A L'ELDORADO
— Ah! voilà le puncU... Cliarmante Lisa, ceci sera de votre goût, j'espère. . .
— Merci, monsieur...
— Tâchez de laisser Lisa. tranquille ; elle est ici sous ma protection, je réponds d'elle.
— Oui, mais vous ne répondez pas de vous!...
Ah! on chante.
— Est-ce la fameuse Thérésa f
— Non, elle n'est pas à ce café. Mais il y a ici des chanteuses qui ont aussi la vogue...
La demoiselle qui s'appelle Tepsalie se penche vers le bord de la loge contre laquelle est La fiergerie, et lui dit à l'oreille :
— Qu'est-ce que c'est donc que ces deux emplâtres avec qui tu çs ?
— Ce sontdes demoiselles de province qui viennent à Paris pour y apprendre le commerce. On les a confiées à ma garde.
— Il a du nez celui qui te les a confiées ! ... Tu leur apprendras de belles choses! Si c'est toi qui les habilles, tu ne t'es pas encore ruiné pour elles.
— Leurs parents ne veulent pas qu'elles soient coquettes.
— Ah! elle est bonne celle-là!... Je m'en souviendrai de ces parents-là ! Est-ce que (u ne pourrais pas les planter là et venir avec nous?
— Oh ! impossible, belles dames... Je dois veiller sur ces jeunes personnes ! j'en réponds sur ma tête.
— Bon répondant !
Mâthilde se retourne et lance à Tepsalie un regard tellement foudroyant, que celle-ci en est toute saisie, et qu'elle cesse de parler à La Bergerie, en murmurant :
— Tiens ! tiens !... mais elle a du tigre celle-là... elle ira... elle a de Tœil !
La Bergerie verse de nouveau du punch glacé à Lisa, et lui présente le verre en se penchant vers elle de manière à pouvoir lui dire tout bas :
— Vous êtes ravissante, et je vous adore !...
— Qu'est-ce qu'il t'a dit? s'écrie Mâthilde, en se retournant vivement.
— Je n'ai pas entendu, répond Lisa.
— Je le crois bien, je n'ai rien dit ! reprend La Bergerie en souriant.
— Moi, je vous dis que vous avez parlé à Lisa. Vous ne savez donc pas que je vois sans regarder?
— J'ignorais que vous jouissiez de cette faculté.
— Vous le savez à présent, prenez garde.
Quelques minutes s'écoulent ; on chantait un duo,
chacun prêtait l'oreille à la musique... Tout à coup un petit cri se fait entendre. C'est le terrible La Ber-
A L'ELDORâDO. G1
gerie, qui ne pouvant plus se pencher vers Lisa pour lui parler bas, venait de glisser une de ses mains au bas de la taille de la jolie blonde et Pavait pincée à certain endroit, non pas de façon à la faire crier, si elle avait eu Thabitude de cette manière défaire sa cour; mais Lisa n'en avait pas l'habitude.
Le cri de la jeune fille a consterné La Bergerie. Mais Hathilde, qui a tout compris, se lève aussitôt et applique un vigoureux soufflet sur le visage de ce monsieur, en lui disant :
— Tenez, monsieur Rodrigue La Bergerie, voilà ce que mérite votre insulte. Viens, Lisa; laissons ce monsieur avec ses cocottes, qu'il pourra pincer tout à son aise ; mais qu'il ne s'avise jamais de me parler, ou je lui en promets autant sur l'autrejoue.
Le petit cri de Lisa, puis le bruit du soufQet avaient attiré l'attention de toute la salle. Les regards se portent vers la loge. Les chanteurs s'arrêtent ; mais Mathilde emmène Lisa, qui a les yeux pleins de larmes et suit son amie en balbutiant : Si j'avais su !... je n'aurais pas crié !
Valmiral et son ami Marcellin quittent aussi l'Eldorado ; le premier, en disant :
— Me voilà maintenant édifié sur le compte du mari de Zénobie... Je vois que je ne m'étais pas
trompé dans le jugement que j'avais porté sur ce monsieur !
— C'est un impertinent ! répond Marcellin ; il est cause que cette petite blonde est partie en pleurant... Ah ! j'avais envie -de le provoquer cet homme !...
— Mon ami, c'est triste à dire, mais si lu provoquais tous ces messieurs qui passent leur temps à pincer les femmes, tu aurais des duels tous les jours !
Le beau La Bergerie est resté un moment stupéfait sous le coup de son soufflet, puis il se met à rire aux éclats, en disant :
— Eh bien, parole d'honneur, il y a de quoi redevenir amoureux d'elle !
— Elle va bien, ta demoiselle de province ! dit Tepsalie ; c'est une élève qui te fera honneur.
UNE JEUKE MÈUE ET SON ENFANT. 63
Peu de temps après la scène arrivée au café de PEldorado, Yalmiral passait sur les trois heures de raprès-midi sur le boulevard Montmartre; il voulait traverser la chaussée pour se rendre dans le passage des Panoramas, mais cela n'était pas facile : Paffluence des voitures était telle qu'il eût été téméraire de risquer le passage, car, aux voitures bourgeoises et aux fiacres, se joignaient encore les omnibus et les services des chemins de fer ; il fallait donc attendre qu'il se fit une trouée, et encore fallait-il passer vite si Ton ne voulait pas être atteint par les chevaux et renversé sous les voitures, que les cochers n'étaient pas toujours maîtres d'arrêter.
Valmiral, n'étant pas pressé, s'arrête sur le boulevard et Ta allumer un cigare, lorsqu'il se sent prendre le bras. C'est M. Philaraour qui vient de l'accoster. L'ancien marchand de planches a le teint moins coloré et Tair moins satisfait qu'à l'ordinaire ; il y a même sur sa physionomie bête quelque chose d'effaré qui dénote du souci. Il presse la main au jeune homme qu'il vient d'aborder.
— Bonjour, mon cher Valmiral ! comment cela va-t-il ? Qu'est-ce que vous faites donc là ?
— Mais vous le voyez, ne voulant pas me laire écraser, j'attends que les voitures veulent bien me livrer passage.
— Ah I c'est vrai !... à cette heure-ci, on s'écrase beaucoup sur ce boulevard... Moi, je l'ai été deux ou trois fois...
— Écrasé?
— Pas entièrement, mais bousculé... poussé par les chevaux... Dites donc, vous ne devineriez jamais d'où je sors?
— Mais de chez vous sans doute ou de chez madame votre fille.
— Vous n'y êtes pas ! je sors du corps de garde, où j'ai passé la nuit I
— Vous vous êtes donc trouvé hier dans quelque bataille? vous vous êtes battu avec quelqu'un?
UNE JEUiNE MÈRE ET SO.N EiNI'ANT. 05
— Moi, jamais je ne me suis ballu avec personne... je ne ressemble pas à Dardanusl... Vous connaissez Dardanus ?
— Oui, oui ; mais alors qu'alliez-vous faire au corps de garde ? .
— Voilà ce que c'est... Mon gendre La Bergerie... TOUS connaissez mon gendre ?
— Oui, et beaucoup mieux que vous peut-être I Mais continuez. . .
— Mon gendre, qui a des idées lumineuses et de Tesprit pour quatre personnes au moins... me faisait Tautre jour ce raisonnement: «Papa beau-père... — c'est ainsi qu'il me nomme toujours dans nos épanchements intimes, — papa beau-père, dormir, c'est perdre du temps... ce n'est plus vivre... ne dormez pas, vous vivrez bien davantage! Mais, pour ne pas dormir, il ne faut pas vous coucher, car, si vous vous couchez, la position horizontale provoquant au repos, vous vous endormirez malgré vous. Très-bien ! alors moi, depuis ce temps, afin de vivre bien plus, j'ai tâché de m'habituer à ne plus me coucher; je reste le dernier dans les établissements publics, j'entVe dans les cafés où Ton soupe... je n'en sors que lorsqu'on ferme; souvent alors je me promène, je flâno sur les boulevards ; malheureusement cela me fa-
C6 PAPA BEAUPËRE.
tigue ; alors je m'assois sur le premier banc que j'aperçois, et... voyez ce que c'est que Thabitude ! je m y endors sans le vouloir. C'est ce qui m'est arrivé la nuit dernière. Il parait que je m'étais endormi sur le boulevard Bonne-Nouvelle ; la garde a passé et m*a réveillé, en me demandant ce que je faisais là ? J'ai répondu : «Je me promène, — car je croyais encore me promener. — Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous? — Parce que je ne veux pas mecoucher. — On peut rentrer chez soi sans se coucher. Vos papiers?. . . » Je n'avais pour tout papier qu une recette pour faire du chocolat sans cacao. Je dis mon nom, mon adresse ; mais un inspecteur de nuit dit au caporal : c( Cet homme m'est suspect; voilà plusieurs fois que je le trouve au milieu de la nuit donnant sur des bancs ou sur des bornes... Une nuit, même, il s'était endormi dans une colonne décente ! Tout cela n'est pas naturel ; il faut le garder au corps de garde. Demain, on s'informera. » Et là-dessus on m'a conduit aii corps de garde, on m'a mis au violon, et croiriezvous que j'ai eu encore la faiblesse d'y dormir?.,. Je ne fais plus que ça depuis que je ne veux pas me coucher. J'ai fait un somme jusqu'à onze heures. Alors on s'est souvenu de moi ; on a envoyé aux informations et mon portier est venu me réclamer... On m'a fcndu à la liberté en m'invitanl à ne plus dormir
HyE JEUNE MÈRE ET SON ENFANT. C7
dans h rue. J'ai payé à déjeuner à mon portier... et me voilà... Que dites-Tous de tout ça?
— Que je ne vous conseille pas de suivre les conseils de monsieur votre gendre ; vous voyez où ils vous conduisent.
— C'est vrai... ça ne m'a pas réussi... Je crois que je ferai mieux de me coucher... les habitudes ! comme c'est tenace !
— Et les affaires? étes-vous content? cela marchet-il?
— Oh! cela marche extrêmement vite. .. J'avais un immense assortiment de planches en magasin : tout cela est parti ! vendu par mon gendre... expédié, enlevé I... Il n'y a plus rien dans mes magasins.
— Est-ce que vous n'achetez pas d'autre marchandise ?
— Si fait... nous en attendons... mais La Bergerie en fait venir de fort loin, parce que ce sera meilleur et moins cher... par exemple, c'est long à arriver; en ce moment vous me demanderiez une planche pour faire une cloison, que je ne pourrais pas vous la donner,
— Et madame votre fille se porte bien?...
— Par dieu ! avec un mari comme elle en a un, je voudrais bien voir qu'elle fût malade I... Ah! ah l tous en tenies pour ma fille ! ••» Mais vous concevez.
G8 PAPA LliAUPËRE.
mon petit, ce n'était pas un gendre comme tous qu'il me fallait!... Vous êtes un fort honnête jeune homme ! mais ma fille voulait un mari qui fit grande ligure... elle veut avoir voiture...
— Est-ce que votre gendre lui en a donné une?
— Non, pas encore ; mais cela ne saurait tarder... Zénobie voulait un mari dans le progrès... vous savez ce que c'est que le progrès?
— Et vous, monsieur, comment le comprenezvous?
— Moi?. . . oh ! bigre ! ... le progrès.. , c'est d'abord de faire tout autrement que l'on faisait jadis... Ainsi, par exemple, mot, j'ai mis trente ans à faire une petite fortune... Eh bien, le progrès fera en cinq ans ce que j'ai fait en treiite, voilà toute l'affaire.
— Mais, monsieur , emploiera-t-on toujours des moyens bien licites pour réussir ai vite ?
— Oh ! parfaitement ; on est plus adroit, plus fin, voilà tout. Vous, mon cher ami, vous tenez trop aux anciennes formes, vous ne suivez pas le mouvement, il fallait à Zénobie un mari dans le mouvement...
— En effet, monsieur, je vois.que je n'aurais pas f;iit lo lionheurde madame votre fille...
— A<.ti<iu, mon cher ami, je vais rentrer chez itioi.. Mil domestique doit être inquiète de ma
UNE JEUNE MÈRE ET SON ENFANT. tU
longue absence... Je ne lui dirai pas que j'ai couché au corps de garde !
— Pourquoi donc ? cela doit être dans le progrès !
— Du resle, elle est très-contente quand je ne rae couche pas, parce que cela lui évite la peine de faire mon lit. Au revoir, cher ami !
— Vieil imbécile ! se dit Valmiral, en regardant Philamour s'éloigner. Nous verrons dans quelque temps ce que tu diras de ton gendre !... et je crois que oèla ne tardera pas. Mais voyons si Ton peut traverser maintenant.
Le jeune homme se tourne vers la chaussée, où il y a toujours une grande affluence de voitures. Cependant il se risque et va passer, lorsqu'un cri déchirant se fait entendre à son oreille : une petite fille de quatre à cinq ans, qui était avec sa mère, vient de lui quitter le bras pour passer plus vite avant une Toiture ; sa mère a voulu en vain la retenir. Mais l'enfant n'a pas vu une autre voiture, qui venait dans un sens opposé et qui va la renverser. C'est l'approche de cette autre voiture qui a fait pousser un cria la pauvre mère, qui aperçoit le danger que court sa fille.
D'un coup d'œil Valmiral a vu le péril de l'enfant : s'élancer, la prendre dans ses bras et se tenir bravement au milieu de la chaussée, tout cela est pour lui
FAPA BEAUPÈKE.
l'alfaire d'une seconde. Les deux voilures ont passé près de lui, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, mais sans le toucher, et la petite flUe livrée à ellemême n'aurait pas ainsi su éviter ie péril. Le passage devenu libre, le jeune homme, tenant toujours Tenfant dans ses bras, court le porter à sa mère. Il trouve celle-ci, pâle, haletante, la figure bouleversée ; elle a cru sa fille foulée sous les pieds des chc* vaux.
— Elle n'a rien, madame, elle n'a rien !... crie de loin Yalmiral. Et la jeune mère peut à peine en croire ses yeux ; il faut qu'elle touche sa fille, qu'elle la presse dans ses bras, tout cela sans avoir la force de parler, tandis que l'enfant l'embrasse, en lui criant :
— Maman I ma petite maman, j'ai eu tort de te lâcher la main... tu me l'avais défendu... mais je ne le ferai plus... Oh I non, je ne le ferai plus.
La jeune dame veut balbutier un remercîment à celui qui a sauvé sa fille, mais elle n'en a pas la force ; l'émotion, la terreur qu'elle a éprouvées ont été trèsfortes, elle perd connaissance. On la transporte dans un café voisin.
Là, grâce à de l'eau fraîche, avec laquelle Valmiral baptise ses tempes, elle ne tarde pas à rouvrir les yeux et commence par embrasser sa fille, qui pieu-
rait, parce que sa maman ne parlait plus. Puis, se tournant vers le jeune homme auquel elle doit tant, d'une voix encore tremblante, elle murmure :
— Monsieur, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance... Mais je vous dois plus que la vie, car je vous dois celle de ma fille... qui est tout mon bien... toute ma consolation... Ah! perdre mon enfant, ce serait pour moi un tel malheur, que je n'ose pas même Penvisager,.. Vous voyez que vous avez sauvé deux personnes en sauvant ma petite Marie.
