PRÉFACE SI L'ON VEUT; INFORTUNE VRAIE
Il y en a tant de fausses, qu'en vérité on est quelquefois bien embarrassé ; on ne se soucie pas d'être continuellement dupe, et d*un autre côté on craint de repousser un malheureux.
Nous pouvons dire cela mieux que personne, nous autres qui, parce que notre nom est connu, sommes chaque jour assaillis de demandeurs. Et pourquoi s*adresse-t-on à nous de préiéreiice? franchement je n'en
trouve pas la raison. Parce que nous sommes auteurs ou romanciers, avons-nous quelque pouvoir, quelque puissance? Pas la moindre; les uns nous demandent notre protection pour obtenir une place, un emploi ou du travail; et où avez-vous jamais vu qu'un homme de lettres eût des places à donner!... D'abord ceux qui travaillent vraimcffiti ne sont pag soUieiteurs : ceux-l& ne demandent jamais rien pour eux... et je les approuve; mais pourquoi voulez-vous qu'ils demandent pour d'autres?
Il y a des gens qui, avec des compliments qu'ils vous jettent au nez, croient tout obtenir d'un écrivain ; il y en a même qui sont persuadés que nous devons tout quitter pour nous occuper d'eux, et que nous allons négliger nos affaires pour faire les leurs. C'est un peu par trop sans façon.
11 y a ensuite les bavards... Ah! ceux4à sont mortels ! Ils viennent d'un air délibéré vous prier de leur donner un moment, ils n'ont qu'un mot à vous dire, ils ne vous tiendront pas cinq minutes ; mais ce qu'ils ont à vous communiquer est très-important. Vous cédez, car vous ne voulez pas être impoli, vous offrez un siège que l'on s'empresse d'accepter, vous attendez que l'on s'explique : ' le visiteur commence par tirer sa tabatière (ces gens-là ont toujours une tabatière), il se mouche... se met à son aise, puis vous regardant d'un air qu'il veut rendre malin, murmure :
-^ Vous ne me remettez pas... Je vous ai beaucoup connu autrefois !
«^ Je ne sais pas, monsieur, si vous m'avez connu
autrefois^ mais moi je ne vous connais pas du tout aujourd'hui.
-^ Gonunentk vous ne vous rappelai pas?... J'allais au même café que vous... Vous preniez souvent du chocolat..»
— D'abord, monsieur, je ne suis pas un homme de café; même étant jeune, je les ai fort peu fréquentés ; il est possible que vous m'ayez vu prendre du chocolat, je ne crois pas m'êtfe jamais caché pour commettre une telle action. . . mais si c'est ainsi que vous me connaissez. . .
— Permettez, permettez j je vais vous rappeler une circonstance : une fois il y avait une énigme dans le journal... était-ce une énigme ou une charade... je ne sais plus au juste... Âhl je crois que c'était un logogriphe...
Ici, vous ressentez des inquiétudes dans vos jambes» vous interrompez ce bavard, en vous écriant :
— Pardon, mais je suis pressé, monsieur ; au fait, s'il vous plaît : pourquoi m'avez-vous demandé cet entretien... Je pense qud ce n'est pas pour me parler d'un logogriphe.
L'individu se redresse^ prend un air fler et vous dit : •^ Monsieur, je parle toutes les langues!
Vous faites un bond d'effroi Sur votre chaise et tèpondz :
— De grâce, monsieur, ne vous donnez pas la peine de me les parler, je ne vous comprendrais pas !...
— Monsieur, je puis vous traduire tout ce que vous désirerez, tous les auteurs me sont familiers. .. Espagnols,
PRÉFACE SI L'ON YEUl
Allemands, Suédois, Turcs, Hongrois. Je vous donnerai des sujets de roman, cela vous sera très-utile... Je puis TOUS montrer des manuscrits entièrement inconnus... Vous TOUS levez, en disant :
— Monsieur, j'ai pour habitude de créer mes sujets et de ne point les chercher chez d'autres ; je ne veur pas lire vos manuscrits, et j*ai bien Thonneur de vous saluer.
— Hais, monsieur, vous ne savez pas ce que vous refusez!... Ce sont des trésors que je vous apportais...
— Portez-les à d'autres, je ne vous dirai pas : Timeo danaos et dona ferentes, car je ne vous crois pas Grec .
— Comment Grec!... Qu'est-ce à dire... Qu entendezvous par là, monsieur?
^- Hais pour un homme qui parle toutes les langues, vous me faites l'effet de ne point comprendre le latin...
Et, tout en parlant, vous poussez ce monsieur vers la porte, qu'il est bien forcé de prendre, mais il s'éloigne fort irrité contre vous... et cela vous est parfaitement indifférent.
Arrivons aux malheureux, ou soi-disant tels. Ceux-ci sont hélas les plus nombreux. Hais quelle confiance voulez-vous que j'aie dans ce monsieur parfaitement râpé, qui s'annonce comme vieux souffleur, m'aborde d'un air piteux, en me disant : a Je n'ai pas mangé depuis deux jours!... B mais qui empoisonne le vin et l' eau-de-vie.
Je suis bien tenté de lui répondre : a Si vous n'avez pas mangé, à coup sûr vous avez bu. » Hais on se débarrasse de ceux-là à peu de frais.
Cependant je me souviens toujours d'une aventure ar-
rivée à défunt Rotigemont, un de nos plus spirituels vaudevillistes, au temps où Ton faisait encore des vaudevilles.
Un de ces soi-disant artistes entièrement pané était yenu lui faire sa visite en poussant de grands gémissements sur ses infortunes, son talent méconnu et les injustices dont il avait été victime, et Rougemont lui avait glissé dans la main une pièce de cent sous.
L'ex-artiste infortuné était parti. Peu de temps après, Rougemont sort aussi et se rend au café de la porte Saint- Martin, où il avait Thabitude d'aller prendre sa demitasse.
Qu'estHîe qu'il voit assis à une table, prenant tranquillement son café et son petit verre? c'est Vindividu auquel 9 vient de mettre cinq francs dans la main. Et celui-ci, loin de se troubler en apercevant Rougemont, se met à sourire en lui disant :
— Ah! vous faites comme moi, mon cher ami, vous venez prendre votre demi-tasse et votre gloria... Oh! moi, il me serait impossible de m'en passer.
Ab uno disce omnesl
Encore une pourtant : C'était au printemps dernier. Quand je rentre chez moi, ma domestique me dit :
— Il est venu un monsieur pour voir monsieur, il a été bien fâché de ne pas vous rencontrer, parce qu'il a une très-bonne nouvelle à vous annoncer.
— A-t-il dit son nom?
— Non, monsieur, mais il a dit qu'il allait entfer au café ici en bas, voir si par hasard vous y seriez.
On est toujours curieux de savoir une bonne nouvelle, même lorsqu'on n*en attend aucune. Je descends au café, on me dit qu'en effet un particulier est venu me demander, mais il est parti. Après tout, me dis-je, si ce monsieur est chargé de m'apprendre quelque chose d'important, il reviendra... Et je rentre chez moi.
Au bout d'une heure, on sonne. Je me dis que ce doit être l'homme à la nouvelle. En effet, je vois entrer d'un air empressé un particulier ni vieux ni jeune, l'air jovial, canaille... tranchons le mot, enfin l'air d'un blagueur. Il vient à moi en me tendant la main, me prend la mienne^ sans me laisser le temps de me reconnaître et la serre fortement, en me disant :
— Eh bonjour, comment cela va-t-il... Ah! je suis enchanté de vous trouver!...
Je regarde, je cherche à reconnaître mon homme... impossible ! il continue de me secouer la main et s'écrie :
— Vous ne me reconnaissez pas?
— Ma foi non!...
— Je suis l'ami intime deX... Vous m'avez vu vingt fois avec lui et à son ateher, quand vous y veniez!...
Il faut vous dire que X.. . est un peintre en décors, d'un très-grand talent et que j'aimais beaucoup ; mais il n'est plus à Paris, il est allé se fixer en province, où il a trouvé une position aussi honorable qu'avantageuse... Or, je me rappelais fort bien X..., mais pas du tout ce monsieur. N'importe, je lui dis ;
— Est-ce vous qui êtes venu ce matin et qui avez une si bonne nouvelle à m*annoncer.
— Hais certainement c*est moi...
— Eh bien ! qu'est-ce donc?
— Apprenez, mon cher, que je viens d'obtenir un emploi à Lyon, avec vingt mille francs de traitement?... Vingt mille francs! c'est X... qui m'a fait avoir cela... il est à Lyon en ce moment et dès ce soir je pars, je vais le retrouver!. .
— Et puis après?
^- C'est tout, est-ce que ça n'est pas gentil comme ça?
— Alors, c'est-là la bonne nouvelle?
— Oui, mon cber.«. vingt mille francs d'appointements?
— Alors, c*est une bonne nouvelle pour vous, que vous vouliez m'annoncer?
— Naturellement, et je pars dès ce soir... pour entrer en fonction 1
Je me dis en moi-même : Elle est forte celle-là... mais voyons où il veut arriver. J'ai bien dans l'idée que cela va se terminer par la demande ordinaire.
En effet, ce monsieur qui ne cessait de répéter qu'il partait le soir même, restait là, ne se levait pas et paraissait ne plus savoir que dire. Alors, c'est moi qui me lève et le salue, en lui disant :
— Eh bien, je ne veux pas vous retenir, je vous souhaite un bon voyage... une place de vingt mille francs! c'est magnifique.
Mon blagueur semble embarrassé; cependant il se
décide à prendre le chemin de la porte; mais arrivé tout près, il se retourne, s'arrête et me dit vivement :
— Prêtez-moi donc quarante sous... Je n*ai pas de quoi dîner... je vous rendrai ça demain...
