que je vous citais tout à Theure. Elle s'occupe beaucoup plus de ce qui se passe dans la salle que de son bouillon, qu'elle met une demi-heure à avaler. Elle regarde avec curiosité toutes les personnes qui entrent ; elle connaît les habitués ; lorsque arrive une personne qu'elle n'a pas encore vue, elle interroge les demoiselles servantes et Ton entend immanquablement le dialogue suivant :

— Qu'est-ce que c'est que celui-là?... le connaissez-vous, mesdemoiselles?

— Nous l'avons déjà vu quelquefois, madame.

— Tiens I moi pas. Qu'est-ce qu'il fait cet hommelà?...

— Nous ne le lui avons pas demandé, madame.

UNE FNTHEPniSE DE BOUILî.ON. 5

— Il ne cause donc pas ce gros bœuf?... car il ressemble à un bœuf!...

— Non, madame, mais il doit être à son aise ; il est très-généreux avec nous.

— Ah ! il est généreux I voyez-vous ça... ce doit être quelque marchand de bestiaux. Mesdemoiselles, placez-le donc à côté de moi un de ces jours, je serais curieuse de savoir s'il parle français, cet homme généreux I

— Mais, oui, madame, il n'a pas d'accent étranger...

— Je m'entends, mesdemoiselles, et pour parler français, je veux dire s'exprimer purement sans faire des pataquès.

Les servantes s'éloignent, en se disant :

— Le plus souvent que ce monsieur voudra se placer près de cette vieille sibylle ! Est-elle étonnante ! à chaque nouveau visage, elle nous dit : « Placez-le donc près de moi ! » Elle espère faire une conquête apparemment... Mais elle a beau jouer de la prunelle, ça ne prend pas !.. . D'ailleurs les hommes viennent ici pour manger et non pas pour faire des connaissances... Et quand ils sont aimables et font les gentils. . . c^est pas aux vieilles qu'ils s'adressent. ..

— Garçon I du pain !

— Ah ! bon ! ... c'est le gros monsieur du coin là-

6 PAPA BEAUPËRE.

bas... Est-il ridicule de nous appeler toujours : garçon!.,. Yoilà la quatrième fois qu'il redemande du pain. II croit peut-être que c'est ici comme dans les restaurants à prix fixe, où Ton aie pain à discrétion, mais quand il s'agira de payer, il verra la différence.

Mais qui donc parle si haut et semble connaître tout le monde là? C'est un petit homme, dont il est difficile de deviner Tâge sous l'énorme barbe roussâtre qui couvre tout le bas de son visage, se mêlant à ses moustaches et à ses favoris ; d'énormes sourcils qui se rejoignent sur son nez comme ceux du Juif errant... dans l'image que l'on vend de cet éternel marcheur (car, pour mon compte, je ne l'ai jamais rencontré), et une forêt de cheveux très-inculte, font de cet individu une espèce de poro-épic dont on ne peut distinguer que les yeux, qui sont très-petits et très-vifs, et le nez, qui est long et recourbé comme celui d'un oiseau de proie. Tout cela, vou& en conviendrez, ne constitue pas un cavalier bien séduisant, à moins que vous n'ayez un goût très-prononcé pour les ours.

Ce particulier, que les demoiselles qui servent ont surnommé le bonnet à poils, parce qu'en effet, au premier abord, sa tête ressemblée cette coiffure, s'est placé à une table d'où il a déjà entamé la conversation avec deux jeunes gens qui sont assis assez

loin de lui ; mais cela ne gêne nullement ce monsieur, qui, au contraire, est enchanté, lorsqu'il parle, ^e tout le monde puisse l'entendre; et il trouve moyen de parler presque continuellement, ce qui ne semble pas produire sur ses voisins TefTet agréable qu'il se promet, d'autant plus que sa voix nasillarde et criarde a beaucoup de rapport avec le son d'un mirliton.

— Messieurs, avez-vous été voir la pièce nouvelle aux Variétés?... crie le bonnet à poils, en s'adressant aux jeunes gens qui dînent plus loin...

— Oui. . . c'est fort amusant, et vous monsieur Dardanus?