— Je suis bien heureux, madame, d'être arrivé assez à temps pour empêcher un grand malheur... Ce que j'ai fait est tout naturel... et je ne doute pas que tout autre à ma place n^eût agi comme moi... Mais comment vous trouvez-vous à présent, madame? Yoosêtes bien pâle...
— Je suis mieuXé.. seulement je n*ai plus do force... et malgré moi, je tremble toujours...
— Ma petite maman, tu es donc malade?
— Cela va se passer, j'espère, . ,
— Madame, dans l'état où vous êtes, vous ne pouvez retourner chez vous à pied... Permetlez-moi de faire avancer une voiture*.* il y en a à deux pas...
— Mon Dieu, monsieur, je vous cause bien du dérangement* i«
— Aucun, madame.
— Ah I Marie, tu m'as fait une horrible frayeur ! dit la jeune dame en embrassant de nouveau sa fille ; tu vois ce que c'est que de désobéir à sa mère... Il est vrai que moi-même j'aurais dû mieux tenir ta main, mais je ne croyais pas que tu aurais l'idée de me quitter...
— Maman, j'avais cru passer bien vite en courant... pardonne-moi... Oh! cela ne m'arrivera plus... j'ai eu si peurl... Quand ce monsieur m'a prise dans ses bras, je ne savais plus de quel côté aller...
— Pauvre enfant I
Valmiral revient annoncer que la voiture est là. Il offre son bras à la jeune dame, qui est heureuse de l'accepter, car ses jambes sont encore tremblantes. La petite fille a pris la main de sa maman, que rien au monde ne lui ferait quitter maintenant. Lorsqu'il a placé la jeune mère et son enfant dans la voiture, Valmiral s'arrête devant la portière, en disant :
— Madame, si je ne craignais pas d'être indiscret, je vous demanderais à vous accompagner jusque chez vous, car vous êtes encore trop faible pour monter seule votre escalier...
— Et nous logeons bien haut ! dit la petite liUe.
— Monsieur, en vérité... tant de complaisance... je crains d'abuser...
Le jeune homme n'en entend pas davantage; il est déjà dans le fiacre.
— Où allons-nous ? dit le cocher.
— Rue de Bretagne, au Marais... Je ne sais pas bien le numéro... C'est un petit hôtel... Je vous arrêterai devant la maison.
On part : la petite fille est bien joyeuse d'aller en Toiture, et Valmiral, assis devant la jeune mère, peu examiner tout à son aise celle dont il a sauvé l'enfant.
C'est une femme de vingt-cinq ans, frêle, mignonne, blonde ; ses traits sont fins, réguliers ; ce n'est point une beauté, mais elle a du charme ; ses yeux bleus ont une expression de douceur qui attire, sa bouche a un sourire qui séduit ; mais sur tout cela règne comme un voile de tristesse ; il y a une expression de mélancolie qui semble habituelle à ce doux visage, presque toujours pâle, et qui annonce une souffrance secrète.
La petite fille, qui peut avoir de quatre à cinq ans, est fort gentille et mignonne comme sa mère, dont elle a tous les traits. Mais sur son frais visage brillent les couleurs de la quiétude et de la santé, ce qui manque justement à sa maman. «
Valmiral a vu tout cela sans avoir l'air d'observer, et dit à la jeune dame :
— Paris devient bien difficile pour les piétons, et il y a certains quartiers, comme par exemple le boulevard sur lequel vous vous trouviez, madame, où, de trois à six heures du soir, il faut une grande prudence ou une grande habitude pour se risquer à passer entre les voitures, quoique les sergents de ville fassent leur possible pour maintenir Tordre.
— Oh ! oui, monsieur, et jugez de ce que cela doit être pour une personne qui ne connaît pas Paris, qui rhabite depuis huit jours seulement et u'y était jamais venue avant I
— Quoi ! madame, vous ne seriez à Paris que depuis si peu de temps?
— Oui, monsieur, il y a huit jours, pas davantage, que j'y suis arrivée avec ma fille.
— Et vous habitiez loin d'ici ?
— Mais assez loin, j'habitais Joinville, en Champagne ; une assez jolie ville, aux environs de Saint- Dizier...
— C'est à près de cinquante lieues d'ici, je crois?
— Oui, monsieur, c'est à Joinville que je suis née... Je ne croyais pas quitter jamais mon pays!...
• — Et vous venez vous fixer à Paris, madame?...
Oh I mais pardon, mes questions sont peut-être indiscrètes!...
— Nullement, monsieur, je vous dois déjà une étemelle reconnaissance... Je n'ai aucune raison pour cacher le motif de mon voyage... Et peut-être voudrez-vous bien encore me guider, m' aider de vos conseils pour les recherches que je viens faire à Paris.
— Si je puis vous être bon à quelque chose, parlez, madame, je serai heureux que vous m'en fournissiez l'occasion.
— Monsieur, je dois d'abord vous dire que je suis mariée.
— Je le présumais, madame.
— Oui... je*me suis mariée à dix-neuf ans, j'avais encore ma bonne mère alors I... Hélas ! je l'ai perdue un an après mon mariage... Mais le ciel me donna un enfant pour m' aider à supporter ce malheur...
— Et monsieur votre époux devait aussi chercher à TOUS distraire?
— Mon mari... oui... Mais les hommes ne sont pas sensibles comme nous... Et puis le soin de ses affaires absorbait mon mari...
— Vous étiez dans le commerce?
— Non^ monsieur, mais mon époux... monsieur
Damfleury, faisait des affaires avec l'étranger... Il frétait des bâtiments qui allaient en Amérique... où il faisait vendre sa cargaison... C'est du moins ce qu'il me disait, car, moi, je n'entends rien à tout celai... Seulement, ce qui me contrariait, c'est que mon mari était souvent obligé de me quitter, pour aller inspecter les bâtiments qu'il frétait. Bientôt ses absences devinrent plus fréquentes, plus prolongées ; quand je m'en plaignis à mon mari , il me dit qu'il avait fait dans son commerce des pertes considérables, et qu'il fallait bien qu'il s'occupât à les réparer.
— Aviez-vous, en vous mariant, madame, apporté de la fortune à monsieur votre époux ?
— i'avais en dot une quarantaine de mille francs. De plus, la maison que j'habitais avec ma mère était à nous. Cependant, je m'apercevais bien que depuis quelque temps, mon mari avait souvent des altercations avec des personnes qui venaient lui demander de l'argent. C'est à cette époque qu'il s'absenta de nouveau. Il y a de cela seize mois... Ohl je n*ai pas oublié la date. Un mois s'écoula, j'attendais son retour, lorsque je reçus de lui une lettre datée du Havre; ohl je la sais par cœur, cette lettre... Voici ce qu'elle me marquait : « Ma chère Camille, nous ommes à peu près ruinés, je ne veux pas rester dans
celte position. Avec le peu qui me reste, je pars pour TAmérique, où j'espère rétablir mes affaires et revenir te faire un sort brillant à toi et à noire enfant. Mais si, dans six mois d'ici, tv n'as pas reçu de mes nouvelles, c'est que je serai mort et tu pourras porter mon deuil. y>
— Quoi ! vous quitter ainsi sans vous avoir embrassée, sans couvrir de baisers le front de cette enfant?...
— Oui, monsieur. Ah ! je ne saurais vous dire quel fut mon chagrin, car j'aimais mon mari et j'aurais bien préféré me rendre en Amérique avec lui. Mais ce n'est pas tout : monsieur Damfleury ne m'avait laissé que peu d'argent... J'allais me résigner à vendre ma maison... lorsque j'appris qu'elle Tétait déjà... Mon mari m'avait fait signer un pouvoir sans me dire pourquoi... et il avait vendu la maison où j'étais née... et dont on allait bientôt me chasser I...
— Ah I c'est mal cela !... c'est très-mal I...
» Je réalisai ce qui me restait en meubles, en bijoux ; je me logeai bien modestement. Heureusement à Joinville les logements ne sont pas chers, et je me mis à faire de la lingerie, car il me fallait songer à élever ma petite Marie, et je ne voulais pas que
cette chère enfant manquât d.e rien. J'étais bien
78 PAPA BEAUPËRE.
connue, bien aimée dans mon pays et chacun s'empressait de me fournir de l'ouTrage. Je me disais : Mon mari reviendra et avec lui Paisance et le bonheur« Mais hélas I les six mois s'écoulèrent I puis sept... puis huit, et je ne recevais pas de nouvelles de lui. Enfin Tannée se passa... et rien... rien... J^embrassai ma fille, en lui disant : « Tout est fini I tu n'as plus de père, tu n'as plus que moi sur la terre, mais pour toi, je dois vivre et savoir supporter ma douleur...»
— Pauvre dame !... si jeune, et déjà tant de peines.
— Pardon, monsieur, mais je n'ai pas achevé mon récit. Je me considérais comme veuve et tâchais de me résigner à mon sort ; lorsqu^il y à trois semaines, oui... trois semaines demain, un habitant de Joinville, nommé Richard, qui venait de faire un voyage à Paris, vint me trouver, et me dit : « Mais vous n'êtes pas veuve, ma chère dame, votre mari est àParis, je l'y ai vu, oh I vu comme je vous vois. . . » — Ce n'est pas possible, m'écriai-je ! si mon mari était vivant, il m'aurait écrit; vous vous serez trompé. — Je ne me suis pas trompé, reprit monsieur Richard, je connais parfaitement votre mari, qui est reconnaissable d'ailleurs... C'est au spectacle que je l'ai
UNE JEUNE MÈitE ET SOiN ENFANT. 79
VU, il était dans une loge avec une dame. — Mais alors TOUS avez été lui parler? dis-je. — Je ne lai aperçu que pendant le dernier acte de la pièce ; je comptais bien le rejoindre à la sortie, mais il y avait tant de monde, je ne Tai plus retrouvé... il sera sorti par un autre côté que moi. Mais c'est lui, je vous jure que c*est bien lui. »
c( Jugez, monsieur, quelle fut ma surprise, mon anxiété en apprenant cela. Ce monsieur Richard est un honnête homme et qui ne pouvait vouloir me tromper. Il avait vu mon mari, et avec une femme, dans une loge. Mon parti fut bientôt pris. Je vendis tout ce qui me restait encore, je réalisai tout ce que je possédais, et je dis à ma petite Marie : «Nous allons aller à Paris chercher ton père... »
— Oh ! moi, j'étais bien contente de savoir que papa n'était pas mort, et que nous allions le retrouver!... N'est-ce pas, maman, que nous le retrouverons?
— Hélas ! ma chère enfant, il y a huit jours que nous sommes à Paris, et nous n'y avons pas encore aperçu ton père... Ah! monsieur, vous devez juger quel est mon embarras pour m'informer... me ren seigner... Je ne connais personne, ici... et quand je
■[ demande quelque part si Ton connaît monsieur Damfleury, on me répond : « Qu'est-ce qu'il fait ?» Et moi
je ne sais plus ce qu'il fait. Yoilà ma position, mon-^ sieur ; mais yous me direz peut-être, vous, comment il faut s'y prendre pour trouver son mari d'ans celle 'grande ville où il y a tant de monde et tant de voitures I
— Mon Dieu, madame, c'est bien difficile, en effet, car vous n'avez aucune notion, aucune certitude. Je crois qu'une grande ressemblance a pu tromper ce monsieur Richard... Au spectacle, l'effet des lumières... l'éloignement... Car enfin, si monsieur votre mari est réellement à Paris et ne vous donne plus de ses nouvelles depuis six mois ! il faudrait donc penser...
— Qu'il ne m'aime plus... qu'il abandonne sa femme et son enfant, après les avoir presque réduites à l'indigence... Oh! ce serait horrible en effet !..• Yous avez raison, il vaut mieux penser que monsieur Richard s'est trompé; cependant...
— Au reste, madame, croyez bien que je vais faire tout mon possible pour savoir si monsieur votre époux est à Paris. Je connais beaucoup de monde... On s'informera dans les hôtels... Ah! auriez-vous par hasard le portrait photographié de votre mari ?
— Mon Dieu, non, je l'avais prié plusieurs fois de se faire photographier, il n'a jamais voulu.
— C'est dommage. Mais enfin dépeignez-le-moi bien : il se nomme Damfleury?
— Jules Damfleury ?
— Quel âge ?
— Trente ans à peu près. II est grand, bien bâti, la démarche fière, hardie; il est très-brun de cheveux... des yeux noirs pleins de feu ; et habituellement d'une pâleur mate... d'une pâleur qui n'est pas celle de tout le monde.
— C'est singulier ! murmure Valmiral, qui demeure tout pensif.
— Que dites-YOus, toonsieur?
— Ohl rien... rien, madame! C'est un simple souvenir... Mais ce portrait m'a frappé... L'original doit être facile à reconnaître.
— Nous voici devant ma demeure, monsieur.
La voiture s'était arrêtée devant un petit hôtel d'une apparence très-modeste. Valmiral, sachant que cette dame loge au cinquième étage, veut absolument lui donner le bras pour l'aider à monter. La jeune mère accepte, car elle n'est pas encore remise de la frayeur qu'elle a ressentie. On arrive au cinquième étage et naturellement Valmiral est invité à se reposer un moment.
Madame Damfleury occupe avec son enfant une
82 PAPA BEAUPËRE.
petite chambre bien modeste. Elle offre un siège au jeune homme, en lui disant :
— Ce n'est pas élégant ici... mais à Paris c'est bien cher, dans les hôtels, et Ton m'a pourtant assuré que celui-ci était un de ceux qui logeaient à meilleur marché...
— Oh ! j'aimais mieux notre joli logement à Joinville, s'écrie la petite Marie ; et puis il y avait un jardin où Ton pouvait courir.. • Ici, on ne court jamais... Car, lorsque nous sortons, il ne faut pas que je quitte maman, de peur de me perdre...
— Et tu vois, Marie, combien j'ai raison de ne pas vouloir que tu me quittes.
— Oh! oui, maman... sois tranquille, ça ne m'arrivera plus.
— Je vous laisse, madame, dit Yalmiral en se levant. Vous devez avoir besoin de repos. Me permettrez-vous de venir vous revoir, pour vous dire ce que j'aurai fait... et savoir si vous avez appris quelque chose sur mousieur votre mari?
— monsieur, le service que vous m'avez rendu me fait vous regarder déjà comme un ami ! C'est vous dire que vos visites me feront toujours un grand plaisir I...
— Oh oui ! oui, il faut revenir nous voir, monsieur, nous nous ennuyons souvent ici ; moi, je tâche
d'amuser maman, quelquefois je ne peux pas... mais à nous deux, nous en viendrons à bout I
Yalmiral embrasse la petite fille et salue respectueusement sa mère ; puis il s'éloigne, en se disant :
— Ce signalement... c'est bien singulier... mais non, c'est impossible !..•
Si PAPA DEAUPÈRE.