Il oubliait en ce moment qu'il venait de me dire quelques minutes auparavant qu'il partait le soir même pour Lyon!... Quel tissu de mensonges, de platitudes, de sottises! et comment un homme peut-il s'abaisser, se dégrader à ce point! ne vaut-il pas cent fois mieux avouer franchement sa position, que de chercher à faire des dupes avec des histoires qu'on n'a même pas le talent de finir!
Je m'empressai de donner une pièce de quarante sous à ce monsieur porteur de bonnes nouvelles; il les empocha en me disant encore :
— Je vous rendrai cela demain.
Et je lui répondis :
— Mais non... cela vous empêcherait d'aller à Lyon, et vous manqueriez votre place de vingt mille francs.
Arrivons à cette infortune vraie que je vois ai promise, et qui rouvre notre âme à de doux sentiments ; car ces messieurs aux bonnes nouvelles, aux demi-tasses, aux odeurs de cabarets, seraient capables de nous faire perdre toute sensibilité.
C'était vers la fin de Thiver dernier; il était dix heures et demie du soir ; il n'y avait plus que peu de monde sur le boulevard parce qu'il faisait f-oid. Je rentrais chez moi; j'étais à peu près devant le théâtre de l'Ambigu,
lorscpi'un petit garçon d'une dizaine d'années^ vêtu comme un petit collégien, m'aborda en me disant :
— Monsieur, voulez-vous acheter un tableau?
Je trouvai la proposition fort singulière, vu l'heure qu'il était, l'endroit où nous nous trouvions et surtout l'âge et la mise de celui qui me la faisait, et qui n'avait nullement l'air d'un mendiant; je répondis assez brusquement à l'enfant :
— Non! non, je ne veux pas acheter un tableau.
Le petit bonhomme n'insista pas; il s'arrêta pour me laisser continuer de marcher. Je remarquai alors qu'il avait un assez grand cadre à sa main. Cependant, sa proposition avait éveillé ma curiosité ; je m'arrêtai, au lieu de continuer mon chemin, pour voir ce que mon jeune marchand de tableau allait faire. Je le vis aller rejoindre une dame, qui était un peu en arrière. Cette dame, dont la mise était modeste, mais convenable, était coilTée en cheveux, et donnait la main à un autre petit garçon, habillé, comme le premier, en petite veste, en casquette ; mais celui-ci ne devait pas avoir plus de cinq ans.
L'enfant, qui tenait le cadre, avait repris la main de sa mère; je devinai bien qu'elle devait l'être; il lui faisait part du peu de succès de sa démarche ; ils firent quelques pas en avant; moi, j'étais toujours arrêtè^pour les regarder, car je commençais à deviner qu'il y avait là quelque chose qui méritait que l'on s'y intéressât.
La dame aux deux enfants venait de dépasser un petit café qui se trouve après le théâtre de l'Ambigu. Tout à coup elle s'arrêta comme cédant à une pensée subite ;
puis ell^ remit le cadre dans les mains du plus petit garçon, c'était tout au plus s'il pouvait le porter, et l'envoya dans le café, où Ton apercevait encore beaucoup de monde.
Le petit bonhomme courut au café, avec son cadre âur les bras. La dame et Tautre enfant s'étaient un peu avancés de mon côté, pour ne point être vus par les personnes qui étaient dans le café ; mais tous deux avaient suivi des yeux celui qui emportait le tableau, espérant sans doute que son extrême jeunesse intéresserait et lui ferait trouver un acheteur.
Vain espoir ! après être resté assez longtemps danâ le café, le tout petit garçon s'en revint sans avoir été plus heureux que son frère. Il se hâta de rejoindre sa mère^ qui le débarrassa vivement du tableau, qu'elle remit au plus grand, puis tenant ses deux enfants par la main^ elle se remit en marche, venant cette fois de mon côté.
Je les laissai me dépasser ; puis après avoir fait quelques pas derrière eux, je touchai doucement le^brad dâ celui qui m'avait parlé, en lui disant :
— Mais qu'est-ce qu'il représente votre tableau?
A ma voix, tout le monde s'arrêta, puis le jeune garçon quittant la main de sa mère s'empressa de me montrer ce que contenait le cadre. Je vis bien que c'était un portrait de femme; mais malgré le gaz, il était assez difficile de juger de son mérite.
— Combien voulez-vous vendre cela, dis-je.
— Vingt francs, monsieur, c'est le portrait de ma mère, voyez, . • Oh ! elle est bien jolie ! . . .
Cet enfant avait dit cela si naturellement, avec tant de candeur, que l'on comprenait bien que Famour qu'il portait à sa mère lui faisait croire que tout le monde la verrait avec les mêmes yeux que lui ; mais cet éloge, tout filial qu'il fût, parut inconvenant à cette dame qui s'empressa de dire :
— Oh! ce n'est pas cela qui peut faire acheter ce portrait... mais mon mari est très-malade... Je n'avais plus de ressource... j'ai pensé à me défaire de ce portrait... Yoîlà pourquoi...
Ici, les sanglots ne permirent pas à cette dame de continuer, elle cacha sa figure avec son mouchoir. Moi, tout ému par ce que j'entendais, je m'empressai de prendre dans ma poche ce que j'avais en monnaie blanche et je mis cela dans la main du jeune garçon, en lui disant :
— Tenez, mon ami, prenez cela, je vous en prie. L'enfant avait reçu l'argent ; mais la mère avait entendu sans doute mes paroles, car elle balbutia :
— Oh ! monsieur 1 je ne veux pas. . .
Puis toujours pleurant, elle se sauvait avec le plus petit de ses fils par un de ces escaliers qui, sur cette partie du boulevard Saint-Hartin, descendent sur la chaussée, et moi, presque aussi honteux que cette dame, car on est quelquefois plus embarrassé pour être charitable que pour faire une sottise, je me sauvai aussi vers ma porte qui n'était qu'à deux pas, en me demandant si je n'avais pas offensé cette dame, en donnant quelque argent à son fils qui voulait vendre un tableau, mais ne demandait pas l'aumône.
Tout cela avait été l'affaire de deux minutes... ArriYc devant ma porte, je m'arrêtai, en me disant : Parbleu ! je suis bien maladroit!... il fallait acheter le portrait... alors j'aurais véritablement obligé cette pauvre dame, d'autant plus que j'aurais prié Fenfaut de me le garder, en trouvant un prétexte pour cela... Pourquoi donc chez moi le premier mouvement n'est-il jamais le bon?...
Là-dessus, me voilà quittant ma porte, et retournant à l'endroit du boulevard où la scène s'était passée; je m'arrête devant Tescalier par où cette dame s'était sauvée, je regarde à droite, à gauche, mais je n'aperçois plus personne... Cette dame avait disparu avec ses deux enfants. Âpres être resté là quelques minutes pour voir revenir ceux que j'aurais voulu retrouver, je rentrai chez moi encore tout bouleversé par les sanglots que j'avais entendus.
Car voilà une infortune bien vraie, bien réelle ! Celte dame n'était pas d'une classe commune, ses deux petits garçons paraissaient bien élevés... Oh! ce n'étaient pas là des mendiants! c'étaient des personnes bien malheureuses.
Mais qu'on vienne donc chez moi me proposer le portrait d'un père, d'une mère, d'une aïeule, en me faisant de ces histoires qui n'ont ni queues ni tètes, et en m'envoyant dans le nez des bouffées de vin ou d'eau-de-vie... et vous verrez comme je les recevrai ceux-là.
Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci n'a pas le moindre rapport avec la Grappe de Groseille que vous allez lire... C'était seulement pour vous faire juger la dif-
férence qu'il y a entre une infortune vraie et tous ces mensonges que des paresseux. .. des intrigants et des filous viennent nous débiter.
A propos : on s'obstine à m'écrire de la France et de Fétranger sans affranchir les lettres ; moi, de mon côté, je m'obstine à ne point les recevoir.
Un jeune homme venait de s'asseoir au café qui fait presque le coin du boulevard de la Madeleine et de la rue Louis-le-Grand et qu'on nomme, je crois, le café NapolU tain, cité surtout pour Texcellence de ses glaces, qui valent bien, je pourrais même dire qui valent mieux, que toutes celles que l'on prend en Italie et surtout en Tur^ quie, terre classique du sorbet.
Ce jeune homme peut avoir vingt-cinq ans ; il est mis avec une recherche qui annonce un disciple de la mode, de ces gandins qui porteraient je ne sais quelle coiffure sur leur tête si la mode l'ordonnait, s'inquiétant peu si cela va mal, ou bien si cela est ridicule ou trop bizarre,
et toujours prêts à répondre par cette phrase : « C'est la mode ! » ce qui pour eux veut dire : Ce doit être bien porté.
Ce monsieur est assez beau garçon : les traits sont réguliers, la bouche petite ; ses cheveux blonds sont toujours frisés, bouclés, lissés comme s*il sortait de chez le coiffeur; ses yeux bleu clair sont très-grands; mais dans tout cela il n'y a aucune expression. Il semble toujours que cette figure-là va vous dire : a C'est la mode. »
Le garçon est venu demander à ce jeune homme ce qu'il faut lui servir ; et celui-ci, après avoir rajusté ses bouts de manche, s'être assuré que les pointes de son col sont bien à leur place, et avoir regardé si son gilet ne fait pas un faux pli, se renverse un peu sur sa chaise, semble réfléchir, voit passer deux jolies dames, les guette de l'œil, persuadé qu'elles vont le regarder en passant, et répond très-haut au garçon :
— Je ne sais pas quelle glace je veux prendre... je ne suis pas décidé..* Prendrai-je une glace ou un granit?
Les deux jolies femmes sont passées sans que la Voix de ce monsieur ait produit sur elles le moindre effet ; elles n'ont fait aucune attention à lui^ ce qui semble dépiter un peu le bel élégant, qui regarde alors le garçon avec humeur en lui disant :
— Eh bien... que faites* vous là?
— Monsieur, j'attends que vous m'ayez dit ce qu'il faut vous servir.
