‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · LA OLONDE CT LA BRUNE · texte numérisé non relu

LA OLONDE CT LA BRUNE

L'altercation survenue entre M. Dardanus et son vis-à-vis commençait à ennuyer beaucoup les dîneurs, et les demoiselles servantes allaient prier le bonnet à poils de se taire, mais l'arrivée de nouveaux personnages rend leur intervention inutile.

Ce sont deux jeunes femmes, ou deux jeunes filles, qui pénètrent dans la salle, font quelques pas, puis s'arrêtent, comme n'osant pas avancer et surprises à h vue de tout le monde qui est là. Mais les servantes s'empressent d'aller au-devant d'elles et les guident, en leur criant :

— Par ici, mesdames, par ici ; voilà une table de libre, où vous serez fort bien.

16 PâPâ BEâUPËRE.

— Allons, viens donc, Lisa, dit à sa compagne Tune des jeunes filles, qui semble beaucoup moins timide que Tautre. Viens... est-ce que tu n'oses plus avancer à présent ? Mon Dieu, on ne nous mangera pas, va ! Et il n'y a pas de mal à entrer dans un établissement de bouillon.

Celle qui semble la plus embarrassée est une jolie blonde au teint frais vermeil, qui a de grands yeux bleus, mais un peu niais, qu'elle tient modestement baissés, et une taille assez rondelette ; on peut d'autant mieux en juger qu'elle ne porte point de crinoline. Sa mise est simple et peu coquette. Portet-elle un bonnet ou un chapeau, c'est bien difficile à savoir, maintenant que les femmes ont des chapeaux plus petits que des bonnets ; et peut-on appeler chapeau ces petites soucoupes ou ces petits carrés longs qui sont posés sur le sommet de leur tête, où de loin il est impossible de les distinguer?... Heureuses celles qui ont vraiment des cheveux pour les garantir du froid, car leurs chapeaux, bons tout au plus pour des poupées, les laisseraient exposées à toutes les injures du temps!... la mode! la modo! déesse le plus souvent sotte et ridicule, tu as seule le pouvoir de donner à de jolies femmes le courage de s'enlaidir.

Les deux nouvelles venues sont placées pas très-

LA BLONDE Et U UUUNE. 17

loin de la douairière, qui braque ses yeux sur elles et voudrait déjà deviner sur leur visage qui elles sont, ce qu'elles font et pourquoi elles viennent diner là.

M. Dardanus, qui ne se trouvait pas éloigné des deux jeunes femmes, les lorgne aussi avec attention et ne pense plus à sa discussion avec son vis-à-vis, qui de son côté examine aussi les dernières venues, car, remarquez bien que l'arrivée d'une jolie femme fait sur-le-champ relever le nez à toutes les têtes masculines qui se trouvent sur son passage. Et, lorsqu'au lieu d'une, il en arrive deux, l'effet doit être plus prononcé.

La compagne de la jeune blonde méritait bien d'attirer les regards. Plus grande, plus forte que son amie, c'était une belle brune, dont les yeux noirs étaient pleins de feu, et qui ne les tenait pas baissés vers la terre ; elle les promenait au contraire assez hardiment autour d'elle. Ses cheveux, d'un noir de jais, étaient relevés sur les côtés et formaient par derrière un chignon superbe, mais de bon aloi, et qui n'était pas renfermé dans un petit sac de soie, comme la plupart de ceux qui ne contiennent que du crin. Un nez légèrement retroussé, une bouche un peu dédaigneuse, de belles dents et de vives couleurs : telle était mademoiselle Mathilde.

18 PAPA 3ËAUPÈRE.

La venue de deux jeunes femmes aussi jolies pouvait donc bien faire événement dans un établissement de bouillon. Le dialogue suivant s'établit bientôt entre les deux amies :

— Eh bien, Lisa, ta frayeur est passée, j'espère?... Tu oses lever la tête maintenant!...

— • Pas trop !... cela me semble si drôle d'être au milieu de tout ce monde. . . qui a les yeux sur nous. ..

— Bah! le moment d'arriver, voilà tout! C*est comme dans les omnibus, quand vous y entrez, tous ceux qui sont dedans vous dévisagent ; mais à peine êtes-vous assis qu'on ne fait plus attention à vous. Ici chacun s'est remis à manger après nous avoir regardées.

— * Ah ! excepté cette vieille dame là*bas, qui ne cesse pas de nous faire des yeux étonnés et curieux.

— Si elle ne cesse pas, tout à l'heure je vais lui tirer la langue et lui faire des grimaces horribles... Tu sais que je n'aime pas qu'on m'embête, moi I...

— Mathilde! ici, il ne faut pas céder à ta mauvaise tête... Quelle idée aussi d'avoir voulu venir diner dans un bouillon, au lieu de nous rendre à la pension bourgeoise où nous allons souvent?...

— Quelle idée ! ... Tu as bien peu de mém oire, Lisa ; tu as donc déjà oublié ce que je t'ai dit : Je sais que Rodrigue vient quelquefois diner dans ce restaurant

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