INADAINE ZÉNOBIB
La fille de M. Philamour, qui est maintenant madame La Bergerie, est une petite femme assez gentille, parce qu'elle n'a pas encore dix-neuf ans, et qu'à cet âge il faut être absolument laide pour ne point avoir quelque attrait ; ses cheveux blonds ne sont pas épais, mais ils frisent naturellement, ses yeux, vert pâle, ne sont pas grands, mais ils sont assez espiègles ; son nez retroussé Test peut-être un peu trop, mais tout cela forme un petit ensemble mutin qui n'est pas désagréable.
Zénobie a été mal élevée. Gâtée par son père, qui avait été yeuf de bonne heure, Zénobie avait toujours fait ses volontés, suivi ses caprices, contenté
MADAME ZÉNODIE. 85
ses moindres fantaisies ; elle n'était pas méchante, mais elle était volontaire ; la moindre résistance la mettait en colère ; elle n'avait pas encore d'attaques de nerfs, mais cela ne pouvait tarder à venir ; elle était sur le chemin.
Nous savons que, pour lui plaire, il fallait savoir valser. Zénobie adorait la danse, mais comme elle n'avait pas l'oreille juste, elle n'allait jamais en mesure : c'est pourquoi elle trébuchait souvent en valsant, ce qui ne Pempéchait pas de se croire une Terpsichore... Une fois mariée, elle avait voulu satisfaire son goût pour la danse et, dans les trois premiers mois de son union avec La Bergerie, celui-ci l'avait menée au bal fort souvent ; ensuite cela s'était ralenti. Et, en ce moment, nous voyons la jeune femme livrée à un violent accès de colère, parce que son mari, qui lui avait promis le matin de la conduire au bal Mabille, où elle voulait absolument aller, n'était pas rentré diner, et à dix heures du soir n'avait pas encore reparu chez lui.
Zénobie jette à terre le petit chapeau en forme de soucoupe qui était placé sur le sommet de sa tête ; elle déchire son mouchoir, trépigne sur son bouquet et sonne sa femme de chambre, qui accourt et regarde d'un air effaré le petit chapeau qui est à terre.
— Madame m'a sonnée?
86 PAPA BEAUPÊRE.
— Oui, je VOUS ai sonnée.
— Que désire madame?
— Je n'en sais rien. Ah ! si : que vous me trouviez mon mari, il me le faut, je le veux, j'en ai besoin...
— Mais madame, est-ce que je sais où est monsieur, moi?...
— Ça m'est égal, il faut me le trouver... Ah I le monstre I c'est comme cela qu'il se conduit à présent! et il n'y a pas encore un an que nous sommes mariés... Cela promet... Oh! mais, il verra ; c'est que je n entends pas qu'on se moque de moi et qu'on me laisse là comme un paquet!...
— Ah I madame a jeté par terre son joli petit chapeau tout neuf...
— J'ai fait ce que j'ai voulu... ça ne vous regarde pas...
— C'est juste, madame.
— Prends-le, je te le donne, je t'en fais cadeau ; je le trouve trop grand. «•
— Ah! merci, madame! C'est vrai qu'il était trop... qu'il avançait trop sur le front... pour madame qui a un front si... si aquilin.
— Comment! Ariane, est-ce qu'on a le front aquilin?
MADAME ZËNOBIB. 87
— Dame ! j'ai souvent entendu vanter les nez quand ils sont aquilins, alors je pense qu'on en peut dire autant d'un beau front.
— Dix heures passées!... Mais conçois-tu cela, Ariane?... Que mon mari ne rentre pas dîner, passe!... il m'a prévenue que cela pouvait lui arriver souvent, parce qu*il ne peut pas toujours refuser les amis qui l'invitent...
— Et il paraît que monsieur a une grande quantité d'amis I...
— Mais ne pas venir me chercher, quand il est convenu qu'il me conduira chez Mabille, un bal charmant, m'a-t-on dit, que je ne connais pa$ encore, mais que je brûle de connaître !...
— Oh! oui, madame, c'est un bal très... trèschid...
— Est-ce que tu y as été, par hasard?
— Moi? non, madame, mais quand j'étais au service d'une dame de la rue de Bréda, je la voyais faire des toilettes superbes pour aller chez Mabille.
— Et il faut que je reste ici, au lieu de m'amuser, de danser!... Âh ! j'ai envie de casser ma glace!...
— Oh ! non, madame, vous ne pourriez plus vous voir...
— Tu as raison... ça me manquerait... Mais oii peut-il être ce scélérat?... Je l'ai épousé parce qu'il
88 PAPA 6EAUPÈRE.
dansait bien, mais s'il ne me fait plus danser... quil prenne garde!... Sais-tu valser, Ariane?
— Oui, madame, et très-bien même ; c'est un Allemand qui m'a appris.
— Voyons un peu... viens...
— Ah ! madame, je n'oserai jamais...
— Veux-tu venir bien vite ! et chante une valse ; Je vais voir si tu sais en effet si bien valser.
La femme de chambre enlace sa maîtresse et se met à chanter : Gentil hussard. Ariane va très-bien, mais Zénobie ne peut pas attraper la mesure, et s'écrie :
— Tu ne vas pas... tu chantes mal... C'est égal» allons toujours.
La sonnette se fait entendre :
— Ah I le voilà ce coureur ! dit Zénobie. Valsons toujours, la cuisinière ouvrira... Je veux qu'il voie que je ne me désole pas de son absence.
La porte du salon s'ouvre, et M. Philamour parait ; il s'arrête pour regarder les valseuses.
— C'est papa ! Ah! que c'est béte ! s'écrie la jeune femme, en lâchant sa femme de chambre.
— Comment ! que c'est bête ? Pourquoi dis-tu que c'est béte, ma fille?
— Parce que, papa, je croyais que c'était mon
mari, que j'attends en yain pour aller au bal et qui me rend bien malheureuse ! . . .
— Ah! tu es bien malheureuse!... mais tu valsais avec Ariane !
— Je valsais de colère, de rage!... Papa, cela ne peut pas durer comme cela . . . Mon mari me plante là ! il se dérange...
— Comme une pendule?...
— Il n est pas question de pendule !... Je ne plaisante pas ; depuis quelque temps je vois à peine monsieur de la Bergerie ; il sort le matin, il rentre le soir... ou plutôt la nuit, et quelquefois je crois qu'il ne rentre paâ du tout...
— Comment! tu crois? Tu dois bien en être sûre, je pense?
— Non, parce que... depuis six semaines, mon mari couche à part, dans son cabinet, où il s'est fait dresser un lit...
— Il couche à part?... Mais il n*est pas fait mention de cela sur votre contrat de mariage... Je ne t'ai pas donné un mari pour qu'il couche à part !
— Monsieur de la Bergerie m'a dit que c'était bien meilleur genre ; que dans le grand monde une femme ne couchait jamais avec son mari.
— Ah ! si c'est meilleur genrej...
90 PAPA BEAUPËBE.
— Et puis, que de celle façon, lorsqu'il rentre tard il ne troublerait pas mon repos...
— C'est encore une raison.
— Oui, mais ce qui n'en est pas une, c'est de me laisser là, quand il doit me mener danser chez Mabille...
— Ah I tu veux danser chezMabille !... Mais je me suis laissé dire que les dames qui dansaient là...
— Des bêtises ! c'est très-bien composé ; demandez plutôt à Ariane qui a servi chez une belle dame trèsdistinguée, qui ne manquait pas un bal dans ce jardin, qu'on dittrès-brilianl...
— C'est différent ! moi je n'en sais pas plus ; je ne fréquentais pas les bals publics...
— Papa, puisque mon mari ne rentre pas, voulezvous me mener chez Mabille?... Vous me ferez danser...
— Ma chère amie, d'abord il est trop tard ; dix heures et demie, nous ne serions pas à ton bal avant onze heures... Je crois que c'est l'heure où Ton ferme... Ensuite je ne sais pas danser... Je ne pourrais pas être ton cavalier...
— Ah I que c'est contrariant!... Pourquoi donc alors êtes-vous venu ce soir?...
— 1 Ma foi ! je passais, j'ai vu de la lumière, je suis monté ; et puis je voulais demander à ton mnri une
UADAME ZËNOBIE. 91
explication, au sujet d'un petit effet de quinze cents francs, pour lequel on s'est présenté chez moi. Je ne comprends pas pourquoi La Bergerie, mon associé, tire sur moi quinze cents francs, puisqu'il tient la caisse... Ce doit être un malentendu...
— Ah I laissez-moi tranquille avec vos comptes !... Apprenez à danser, papa; cela vaudra beaucoup mieux.
— Tu veux que j'apprenne à danser, à mon âge ? — - On danse à tout âge ; il ne faut que de la bonne
Tolenté... Et puis, c'est très-bon pour la santé.
— Alors, j'apprendrai. Adieu, ma fille, je reviendrai demain dans la matinée, parce que je veux parler à mon gendre au sujet de cet effet.
— J'espère que vous lui donnerez une danse à Totre gendre I et que vous le préviendrez que s'il me laisse là, moi, je ferai les cent dix-neuf coups I
— Ah I Zénobie ! ... tu ne dis pas ce que tu penses. . •
— Si, je le ferai ! je le ferai!... je le ferai!...
— Allons, calme-toi un peu !...
— Je ne veux pas me calmer. . . Je vais déchirer ma robe... mon col... mes gants... tout! tout! tout!...
— Ariane, faites donc comprendre à votre maîtresse que si elle déchire sa toilette, il faudra qu'elle en achète d'autres..,
— Je voudrais bien voir que ma femme de cham-
bre se permît de trouver mal ce que je fais!... je la souffletterais tout de suite !...
— Oh 1 alors... bonsoir, ma fille, je m'en vais. M. Philamour est parti, en se disant :
— Zénobie a une mauvaise tête ; elle tient de sa mère, qui voulait me mener à la baguette. Mon gendre aura de la peine à être le maître chez lui... Après cela, s'il n'y est jamais, ça lui sera bien égal... Mais pourquoi a-t-il tiré sur moi quinze cents francs?... Ce doit être une erreur... Il aura cru tirer sur un débiteur. Je me rendrai demain matin chez lui, je veux qu'il m'explique cela.
Le lendemain, sur les onze heures du matin, le marchand de planches se présente chez son gendre. Celui-ci, qui avait passé la nuit à jouer au lansquenet et au baccarat, chez des amies de Tepsalie, était rentré sur les six heures du matin et s'était jeté àur son lit sans se déshabiller. Il était donc très-faligué, très-courbaturé, lorsque son beau-père pépètre dans son cabinet, qui lui sert maintenant de chambre à coucher.
— C'est moi, mon gendre, dit Philamour en s'avançant vers le lit, sur lequel La Bergerie est étendu à moitié habillé.
Celui-ci se frotte les yeux, se met sur son séant, en murmurant :
-^Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce qu'il y a?... Pourquoi se permet-on de me réveiller... d'entrer sans que je sonne?...
— Mon gendre, j'ai déjà eu le plaisir de vous dire que c'était moi.
— Ah! c'est vous, papa beau-père!... Quelle idée de venir si matin !
— n n'est pas si matin ! onze heures sonnées !
— n est toujours matin pour quelqu'un qui vient de se coucher.
— Comment ! vous venez seulement de vous coucher?...
— Vous savez bien que c'est mon système : je ne me couche pas, ou presque pas !
— Ah! c'est vrai. J'ai voulu faire comme vous, ça ne m'a pas réussi. Sapristi ! mon gendre, vous avez l'air bien fatigué ! Est-ce que vous vous êtes promené toute la nuit ?
— Non, pas précisément!... Mais attendez... je vais tremper ma tête dans de l'eau fraîche, et il n'y paraîtra plus.
La Bergerie saute à bas de son lit , emplit d'eau une cuvette, y plonge son visage, l'étanche avec un essuie-main sur lequel il a versé de Teau de mousseline, puis revient vers Philamour, enlui disant :
— Hein? est-ce qu'on n est pas frais comme une rose à présent?
— Hom!... vous avez encore les yeux battus, bouffis...
— Au grand air il n'y paraîtra plus... Maintenant je vais faire ma toilette... Vous permettez, beaupère ?
— Assurément, et ensuite vous m'offrirez à déjeuner, n'est-ce pas?
— Impossible ce matin... J'en suis désolé, mais je déjeune aujourd'hui au café Anglais avec des négociants fort riches... Je mitonne avec eux une grande affaire... Ils veulent m'acheter tous mes moutons...
— Eh bien, mais si j'allais déjeuner avec vous... Je vous seconderai dans cette opération, quoique je ne connaisse pas du tout vos moutons...
— Impossible, beau-père ; ce sont ces messieurs qui m'ont invité ; alors, vous comprenez que je ne puis pas me permettre d'amener quelqu'un avec moi....
— Ahl c'est différent !... Autre chose. Qu'est-ce que c'est qu'une traite de quinze cents francs tirée sur moi et par vous, que l'on m'a présentée hier. .. et que j'ai payée... parce qu'enOn, je devais faire honneur à votre signature?...
MADAME ZËiNOBIE. 95
La Bergerie fait une pirouette dans la chambre, passe sa main sur son front, puis s'écrie :
— Quinze cents francs !... Gomment! -c'est sur vous que j'ai tiré?... Ah ! par exemple, elle est bonne celle-là I...
— Je ne la trouve pas si bonne que cela... Nous sommes associés, mais je ne vous dois rien... au contraire, quand nous ferons le compte de la fin de Tannée, c'est vous qui aurez à me donner ma part des bénéfices.
— Mais je le sais bien... C'est ce qui fait que je ris de ma distraction ; je voulais tirer sur Ratapon, notre débiteur de Marseille, et je tire sur vous!... Où diable avais*je la tête I . . .
— Qu'est-ce que c'est que ce Ratapon?...
— Un homme qui fait construire des bateaux ; vous concevez qu'il a besoin de planches.
— Et il est bon ?
— Il doit être bon ! Enfin, vous avez payé la traite... Vous avez bien fait; nous passerons cela par profits et pertes.
— Pourquoi profits et pertes? Je ne dois pas entrer dans la perte... au contraire, puisque j'ai payé...
— C'est ce que je voulais dire : profits, pour vous^ et pertes, pour moi.
— Ahl comme cela, à la bonne heure I... je comprends I...
— Ce cher beau-père ! tous êles gentil conune tout, ce matin ! Yous avez Tœil américain !
— Vraiment ? je ne connais pas cet œil-là ; qu'estce que cela veut dire ?
— Que vous avez un air à faire des conquêtes...
— Oh I par exemple !... Mais à propos... il faut que je vous gronde, mon gendre, il n'est plus question d'affaires de commerce... je redeviens père de famille, et c'est de ma fille qu'il s'agit.
— Ah ! bon ! je vous vois venir. . . L'histoire du bal où je devais la conduire, n'est-ce pas? Que diable l on n'est pas toujours maître de son temps...
— Oui, mon gendre, c'est de cela qu'il s'agit : hier au soir, je monte ici sur les dix heures, je trouve votre femme désespérée, désolée... Elle valsait avec sa femme de chambre... mais c'était de colère de ce que vous ne veniez pas la chercher pour la mener chez Mabille... Je voulus la calmer, mais elle avait ses nerfs... il lui fallait danser ou s'évanouir.