— Comment.., je ne vous l'ai pas dit?
16 RENCONTRES AU GAFË
— Non, monsieur, tous n'èliez pas décidé entre une glace et un granit.
— Ah! c'est vrai... je flottais... Eh bien... ma foi, je flotte encore.
Le garçon laisse ce monsieur flotter et court à une table où on l'appelle. Alors notre élégant fronce le sourcil, appelle, s'impatiente et frappe enfin avec violence de son stick sur la table, bien que cette manière de faire venir un garçon de café ne s'accorde pas avec la recherche de sa toilette.
Hais en ce moment, un jeune homme qui passait sur le boulevard, s'arrête, regarde ce beau gandin qui fait tant de tapage et d'un bond court s'asseoir à sa table, en riant et s'ècriant :
— A qui diable en as-tu donc, mon cher Polydore, tu fais un traii) comme si tu te trouvais au cabaret!... Toi, la fine fleur du bon genre, de la gandinerie... Toi, l'homme le mieux mis, ou du moins le plus à la mode du boule^rd des Italiens.
Celui qu'on vient de nommer Polydore s'est déridé et tend une main parfaitement gantée au nouveau venu :
— Comment! c'est toi, Dorcellel... Ce cher Adrien Dorcelle... Ah! que je suis charmé de te revoir. . Tu es donc de retour à Paris?
— Hais cela me fait bien cet effet-là. Garçon... garçon !... une glace, un granit... ce que vous voudrez. Hais que je retrouve enfin mon Paris avec tout ce qu'il a de boni...
— Honsieur est-il décidé pour ce qu'il veut prendre?
— Parbleu ! . . . voilà une heure que je vous appelle pour vous le (lire...
— Et c'est?...
Le beau Polydore hésite encore, enfin il répond :
— Vous me servirez... comme à mon ami !
— Et depuis quand es-tu revenu à Paris? reprend le jeune Polydore, en tâchant de se donner une pose gracieuse, un coude posé sur la table, et de sa main gauche jouant avec sa petite canne, dont la tète est en agathe.
Tandis que celui auquel il s'adresse, se dandine sur sa chaise avec un grand laisser-aller, on peut remarquer sur-le-champ une grande différence entre les deux jeunes gens.
• Adrien Dorcelle n'a que deux ans de plus que le beau Polydore; mais ses traits, l'expression de sa physionomie annoncent déjà un homme qui a beaucoup vécu, et ses yeux disent assez qu'il est toujours disposé à s'amuser, et à ne laisser échapper aucune occasion de se livrer au plaisir. Il est grand, bien fait; ses cheveux sont châtains, ses yeux bleu foncé tour à tour tendres, passionnés ou railleurs; il est moins joli garçon, il a une figure moins régulière que le blond Polydore, mais à coup sûr il doit plaire davantage, surtout aux femmes qui apprécient l'esprit, l'enjouement et qui préfèrent un perdreau à un dindon.
Adrien Dorcelle se mettait aussi fort bien, mais il n'y avait chez lui ni roideur, ni prétention, et il aurait envoyé au diable une mode qui l'aurait gêné ou guindé. D'une humeur presque constanunent gaie, il avait cependant eu
18 REr«COKTRES AU CAFÉ
quelques altachements assez vifs, assez profonds pour éprouver un véritable chagrin en se voyant trahi. Mais ces chagrins-là n'avaient jamais été de longue durée; un autre amour avait bientôt remplacé Fancien.
Au total, Dorcelle était un charmant cavalier, aimable, obligeant, brave; on ne pouvait lui reprocher que son extrême étourderie, fort peu rassurante pour les femmes qui ne savaient pas lui résister, mais qui tenaient beaucoup à cacher leurs faiblesses. Maintenant, terminons ce portrait en disant tout de suite que Dorcelle a vingt-cinq mille francs de rentes, ce qui le rend encore plus aimable aux yeux de bien des gens.
Le garçon vient de servir à ces messieurs deux granits à l'orange. Dorcelle savoure le sien avec délices, tandis que M. Polydore fait la moue, semble fâché de n'avoir pas pris une glace, et murmure :
— Ces garçons ne vous donnent jamais ce qu'on désire... Dorcelle, je te demandais depuis quand tues à Paris...
— D'hier seulement...
-^ Tu as été près d'un an absent I
— Dix mois.
— Ah! que c'est joli de voyager... Je voyagerai Tannée prochaine... C'est très-bon genre... Tu t'es bien amusé, n'est-ce pas ?
— Je me suis très-souvent ennuyé... Oh! Paris!... Paris!... pour s'amuser, vois-lu, Polydore, il n'y a que Paris ; jamais pour la variété des plaisirs vous ne trouverez
une ville qui puisse lui être comparée !... aussi je puis bien dire :
c Plus je vis Tétranger, plus j'aimai ma patrie, t
— Tu m'étonnes ! cependant puisque c'est bon genre de voyager...
— Eh! n'est-ce pas Godineau qui passe là... Hohé! Godineau! Godineau!
Deux jeunes gens passaient alors devant le café ; l'un d'eux s'est retourné en s'entendant appeler, il fait signe qu'il va venir, puis il s'arrête pour causer encore avec la personne qui l'accompagnait; pendant ce temps M. Polydore dit à Dorcelle :
— Pourquoi donc appelles-tu Godineau? Oh! quel ennui !
— Comment? quel ennui, mais Godineau est trèsamusant au contraire... lia toujours quelque chose de drôle à raconter. Je croyais que c'était ton ami?
— Ami... de pension... ça n'engage à rien! et puis Godineau a si mauvais ton ! il parle toujours comme s'il chantait dans une cour !...
— Il me semble que tout à l'heure tu faisais passablement de tapage, toi !
— Moi, c'était pour me faire servir.
L'arrivée de celui dont on parle coupe court à ce dialogue. Godineau, un gaillard de trente ans, pas beau de figure, mais Taîr jovial et tant soit peu moqueur; de ces t\ei retroussés qui semblent toujours vouloir inlcr-
roger les astres; taiUe moyenne/ déjà pas mal gros, mise ordinaire, fort simple, mais le chapeau sans cesse posé sur Foreille et quelque chose d'un peu déhanché dans la tournure. Il court s'asseoir entre les deux jeunes gens, en s'écriant :
— Tiens!... tiens! en Voilà une rencontre! c'est ce cher Dorcelle qui est de retour!... qui revient au bercail... Car Paris!... c'est le bercail des bons enfants... ^ Quel heureux hasard... Et Polydore!... mais lui, je le prends par-dessus le marché !...
— Bonjour, Godineau, ça va bien, toujours gai, content?
— Surtout quand je revois ceux que j'aime... Polydore, ce n'est pas pour toi que je dis ça, c'est pour lui... Parce que, toi ! ancien camarade de pension et dont je faisais souvent les devoirs parce que tu ne mordais guère au latin, pas trop au français et pas du tout à l'arithmétique... tu ne mordais que dans la galette que tu faisais acheter tous les matins par un petit...
— Voyons, Godineau, avez-vous fini avec votre galette? Est-ce que vous êtes venu vous asseoir près de nous pour m'insulter!
— Oh! le voilà qui prend ses grands airs ! D'abord ce n'est pas près de toi que je viens m'asseoir, c'est près de Dorcelle qui m'a appelé... Oh ! je sais très-bien que tu ne m'aurais pas appelé, toi... Tu n'as plus besoin de moi! je ne fais plus tes pensums et de plus tu as hérité de trente mille francs de rente!... tandis que moi je n'ai pas hérité du tout. . . Dis donc, il t'est arrivé bien à propos,
cet héritage-là ! car je doute fort qu'avec tout ce que tu avais appris à la pension tu aies pu jamais entreprendre Téducation d'un épicier ! . . .
— Âb ! voilà I on est vexé parce que je suis riche à présent et que vous ne Tètes pas!...
— Moi, vexé parce que mes amis seraient heureux ! tu te trompes, Polydore, cela me ferait plaisir au contraire! seulement je ne voudrais pas que ça les rendit ingrats et fiers! d'autant plus qu'il n'y a pas de quoi!... Qu'est-ce qu'il faisait l'oncle dont tu as hérité?... il vendait de la poudrette, je crois?. . . il paraît que c'est un excellent commerce!
Le beau Polydore fait un mouvement d'impatience et répond :
— Mon oncle faisait la traite des nègres, monsieur !
— La traite des nègres à Pantin? où diable trouvait-il des nègres par là. Enfin n'importe, il n'y a pas de sots métiers, mais il y a beaucoup de sottes gens, nous en avons la preuve tous les jours. Ce pauvre Polydore!... Es-tu beau ! mais es-tu beau ! je ne peux pas me lasser de t*admirer... Quand je te regarde, je me crois devant la boutique d'un coiffeur!
— Moquez-vous de moi... Vous voudriez bien être habillé comme je le suis !
— Oui, je me ferais voir pour six sous, pas à moins... Dis donc, Polydore, décidément depuis que tu es riche, tu ne me tutoies plus...
— Je n'en vois pas la nécessité, monsieur.
— Comme tu voudras! seulement je te préviens que,
moi, je continuerai à te tutoyer; alors ceux qui ne nous connaissent pas et qui nous entendront, croiront que je suis ton maître et que tu es mon domestique.
Polydore devient cramoisi, Dorcelle rit aux larmes. Godineau reprend :
— Ce mot-là n*est pas de mol, mais ça m'est égal, je dis comme Molière : c Je prends mon bien où je le trouve. »
— Voyons, messieurs, dit Dorcelle, voilà assez de plaisanteries, je veux vous raccommoder, car deux amis de collège ne doivent pas se brouiller... Et pourquoi.., vous n'en savez rien vous-mêmes.
— Tu vois bien, murmure Polydore, que Godineau he cesse pas de se moquer de moi... de me dire des bêtises!...