— Moi, pas encore, mais je la verrai... oh I je la verrai incessamment ; je suis très-ami avec Fauteur. . . je lui ai donné souvent d'assez bons conseils, je m'en flatte... et il ne s'est pas mal trouvé de les avoir suivis, j'ose le croire I

— Tout à l'heure, il nous dira que c'est lui qui a fait ses pièces ! dit un des jeunes gens à son camarade.

— Oh! c'est que le théâtre, voyez-vous, je connais ça, moi... Nourri dans le sérail^ j'en connais les détours.

— Est-ce que vous êtes Turc ? monsieur Dardanus?

8 PAPA BEAUPÈUE.

— On n'a pas besoin d'èlrc Turc pour connaître les sérails dramatiques. . .

— Est-ce que vous avez fait des pièces, vous ?

— Si j'ai fait des pièces!... Plus que je n'ai de cheveux sur la tête I...

— Ah ! prenez garde I vous vous avancez beaucoup... à moins que vous n'ayez un faux toupet I...

— Mais je n'ai jamais vu votre nom sur Taffiche ! dit le grand jeune homme, et cependant il est remarquable !

— C'est justement parce qu'il est trop remarquable, que je ne le mets pas... On est si méchant à Paris, les journalistes surtout!... Ils auraient fait de mauvaises plaisanteries sur mon nom... et je ne souffre pas les mauvaises plaisanteries... On le sait par mon duel avec Savonard... duel qui a fait assez de bruit !... je puis le dire !

— Ah I bon ! voilà qu'il va nous parler de son duel... ça ne pouvait pas manquer... Jamais tu n'auras un bout de conversation avec monsieur Dardanus,sans qu'il trouve moyen d*y fourrer quelques mots sur son duel... En voilà un qui est bien fier de s'être battu I... Et encore s'esl-il vraiment haltu? Voilà ce dont je doute, moi I

— Quel est ce Savonard avec qui il prétend avoir eu ce duel?

— On n'a jamais pu savoir...

Un nouveau dineur vient d'entrer dans la salle. C'est un monsieur d'une cinquantaine d'années, d'un extérieur distingué, mais qui semble marcher avec peine. M. Dardanus, car maintenant nous savons le nom du bonnet à poils, ne manque pas d'arrêter ce nouveau venu au passage :

— £h! bonsoir, monsieur Duparct... enchanté d'avoir le plaisir de vous rencontrer ici f ... Et comment cela va-t-il?... Cette maudite goutte vous laisset-elle un peu tranquille?...

— Je vous remercie, monsieur; oui, cela va mieux pour le moment...

— Venez donc vous asseoir ici, près de moi... il ya de la place...

Mais le monsieur, qui probablement ne tient pas à être près de M. Dardanus, fait semblant de ne point entendre et va s'asseoir à une table plus loin, ce qui n empêche pas son interlocuteur de continuer à lui parler.

— Du reste, la goutte, voyez-vous, monsieur Duparc, cela ne se guérit jamais, et quand on l'a une fois, c'est pour toute la viel... Il faut en prendre son parti.

— Quel âne ! dit tout bas un monsieur assis en face deThomme barbu. Et comme c'est aimable de

dire cela à quelqu'un atleint de cette maladie I Mon Dieu, combien il y a dans le monde de gens bêtes et malappris!... Numerus stultorum est infinitus !... Si vous avez mal quelque part, ils vous diront : « Prenez garde I Faites attention!... C'est très-dangereux. x> S'ils vous rencontrât relevant de maladie, ils s'écrieront : <x Âh ! sapristi ! comme vous êtes changé!... Vous avez le fond du teint jaune... Je ne vous aurais pas reconnu sans votre chien... C'est votre chien qui m'a remis sur la voie!... » On est bien tenté de leur répondre : « Vous ne changez pas, vous, car vous êtes toujours au^si bête, aussi sot qu'autrefois. »

Comme le monsieur goutteux n'a pas répondu à Faimable réflexion de M. Dardanus, celui-ci s'empresse de reprendre :

— Mais il y a cependant des remèdes... des adoucissants qui éloignent les accès de goutte... On m'en a enseigné un... c'est un jeune officier de qui je le .tiens... J'étais allé en Bretagne... c'était avant mon duel... était-ce avant?., je n'en suis pas bien sûr... J'y reviendrai tout à l'heure...

— Garçon! du pain!...