— Eh bien, beau-père, il y avait un moyen bien simple pour apaiser Zénobie, c'était de la conduire à ce bal...
— Moi? Sans doute, et c'est ce que ma fille me demandait ; mais il y avait un obstacle, je ne «ais
MADAME ZÊNOBIE. 97
pas danser, et Zénobie veut que son cavalier la fasse danser. Ah ! si j'avais su danser, cela aurait été tout seul!...
La Bergerie regarde son beau-père, se gratte le front, se met à rire, puis s* écrie :
— Ah I vous ne savez pas danser ! . • . Mais à présent on ne danse plus, on fait des gestes, des poses, des gambades, voilà tout.
— Mais encore faut-il les savoir ces gestes, ces gambades... pour faire le cavalier de ma fille, qui danse si bien.
— Parbleu ! cher beau-père, c'est bien facile ; je vais vous apprendre tout cela, moi, et, en une leçon, je veux que vous en sachiez autant que nos Brididi les plus à la mode !
— Quoi ! mon gendre, vous auriez vraiment la complaisance de me montrer. . . ?
— Assurément, et nous allons commencer tout de suite.
— Oh! si je m'attendais à danser ce matin I...
— Tenez, regardez-moi bien : je vais eu avant deux.
La Bergerie s'avance en se dandinant, envoie son pied à la hauteur de son menton, se retourne en se tapant sur la cuisse et finit en se tenaut sur une
98 PâPÂ BEAUPÈRE.
jambe. Philamour a regardé tout cela d'un air étonné.
— A Ivoire tour, beau-père ! faites comme vous m'avez vu faire.
— Quoi! mon gendre, on envoie sa jambe si haut? on se tape sur la cuisse ?
— C'est la grande mode, et les dames envoient leur pied bien plus haut que nous. Allez, partez !...
Philamour se décide à faire comme son gendre, qui rit comme un fou en le regardant, et lui crie :
— Pas mal ! . . . ferme 1 • . . dandinez-vous. . . tapez plus fort sur la cuisse... plus haut la jambe!...
— Je ne peux pas 1
— Ça viendra en vous y exerçant. Maintenant, pour le balancez votre dame, levez les deux bras en l'air, puis réunissez-les et avance?, les mains sur la tête de votre danseuse, comme si vous vouliez aplatir son chignon, et tournez autour d'elle en continuant de tenir vos bras en l'air. Pas mal ! c'est le balancez chicard.
— Si j'avais une dame cela irait mieux ; si nous appelions ma fille?...
— Non ! non ! il ne faudra même rien lui dire, pour lui laisser le plaisir de la surprise. A présent, il s'agit de faire le cavalier seul...
^^ Je n ai plus besoin de dame, alors t. ««
— Pour le cavalier seul, il faut faire de Texcentrique. Tenez, regardez-moi...
— Vous avez Tair de scier du bois.
— Justement, c'est le pas de la scie ; ensuite je me jettiî aplat ventr.\.. c'est le pas de Taraignée?-..
— Ahl bigre I il faut se mettre à plat ventre...
— On se tient sur ses mains. Vous tous relevez,
vous vous tapez le derrière de la tête avec votre main gauche, comme les gamins, et delà droite vous mettez votre pouce sur votre nez. . .
— Toujours comme les gamins ?
— C'est cela même. C'est la figure de la Tulipe orageuse. Allez !...
Philamour fait à peu près ce qu'il a vu faire à son gendre, qui rit aux larmes en le regardant, mais l'encourage en lui disant qu'il va bien et lui fera grand honneur. L'élève est bientôt éreinté, il se jette dans un fauteuil en s'écriant :
— C'est très-fatigant... c'est de la gymnastique.
— Vous Tavez dit , beau-père : maintenant la danse est de la gymnastique, où l'on peut développer ses forces. Exercez-vous le matin chez vous, et vous irez fort bien. Puis, un de ces soirs, conduisez votre fille au bal et vous jouirez de sa surprise ; vous aurez un succès pyramidal.
100 PAPA BEAUPÈHE.
— Merci, mon gendre, pour la leçon que yous m'ayez donnée.
— Tout à votre service, beau-père.
-^ Je vais aller déjeuner ; il me semble que cette nouvelle danse m'a donné de Fappétit.
^— Cest très-sain, très-bon pour la santé.
— Alors, chez moi, je vais tous les matins m'exercer à jeter ma jambe en l'air, et quand ma fille rerra son père exécuter les danses à la mode.*, je jouis d'avance de sa surprise !
— Et moi aussi, beau-père.
on CE MONSIEUU SE MONTRE TEL QU'IL EST. 101
ou CE MONSIEUR SE MONTRE TEL QU'IL EST
Après le départ de son beau-père, La Bergerie rit encore, en songeant à ce qui arrivera lorsque M. Philamour dansera les pas qu'il vient de lui enseigner ; puis, tout à coup, sa figure change, devient soucieuse, son front se plisse, et il demeure quelque temps pensif. On dirait que de sombres souvenirs viennent l'assaillir ; et ces paroles s'échappent de ses lèvres :
— Je les ^i abandonnées... femme! enfant... Que font-elles maintenant I... Mais, après tout, je n'avais plus le sou... et je serais resté avec elles que je ne les aurais pas rendues plus heureuses !... Chassons ces idées !... Je sais que je joue gros jeu... Mais ce
serait bien le diable si on allait les trouver à Join- Yillel...01a fortune... la fortune!... Je ne sais comment cela se fait, mais dans mes mains Tor fond, disparait... 11 m'est impossible d'en conserver... Tout le magasin de planches y a déjà passé... Ahl mon Dieu ! j'entends la voix de Zénobie... sauvonsnous, évitons une entrevue qui n'aurait rien d'amusant.
La Bergerie se hâte de sortir. Sur le boulevard des Italiens, un jeune dandy s'arrête devant lui, en s'écriant :
— Tiens!... Damfleury!... Ohl quelle rencontre I... Il y a un siècle que je ne t'ai vu... Tu es toujours aussi pâle.
— Et toi toujours aussi petit ; tu n'as pas grandi du tout.
— Le mérite ne se mesure pas à la taille I
— C'est bien heureux pour toi !
— D'où sors-tu donc ?
— D'où je sors? Mais de chez moi, probable* ment... Bonjour, Alfred!...
— Ce cher ami!... Et qu'est-ce que tu as fait de bon... depuis que nous ne nous somrn^ vus, Damfleury ?
— D'abord, mon cher, j'ai changé de nom : ainsi tu me feras grand plaisir de ne plus m'appeler Dam*
ou CE MONSIEUR SE MONTRE TEL QU'IL EST. 105
fleury ; c'est La Bergerie que je me nomme aujourd'hui.
— Tiens, cette idée!... La Bergerie... Au fait, c'est plus gentil... Et où diable as-tu péché ce nomlà?
— Je ne l'ai pas péché ; c'est le nom d'une de mes terres.
— Bah! tu as des terres, toi? ah! farceur!... Je vois que tu es toujours blagueur comme :au temps où nous étions tous les deux à Tétude chez le notaire. Dans ce temps-là, tu n'avais pas la plus petite terre en perspective !
— Et toi, tu ne fiimais pas des cigares de huit sous comme j'en vois un à ta bouche.
— C'est juste. Mais moi j'avais des oncles qui devaient un jour m'enrichir !
— Eh bien, moi, j'avais des tantes, ça revient au même.
— Tu n'en avais jamais parlé de tes tantes.
— C'était pour mieux surprendre mon monde lorsque j'hériterais.
— Alors, tu es riche à présent ?
— Je crois bien l... Comme un nabab.
— Je t'en fais mon compliment. Es-tu marié?
— Mais. .. à peu près !
— Comment!... à peu près? Il me semble qu'on est marié ou qu'on ne Test pas.
— Si tu ne comprends pas à demi-mot, tant pis pour toi!...
— Ah ! si. ..si... j'y suis... toujours séducteur!... toujours adorateur du beau sexe !
— Plus que jamais ; je compte même finir par me retirer en Turquie, parce qu'il est permis d'y avoir un sérail.
— Ah ! bien^ moi, je suis plus sage que toi. Je suis célibataire, j'ai quinze mille francs de revenu... Je me trouve très-heureux avec cela et ne songe pas du tout à me marier.
— Et tes maîtresses, combien dépenses-tu pour elles ?
— Rien... Je suis aimé pour moi-même !
— C'est-à-dire que tu n'as pas de maîtresse. Je te reconnais là... Tu as toujours été rat, tu ne vis que pour toi...
— Si j'étais rat, comme tu veux bien le dire, j'aurais depuis longtemps fait un beau mariage, un mariage d'argent... Tiens, vois-tu celte dame dans cette calèche, qui est arrêtée par un embarras de voiture?...
— Oui, je la vois, elle n'est pas jolie du tout cette dame..^. Mais en revanche elle n'est plus jeune.
ou CE MONSIEDR SE MONTRE TEL QU'IL EST. 105
— C'est vrai, elle n'est ni jeune, ni jolie, j'en conviens, mais elle a cent mille francs de rente...
— Cent mille francs !... Voyons donc que je la regarde encore... Ah! la calèche s'en va!... Tu la connais donc, cette dame ?
— Oui, c'est-à-diré que je me suis trouvé dans une soirée où elle est venue. C'est madame Verdoyant, qui est veuve depuis cinq ans et qui commence à se lasser de son veuvage. Son mari était entrepreneur de bâtiments. Il lui a laissé une belle fortune et un château dans les environs de Fontainebleau, où elle habite presque constamment.
— De qui tiens-tu tous ces détails, Alfred ?
— De la maîtresse de la maison qui donnait la soirée, madame Rigonet ; tu connais madame Rigonet, une femme renommée pour son esprit 7...
— J'en ai entendu parler. Enfin cette dame te dit?
— Elle me dit en riant : « Voilà un beau mariageà faire. Madame Verdoyant ne tient pas à trouver de la fortune, elle en a assez pour deux... Elle sera même enchantée de faire le bonheur de l'homme qui lui plaira. Allez, lancez- vous... » Je répondis à cette dame : <x J'ai quinze mille francs de revenu ; c'est bien loin de la fortune de cette dame, mais je me trouve très-heureux comme je suis. »
lOa PAPA BEAUPÈRE.
— Et tu ne t'es pas lancé?
— Non!... d'autant plus qu'elle est très-grande cette dame et près d'elle je paraîtrais encore plus petit.
— Quel âge lui donne-t-on à cette dame?
— Quarante-huit ans. Mais elle ne s'en donne que trente-six.
— Est-ce qu'elle est venue à Paris pour s'y fixer?
— Non, puisqu'elle habite presque toujours son château. Elle est venue pour affaires... pour un placement de fonds... ^
— A-t-elle un logement ici?
— Non, elle descend au Grand Hôtel et loue tout de suite une voiture. Est-ce que tu as envie de l'épouser, toi, quîn*es marié qu'à peu près?...
— Oh I par exemple ! je n'ai pas besoin de sa fortune !
— C'est juste, si tu es riche comme un nabab I
— Ce petit Alfred !... il est devenu railleur, je ne dirai pas en grandissant, mais en vieillissant.
— Mon cher, est-ce que tu n'as pas remarqué que la fortune donne de l'esprit?
— Ma foi, non, au contraire ! Ceux qui étaient bêtes, étant pauvres, deviennent des crétins quand ils sont riches : voilà ce que j'ai fort souvent remarqué.
ou CE MONSIEUR SE MONTRE TEL QU'IL EST. 107
— Adieu, Darafleury!
— Je t'ai déjà dit que je m'appelle à présent La Bergerie.
— Ah ! ah ! ah ! La Bergerie ! . . . Elle est encore bonne celle-là !... Il faut mettre ça avec le nabab.
Et le petit dandy s'éloigne en riant; La Bergerie le rappelle :
— Eh ! Alfred... écoute donc un peu...
— Qu'est-ce^ mon cher?
— Je Youlais t'enseigner l'adresse d'un bottier qui fait des talons de six pouces de haut ; ça te chausserait joliment des bottines comme cela !
— Vous êtes trop bon, monsieur de la Bergerie... Je m'en ferai une paire quand j'irai visiter vos propriétés.
— Il est toujours méchant et caustique, ce petit Alfred 1 se dit La Bergerie, en continuant sa prome* nade. Je ne suis cependant pas fâché de Ta voir ren^ contré. Cette madame Verdoyant me trotte dans la tête... Cent mille francs de rente!... c'est autre chose que la maisonnette de Camille... la dot de Zé^ nobie et les planches de monsieur Philamour!... Cent mille francs ! à la bonne heure I voilà une vraio fortune!... il y a de quoi tailler en plein drap!... Jusqu'à présent je n'ai fait que de sottes combinaisons... Celle-ci serait la bonne... Cette dame est
108 PAPA BEAIJPÈRE.
veuve... elle a envie de se remarier... elle ne tient pas à épouser un homme riche... de plus, elle habite presque toute l'année un château dans les environs de Fontainebleau... Ce serait bien mon affaire!... Personne n'irait me chercher là. . . Elle loge au Grand Hôtel... Il faut absolument que je fasse connaissance avec madame Verdoyant... Quel prétexte?... Oh! j'en trouverai!... J'ai mon petit logement que j'ai loué sous le nom de Jenneterre!... Si l'on veut des renseignements sur moi, c'est là que j'enverrai. La portière m'est dévouée, et d'ailleurs elle me croit garçon, homme de lettres; avec vingt francs que je glisserai dans sa main, elle dira que je mérite le prix Montyon.
La Bergerie, tout préoccupé de ses nouveaux projets, marchait au hasard et se trouvait alors sur le boulevard Sébastopol. Tout à coup, il se cogne presque le nez contre une jeune femme, qui s'écrie :
— On regarde devant soi, au moins !...
— Ah! quel heureux hasard!... ma jolie petite blonde, mademoiselle Lisa!...
— Tiens, c^est le monsieur à qui Malhilde a donné un soufflet!...
— Grâce à vous, méchante; et franchement vous me devez un dédommagement pour la scène que vous m'avez attirée. •
ou CE MONSIEUR SE MOKTRE TEL QU'IL EST. 109
— Mais dame,., pourquoi me pinciez-vous?...
— Pour vous faire comprendre que vous m'aviez tourné la tête...
— Ah ! ça voulait dire cela? Moi, je n'ai pas l'habitude de ce langage-là ! . . .
— Il est pourtant bien usité I... Mais tout peut se réparer : petite Lisa, je vous adore.
— Bah ! comme ça, tout de suite ?
— Depuis le jour où je vous ai vue... au restaurant-bouillon...
— Vous étiez l'amoureux de Mathilde, alors.
— Oui, mais vous savez bien que je ne la vois plus...
— Je le crois bien, elle vous déteste à présent.
— Cela m'est parfaitement indifférent. Jolie Lisa, je veux vous couvrir de soie, de velours, de dentelles.
— Je ne saurais pas porter tant de choses, ça m* embarrasserait.
— Vous en prendrez facilement Tliabitude. Vous êtes faite pour briller, pour faire envie à vos compagnes.