— Desbôtises! ma foi! j'en conviens, répond le jovial Godineau. J'aime à en dire et à en faire... J'aime à faire des farces ; écoutez donc, je ne suis pas riche comme vous autres, messieurs, il faut bien que j'aie quelque chose pour moi. Courtier en marchandises, je ne gagne pas tous les jours de quoi diner à la Maison d'or, mais alors je mène ma maîtresse dans un restaurant à quarante sous en lui jurant que tous les cabinets sont pris chez les grands traiteurs; et Tappètit n'en souffre pas. Voyons, maintenant parlons de vous, Dorcelle, vous avez été longtemps absent de Paris et je me rappelle qu'en parlant vous m'aviez dit : « Je vais revenir... vous me reverrez avant quinze jours. » Vous avez donc trouvé de bien jolies choses sur votre chemin?
— Messieurs, voilà ce que c'est : je suis parti pour suivre une femme qui faisait la coquette avec moi ; elle me mena en Italie; mais à Venise je rencontrai une ravissante beauté qui me fit oublier ma coquette. Ma jeune Vénitienne devint sensible à mon amour; mais un jour son jaloux remmena, elle n'eut que le temps de m'écrire. < Je vais en Allemagne à Vienne. » Aussitôt je pars pour r Allemagne. Arrivé à Vienne je n'y trouve pas ma Vénitienne, mais je fais connaissance d'une grande dame qui me dit : « Je pars pour la Russie, il faut y venir avec moi. » Je me laisse emmener en Russie. Hais là j'avais trop fipoid. Une jeune artiste se rendait en Suisse, je l'accompagnai, je vécus quelque temps dans un chaleti entouré de brebis^ de laitage, de fromage.
— Ah! que ce devait être intéressant! s'écrie Polydore.
— C'était à périr d'ennui. Aussi je laissai là mon artiste, dessinant des vues, des forêts, des précipices, pour partir avec une danseuse qui allait donner des représentations en Angleterre, et c'est de là que j'arrive en ce moment.
— Et votre danseuse?
— Je l'ai laissée accablée de couronnes, de guinées et d'adorateurs!... Oh! c'est une gaillarde qui fera fortune. Me voici de retour à Paris, et bien content de m'y retrouver, je vous le jure; désormais je ne suivrai plus les dames qui aiment à voyager. A présent, messieurs, c'est à vous de m'instruire, de im mettre au courant de ce qu'il y a de neuf à Paris.
2i RENCONTRES AU CAFÉ
— Ma foi, des quartiers entiers démolie. Des voies suporbes... Des squares... On bâtit toujours l'Opéra. Les Italiens ont augmenté le prix de leurs places.
— Tout cela m'intéresse peu !
— Ah! quelque chose de fort intéressant! Polydore, que nous avons Thonneur de posséder en ce moment à côté de nous, ne s'appelle plus Polydore...
— Bah !... El comment se nomme-t-il à présent?
— Monsieur de Nanterre!...
— Ah! ah! Est-ce vrai, Polydore?
— Eh bien, où est le mal? je n'ai pas changé de nom pour cela, je suis né à Nanterre, je signe Polydore de Nanterre, je ne mens pas !
— C'est juste, tu donnes tout de suite le lieu de ta naissance, ce sera même précieux pour les historiens qui feront plus tard ta biographie. Seulement, vois-tu, Polydore, je suis fâché que tu sois de Nanterre, parce que ton nom me rappelle les petits gâteaux qu'on vend dans ce village; lorsque j'entends annoncer M. de Nanterre, je suis toujours tenté de demander s'il est bien tendre!
— Messieurs, dit Adrien Dorcelle, dans tout cela vous ne m'avez pas parlé de ce qui m'intéresse le plus, de ce que j'aime par-dessus tout! des femmes enfin?
— Oh! sois tranquille ! il y en a toujours à Paris !... de belles... quelques-unes; de jolies, d'agaçantes, de séduisantes par leur physionomie et leur tournure... oh! de celles-là en très-grande quantité; de laides... beaucoup trop!... Quant aux qualités; je n'en dirai rien, car si je disais ce que je pense je me ferais égraligner.
— Voilà bien ces hommes qui ne font pas de conquêtes!... murmure Polydore en se dandinant sur sa chaise... ils médisent toujours des femmes!...
— Moi, Je n'en dis pas de mal.. . je suis comme Dorcelle, je les cultive comme des fleurs... mais je prétends que lorsqu'elles se mettent à être méchantes, elles le sont trop!... elles y mettent un rafinement qui passe les bornes.
— Enfin, messieurs, y a-t-il dans ce moment quelque beauté célèbre, en vogue, dans le monde, au théâtre, ou à Habille?
— Ha foi non, répond Godineau. Nous avions bien la mère Horeau, qui était célèbre pour ses chinois, mais son règne est passé.
Le beau Polydore secoue la léte d'un air important en disant :
— Oh! moi, je connais une dame qui est au-dessus de tout ce que l'on a vu de plus idéal, de plus distingué... une femme... ravissante enfin!... dont un seul regard vous bouleverse... Hais les gens qui ont les goûts canailles ne la remarquent pas, parce qu'elle est trop comme il faut pour eux !
— C'est pour moi que tu dis cela? n'est-ce pas, Polydore de Nanterre... ils sont tout chauds!
— Je dis ce qui est !
— Diable! s'écrie Dorcelle, mais voilà qui pique ma curiosité... et où voit-on cette beauté si remarquable?
— On ne la voit pas !
— J'en étais sur! dit Godineau en éclatant de rire. C'est
quelque image coloriée qu'il aura fait encadrer et placer
dans son alcôve, pour qu'on croie que c'est sa maîtresse,
— Non, monsieur Godineau, ce n'est point une image,
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ne connaissez pas cette dame pas dans ce monde-là ! . . .
cher ami de Nanterre, je ne portières, moi !
mure Dorcelle, mais ce nom-
eprend Polydore, tu ne peux îUe n'est à Paris que depuis )yage, toi.
marquise, je puis connaître iiis Abelino, je suis certain innaissance à Venise... c'était e bon ton, plein d'esprit...
pas le même... Oh! mais la >ilà le marquis Abelino qui va ;'est lui qui vient là bas I
LE MARQUIS ABELINO
Le jeune gandin se hâte de se lever pour être tout prêt à saluer celui dont il guette le passage. Godineau qui tourne le dos au boulevard ne bouge pas de dessus sa chaise ; quant à Dorcelle, il est très-cUrieux de savoir si la personne dont Polydore vient de parler est la même qu'il a rencontrée et avec laquelle il a fait connaissance à Venise*
Le marquis Âbelino arrive devant les jeunes gens. C'est un homme de quarante-cinq ans, fort beau cavalier dont la tournure et les manières sont distinguées, et annoncent Thomme du grand monde. Son aspect est un peu sévère, son teint est presque celui d*un Algérien, mais les traits
28 LE MARQUIS ABELTNO
de son visage sont corrects et rappellent ces types italiens si bien peints par les maîtres. Ses yeux très-noirs sont surmontés d*épais sourcils. Ses cheveux ont l'éclat du jais, et pas un seul filet blanc n*est venu encore gâter ce bel ornement que le temps déflore trop vite. La bouche du marquis est fine, mince, et presque toujours sérieuse ; mais, lorsqu'elle sourit, elle laisse voir de fort belles dents, et son expression devient extrêmement agréable. Au total, le marquis Abelino, bien qu'il ait passé sa première jeunesse, a encore tout ce qu'il faut pour faire des conquêtes, et peut-être même des passions. 11 eût été difficile que ce monsieur ne remarquât pas Polydore qui, du plus loin qu'il l'aperçoit, se confond en salutations, comme si un ' illustre personnage allait passer devant lui. Ce qui fait beaucoup rire Godineau, qui murmure :
— Je crois que M. de Nanlerre veut devenir employé au télégraphe. 11 fait en ce moment des signaux qui annoncent de bien heureuses dispositions, Si son marquis ne le remarque pas, c'est qu'il y mettra de la mauvaise volonté.
Mais le marquis a vu les profonds saluts de Polydore, il y répond d'un air fort aimable et va poursuivre son chemin, lorsqu'il aperçoit Dorcelle : alors il s'arrête et s'approche des jeunes gens.
— Eh mais ! je ne me trompe pas !. . . c'est M. Dorcelle que j'aperçois...
— Lui-même, marquis, et qui est enchanté de retrouver à Paris celui avec qui il a passé à Venise de si agréables soirées.
LE MARQUIS ÂBELINO '29
— Cela me fait aussi le plus vif plaisir; et comme vous ïTi'aviez dit que vous reviendriez bientôt à Paris, depuis longtemps je vous y cherchais et je m'étonnais de ne point vous avoir encore rencontré soit aux Bouffes, soit à rOpéra...
Tout en parlant, ces deux messieurs se sont tendu la main et se la prennent affectueusement, ce qui semble beaucoup impatienter le jeune Polydore, qui continue de saluer le marquis, lequel n'y fait pas attention et poursuit sa conversation avec Dorcelle.
— Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes de retour à Paris?
— D*hier seulement: oh! j'ai {>rolongé mon voyage beaucoup plus que je ne croyais... Vous vous rappelez cette belle comtesse dont j'étais amoureux, à Venise...
— Mais à Venise vous étiez amoureux de cinq ou six dames au moins, alors je puis confondre...
— N'importe, celle-là allait visiter l'Allemagne, ma foi je la suivis !... C'est pourquoi je partis un peu brusquement, et sans avoir pris le temps de vous remercier pour les mille obligeances que vous eûtes pour un homme qui ne connaissait personne à Venise et ne savait pas dix mots d'italien.