— Voilà un gros monsieur qui mange trop de pain...ilseferadu mal... Ce remède, c'était... attendez donc... je ne me souviens plus... ça me revien-

(Ira tout à Theure... Âhl voilà chose qui entre làbas!... Ah! je suis fâché qu'il ne vienne pas de ce côté...

— Qu'est-ce que c'est que chose? dit un vieux monsieur qui dîne à côté de Dardanus et a souvent haussé les épaules pendant qu'il parlait.

— Comment! vous ne le connaissez pas?... c'est un acteur du théâtre de TAmbigu...

— Ahl c'est un acteur ce monsieur-là?... a-t-il du talent?..

— Oui, beaucoup de talent... il grasseyé un peu, mais ça ne fait pas de mal dans les rôles d'amoureux,

ça donne de l'ampleur à sa diction.

— Et vous le nommez ?

— Mon Diett... j'ai son nom sur le bout de la langue I Tous ne connaissez que ça... chose I...0 la mémoire des noms!... c*est celle que jai le moins* ..

— Quel insupportable barard ! murmure la douairière, en regardant M. Dardanus avec impatience, et qui est^il donc lui-même, ce monsieur, qui prétend connaître tout le monde?... le savez-votis, mesdemoiselles?

— Madame, il parait que ce monsieur est un faiseur d'affaires, car il est venu plusieurs fois en proposer à uotre patron qui les a toujours refusées.. ^

— Preuve qu'elles étaient mauvaises 1 11 doit être juif, ce Dardanus ?

— Non, madame, il se dit Allemand.

-- L'un n'empêche pas l'autre.

— Mademoiselle, mon rosbif?...

— Voilà, monsieur, tout de suite I

— Gargon I du pain I

— Ail ! ça me revient ! s'écrie tout à coup M. Dardanus.

— Le nom de Pacleur qui dîne là-bas ?

— Non, la recette contre la goutte. . . Monsieur Duparc, je vais vous la dire...

— C'est inutile, monsieur ; on m'a déjà donné plus de cent recettes... j'ai essayé de quelques-unes, elles ne m'ont rien fait... Je m'en tiendrai là.

— Vous avez tort ! . . . vous avez très-grand tort ! . . . Tenez, j'ai connu un banquier millionnaire... chez lequel j'avais mis des fonds... ceci est bien avant mon duel... Ce pauvre banqiiier... — je dis pauvre, quoiqu'il fût millionnaire, mais on est toujours un pauvre sire quand on est goutteux ... — il voulait courir après son caissier qui lui emportait une somme conséquente!...

— Considérable vous voulez dire, murmure le visà-vis de M. Dardanus.

— Considérable ou conséquente, ce n'est pas la

peine de m'interrompre pour cela I c'est la même chose.

— Non, monsieur, ce n'est pas du tout la même chose, et quand vous dites : une somme conséquente^ TOUS faites une faute grossière... vous ressemblez à ces bonnes femmes qui, lorsque cela sent mauvais quelque part, disent : Il faut brûler du sucre, parce que cela corrompt Tair 1

— Mon Dieu, monsieur, vous me faites là des observations pour un motl... Vous êtes bien sévère sur la langue française...

— C'est dans votre intérêt ; quand un homme du monde cause... et surtout quand il cause tout haut dans un endroit public, il devrait tâcher de bien connaître la signification des mots qu'il emploie...

— Je la connais, monsieur, et je vous observe que...

— Il ne faut pas dire ici : je vous observe... mais je vous ferai observer...

— Ah 1 sapristi ! vous êtes donc maître d'école, monsieur? Mais vous m'ennuyez à la fin! je n'aime pas que Ton me donne des leçons... entendez-vous? Je me suis déjà battu en duel, monsieur.

— Eh ! mon Dieu, monsieur, nous le savons de reste ! . . . Vous le répétez chaque fois que vous contez quelque chose. ..

14 PâPâ BËAUPËRE.

— C'est aGn que l'on sache bien que je ne boude pas dans Toccasion et que je suis prêt à me battre de suite...

— C'est tout de suite qu'il faut dire, et non pas de suite*

— J'ai blessé Savonard, monsieur 1...

'^ Je m'en fiche pas mal I . • .

J — Et c'était pourtant un rude gaillard... un

élèire de feu Grmer ; il a reçu un fameux coup d'é-

— A quel endroit ?

-^ Dans le bois de Vineennes.

LA BLONDE Eï U BRUNE. 15

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