• — Laissez-moi donc tranquille... J'ai une commission à foire, je suis pressée...
— Je vais aller avec vous.
— Ce serait joli... un beau monsieur avec moi... on en dirait de belles à l'atelier I
— Atelier de quoi ?
— De fleurs, monsieur.
— Âhl vous êtes fleuriste... Vous travaillez par ici dans une boutique?
— Non, dans un grand magasin... au second...
là-bas...
— Très-bien. Alors, donnez-moi un rendez-vous pour le soir.
— Pourquoi faire?... Je n'ai rien à vous dire, moi I
-r- Nous irons souper ensemble dans un bon restaurant, dans un joli cabinet... Je vous ferai manger to'it ce qu'il y a de meilleur et boire du Champagne glacé...
— Ça me ferait mal aux dents.
— Vous ne pouvez pas me refuser, petite Lisa, songez que j'ai reçu un soufflet à cause de vous I
— Vous le méritiez bien.
— Voyons... quand? Cesoir, voulez-vous? A quelle heure quittez-vous votre atelier ?
— Ça ne vous regarde pas... Adieu, monsieur, je ne donne pas de rendez-vous, moi.
^— Lisa, vous ne me quitterez pas ainsi. «
ou CE MONSIEUR SE MONTRE TEL QU'IL EST. 111
— Ah ! lâchez ma main, où je vais encore crier.. . Vous savez comme je crie... Adieu.
La petite Lisa s'est dégagée, elle se sauve, laissant là La Bergerie, qui murmure :
— La petite sotte ! . . . Mais elle est fort gentille. . . Je sais où elle travaille, je la retrouverai I...
Quant à la petite Lisa, après avoir fait sa commission, elle s'empresse d'aller trouver son amie Hathilde dans le magasin où celle-ci travaille, et lui dit:
— Tu ne sais pas?... je viens de rencontrer ton ci-devant amoureux. ••
— Rodrigue?
— Lui-même.
— Est-ce qu'il t'a pailéî
— Je crois bien ! il m'a arrêtée sur le boulevard, il ne voulait plus me lâcher...
— Ah I la canaille ! Et que t'a-t-il dit?
— Oh I un tas de bêtises... Qu'il m'avait pincée parce qu'il m'adorait... que j'étais cause que tu l'avais souffleté et que pour cela je lui devais un dédommagement.
— Voyez- vous cela I Et en6n?
— Enfin, il me demandait à toute force un rendtz-vous, pour le soir, me mener souper dans un cabinet avec du punch glacé...
— Et tu as répondu?
— Tu penses bien que je l*ai envoyé à Tours... Il me fait peur ce monsieur avec son teint verdâtre... Eh bien? à quoi réOéchis-tu donc, Mathllde?
— Je songe... Écoute, Lisa, je voudrais me venger de cet homme... qui s'est si bien moqué de moi...
— Je ne t'en empêche pas.
— Mais pour cela, si tu le renconti'es de nouveau, s'il te parle... et il te parlera! il faudra cette fois lui accorder un rendez-vous...
— Oh! mais je ne veux pas?
— Tu ne comprends donc pas ! ... Tu viendras bien vite me dire cela... Tu n'iras pas au rendez-vous, mais nous y enverrons la mère Chicot. •• tu sais... qui est bossue et boiteuse...
— Ah! oui, oui...
— Nous lui prêterons un manteau. •• un voile... Elle ne parlera que bien bas...
— Oh ! ce sera une bonne farce !... Il mérite bien cela.
— Tu recommanderas à Rodrigue de t'altendre avec une voiture... De cette façon, il y fera monter la vieille et elle se laissera enlever par lui.
— Oh! bravo!... Maintenant je ne demande plus qu'à rencontrer ce monsieur
SITOATION EHDiRnASSA,STB. 113
Cinq jours après avoir ramené chez elle la jeune dame dont il a fait si singulièrement la connaissance, 'Valmiral pense qu'il peut bien se présenter de non- "veau chez elle, afin de savoir si, dans ses recherches, elle est parvenue à obtenir quelques renseignements sur son mari.
Disons aussi que, pendant ces cinq jours, le jeune homme n'a pas été un seul moment sans penser à ^'^ cette jeune mère, si intéressante par sa position, par sou amour pour sa fille et par l'abandon dans lequel Fa laissée son époux. Et puis, Camille avait des yeux si doux, un sourire si charmant, une voix si touchante, qu'il était bien difiicile de ne point éprouver
114 PAPA BEAUPËRE.
pour elle au moins de la sympathie. Yalmiral avait pu ressentir pour Zénobie ce penchant que fait souyent naître une figure espiègle et les mutineries d'un enfant gâté. Mais c'était un tout autre sentiment qu'il éprouvait pour Camille ; et il se trouvait bien heureux maintenant de n'avoir pas obtenu IV grément de M. Pliilamour, lorsqu'il lui avait demandé la main de sa fille.
Puis encore, lorsqu'il réfléchissait à tout ce que lui avait appris madame Damfleury, qui lui avait montré une confiance entière, il se disait :
— Pour venir chercher son mari dans Paris, elle a vendu tout ce qu'elle possédait ; elle a abandonné sa ville natale, où elle avait du moins des connaissances qui lui auraient toujours procuré du travail, afin qu'elle fût à Pabri delà misère ; mais ici... dans * cette immense ville, où elle ne connaît personne, ses faibles ressources seront bientôt épuisées, et alors
comment fera-t-elle pour vivre, pour subvenir aux besoins de son enfant ?
Ces réflexions augmentaient naturellement l'intérêt que Valmiral ressentait pour la jeune femme ; et il doit toujours en être ainsi : la position de la personne que Ton aime est pour beaucoup dans Taffec* tion que nous ressentons pour elle ; qu'elle soit riche, heureuse, et notre pensée la suivra moins dans Pin-
limité de sa vie ; mais qu'elle éprouve des «peines, des privations, et notre désir le plus constant sera de les faire cesser.
Valmiral, qui était dans une position aisée et n'apprenait le commerce que pour s'établir un jour, cherchait par quel moyen il pourrait \enir en aide à cette jeune dame. Mais il n'est pas toujours facile d'obliger : il y a des personnes que les moindres offres de service humilieraient et qui se privent quelquefois du nécessaire pour cacher leur pauvreté, qui n'est jamais un vice pourtant ! surtout quand elle n'est pas méritée.
Lorsque Camille lui avait fait le signalement de son mari, Yalmiral avait été frappé de la ressemblance qui devait exister entre ce personnage et le gendre de M. Philamour. Un moment il s'était demandé s'il ne s'agissait pas de la même personne. Hais ensuite il avait rejeté bien loin de lui cette idée. Gomment supposer en effet, que ce monsieur, qui fait tant d'embarras à Paris et vient de s'y marier, avait déjà une femme légitime et un enfant, qu'il a abandonnés pour contracter un second hymen. La loi ne plaisante pas sur la bigamie ; on peut être libertin, coureur, mauvais sujet, cela se voit trop souvent, mais de là à épouser deux feu^mes, il y a un pas immense et un grand abime devant soi. Yalmiral a
sur-le-champ deviné que La Bergerie était un blagueur, un débauché, mais il ne le croit pas encore justiciable de la cour d^assises.
En ouvrant la porte à celui qui lui a sauvé la vie» la petite Marie pousse un cri de joie.
— Maman I c est le monsieur qui m*a pris dans ses bras quand j'étais au milieu des voitures. •• Ahl je suis bien contente de le revoir...
La jeune mère se lève et vient en souriant au devant de son visiteur :
— C'est bien aimable à vous, monsieur, de ne point nous avoir oubliées I . . .
— Vous oublier, madame, cela doit être difficile... Je serais revenu plus vite, si je n'avais pas craint d'être importun. ••
— Importun I vous, monsieur ; je croyais vous avoir dit que je vous regardais déjà comme un ami, comme un guide, que la Providence m'avait fait rencontrer dans une ville où je n'avais pas une seule connaissance.
— Oh ! oui, monsieur, reprend la petite fille, ça nous fait bien plaisir que vous soyez revenu, nous parlions souvent de vous avec maman, et puis, hier, elle me disait : Il ne viendra pas nous voir... il n'aura rien appris sur ton père... il craindrait de nous faire de la peine en nous disant que nous avons
fait un voyage inutile ; il ne peut rien contre le malheur qui nous accable. Mais, moi, je disais à maman : Si, si, il reviendra ce monsieur ; il l'a promis... Je suis sûre qu'il reviendra...
Talmiral embrasse tendrement la petite Marie, en lui disant :
— Merci, merci, chère enfant, d'avoir eu foi en ma promesse. Et vous, madame, puisque vous me le permettez, je ne me regarderai plus comme un étranger pour vous... Je suis votre ami, vous m'avez donné ce titre^ je saurai le mériter. Maintenant, parlons de ce qui vous intéresse : depuis que je TOUS ai vue, avez-vous appris quelque chose? Ëtes> vous sur les traces de celui que vous cherchez ?
— Hélas non, j'ai encore parcouru divers quartiers ; dans plusieurs hôtels garnis, j'ai demandé si on avait logé un monsieur du nom de Damfleury, et partout je n'ai reçu que des réponses négatives. Et vous, monsieur?
— Moi, madame, je me suis informé aussi, mais je n'ai pas été plus heureux que vous«
' — Il faut que M. Richard se soit trompé ; il est cause que j'ai entrepris ce voyage... et j'ai eu bien torti
— Madame... permettez-moi de ne pas être du
118 PAPA BEAUPËRB.
même avis... car c'est à ce voyage que je dots d'avoir fait votre connaissance...
— Je vous remercie. .. mais notre liaison aura peu de durée... Si je n'apprends rien... il me faudra bientôt retourner à Joinville...
— Ahl madame, que dites-vous là !... Non, non, il ne faut pas repartir si vite... Vous auriez tort ! C'est au moment où l'on s'y attend le moins que Ton trouve ce que Ton cherchait...
— Vraiment, monsieur, vous croyez que je puis espérer encore... trouver ici mon mari?
— Mais sans doute... De grâce faites-moi donc de nouveau son portrait bien exact...
— Trente ans, grand, mince, la démarche hardie, toujours mis avec élégance, portant son chapeau un peu de côté; voilà pour la tournure. Des cheveux très-noirs, des traits fortement accusés, un nez long, droit, une bouche fine, des yeux noirs qui ont un éclat qui vous fascine... Enfin, dune pâleur mate qui quelquefois semble verdâtre ; voilà sa figure.
— Oh ! c'est extraordinaire ! '
— Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui ressemble à ce portrait?...
— Oui... un peu...
— Et ce quelqu'un s'appelle?...
— M. de la Bergerie.
— Je n'ai jamais connu personne de ce nom-là ?
— Oh I ceci est un peu du hasard. Mais, je vous le répète, madame, ne songez pas à repartir... Qu-iriez- ?ous faire à présent dans votre province?...
I Camille baisse les yeux et ne répond pas. Mais ce
silence était éloquent et Yalmiral devine bien que la I jeune femme n'ose pas lui dire : J'irai chercher du I travail que je ne trouverais pas à Paris. Il s'empresse l de tirer sa carte de sa poche et la présente à Camille, en lui disant :
— n me semble que vous ne savez pas même mon nom... Il est bien temps cependant que vous sachiez qui vous voulez bien appeler votre ami...
— Ah ! oui, c'est vrai, dit la petite Marie, plusieurs fois j'ai dit à maman : Comment donc s'appelle-t-il, notre ami, et elle m'a répondu : Il a oublié de nous le dire.
— Excusez-moi, madame, je répare cet oubli, voici mon nom et mon adresse. Si vous aviez besoin de me voir... écrivez-moi un mot, j'accourrais aussitôt...
— £st*ce que vous serez encore longtemps sans revenir ?
— Oh 1 non, madame... Si vous le permettez, je vous reverrai après demain... Et puis... je voulais
V20 PAPA BËAUPÈRE.
TOUS demander... c*est que je ne sais comment vous dire... Je crains d'être indiscret...
— Avec moi... quand je vous ai confié toutes mes peines I
— Eh bien... vous m'avez dit que, dans votre pays, beaucoup de personnes s'occupaient de vous avoir de l'ouvrage pour vous procurer plus d'aisance. . . Croyez-vous donc qu'à Paris il n'en sera pas de même... Vous savez peut-être travailler en linge... faire des chemises...
— Oh ! assurément.
— Moi, madame, qui suis dans le commerce, qui connais une foule de fabricants, à présent que je sais quel genre d'ouvrage vous savez faire, il* me sera très- facile de vous en procurer.
En écoutant Valmiral, Camille a senti ses yeux se mouiller de larmes. Elle )ui prend la main et la presse dans les siennes, en lui disant :
— Ah! que vous êtes bon, monsieur I... Je lis dans votre cœur... Vous devinez ce que je ne voulais pas vous dire... Vous vous iuquiétez de mon avenir... Ahl merci, mille fois!... Oui, en effet, il me audra trouver du travail... Ah ! je ne rougis pas de travailler... Je veux pouvoir élever mon enfant...
— N^ayez donc aucune inquiétude de ce côté ; quand vous le voudrez, je me chargerai de vous faire
avoir de l'ouvrage. C'est convenu. Au revoir, madame. A bientôt, ma petite Marie...
— Abientôt, mon ami... Comment t'appelles-tu ?
— Valmiral. Paul Valmiral.
— Oh I j'aime mieux dire Paul, c'est plutôt fait. Le jeune homme s'éloigne, mais plus épris que
jamais de Camille. Cette nouvelle entrevue, dans laquelle elle lui a témoigné tant de franchise, tant d'amitié, a rendu plus vif, plus profond le sentiment qu'il éprouve pour elle. Déjà il a de la peine à la quitter, et il se dit : a Elle voudrait partir, retourner dans son pays* Mais alors je ne la verrais donc plus, oh ! ce ne sera pas !... Je sens que je serais trop malheureux si je ne la voyais plus ; car jeTaime, cette jeune femme... Je Taime... Ah! cela ne ressemble plus à ce sentiment que j'éprouvais pour Zénobie... C'est de l'amour véritable celte foisl... Mon Dieul j'y songe!... si elle allait retrouver son mari... Non... ce n'est pas probable... N'importe, dès demain je me rendrai chez monsieur Philamour, car il faut absolument que j'éclaircisse hs soupçons qui, malgré moi, se sont élevés dans mon esprit. »
Le marchand de planches était chez lui, dans le logement qu'il occupait seul, depuis qu'il avait marié sa Glle. H. Philamour était en train de répéter le pas <ie la Tulipe orageuse j que lui avait enseigné son
gendre, et, de temps à autre, il s'essuyait le visage, parce qu'il était en sueur, lorsqu'il se livrait à cette gymnastique. Il n'a pas entendu la sonnette, mais la domestique a été ouvrir et, lorsque Yalmiral lui demande si M. Philamour n'est point en affaires et peut le recevoir, cette fille répond : *
— En affaires I... Ah! c'est de drôles d'affaires qu'il s'occupe à présent, le bourgeois ; je ne sais pas quelle mouche le pique, mais il ne fait plus que danser, sauter, faire des cabrioles!... Lorsque je lui apporte le matin ses côtelettes, il se met quelquefois à sauter autour de moi, en tenant ses mains sur ma tète, que ça me fait peur, et je lui dis : Mais monsieur, qu'est-ce que vous avez donc? Alors, il se met à rire, en me répondant : C'est le balaacez chicard! ce qu'il y a de plus à la mode!... Ah! si cela continue, j'ai bien peur que mon pauvre maître ne devienne toqué!