— Mon cher H. Dorcelle, quoique je sois né en Espagne, j'ai toujours beaucoup aimé les Français. J'ai trouvé en vous le type du vrai Français, l'homme toujours gai, aimable, un peu étourdi peut-être, mais dont on
50 LE MARQUIS ABEUNO
aime même les défauts, parce qu'il ne cherche point à les déguiser ; enfin votre société à Venise m*a fait oublier ces souvenirs qui nous poursuivent quelquefois en voyage. J'espère qu'à Paris nous renouvellerons cette connaissance qui a été trop vite interrompue.
— Je ne demande pas mieux, cher marquis, car avec votre air un peu sévère j'ai bien vu que vous n'étiez pas non plus ennemi des plaisirs et que les dames ne vous sont pas indifférentes. . .
— Je serais bien mal doué si je ne rendais pas à leurs charmes l'hommage qu'ils méritent.
— A propos de dames, vous allez nous mettre d'accord, marquis; tout à l'heure Polydore que voici,..
— J'ai déjà eu l'honneur de saluer M. le marquis, et de m'informer de l'état de sa santé...
— Merci, M. Polydore, je me porte fort bien... Vous disiez donc> M. Dorcelle?
— Tout à l'heure Polydore me disait connaître le marquis Abelino. . . ce nom vous rappelant à mon souvenir : Je connais aussi quelqu'un qui s'appelle ainsi, m*écriai-je, c'est peut-être la même personne ; mais Polydore ajouta que le marquis qu'il a l'avantage de connaître, a une épouse remarquable par sa grâce et sa beauté. Moi, il me semble vous avoir entendu dire que vous étiez garçon... Nous en étions là, quand vous avez paru pour nous dire qui avait raison de nous deux.
— Vous aviez raison tous lés deux, messieurs. Quand yous me quittâtes à Venise, M. Dorcelle, il y a neuf mois
LE MARQUIS ABELINO 31
de cela, j'étais bien encore garçon; mais je me suis marié il y a six mois et il y en a quatre que je suis venu avec ma femme me fixer à Paris. Vous voyez que vous n'aviez tort ni Tun ni l'autre.
— Est-ce que vous avez épousé une Vénitienne?
— Non pas, une Française!... Oh! je les préfère de beaucoup aux Italiennes. M. Polydore a peut-être un peu flatté la marquise, mais le fait est qu'elle n'est pas mal; vous la verrez, M. Dorcelle ; j'espère bientôt vous présenter à elle... Tenez, voici mon adresse; nous recevons le jeudi ; mais ce jour-là ou un autre, soyez certain que vous serez toujours le bienvenu. Je vous quitte, messieurs, car la marquise doit m'attendra; le temps est beau; je lui ai promis de la mener faire un tour au bois, et un mari de six mois ne doit pas encore manquer à sa parole. Au revoir, messieurs.
Le marquis s'est éloigné. Godineau se tourne alors vers PolydorCy le regarde en riant, et lui dit :
— De Nanterre, tu as fait four^ toi. Oh ! mais ce qui s'appelle un four complet I C'est Dorcelle qui a la corde sur toi près du sefior Abelino!... Tu n'as obtenu que deux ou trois petits mots pour toutes tes courbettes, tandis que, sans s'épuiser en salutations, notre ami est invité d'une façon très-pressante par ce mari qui tient à le présenter à sa femme. Ces diables de maris! ils sont tous les mêmes. Dès qu'ils se lient avec un joli cavalier, leur premier soin est de le présenter à leur femme !... Cependant je dois avouer que celui-ci ne me fait pas l'effet d'être d'une pâte 9us3i facile à pétrir que les autres 1
LE MARQUIS ABELINO
Avec son teint mauresque... ses cheveux et ses yeux de jais !... Je crois qu il ne prendrait pas aisément la chose. Au total, il est fort bien ce marquis! il a de très-agréables manières... Où donc as-tu fait sa connaissance, Polydore?
— C'est Gervilîe qui m'a présenté chez lui.
— Ah! je disais aussi... Certainement tu n'y aurais pas été seul.
— Qu'entendez-vous encore par là?
— J*entends que tu as passé dans un bloc, dans une poussée de monde probablement, à un bal que le marquis donnait ce soir-là.
— Toujours vos mauvaises plaisanteries... Ce qui n'empêche pas que M. d'Abelino me témoigne beaucoup d amitié, quand je vais chez lui.
— Alors, il paraît que ce n'est pas la même chose quand il te voit ailleurs... Ah! vous me direz, il y a des gens qui ne sont aimables que chez eux.
— Et son épouse,.* la céleste marquise, me parle toujours avec une grâce... et attache sur moi des regards... d'une éloquence!...
— Ah ! bon, il veut nous faire entendre qu'il a fait la conquête de la marquise... Voyez-vous ce fat!...
— Je ne dis pas cela... non, je ne prétends pas avoir déjà fait autant de progrès dans sa pensée... mais je dis... ou plutôt je ne dis rien, parce qu avec Godineau il faut se tenir sur ses gardes!...
— Tu auras toujours raison de ne rien dire... et si tu
LE MARQUIS ABELINO 53
m'en crois, pour réussir près des femmes, tu n'emploieras pas d'autre tactique... Tu n'es pas mal quand tu ne parles pas, on peut te croire spirituel, il ne faut pas détruire l'illusion. — Ha çà, qu'est-ce qu'il fait voire senor Abelino... c'est drôle, ce nom-là me rappelle un mélodrame que dans mon enfance je crois avoir vu jouer
à TAmbigu-Comique V Homme à trois visages. Il y
avait là-dedans un brigand bien redoutable, qui s'appelait Abelino !-.. Je n'ai pas vu jouer la pièce... non, mais je l'ai lue; c'était fort amusant, et je crois traduit de 'anglais...
— Est-ce que tu penses que le marquis que nous venons de voir descend de ce brigand-là ?
— Comme j'avais raison, Polydore, quand je te disais tout à l'heure que tu devrais ne jamais parler, parce qu'on pourrait te croire spirituel. Voilà qu'il veut que je prenne le marquis Abelino pour le descendant d'un personnage de mélodrame. Au total, est-il riche ce monsieur?
— Il m'a paru l'être, mais je n'en sais pas plus, dit Dorcelle.
— Moi, dit Polydore, je sais que le marquis est fort riche... d'abord il a voiture.
— Ce ne serait pas une preuve. Il y a dans Paris une foule de gens qui louent un équipage au mois et qui n'en sont pas plus riches pour cela!... mais on croit qu'ils le sont, cela jette delà poudre aux yeux des niais... et comme ceux-ci sont en majorité, ils se répètent l'un à l'autre :
54 LE MARQUIS ABELINO
Monsieur un tel a voiture, il est très-riche 1 et à force de dire cela ils arrivent à en faire un millionnaire aux yeux du monde. Je ne prétends pas dire que le marquis soit de ce nombre; seulement, je demande s'il fait quelque chose?
— Quand on est marquis et riche, est-ce qu*on fait quelque chose?...
— Je sais Irès-bien qu*il ne doit pas vendre du raisiné ou des bonnets de coton! mais il pourrait occuper /quelque poste, quelque emploi important...
•— Attends donc, dit Dorcelle, il me senrMe me rappeler que le marquis m*a dit en causant être attaché à une ambassade... Je crois que c*es/ à celle d'Italie...
— A la bonne heure... voilà un emploi !
— Oui, oui, s'écrie Polydore, il est attaché quelque part, et même cela l'oblige à voyager souvent...
— Et il emmène sa femme avec lui, sans doute?
— Non ; dernièrement il s'est absenté pendant quinze jours et il a laissé sa femme à Paris.
— Alors, il n'est pas aussi jaloux que je le supposais!...
— Ah! oui, mais en son absence madame ne reçoit pas ! il paraît que c'est une consigne sévère ; je me suis présenté une fois en son absence pour voir la marquise, mais le concierge ne m'a pas laissé monter; il m'a dit : « Madame ne reçoit personne; elle n'est pas visible tant que M. le marquis n'est point à Paris. »
LE MARQUIS ABELINO 35
— A la bonne heure, voilà qui s'accorde avec le teint mauresque du senor Àbelino.
— Savez-vous bien, messieurs, que tout cela pique ma curiosité, s'écrie Dorcelle ; dés demain j'irai faire une visite à mon ami Abelino...
— Mauvais sujet ! on devine vos desseins!. ..
— Je vous assure Godineau, que je n'en ai aucun ; seulement j'arrive à Paris, après une absence de dix mois ; vous concevez bien qu'il faut que je fasse de nouvelles connaissances; toutes mes anciennes maîtresses sont prises, je n'en ai pas trouvé une seule de libre... Je suis sans occupation...
— Vous en trouverez bien vite.
— Moi, messieurs, dit le beau Polydore en se levant... je vous quitte, je vais monter à cheval, j'ai donné ordre à mon grom de me seller ma petite jument. Tout à l'heure le marquis nous a dit qu'il allait mener sa femme au bois... Je vais y aller, je le rejoindrai, et je verrai, dans sa calèche, la ravissante marquise... Au revoir, messieurs !
Polydore salue les deux amis d'un air presque goguenard, et s'éloigne en se tenant bien sur la hanche.
— Ah! il veut voir la marquise aujourd'hui, lui! murmure Dorcelle; liens! tiens!,., mais j'ai bien envie d'en faire autant. Je n'ai point un cheval à moi... mais on peut en louer et de très-bons. Godineau, voulez-vous venir à cheval avec moi? nous irons faire un tour au bois...
— Ha foi oui, je le veux bien; d'ailleurs, j'avoue que
LINO
\ cheval; s*il s'y tient on, ça vaut la peine
aux; venez, je connais
Dorcelle et Godineau, montés sur des chevaux qui pourraient lutter avec des coursiers de bonne maison, sont déjà dans les Champs-Elysées; Dorcelle se tient fort bien à cheval, c'est un excellent cavalier ; Godineau n'a pas son élégance, mais il n'a pas peur et va aussi vite que l'on veut, en répétant toujours :
— Sapristi ! si je tombe, c'est que le cheval tombera avec moi.
Ces messieurs cherchent des yeux Polydore et ne l'ont point encore aperçu, parmi cette foule de cavaliers qui se rendent au bois; car, ainsi qu'on le chante dans les Renie}^ vous bourgeois f
Le temps est beau, la route est belle; La promenade est un plaisir.
Mais en entrant dans l'avenue de Tlmpératrice, les deux amis remarquent que les cavaliers qui viennent en sens inverse rient beaucoup en échangeant ces phrases ;
— Il est à pouffer de rire!...
— Il ne voit pas que tout le monde se moque de lui.
— Oh ! je le reconnais, il se fait toujours suivre par son groom.
— Qui monte infiniment mieux que lui.
des paroles sont entendues par Godineau, qui dit à son compagnon :
— J'ai bien dans l'idée que c'est du beau de Nanterre qu'il s'agit! poussons un peu nos montures pour nous en assurer.
Après quelque temps de galop, ils aperçoivent en effet Polydore, qui se fait suivre par un jockey d'une dizaine d'années, lequel est monté sur un petit poney qu'il conduit fort bien.
Mais il n'en est pas de même du maître. II faut dire que Polydore ne possède que depuis deux ans le bel hé« rilage qui lui a donné trente mille francs de rente. Avant ce temps, il n'avait jamais monté à cheval, il n'avait pris aucune leçon d'équitation et il en était de même pour tous ces arts d'agrément qui forment l'éducation d'un jeune homme du grand monde; il était fort ignorant en tout. A la vérité, depuis qu'il était riche, Polydore avait voulu 86 donner tous les talents qui lui manquaient; mais c'était
justement parce qu'il avait tâché de tout apprendre à la fois, qu'il n*avait réussi à rien. Et puis il y a de ces na tures pauvrement douées, auprès desquelles les professeurs les plus habiles perdent leur temps, et Polydore était de ce nombre, trés-favorisé au physique, il l'était fort peu au moral, et ses capacités, si toutefois il en pos* sédait, étaient extrêmement bornées.
C'est pourquoi le beau gandin ne pouvant parvenir à prendre ce qui s'appelle son assiette sur son cheval, se tenait comme une pincette, n'allant ni à la française ni à Tanglaise ; sautant, tantôt en avant, tantôt en arrière, et se rattrapant alors à la crinière de son coursier, à laquelle à chaque instant il était obligé d'avoir recours.
Malgré cela Polydore était persuadé que l'on admirait sa tenue fiére, son air noble à cheval. Quand il entendait rire près de lui, il se retournait et disait à son petit groom :
— John Boule ! tenez vous donc mieux sur votre poney... vous faites rire les piétons à vos dépens! » mais s'il entendait dire :
— Oh! qu'il est gentil 1 comme il se tient bien... il est plein de grâce!...
Polydore ne manquait pas de prendre pour lui ces compliments que l'on adressait à son jockey, alors il faisait le paon, manquait de tomber et se retenait à la selle de son coursier.
Dorcelle et Godineau arrivent en galopant à côté de Polydore qui se retient encore à sa selle en s'écriant :
— Comment! c'est vous, messieurs!... Tiens! vous montez donc à cheval aussi?
— Un peu, mon cher ! A la vérité nous n*y montons pas comme toi... Oh ! non... ce n*est pas la même école !.. .
— Moi, je suis de la haute école...
— Ça se voit tout de suite.. . prends garde tu vas passer par-dessus la tête de ton andaloux...
— Oh! il n'y a pas de danger... j'ai comme ça Tair de sauter... mais c'est dans ma méthode...
— Est-ce aussi dans ta méthode d'empoigner à chaque instant le pommeau de ta selle?
— Oh ! je fais cela par hasard. . . et puis, Godineau, vous vous tenez trop prés de ma jument, vous lui faites peur.
— Est-ce bien ta jument qui a peur!... sapristi! monsieur de Nanterre, savez-vous que si vous aviez un plat à barbe sur la tête, au lieu de votre gibus, vous auriez beaucoup de ressemblance avec le héros de Michel Cervantes l
— Godineau, je vous en prie, ne vous tenez pas si prés de moi... vous montez peut-être un cheval entier et c'est fort dangereux pour moi!... d'ailleurs je n'aime pas à galoper... je préfère le petit trot, c'est meilleur genre.
— Ah! ah! ce pauvre Polydore qui a peur que mou cheval ne fasse la cour à sa jument...
— Dorcelle! je t'en supplie, mets-toi entre moi et Godineau... ma jument pousse des hennissements qui ne sont pas naturels. Godineau veut me faire tomber^ je vois bien cela... mais il n'y parviendra pas l
— Ah I ah ! il est charmant ! voilà que je veux le faire tomber à présent... Décidément tu ne sais donc pas te tenir à cheval. . .tiens, je f abandonne à Dorcelle, tu n'auras peut-être pas peur de lui! c'est égal, H. de Nanterre, vous feriez mieux de faire des rosières que des courses à cheval.
Godineau a piqué sa monture et il est bientôt fort loin de ses connaissances.
Polydore redevient tranquille et murmure :
— Enfin! m'en voilà débarrassé! ce Godineau est ma bête noire, il ne cherche qu'à me faire des méchancetés !
— Tu as une fausse opinion de lui. Godineau aime à rire, à plaisanter, mais il serait désolé qu'il t'arrivftt le moindre accident!
— Il cherchait à faire cabrer ma jument ! heureusement je lui ai défendu de jamais se cabrer... et elle m'obèit comme un enfant. . . Ah ! bigre ! . . .
La jument si docile vient de faire un saut de mouton qui a jeté son cavalier en avant; heureusement il en est encore quitte cette fois pour embrasser le col de son cheval; il se remet en selle, en disant :
— Vois-tu, Dorcelle, ceci est encore la faute de Godineau; il a tellement taquiné ma jument, que cette bête d'ordinaire si paisible se livre à des écarts qu'elle ne connaissait pas...
— Eh bien, Polydore, tu es venu pour voir ici la marquise Abelino, les as-tu rencontrés, ces nouveaux époux?
— Non, pas encore, mais nous ne pouvons tarder à les
apercevoir ; leur calèche est bleu'clair, doublée d'orange. . . Ne va donc pas si vite, Dorcelle... jen'aipas envie de rejoindre Godineau, moi !
— Ce n'est pas pour le rejoindre que je pousse mon cheval; mais je vois là-bas deux amis auxquels je veux aller dire bonjour.
Et Dorcelle, pressant des genoux les flancs de sa monture, a bientôt disparu aux regards de Polydore, qui se dit:
— Après tout, j'aime autant qu'ils me laissent... j'étais bien tranquille sans eux. . . je m'amusais. . .j'allais une allure douce. J'entendais de temps à autre les piétons admirer ma bonne tenue à cheval... Depuis qu'ils sont venus galoper, faire piaffer leurs chevaux à côté de moi, ma jument est toute désorientée, elle ne sait plus ce qu'elle fait... elle! si docile à ma voix... John Boule... avancez un peu.
Le petit jockey auquel son maître a ordonné d'avoir un parler qui annonce un Anglais, ce qui gêne souvent l'enfant qui est Savoyard, pousse son poney près de son maître, qui s'est arrêté, et murmure :
— Voilà, milord maître.. .
— Examine bien ma jument, est-ce qu'elle a un pied de déferré?
— Oh! non maître... rien de déferré! Tout il était bon didii, g od dent!
— Cependant Doucette a des mouvements... fait des soubresauts qui ne lui sont pas ordinaires... Tu es bien
certain que rien n'est dérangé... que tu as bien bouclé la selle?
— Ah ! je le crois bien, fouchtra ! . . .
— Qu*ést-ce que c'est que fouchti^a ! drôle.. . Comment, quand j*ai fait de toi un petit Anglais pur sang, tu me lance des jurons de Limousin ou de Savoyard !
— Ah ! pardon, milord, je avais trompé..*, je voulais dire : nom d*un chien!
— Nomd'tm chien n*est pas Anglais.,. Je t'ai appris Goddem! ByGod!..* Devilish, Malédictionnel au premier fouchtra que tu me lâcheras, je te renvoie chez ton ramoneur de cheminées !
— YeSy milordf malédictionnel
En ce moment une belle calèche bleue, capitonnée en orange, passe près du cavalier qui donnait une leçon d'anglais à son jockey. Elle renfermait le marquis Abelino et sa femme; celle-ci, portant une robe de mousseline blanche, bien bouffante, une basquine blanche, la tête et les épaules couvertes de flocons de gaze blanche, semblait un nuage, une vapeur qui devait pouvoir voltiger dans Tair et que la voiture entraînait sans la porter.
La calèche a dépassé Polydore, qui Taperçoit alors et s'écrie :
— Ah! la voilà! c'est elle, c'est la belle marquise... Et je ne les ai pas salués!... Oh! sapristi, il faut que je les rejoigne... il le faut absolument!
Cette fois, Polydore se décide à donner de la cravache à son cheval, et la jument qui ne demande pas mieux que de montrer une allure plus vive, prend aussitôt le galop,
au grand efCroi de son cavalier qui ne voulait qu*un petit trot; mais Doucette est lancée et, joyeuse de montrer sa légèreté, elle lutte de vitesse^ avec plusieurs cavaliers qui en voyant Polydore sauter tantôt en avant, tantôt en arrière, ou prêt à tomber sur le cdtè, lui crient :
— Prenez donc garde! vous n'êtes plus en selle... vous avez perdu vos ètriers... arrêtez votre cheval!
Le malheureux gandin voudrait bien retenir son cheval, mais Doucette n'écoute pas son maître ; elle redouble d'ardeur et bientôt ce que tout le monde prévoyait arrive : le cavalier tombe sur le sable et le cheval continue sa course.
Plusieurs personnes s'empressent autour de Polydore qui est tombé sur le nez et s'est écorché tout le visage; le petit jockey a déjà mis pied à terre, il se lamente en faisant le tour de son maître et en criant :
— God demi malèdictionne... milord deNanterre il avait blessé son naze ! il était peut-être crevé!