Yalmiral ne comprend rien à ce que lui conte la domestique. Mais en entrant dans la chambre de M. Philamour, il le trouve étendu à plat ventre sur le parquet ; il se relève vivement en voyant entrer quelqu'un.
— Yous vous étiez laissé cho'r ? dit le jeune homme.
'«^ Non, je répétais le pas de l'araignée, que mon
SITUATION EMBARRASSAiNTE. iî3
gendre m'a appris... Ce sont les danses à la mode... Vous devez connaître cela, vous, jeune homme?
— En effet, monsieur, je connais ces danses-là, mais je ne les pratique pas. Ah! votre gendre vous apprend à danser, maintenant?
— Oui, il est peut-être un peu tard pour que j'apprenne à danser I Mais La Bergerie m'a dit que Caton apprenait à danser à soixante ans ; que Platon a fait l'éloge de la danse... Je ne ne connais pas ces messieurs-là, mais il parait que c'était des personnages très-considérés ; et puis cet exercice me fait du bien; il me fatigue, mais il me donne de Tappétit.
— Je regrette alors de vous avoir dérangé I
— Oh ! il n'y a pas de mal... Je n'ai rien à faire maintenant ! J'ai le temps de m'exercer à la danse moderne. Qui vous amène, mon cher ami? il y a bien longtemps que vous n'étiez venu me voir. Pas depuis que je vous ai refusé ma fille... Mais je vous ai dit mes raisons... et vous m'en avez voulu pourtant.
— Oh f pas du tout, monsieur ; de grâce ne parlons plus de cela. Je viens pour vous demander un renseignement... C'est pour obliger une personne qui veut faire de grandes affaires avec monsieur votre gendre...
— Avec mon gendre, tant mieux... il en sera content... Mon gendre est très-coulant en affaires...
124 FâPA BEÀUPÈRE.
Peut-être même trop coulant... moi, je tâtonnais davantage!... En6n de quoi s'agit-ii, quel est ce renseignement ?
— Cette personne, avant d'entreprendre une affaire importante avec monsieur de la Bergerie, prétend être parfaitement renseignée sur sa solvabilité ; elle désire surtout savoir son nom de famille ; car on assure que monsieur votre gendre en a un autre . que La Bergerie et, comme vous lui avez donné votre fille, vous devez le savoir mieux que tout autre... Il a dû vous montrer ses papiers...
— Pardieu I cela tombe sous le sens I Est-ce qu'on croit que j'aurais marié ma fille à un homme qui n'aurait pas de papiers ; ce serait du propre ! D'ailleurs, à la mairie il faut bien exhiber ses actes.
— C'est juste, alors vous savez...
— Je sais qu'en effet La Bergerie est un petit nom de fantaisie qu'il a ajouté au sien depuis son mariage ; mais son nom de famille est Damfleury... Ma fille est la femme de monsieur Jules Damfleury, dit La Bergerie... Eh bien... qu'est-ce que vous avez donc, mon chei^ami, vous devenez tout pâle...
— Ce n'est rien, monsieur, un étourdissement... un malaise...
— Vous avez peut être déjeûné avec du homard,
SITUATION EMBAURâSSâNTE. 125
c'est très-lourd!... Voulez-vous un verre d*eau... quelque chose...
— Mercif monsieur, ce n*est rien, cela se dissipe déjà...
— Ce pauvre garçon... Vous m'avez fait {feur...
— Excusez-moi, monsieur... vous m'avez bien dit que votre gendre se nommait Jules Damfleury?
— C'est cela même, né à Paris ; son père était architecte et sa mère... je crois qu'elle était artiste à l'Opéra... Cela vous suffit-il ?
— Oh ! parfaitement, monsieur^
— Si vous avez besoin d'autres renseignements, venez me trouver.
— Je vous remercie^ monsieur, mais ce que vous m'avez dit suffira. Adieu, monsieur Philamour.
— Au revoir, mon cher... Soignez-vous, mon ami, soignez-vous ; vous êtes d'une complexion délicate; vous n éles pas un gaillard comme mon gendre, vousl... Il vous faut des ménagements.
— En effet, monsieur, je ne ressemble pas à votre gendre et vous me permettrez de m'en féliciter.
Yalmirai est parti après avoir dit ces mots, que M. Philamour semble ne pas comprendre. En apprenant que La Bergerie est en effet le mari de Camille, cet homme que la jeune mère croit mort, parce que depuis seize mois elle n'a plus entendu parler de lui,
Paul Yalmiral a éprouvé une émotion si yive, qu'il a^ été sur le point de laisser échapper de ses lèvres^ quelques paroles qui auraient trahi le secret terrible qu'il vient de découvrir. Et cependant ce secret, qui, une fois connu, attirerait un juste châtiment sur la tête du coupable, il tremble de le révéler, et se dit : — Si cette jeune femme apprend que son mari eiiste, mais qu'il Ta abandonnée ainsi que son enfant pour se marier à une autre, quel sera son désespoir, sa douleur... Ne vaut- il pas mieux qu'elle croie son mari mort... Ah! s'il ne s'agissait que d'instruire Zénobie et son père, je ne balancerais pas un moment à leur faire connaître cet époux, ce gendre qui les a si bien ensorcelés. Mais que je leur dise que La Bergerie avait déjà une femme légitime, quand il a conclu leur alliance, ils ne me croiront pas ! ils m'accuseront de calomnie ; pour leur prouver que je dis vrai, il me faudra leur présenter la première épouse de ce La Bergerie... Alors, il aura donc fallu tout dire à cette pauvre mère ; il aura fallu lui faire connaître la honteuse conduite de son mari et la décider à en demander vengeance. Non, je connais déjà le cœur de Camille, je connais cette âme bonne et généreuse, elle préférera rester abandonnée, mal heureuse, plutôt que d'attirer le déshonneur et un juste châtiment sur le père de son enfant. Non,
SITUATION EMBARRASSAÎSTB. 127
Camille ne poursuivra pas cet homme devant les tribunaux. Ainsi, il faudra laisser ce misérable vivre au sein des plaisirs de Tâisance, pendant que sa femme et son enfant seront obligés de travailler pour ▼ivre I... Ah I cette pensée est affreuse... Que dois-je faire... Chère Camille, elle ne se doute pas des tourments que j'endure déjà pour elle... Mais le plus sage est de me taire, de garder dans mon sein ce secret terrible... et de lui épargner le supplice de se savoir la femme d'un bigame.
428 PAPA BEAl]PËRE«
Au Grand-Hôtel, dans un des plus beaux appartements, une dame venait d'achever sa toilette, mais continuait à se regarder dans une psyché, se tournant de droite puis de gauche, pour voir Feffet de la robe nouvelle qu'on vient de lui apporter et s'assurer si la queue en était assez longue.
Cette personne est madame Olympe Verdoyant, veuve d'un riche entrepreneur de bâtiments, qui, en mourant, lui a laissé cent mille francs de revenu et le château qu'elle habite presque toute Tannée dans les environs de Fontainebleau. Dans cette position, il semblerait que cette dame doit être parfaitement heureuse, car elle n'a personne qui puisse s'opposer à ses volontés ; elle n'a pas d'enfants, est maîtresse
XADAME VERDOYANT. 129
absolue de sa forlune et peut contenter toutes ses fantaisies.
Cependant cette dame pousse souvent de gros soupirs! Pourquoi? Est-ce le chagrin d'avoir perdu son mari qui la rend mélancolique? Non, vraiment : Olympe n'a jamais eu d'amour pour M. Verdoyant, qui avait l'inconvénient de suer des pieds, infirmité que la plus grande fortune ne peut guérir. Et sa femme ne Tabordait jamais qu'en tenant sous son nez un mouchoir bien parfumé. Elle ne regrette donc pas son époux. Mais Olympe, qui n'a jamais été jolie, et qui a maintenant quarante-huit ans sonnés, se plaint à présent d^avoir été sacrifiée à unmari qu'elle ne pouvait pas sentir, ou qu'elle sentait trop, et de n'avoir pas connu Tamour. Elle veut absolument connaître l'amour. Comme elle a cent mille francs de rente,, on lui a dit qu'avec cela on pouvait connaître tout ce qu'on voulait; alors elle s'est dit qu'elle connaîtrait l'amour.
A son château, où elle voit toujours les mêmes figures, elle n'a pas encore rencontré quelqu un qui lui plût. Car il faut dire aussi que cette dame est fort difficile dans ses goûts ; il lui faut un bel homme, un joli garçon, qui ait de l'esprit et ne parle pas toujours de lui et ne songe pas toujours à se faire des cigarettes. *
150 PAPA BEAUPËRE.
C'est dansTespoir de rencontrer Vidéal qu'elles est créé, que cette dame vient de temps en temps passer quelques semaines à Paris. Cette fois madame Verdoyant veut aussi s'occuper d'un placement de fonds, et, pour s'amuser, est disposée à faire quelques opérations sur les chemins de fer ou toute autre valeur cotée à la Bourse.
En ce moment, sa grande opération est l'essai de la robe qu'on vient de lui livrer. La couturière qui vient de la lui apporter, ne cesse de s'écrier :
— Je vous assure, madame, que cette robe vous va comme un ange... Elle vous prend parfaitement la taille...
— Vous trouvez? Elle me semble un peu large...
— Madame n'a pas besoin de se serrer, elle a la taille assez fine sans cela... Trop mince, ce n'est pas joli... Je l'ai entendu de messieurs, qui parlaient d'une dame dont la taille était à mettre dans un anneau ; ils disaient : On n'ose pas la toucher... on a peur de la casser.
Madame Verdoyant, qui ne tiendrait pas dans le cercle d'un seau, trouve le mot très-joli et cela la fait rire.
— Oui, c'est vrai... vous avez raison, une taille trop mince ce n'est pas joli... Les hommes veulent trouver quelque chose... qui promette. Mais il me
semble que je ne suis pas assez décolletée... J'ai de belles épaules, je ne suis pas fâchée qu'on les voie un peu...
— Je vous assure, madame, qu'on les voit bien assez!...
— Et ma queue... on les porte longues maintenanU Celle-ci n'est pas assez longue...
— Mais Yoyez donc ! madame... elle ya d'un bout de la chambre à Tautre.
— Oh I c'est égal ! ce n'est pas assez long... quand on possède cent mille francs de rente, on doit avoir une queue remarquable.
— Madame, si elle était plus longue, tout le monde marcherait dessus. On ne pourrait pas vous approcher sans tomber...
— C'est ce qu'il faut ! Qu'on marche dessus, qu'on tombe, elle n'en fera que plus d'effet. C'est entendu. Vous allez remporter la robe, tous allongerez la queue, vous raccourcirez le corsage, et elle sera parfaite.
La couturière remporte la robe en se disant :
— Quand tu auras une jolie tournure, toi, c'est que les poules auront des dents. Ah ! vivent les femmes jeunes et bien faites, la robe va toujours bien.
La couturière était partie et Olympe avait fait une
autre toilette, lorsque sa domestique vient lui dire qu'un monsieur demande à lui parler.
— Un monsieur. . . A-t-il dit son nom?
— Jules de Senneterre.
— De Senneterre ! Je ne connais pas cela. Quelle espèce d'homme est-ce?
— Madame, c'est un monsieur très-bien, très-élégant... de belle tournure...
— Jeune ?
— Oui, madame, c'est un jeune honime.
— Introduisez-le... Ah ! un instant, Sophie... Voyez donc si mes cheveux vont bien... si mes boucles ne sont pas dérangées...
— Il n'y a rien de travers, madame est superbe!...
— Allez... faites entrer ce monsieur... Ah!
Sophie...
— Madame?
— Ma bottine gauche est délacée... voyez... arrangez cela bien vite...
— Oh! ce n'est rien... madame a pourtant un pied solide... C'est le lacet qui a cassé... mais cela peut se rattacher... Voilà qui est fait.
— Allez dire à ce monsieur d'entrer... Ah! Sophie... ma ceinture est trop lâche...
Mais Sophie est déjà partie et madame est obligée de garder sa ceinture telle qu'elle est.
MADAME VERDOYAM. 153
La Bergerie est introduit chez madame Verdoyant, n se présente avec cet aplomb, cette aisance qui ne Tabandonnent jamais, fait un salut très-profond, auquel on répond par une gracieuse révérence et dit :
^ Madame, ma démarche vous semblera peut-être un peu osée... mais j'ai toujours eu pour principe que dans les affaires il fallait aller droit au but et affronter même un échec...
— Monsieur, prenez donc lapeine de vous asseoir. . . Je vous écouterai beaucoup mieux...
—-Hais, madame, je crains... vous alliez sortir peut-être...
— Non, monsieur, veuillez vous expliquer.
— Madame... je me nomme Jules de Senneterre.
Je suis dans les affaires... levais tous les jours à la Bourse... Je suis très au courant de toutes les valeurs... Autrefois je faisais des affaires pour moi, naintenant j'en fais pour les autres... Mais il faut savoir supporter les caprices de la fortune...
— Vous avez éprouvé des revers, monsieur?
— Oh ! madame, ceci ne mérite pas de vous occuper! Ce n'est pas pour vous parler de moi que j'ai eu l'audace de me présenter chez vous... Mais dernièrement je me promenais sur le boulevard des Italiens avec un de mes anciens amis... Alfred Breilly, qui a
134 PAPA BEAUPËRE.
eu Pavantage de se trouver avec vous en soirée, madame, chez une dame fort spirituelle, madame Bigonet.
— Oui, je suis allée à une fort belle soirée chez madame Bigonet. Et votre ami se nomme?
— Alfred Breilly.
— Alfred Breilly... En effet, je crois me rappeler un jeune homme très-petit?
— n n'est pas grand, c'est vrai, mais il est assez bien défigure...
— Oh! oui, mais il est trop petit!... Comment voulez-vous qu'une dame d'une taille un peu élancée donne le bras à un cavalier qui aurait l'air de sortir de sa poche !
— Ah! ah! charmant! délicieux... sortir de sa poche est adorable!... Il est certain que ce pauvre Alfred ne serait pas digne de donner le bras à une belle femme... telle que vous, madame. Pardon, ceci n'est point un compliment, c'est une simple observation.
Madame Verdoyant minaude le plus jolimentqu'il lui est possible, tout en examinant fort attentivement ce monsieur qui est devant elle, et l'examen n'est point défavorable à La Bergerie, qui n'a pas Tair de s'apercevoir qu'on le passe en revue, et poursuit son discours.