Hais dans le bois de Boulogne le terrain destiné aux cavaliers est si doux, qu*il est bien rare que l'on se blesse en tombant de cheval. Cependant pour ne point faire rire à ses dépens, le beau gandin qui n'a blessé que son nez, . se tàte les côtes et fait des contorsions en s'écriant qu'il doit s'en être brisé une; il résiste à John Boule, qui veut absolument remettre son maître sur ses pieds, en le tirant par les mains. Mais Polydore lâchant les mains au moment où le petit groom tirait de toutes ses forces,' l'enfant tombe à son tour sur son derrière et va rouler à
côlé de son maître, en poussant un fouchtra! qui lui attire un coup de poing dans le dos.
Le maître et le jockey sont encore à terre lorsque Dorcelle et Godineau reviennent près d'eux ; ce dernier tient en laisse la jument Doucette qu'il a rencontrée gambadant sans cavaliers, ce qui lui a fait deviner ce qui était arrivé.
— Qu'est-ce que c'est? à terre tous les deux! s'écrie Godineau, c'est un de trop ! ... ce petit groom est un courtisan qui aura voulu faire comme son maître.
— Comment, mon pauvre Polydore, tu es tombé? dit Dorcelle, te serais-tu blessé? d'abord tu as le nez tout en sang...
— Oh ! si ce n'était que cela. . . maisJes côtes ! je dois en avoir plusieurs de défoncées ! . . .
— Pourras-tu remonter sur ton cheval...
— Oh ! jamais ! j'en ai assez comme ça du cheval...
— Tu vas donc revenir à pied?
— Non, je ne pourrais pas marcher...
— Alors il faut que ton petit ramoneur anglais aille te chercher une voiture...
Hais comme Godineau achevait de parler, un joli coupé vient de s'arrêter devant les jeunes gens, une dame met sa tète à la portière en s'écriant :
— Qu'est-ce qu'il y a?... un accident !... Eh mais! c'est H. de Nanterre que je vois là sur le sable...
Polydore oubliant alors qu'il vient de dire qu'il avait des côtes enfoncées, se relève assez vivement et salue cette dame.
— Madame de Bréville... madame, j'ai bien Thonneur. ..
— (Jle vous est-il donc arrivé, mon cher monsieur?
— Mon cheval s'est emporté, il est parti comme un éclair! je ne m'y attendais pas... je suis tombé...
— Et votre jockey en même temps?
— Oh! non... veux- tu bien te relever, drôle, et ramener mon cheval en lesse à mon écurie, où tu m'attendras...
— Dans Técurie, maître?
— Quelle brute! dans mon salon... et tu panserai mes chevaux,
— Et vous êtes-vous fait mal en tombant, M. de Nanterre, vous avez le nez enflé !
— - J'ai très-mal dans les côtes... Je ne pourrai pas marcher...
— Eh bien, montez donc dans ma voiture; justement je n'ai personne avec moi, je vous mettrai chez vous...
— Ah! madame, c'est trop de bonté... mais je n'ose...
— Je vous dis que je le veux... François, ouvrez et aidez monsieur à monter.
Le domestique qui se tenait derrière la voiture est bien vite à terre, il va prendre Polydore sous le bras et l'aide à monter dans le coupé de sa maltresse. En passant devant ses amis, Polydore leur jette un regard de triomphe qui signifie :
— Vous le voyez, une grande dame m'emmène dans sa voiture... On n'en ferait pas autant pour vous. Mais les grandes dames sont remplies de bontés pour moi.
UNE PARTIE DE CHEVAL Ait
Le petit jockey a emmené les chevaux ; le coupé de cette dame est parti avec Polydore qui, par la portière, adresse encore un regard goguenard à Godineau ; celui-ci hausse les épaules, en disant à Dorcelle :
— Je gagerais que Polydore est enchanté d'être tombé, vu la suite de sa chute; mais je ne lui fais pas compliment de sa conquête; elle est laide, sa dame I
— Elle n'est pas belle, mais elle a une physionomie originale... un aplomb dans le regard qui ferait baisser les yeux à un pompier!...
— Connaissez-vous cela, Dorcelle , madame de Bré- Yille?... ne serait-ce pas une grande dame de Habille?
— Non, non, c'est véritablement une dame de la bonne société, ime vraie baronne ; mais méchante, médisante, ne se plaisant qu'à déchirer tout le monde et qui ferait battre des montagnes si elle en avait le pouvoir !
— Diable! voilà un portrait qui n est pas flatteur.
— Il est ressemblant, je le garantis.
— Vous connaissez donc cette dame?
— Je me suis rencontré plusieurs fois dans le monde avec elle. Elle ne m'a pas remarqué, sans quoi elle m'aurait fait mille questions sur mes voyages.
— La croyez-vous vraiment éprise de cet imbécile de Polydore?
— Non, mais elle aime à faire parler d'elle... et je suis sûr qu'elle est la première à se moquer de notre malheureux cavalier.
~ Au total) a-t^elle de l'esprit, cette dame?
— De l'esprit, n'est pas le mot. Elle a la repartie prompte quand il s'agit de se moquer de quelqu'un; mais j'ai souvent remarqué que chez les femmes celte facilité de railler les autres n'est point une preuve d'esprit, car la plus sotte ne restera jamais à court, quand il s'agira de répondre une méchanceté.
— Voyons, mon cher Dorcelle, puisque le hasard nous a réunis aujourd'hui, il faut finir la journée ensemble.
— Je le veux bien, mais songez que je ne suis de retour à Paris que depuis hier, et que je suis affamé de plaisir!... me promettez-vous de m'en procurer, Godineau?
— Je m'y engage; d'abord nous allons dîner ensemble. .. et bien dîner, cela va sans dire; ensuite, c'est aujourd'hui lundi, je vous mènerai ce soir à la réunion de M. Grosbœuf.
— Ah ! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que ce Grosbœuf? le nom seul m'épouvante.
— Rassurez-vous; M. Grosbœuf est un ancien sous-chef au Trésor qui, avec sa retraite et la fortune de sa femme, mène une existence fort douce, entremêlée de bézigue, domino et piquet ; il reçoit tous les lundis, il vient chez lui beaucoup de monde ; c'est mêlé, c'est toujours trèsvarié; on y fait de la musique, le whist, des charades en action, des jeux innocents, quelquefois même on danse, mais sans toilette de bal. Vous trouverez là des petites dames fort gentilles; j'ai déjà manqué de m'y marier trois fois...
— Mais je n'ai pas envie de me marier, moi !
— Ça ne fait rien. . . Je gage que vous vous amuserez à la réunion Grosbœuf.
— Je VOUS avoue, mon cher Godineau, que j'en doute un peu! je ne suis pas grand amateur de jeux innocents! mais n'importe, je m'abandonne à vous pour aujourd'hui, et je remets à demain la vue de cette belle nt^quise Abelino.
SOIRÉE CHEZ M. GROSBOEUP
— J'aurais parié que vous alliez me mener au Marais! dit Dorcelle, lorsque, après dîner, il entend Godineau dire à leur cocher :
— Rue des Enfants-Rouges !
— Eh bien! pourquoi pas? Pensez-vous qu'on ne peut pas s'amuser au Marais comme ailleurs. D'ailleurs, mon cher Adrien, il n'y a plus de Marais aujourd'hui î Paris est tellement transformé depuis quelque temps, que les quartiers déserts sont devenus vivants, les rues étroites ont fait place à des voies larges, spacieuses, ou à des boulevards plantés d'arbres; on va d'un bout de la ville à l'autre par des chemins bien aérés, bordés par de riches boutiques, de superbes magasins; il n'y a donc plus de
SOIRÉE CHEZ M. GROSBŒUF 51
Chaussée-d'Antin, de faubourg Saint-Germain, ni de Marais ; il n'y a plus qu'une ville superbe, nouvelle, où à la vérité on ne se reconnaît pas lorsqu'il y a quelque temps qu'on ne l'a parcourue ; mais on finit toujours par s'y retrouver et par rester tout ébabi, tout émerveillé des changements, des embellissements qui ont eu lieu en si peu de temps.
— Godineau, est*ce que vous êtes entrepreneur de bâtiments?
— Moi ! hélas non, Je n'entreprends que le courtage en marchandises et des mariages. Ah ! il faut absolument que je me marie... J'ai trente ans, c'est l'instant, c'est le moment ! ... ça me posera; seulement, je veux une femme qui m'apporte au moins la soupe et le bœuf; je tâcherai de gagner le second plat...
— Et vous espérez trouver cela dans la maison où vous me conduisez.
— Ça ne peut pas manquer.*, il y vient tant de monde! Le papa Grosbœuf donne avec profusion du punch, du thé, des sirops, des gâteaux ; et vous savez comme le monde est généralement gourmand; je n'en veux pour preuve que l'empressement avec lequel on assiège les buffets dans les bals les mieux composés, et ce que Ton appelle tout PariSj qui accepte les premières invitations venues de gens que l'on ne connaît guère, que parfois on ne connaît pas, sur l'assurance qu'il y aura un souper.
— Joue-t-on gros jeu où nous allons?
— Oh ! jamais ! on y fait nécessairement le whist * où
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ne fait-on pas le whist, grand Dieu! Ce jeu qui veut dire silence et pendant lequel vous entendez continuellement les partners se disputer, ce jeu fort distingué jadis a fini par devenir très-commun, depuis que les amateurs de domino et tous les boutiquiers retirés ont voulu le jouer. On fait aussi de la musique, car maintenant on trouverait plutôt un jardin sans verdure qu'un salon sans piano. On y lit aussi des vers...
— Ah! diable... c'est effrayant cela!