MADAME VERt)OYANT. 155
— AHred, tout en causant avec moi sur le boulevard, me montra une calèche que des embarras de voitures avaient forcée de s'arrêter. Dans cette calèche était une dame, remarquable par son air de distinction et le bon goût de sa toilette, il s'écria.: a Voilà une dame avec laquelle j*ai eu le plaisir de passer la soirée chez madame Bigonet... J'aurais été charmé de faire plus ample connaissance avec elle. Mais elle ne se fixe pas à Paris. Elle y vient pour s'occuper d'un placement de fonds, et comme je n'entends rien à cela, je n'ai pu lui offrir mes services. Mais toi, mon cher, qui passe une grande partie de ton temps à la Bourse, tu devrais bien aller trouver madame Verdoyant, c'est le nom de la personne que tu vois dans cette calèche, et tu lui offrirais de te charger de ses affaires, car cette dame est veuve, et il y a de ces démarches, de ces courses que les dames n'aiment point à faire. Je vous avoue, madame, que cette proposition me plut infiniment, et j'allais prier Alfred de me présenter à vous sur le * champ, mais votre calèche venait de repartir. Je me hâtai donc de demander votre adresse... il ne la savait pas... mais, à Paris, les personnes comme vous, ma- - dame, se trouvent bien vite. Et, vous le voyez, aujourd'hui, sans autre recommandation, je me suis permis de me présenter devant vous. Si ma démarche
136 PAPA BEAUPÈRÉ.
VOUS déplaît... vous allez me renvoyer, madame, et je me retirerai, encore heureux d'avoir eu le plaisir de vous entretenir un moment.
— Non, monsieur, non, je ne vous renverrai pas, et votre démarche est bien loin de me déplaire. Vous vous recommandez trop bien vous-même, pour avoir besoin de l'appui de personne. D'ailleurs, je ne connais qu'à peine votre ami Alfred, qui m'a semblé un peu... comment vous dirai-je... un peu infatué de sa petite personne. Mais revenons à vous : vous n'occupez donc aucun emploi, à Paris?.
— Aucun, madame. Par mes parents j'avais quelque fortune... des amis m'ont exploité... Je suis ce qu'on appelle agent de change marron... c'est-àdire que j'en fais lés fonctions sans en posséder la charge...
— Vous êtes. .. marié, monsieur?
— Marié!... oh! non, madame, et qui donc voudrait de moi ? un pauvre diable qui n'a pas le soûl... Oh! je vous prie de croire que je me rends justice, et que je n'aurai jamais la folie de croire qu'une femme aimable voudra de moi... Et c'est à cela surtout que je tiendrais!... J'ai horreur des femmes bêtes!...
— Ah I ah! ah !... eh bien franchement, je trouve que vous avez raison... Car passer sa vie avec quel-
qu'un qui ne sait pas un peu causer... ah! c'est bien triste... J'en sais quelque chose, monsieur I
— Vraiment, madame, est-ce que par hasard monsieur Verdoyant... n'était point aimable?
— Ah I monsieur ! il n'y avait pas moyen de causer avec lui...
— En vérité... Vous étiez bien mal assortis alors!..
— Oh I moi... je n'ai point la prétention d'être une femme bel esprit! comme madame Bigonet, mais j'aime une conversation intime... dans laquelle on peut s'épancher...
— C'est bien ce qu'il y a de plus agréable... Oh ! ne me parlez pas non plus d'une femme bel esprit ! Celles-là sont prétentieuses, pédantes, et généralement très-sardoniques. . . elles abîment tout le monde et pour faire un bon mot ne ménageraient pas leur meilleure amie..^
— C'est vrai... Comme vous les jugez bien... Et vous habitez constamment Paris, monsieur?
— Il le faut bien !... Où voulez- vous que j'aille? Je n'ai point de maison de campagne, moi. Ah ! c'est bien là ce qui fait ma peine!... J'aurais tant aimé la vie des champs... Tous ces plaisirs tranquilles que l'on peut y goûter... la promenade, la pèche... la musique...
iZB PAPA BEAUPÈRB.
— Ah I VOUS êtes musicien?
— Je joue assez passablement du yiolon... et TOUS, madame ?
— Moi, je joue du tambour de basque...
— C'est charmant, surtout en dansant un boléro* • — J'adore les danses espagnoles.. .
— Je le crois, elles permettent de développer les grâces. Enfin, avec tout cela, et la botanique... la culture des fleurs...
— Vraiment, vous aimeriez cela... Vous ne regretteriez pas le mouvement, le bruit... le tourbillon de Paris?
— Paris ! Oh ! madame, bien loin de le regretter, je voudrais le quitter pour n'y revenir jamais... Mais, hélas ! ceci est un beau rêve, que je ne verrai pas se réaliser.
Madame Verdoyant demeure quelques moments pensive. La Bergerie fait semblant de la contempler. Puis, lorsqu'elle lève les yeux sur lui et rencontre les siens, il s'empresse de détourner ses regards, comme hpnteux de son audace et reprend :
— Madame a donc des fonds à placer?...
— Oui, monsieur, une soixantaine de mille francs. Je ne sais ce que je veux en faire... et si vous voulez bien me guider dans leur emploi...
— Madnme, je tâcherai de me rendre digne de
MADAME VERDOYAÎST. 159
Totreconfiance. Je vais de ce pas à la Bourse, savoir ce qui peut être le meilleur en ce moment; et, si vous me le permettez, demain, à la même heure, je Tiendrai vous faire part du résultat de mes renseignements.
— Je vous en serai fort reconnaissante, monsieur, et je vous attendrai demain.
•*- En attendant, voici ma carte, madame, car c'est bien le moins ({ue vous sachiez à qui vous avez affaire.
La Bergerie présente une carte sur laquelle il avait fait graver le nom de Jules de Senneterre et l'adresse du petit logement qu'il avait loué pour ses intrigues secrètes. Il donne cette carte à madame Verdoyant en «'inclinant profondément devant elle, et celle-ci lui lance un doux regard en murmurant :
— Je vous attends demain... ne m'oubliez pas.
— Vous oublier I Ah I madame, je le voudrais que cela me serait impossible.
A peine La Bergerie est-il parti que madame Verdoyant sonne sa bonne.
— Sophie!.. . Sophie !... vite ma voiture!... -^ Madame va sortir ?
— Apparemment... Sopiiie, comment trouves-tu ce jeune homme qui sort d'ici ?
ItO PAPA BEAUPÈRE.
— C'est un bel homme... seulement il a le teint un peu... jaunâtre.
— Imbécile ! c'est le teint des hommes du Levant !
D'ailleurs il n'est pas jaune, il est bistré ! — Ah ! les hommes du Levant sont bistrés.
— C'est tout ce qu'il y a de plus distingué.
— Moi, j'aime mieux un homme bien rougeaud... ça annonce la santé...
— Taisez-Yous! M. Verdoyant Tétait, rougeaud!... et Dieu sait ce que cela annonçait!... Ma voiture, tout de suite.
Olympe se fait conduire rue des Petites-Écuries à Tadresse que La Bergerie lui avait laissée. Celui-ci n'avait pas manqué de faire la leçon à sa portière, en lui mettant une pièce de vingt francs dans la main, et, pour une pièce d'or, la portière aurait volontiers juré que son locataire était un phénix.
En voyant un bel équipage s'arrêter devant sa porte et une dame élégante en descendre, madame Potin, c'est le nom de la portière, s'avance d'un air empressé :
— Madame demande quelqu'un de la maison...
ou madame cherche un logement, peut-élre? nous en avons un très-beau au second qui est vacant ; si madame veut le voir...
— Non, je vous remercie, je ne cherche point de
logement... Je désire avoir quelques renseighements... sur une personne qui demeure dans votre maison... Où peut-on causer un instant avec vous... sans être dérangé?
— Si madame veut me faire l'honneur d'entrer dans mon arrière-loge... elle y sera comme chez elle... C'est là que ma fille étudie son piano, mais en ce moment elle est en classe, elle va débuter au Théâtre-Français... dans Athalie,.. elle fera un chœur... et de là elle ira tout droit aux Bouffes.
Madame Verdoyant n'écoute plus la portière, elle est déjà dans la loge, puis dans la pièce du fond, oii madame Potin veut absolument la faire asseoir sur le lit, parce qu'il est très-moelleux. Olympe s'obstine à ne vouloir s'asseoir que sur une chaise et la portière se tient debout devant la belle dame qui lui dit :
— J'ai besoin de renseignements précis, vrais surtout! sur un jeune homme qui loge ici... M. Jules de Senneterre... vous le connaissez?
— Monsieur de Senneterre, oh ! comme si je l'avais fait, madame... C'est moi que je lui sers de femme de ménage.
— Dites-moi tout ce que vous savez sur ce monsieur... Tout! entendez-vous? et ne mentez pas... Voici pour payer votre renseignement, et je ne m'en
tiendrai pas là, car j'aime à récompenser ceux qui me servent bien.
Et madame Verdoyant sort de son porte-monnaie un beau napoléon qu'elle donne à la portière. Celleci qui n'a jamais reçu tant d'argent, est sur le poii de tomber aux genoux d'Olympe, elle se contente de se moucher, en disant :
— Madame, tout ce que je sais... tout ce que vous voudrez savoir... même ce que je ne sais pas... vous le saurez.
— Que fait ce monsieur, reçoit- il des femmes chez lui. . . découche-t-il quelquefois . . . paye-t-il son terme exactement?
— Rubis sur Tongle, madame, c'est un monsieur qui est rangé comme un papier de musique... il fait à la Bourse, à ce que je crois... Je lui entends souvent dire : Si on me demande, je suis à la Bourse Pour recevoir des femmes, jamais! Oh! excepté moi, pas un cotillon ne s'est présenté chez lui... et quant à ce qui est de découcher. . . lui ! monsieur Jules ! mais il aimerait mieux coucher dans la rue qiue de découcher... C'est sage comme une demoiselle! qui est sage, car j'en connais qui ne le sont guère!... Mais M. de Senneterre, à onze heures il est presque toujours rentré.
MADAME VERDOYAKT. 113
— Et il ne vient pas des créanciers le tourmenter, le harceler?
— Jamais! Ah! une fois, le porteur d'eau est venu lui réclamer une voie d'eau qu'il prétendait avoir apportée le dimanche, et je suis sûre qu'il se trompait ; c'était au-dessus qu'il Pavait portée... la dame audessus Fa nié, moi je sais très-bien que la voie est entrée chez elle et n'en est pas sortie. Au reste, M. de Senneterre a payé, il a donné son pied dans le derrière de l'Auvergnat, mais il a payé.
— Et des lettres, en vient-il souvent pour ce jeune homme?
— Des lettres... il n'en a pas reçu une seule depuis que je fais son ménage. Ah! si... une; mais c'était la drcoculaire du boucher en face, qui annonçait dans le quartier qu'il allait vendre du cheval au lieu de bœuf, mais que ce serait plus cher, parce que ce serait du dieval couronné. La lettre n'était même pas cachetée.
— Merci, madame, de vos renseignements, vous êtes certaine de tout ce que vous m'avez dit?
— Comme delà vertu dePaméla ma fille, qui fait Un chœur dans Athalie.
— Alors je vois que l'on peut avoir confiance dans ce monsieur...
— Confiance! ah ! madame, je mettrais ma fille
1 u Papa beaupëre.
coucher sous son lit, et je suis sûre qu'il Ty laisserait.
— Adieu, madame, si j'ai besoin d'autres renseignements je reviendrai.
— Madame, de jour, de nuit, qu'il pleuve, qu'il ventel... je suis à vos ordres.
— Je n'ai pas besoin de vous prier de garder le silence sur ma visite.
— Ah! madame!... j'aurais douze langues que pas une ne bougerait là-dessus.
Madame Verdoyant glisse-encore une pièce de dix francs dans la main de la portière et quitte la loge. Madame Potin, à la vue d'une nouvelle pièce d^or, fuit une révérence si profonde qu'elle s'asseoit par Icrrc.
Après sa conversation avec M. Pliilamour, lorsqu'il ne peut plus douter que le mari de Zénobie est aussicelui de Camille, Yal mirai ne s*est pas senti le courage d'aller voir cette jeune mère si lâchement abandonnée par ce monsieur. Le lendemain cc])cndant, ne voulant pas tarder davantage à revoir celle qui compte sur sa protection et son amitié, il se rend au petit hôtel de la rue de Bretagne.
Lorsqu'il passe devant le concierge, en nommant la personne chez laquelle il se rend , celui-ci lui crie:
— Au sixième, monsieur, ce n'est plus au cinquième étage ; c'est au-dessus, la porte à gauche.
146 PAPA BEAUPËRE.
— Pourquoi donc cette dame n*occupe-t-elle plus le même logement?
— Ah dame, monsieur, c'est que probablement madame Damfleury aura voulu diminuer son loyer... elle en avait pour quarante francs par mois, elle n'en a plus que pour vingt-cinq.
— Pauvre femme, se dit Valmiral en montant rapidement Vescalier; elle voit sans doute ses ressources diminuer... et croit que je Toublie... Ah ! maintenant je saurai bien lui avoir de Touvrage. Mais tâchons surtout qu'elle ne sache pas la vérité. '
Il sonne au sixième étage. C'est la petite Marie qui lui ouvre et fait un bond de joie en le reconnaissant. Le jeune homme sent son cœur se serrer en entrant dans cette petite chambre qui fait mansarde et n'a qu'une fenêtre en tabatière, de façon qu'il faut monter sur un banc pour apercevoir la maison en face.
— Pourquoi donc avez-vous déménagé, dit*il en tendant sa main à Camille qui lui sourit tristement^ Vous ne voyez rien dans cette chambre... vous êtes horriblement mal ici.
— Mais non, monsieur, nous ne sommes pas trop mal... et puis c'est beaucoup moins cher ici qu'au* dessous... il faut économiser.
■^ A quoi bon, vous allez avoir de l'ouvrage tant
que VOUS en voudrez... vous savez Iravailler en linge, m avez-vous dit?
— Oh! oui.
— Eh bien ! je suis justement chargé de faire confectionner des chemises pour homme... on m'avait prié d'acheter de la percale, mais je ne m'y connais pas si bien qu'une dame. Vous serez bien aimable de vous charger de faire cet achat, ensuite vous ferez les chemises... il en faut deux douzaines... on paye dix francs de façon... Cela vous convient-il?
— Dix francs de façon! mais ce n'est pas possible, monsieur Yalmiral, jamais on n a donné autant pour la façon d'une chemise...
— En province, peut-être, mais à Paris on paye très-bien... très-cher... seulement il faut que ce soit fort bien fait. Voilà un billet de cinq cents francs, aurez-vous la bonté de vous charger de Tachât de la percale et de la toile pour les devants...
— Mais je crains... Je puis ne pas acheter comme oo le désire...
— Pardonnez-moi... Tout ce que vous ferez sera très-bien... j'en fais mon affaire... Voilà donc qui est arrangé ; vous aurez de l'ouvrage tant que vous en voudrez, mais j'y mets une condition, c'estque vous reprendrez votre chambre au-dessous et que vous ne resterez pas dans cet affreux réduit!...
148 rAPA BEAUPËRE.
— Ah ! oui, maamn, reprenons lautre logement, ici je ne peux pas voir par la fenêtre, je suis trop petite... et puis, en sautant, je me suis cognée deux fois la tête contre ce yilain mur qui descend de travers...
Camille embrasse Marie et tend de nouveau sa main à son nouvel ami en lui disant :
— Vous êtes trop bon pour nous... vous êtes pour moi un frère !... Comment ai-je mérité de vous intéresser ainsi?
Le jeune homme presse tendrement cette main qu'on lui présente, en répondant :
— Comment vous avez mérité?... Mais n'est-ce donc pas tout naturel... une jeune femme... un enfant... si lâchement abandonnés...
— Vous pensez donc maintenant qu*il n'est pas mort et qu'il nous a volontairement abandonnées! dit Camille en cherchant à lire dans les yeux de Yalmiral.
Celui-ci est un moment embarrassé, il balbutie :
— Je ne dis pas cela... positivement!... Mais n'admettez-vous pas que cela serait dans les choses possibles?...
— Oh! non... non... je ne puis croire que, sans motif... sans raison... on abandonne sa femme et son enfant!...
— Hélas ! madame, de tels exemples ne sont malheureusement que trop communs I Un cœur droit et pur, une âme honnête, ne peuvent comprendre cet oubli de tous ses devoirs, chez un homme auquel on a confié sa liberté, sa vie!... et pourtant combien n'en voyons-nous pas de ces hommes qui, pour satisfaire leurs passions, foulent aux pieds tout ce qu'il y a au monde de plus sacré ! . . .
— Mon Dieu ! comme vous me dites cela... pourquoi donc aujourd'hui avez-vous ces affreuses pensées?
— C'est que j'ai réfléchi... La conduite de votre mari m'a paru si extraordinaire... et puis ce qu'il a fait sans vous en prévenir. .. Vendre cette maison qui vous appartenait, où vous étiez née... Ah! c'était déjà bien mal , cela !.. .
— Sans doute... mais peut-être avait-il absolument besoin d argent pour aller en Amérique et n avait-il pas d'autre ressource !...
— On ne part pas pour un autre monde, quand on doit laisser sa femme et son enfant sans rien, sans autre avenir que la misère et le malheur... On reste près d'eux, au contraire, et l'on travaille nuit et jour pour améliorer leur position.
— Mais c'était aussi dans l'espoir de Taméliorcr,
150 PAPA BEAUPËRE.
de revenir avec de la fortune, qu'il entreprenait ce grand voyage.
— Ah ! madame !... vous êtes bonne... vous cherchez toujours à excuser la conduite de votre mari... Vous Taimez encore, on le voit bien... et moi je crois qu'il n'était pas digne de votre amour ; qu'il ne méritait pas de posséder une femme telle que vous, cet homme ! et que maintenant ce que vous avez de mieux à faire est de Toublier. .. de ne plus penser à lui.
Camille, tout en écoutant Yalmiral, cherchait à lire sur son visage, à deviner le fond de sa pensée, elle remarque cette hésitation d'une personne qui sait beaucoup de choses et craint d'en dire trop, elle s'écrie :
— Mon ami... car je puis vous donner ce titre, à vous, vous avez découvert quelque chose... vous en savez plus que vous ne voulez me dire... sur mon* mari... sur ce qu'il a fait... De grâce, parlez... ditesmoi tout ce que vous avez appris...
— Non, madame, non... je vous assure que je ne sais rien... que je n*ai rien appris touchant monsieur Damfleury ; seulement, je vous le répète, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez raconté... J'ai rapproché toutes les circonstances... et le résultat de mes réflexions n'a pas été favorable à votre mari. Enfin, si j'ai un
conseil à vous donner, c'est de cesser désormais toute démarche pour savoir ce qu'il est devenu.
— Ah! c'est là votre pensée?... Mais alors pourquoi resterais-je encore à Paris?
Valmiral rougit ; il sent qu'il vient de faire une faute, et balbutie d'une voix tremblante :
T- Ah ! j'ai tort en effet de vous dire cela... il est possible que vous rencontriez ici monsieur votre époux... Mais, dans tous les cas, je ne vois aucune raison pour que vous quittiez Paris... où vous ne manquerez jamais d'occupation... et puis enfin... si j'osais me compter pour quelque chose... je vous dirais que je serais bien malheureux maintenant, s'il me fallait renoncer au bonheur de vous voir... vous que je regarde... comme ma sœur, et cette* chère petite que j 'aime tant !
Il y avait dans la manière dont le jeune homme s'exprimait quelque chose qui ne ressemblait guère à l'amitié d'un frère pour sa sœur. Mais Camille qui ne veut pas comprendre autre chose, sourit à Valmiral en lui disant :
—Eh bien! nous resterons, mon ami, nous ne vous quitterons pas; car nous aussi, croyez-le bien, nous serions fâchées de ne plus vous voir. Marie vous aime beaucoup, elle me parle sans cesse de vous. Enfin elle se plaît à Paris... n'est-ce pas, chère enfant?
— Oh ! oui, maman* c'est plus gai que Joinvillel... Seulement nous ne resterons pas dans cette vilaine chambre, n'est-ce pas?... Mon ami Paul a dit qu'il fallait retourner où nous étions d'abord.
— Oui, ma fille, nous lui obéirons, nous ferons tout ce qu'il nous conseillera. Mais aussi, il n'aura pas de secrets pour nous... il nous dira tout ce qu'il aura appris sur ton père ?. • .
— Oui, madame, oui, je vous dirai tout ce qui peut assurer désormais votre tranquillité... Je vous le répète, ne vous fatiguez plus à courir dans les hôtels vous informer de monsieur... Damfleury, c'est moi qui me chargerai désormais de ce soin... Vous avei dans ce quartier la place Royale, les boulevards, où vous pouvez promener Marie... et ce quartier-ci est bien moins dangereux pour les piétons que du côté de la chaussée d'Antin, où il passe tant de voitures.
— Oh ! oui, s'écrie Marie, moi je ne veux plus aller sur ce boulevard où j'ai eu si peur...
— Sois tranquille, chère enfant, je ne t'exposerai plus à de nouveaux dangers. Mais vous voulez que je me charge d'acheter de la toile, de la percale ; où dois-je aller pour cela?
— Mon Dieu, madame, sur les boulevards, par ici, ou dans la rue Saint-Antoine, vous trouverez des
magasins de blanc, vous n* aurez que l'embarras du choix. Maintenant je vous quitte, car mes affaires me réclament ; mais vous me reverrez bientôt.
Yalmiral a pris congé de Camille, qui dit à sa fiUe:
— Mets ton chapeau, nous allons sur-le-champ aller faire les achats dont on m'a chargée.
— Ah ! oui, maman, nous allons nous promener sur les boulevards, n'est-ce pas?
— Sans doute, nous y trouverons, je pense, les marchandises dont j'ai besoin.
— Et puis tu vas dire au portier qu*il nous rende notre jolie chambre d'ici dessous.
— Oui, puisque cela te fait tant plaisir. . . Car, moi, je ne me trouvais pas mal dans celle-ci.
— Maman, tu sais bien que notre ami Paul la trouve très-vilaine et qu'il t'a fait promettre de la quitter; il ne faut pas le contrarier, notre amil...
— Ahl ce jeune homme est trop bon pour nous!... Hais aujourd'hui il m'a semblé qu'il me cachait quelque chose... Viens, ma fille, allons acheter ce qu'il nous faut pour nous mettre au travail.
La petite Marie entraînait toujours sa mère vers les boulevards où elle admirait toutes les boutiques. Camille a tourné du côté de la porte Saint-Martin. Arrivée sur le boulevard du Temple, elle aperçoit un
154 PAPA BEAUPÈRB.
beau magasin de blanc, elle y entre et demande à voir de la percale et de belle toile pour chemises.
Une grande jeune fille aux yeux noirs, au sourire gracieux, s'empresse de lui montrer des pièces de percale, et, tout en développant sa marchandise, regarde à chaque instant la petite Marie, en disant :
• — Oh ! la jolie petite fille... quel air raisonnable... Quel âge a-t-elle? madame.
— Quatre ans et demi.
— Et se tenant déjà comme une petite femme.
Comment vous nommez-vous? mademoiselle.
— Je m'appelle Marie, madame.
— Eh! bien, mademoiselle Marie, voulez-vous me permettre de vous embrasser...
— Oui, madame.
Mathilde, car c'est Tamie de Lisa, la ci-devant maîtresse de La Bergerie, que nous venons de retrouver dans son magasin de blanc, embrasse tendrement Tenfant, puis va lui chercher des bonbons, que Marie n'accepte qu après en avoir demandé la permission à sa mère. Celle-ci. remercie Mathilde :
— Vous êtes trop bonne pour ma fille, mademoiselle... Vous aimez les enfants?
— Oh ! pardon, madame, mais votre petite Marie a dans les traits une expression si douce ! si gentille...
que j'en serais folle si elle était à moi... Ah! vous devez bien Taimer . . 1 #
— Oh ! oui, c'est toute ma consolation !
Mathilde n'ose pousser plus loin ses questions. Hais elle sert Camille comme une pratique, lui montrant ce qu il y a de mieux et de meilleur.
Lorsque la jeune femme a terminé ses achats, on lui fait un paquet de la toile et de la percale, et le paquet se trouve être assez volumineux.
— Vous n'allez pas emporter cela vous-même?
lui dit Mathilde.
— Hais pourquoi pas ?
— Parce que c'est beaucoup trop gros, trop lourd, et que donnant la main à une enfant, cela vous gênerait. Où demeurez-vous ?
— Rue de Bretagne... Voici mon nom, mon adresse.
—^ C'est tout près d'ici* Soyez tranquille, avant deux heures cela sera chez vous...
— Vraiment, mademoiselle, on aura cette complaisance?
— Mais c'est notre devoir, madame.
-— Et on ne m'oubliera pas?
— Je vous répèle que dans deux heures ce paquet Bera chez vous;
Camille remercie, paye ses achats, et s'en retourne avec sa fille, qui lui dit : *
— Maman, elle est bien aimable cette dame qui nous a servies ; elle m'a embrassée, elle m*a donné des bonbons... pourquoi donc cela 7
— Mais parce qu'elle t*a trouvée gentille et l'air bien raisonnable.
— Mais maman, je suis aussi gentille et j'ai l'air aussi raisonnable, quand nous entrons dans d'autres boutiques, et on ne me donne pas de bonbons, et on ne m'embrasse pas.
— Ma chère amie, c'est qu'on ne plait pas à tout le monde...
— Même quand on est toujours gentille?
— Oui, ma fille, même quand on est toujours gentille... toujours bonne, toujours aimante !
— Ah 1 ceux-là aiment donc mieux les petites filles méchantes?
— Non... ceux-là n'aiment pas les enfants.
Deux heures ne se sont pas écoulées depuis que Camille est de retour chez elle avec Marie, et réintégrée dans son logement du cinquième, lorsqu'on frappe à sa porte, et bientôt Mathilde parait, tenant sous son bras le paquet de toile et de percale.
— Comment, mademoiselle, c'est vous qui vous
êtes donnée la peine d'apporter ce paqucl? s'écrie Camille en allant au devant de Mathilde.
— Oui, madame, j'ai voulu me charger moi-même de cette commission afin d'avoir le plaisir de revoir encore ce petit ange... Cela ne vous fâche pas, madame?
— Me fâcher!... Est-ce qu'une mère n'est pas toujours heureuse quand on témoigne de Tamitié à son enfant?... Marie, va donc embrasser mademoiselle. . .
— Oh I avec plaisir.
La petite fille court se jeter dans les bras de Madiilde qui la couvre de baisers.
— Asseyez-vous donc, mademoiselle, vous avez monté nos cinq étages... c'est fatigant!...
— ■' Madame, vous êtes bien bonne... mais je crains de vous déranger... d'être indiscrète en prolongeant ma visite...
— Oh I pas du tout. . .
— Pardonnez ma question, madame, vous êtes ici dans un hôtel garni... vous n'êtes donc pas habituellement à Paris ?
— Je suis à Paris depuis quelques semaines seu-» lement. J'y suis venue espérant y trouver une personne. •• qui m'est chère... Mes recherches ont été Taines... Je comptais repartir... mais quelqu'un qui
s'intéresse à nous m'a conseillé de rester à Paris, en me promettant de m'y faire avoir de l'ouvrage...
— De l'ouvrage... en lingerie I
— Oui, madame.
— Oh ! mais je suis bien contente d'être venue alors... De l'ouvrage, je puis vous en procurer aussi et tant que vous en voudrez, car nous employons beaucoup de monde... ma patronne ayant un magasin de confection.
— Vraiment, madame, vous auriez la bonté de penser à. moi?
— La bonté ! mais ce sera un plaisir... un granj plaisir^.. Tenez, c'est drôle, il y a des personnes pour lesquelles on éprouve tout de suite de la sympathie... et j'en ai sur-le-champ ressenti pour vous, madame, et cette chère petite que j'aurai tant de bonheur à revoir., pour qui je ne serai plus une étrangère et qui finira par m'aimer un peu... N'estce pas, chère enfant, que lorsque vous me connaîtrez davantage, vous m'aimerez aussi?...
— Ah ! je vous aime tout de suite ! madame.
Mathilde presse de nouveau la petite Marie dans ses bras, puis elle reprend :
' — Ce que je vous ai dit ne vous offense pas, j'es^ père, madame. Vous ne trouverez pas mauvais quci
moi, simple ouvrière dans un magasin, je cherche à vous rendre service?
— Bien loin de là, mademoiselle, je vous en remercie... car j*ai grand besoin de personnes obligeantes qui veuillent bien s'intéresser à moi.
— Nous n'avions qu'un ami, s'écrie Marie, à présent nous en aurons deux...
^ Madame, je me nomme Mathilde Derbois, je n'ai plus que des parents éloignés que je vois peu, parce qu'ils m'ennuient. J'ai vingt-trois ans, je suis d'un caractère franc, un peu trop sans façon, peutêtre, mais je ne suis pas méchante, et quand j'aime les gens, ohl je les aime bien... Il y a quatre ans déjà que je suis dans le magasin où vous m'avez vue et où l'on me traite comme une enfant de la maison. Est-ce que vous me permettrez de venir quelquefois Yous voir 1 d'abord pour vous apporter de l'ouvrage, ensuite pour embrasser ma petite amie?
— Oui, mademoiselle, vous nous ferez grand plaisir. . . et plus tard . . . quand nous nous connaîtrons mieux... vous saurez que je ne suis pas indigne de cet intérêt que vous me témoignez.
— Oh! je n'en doute pas, madame... mais il faut que je retourne au magasin. A bientôt, madame, puisque vous me le permettez.
— A bientôt, mademoiselle Mathilde
160 PAPA BEAUPËRE.
— Au revoir, Marie.
— Au revoir, ma nouvelle amie...
Maihilde embrasse encore Tenfant et part. Marie court à sa mère en lui disant :
— Maman, tu veux bien que je Taime, n'est-ce pas?
— Mais sans doute! ma fille.
— Oh ! je suis bien contente, je suis amie d'un monsieur et d'une demoiselle.
MONSIEUR PUILAMOUR AU UAL. 101