— Rassurez-vous, c'est fort rare. Mais depuis quelque temps ce qui est devenu une mode, un goût général, c'est de jouer la comédie; les plaisirs de la scène sont aujourd'hui une passion pour la société; partout on veut jouer ft comédie; chez ceux qui ont des théâtres, cela va tout seul ; chez les personnes qui ont des appartements, cela va encore, on peut ménager des entrées et des sorties ; mais c'est chez ceux où cela ne va pas du tout que c'est le plus amusant. Je me rappelle avoir vu représenter la Closerie des Genêts dans une alcôve ; une fois en scène, les acteurs ne pouvant plus sortir de l'alcôve, allaient se placer sur le côté, se retournaient et servaient de coulisses, jusqu'à ce que leur répUque arrivât, ce qui offrait un singulier coup d'œil aux spectateurs; il y avait surtout une grosse dame qui, ainsi transformée en coulisse, et vue du côté opposé, donnait bien des distractions au public.
— Ne m'avez-vous pas dit, Godineau, que vous aviez manqué trois mariages chez les personnes où nous allons?
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— Eh ! mon Dieu oui, je ne les ai pas manques chez les Grosbœuf, mais c'est-là que j'avais fait connaissance des futures. L'une, jeune demoiselle élevée par sa tante, allait devenir ma femme, lorsque deux jours avant la signature du contrat, en me promenant avec elle, j'ai le malheur de laisser tomber sur sa robe un bout de cigare qui mit le feu à quelques volants ; j'éteignis bien vite l'incendie, en me brûlant les doigts ; mais le lendemain on me signifia qu'on ne pouvait pas me confier une femme, puisque j'y mettais le feu. La seconde future était une veuve à peu prés de mon âge; celle-là se fâcha parce que j'eus le malheur de lui dire un jour qu'elle était mal coiffée. Elle m'écrivit : « Vous me trouvez mal coiffée avant que je sois votre femme, comment donc me trouverezvous après? » J'aurais pu lui répondre : « Après je vous certifie que vous serez parfaitement coiffée ! » mais je me renfermai dans ma dignité d'homme. Quant à la troisième. Ah! elle était fort gentille et tant soit peu coquette; elle aimait la danse et surtout la valse avec fureur; moi je danse, je cancanne même très-agréablement, mais je ne sais pas valser... J'avais jusqu'alors caché cet inconvénient à ma future, en ayant soin de m'éloigner quand j'entendais le prélude d'une valse; mais un soir, pas moyen; l'orchestre commence une valse, je veux fuir... ma future me saisit le bras en s'écriant : « Eh bien, où allez-vous donc? n'entendez-vous pas qu'on joue une valse... allons, venez... il y a déjà longtemps que j'ai envie de valser avec vous. »
Il n'y avait pas moyen de reculer! Au petit bonheur,
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me dis-je ! ça ira peut-être mieux que je ne crois. Làdessus j'enlace ma demoiselle, nous nous lançons, nous tourbillonnons... Je ne savais plus où j'étais; tout tournait dans le salon avec moi, et au second tour, pouf! je tombe avec ma danseuse que je n'avais pas voulu lâcher, que je ne voulais pas encore lâcher même étant par terre. Le lendemain, je reçus mon congé avec ces mots : « Je n'épouserai jamais un homme qui garde si peu de mesure! » Voilà comment j'ai manqué trois mariages; je les ait peu regrettés ; après tout, les futures avaient bien la soupe et le bœuf, mais bien secî,.. pas moyen d'y ajouter de la moutarde! Je trouverai,* je l'espère, du persil dessous!
Le cocher s'arrête, les deux amis descendent et entrent dans une vieille maison ; ils traversent une fort grande cour, puis montent un vieil escalier, bien large, maïs dont les marches inclinent beaucoup du côté de la rampe.
— Voilà encore une maison qui mériterait d'être démolie ! dit Godineau, car cet escalier semble avoir envie de valser comme moi, mais heureusement nous n'allons qu'au second.
' Les jeunes gens entrent dans une antichambre immense et d'une hauteur double de celle qu'on laisse aujourd'hui aux appartements modernes.
— Ah ! par exemple, il faut venir au Marais pour trouver encore des pièces de cette hauteur ! dit Godineau, c'était commode pour respirer, mais on devait y brûler considérablement de bois en hiver. Âh! voilà Labrie qui ramasse
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les morceaux d'un verre qu'il vient probablement de casser... ceci est un détail!... Labrie, annonce MM. Godineau et Dorcelle !
Le domestique ne bouge pas, il continue ce qui l'occupe en répondant :
— Ah ! monsieur, Je ne peux pas quitter, parce que si je laissais du verre cassé à terre, on pourrait marcher des* sus et se couper...
^ Très-bien, alors nous nous annoncerons- nousmêmes.
Ces messieurs pénètrent dans un vaste salon , dans lequel maintenant nos architectes tailleraient un appartement complet. Il y a beaucoup de monde dans cette pièce, où sont établies deux tables de jeu qui ne gênent nullement la circulation. Une petite dame toute ronde s'empresse de venir au-devant des deux jeunes gens, c'est madame Grosbœuf ; elle a peut-être été jolie ; mais maintenant ses deux joues cachent presque entièrement son nez, eUes sont sur le point de se rejoindre, ce qui donne à son visage un aspect si drolatique, qu'en regardant cette dame on se rappelle sur-le-champ les tableaux de Courbet.
Madame Grosbœuf fait à ces messieurs le plus gracieux accueil, et dit  Godineau :
— Vous cherchez des yeux mon mari?..', ne vous donnez pas cette peine ! je serais moi-même bien embarrassée pour vous dire où il est! sans doute caché dans quelque coin, souvent même derrière des rideaux avec la personne qui fait son bézigue, il ne s'occupe nullement de
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son monde et ne mérite pas que la société s'occupe de lui ; cet amour du bézigue le rend très-ridicule ; si je le laissais faire, messieurs, il y jouerait la nuit... C'est donc moi seule qui dois veiller à ce que chacun s'amuse chez moi... quelquefois je suis sur les dents... je ne sais où donner de la tête... Excusez -moi donc si je ne vous tiens pas plus longtemps compagnie... mais voilà madame Millet qui arrive, elle est très-susceptible et, si je n'allais pas à sa rencontre, elle ne reviencirait jamais.
— Faites, madame, faites, ne vous occupez plus de nous... je suis un habitué de la maison, moi, je piloterai mon ami.
Madame Grosbœuf est allée recevoir la personne qui arrive. Dorcelle regarde les individus réunis dans le salon, et Godineau murmure à son oreille :
— Eh bien, que pensez-vous de cette société... il y a de jolies demoiselles?
— Pas beaucoup I ... et elles ont toutes un air bien roide, bien empesé...
— Mon ami, c'est l'effet de la crinoline, cela donne à toutes les femmes un air qui veut dire : Ne m'approchez pas, vous allez remuer mes cerceaux !...
— Laissez-moi donc tranquille, je connais des crinolines qui n'ont pas peur de se laisser chiffonner!...
— Après cela si vous avez cru trouver fci des femmes qui fument, vous vous êtes trompé! Je ne vous avais pas promis cela!
— Mais non, je n'ai pas pensé cela, mon cher; d'ailleurs quand on cherche des femmes qui fument, on sait
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bien où en trouver... Il n'y a donc pas moyen de saluer le maître de la maison ?
— Puisqu'il se cache de sa femme pour jouer au bézigue... Je vous assure que lorsque vous connaîtrez un peu tout ce monde-là, vous vous amuserez beaucoup... Ah! diable... voilà madame Cabochon qui me fait signe d'aller lui parler... c'est une dame qui aime beaucoup à faire des mariages... Vous permettez que Je vous quitte un moment?...
— Allez, Godineau, allez trouver madame Cabochon, et ne vous inquiétez pas de moi... J'aperçois déjà des figures qui me promettent de l'amusement... d'ailleurs au mouvement qui se fait dans le salon, je devine que l'on va faire de la musique.
En effet, les dames s'asseyent en demi-cercle devant le piano, madame Grosbœuf invite les hommes à parler bas et même à ne point parler du tout. Quant aux joueurs de whist on ne leur fait pas cette recommandation, on sait que ce serait peine perdue; il faut qu'ils crient, qu'ils se chamaillent, c'est leur manière défaire silence.
Une dame se place au piano, puis un monsieur armé de son violon arrive en levant la tête comme s'il allait attaquer un ballon. Ils exécutent un morceau, thème obligé, avec beaucoup trop de variations. La partie de piano ne fait qu'accompagner, le monsieur joue fort bien du violon, mais il en joue trop fort; il attaque ses cordes comme s'il voulait les battre ; on comprendrait cette manière déjouer dans une salle de spectacle, mais dans un salon, c'est à faire mal aux nerfs à un boxeur. Ce mon-
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sieur-là devrait bien prendre des leçons de Saenger : quelle différence, Saenger vous fait Técouter avec délices, et vous cause autant de plaisir que celui-ci vous agace.
Ce morceau terminé, une jeune personne de quatorze à quinze ans s'approche du piano, conduite par un monsieur dont le nez immense rappelle celui d'un ancien professeur bien connu.
Ce monsieur qui est le papa de la demoiselle, s'arrête devant le piano, en criant :
— Eh bien, qui donc accompagnera ma fille f elle s'accompagnerait bien elle-même, mais cela la gêne pour chanter et je tiens à ce qu'elle développe tous ses moyens.
Personne ne se présentait, Dorcelle se dévoue et va se placer au piano, en se disant : a Au moins je ferai quelque chose. » Le papa de la demoiselle, après avoir adressé un doux sourire au jeune homme, se tourne vers la société, comme ces régisseurs qui viennent réclamer rindulgence du public et annonce : La Bergère attristée!
Puis il ajoute en se souriant à lui-môme :
— Paroles et musique de votre serviteur.
La jeune personne chante avec une petite voix grêle un premier couplet qui n'a rien de récréatif; les paroles valent la musique : C'est une bergère fort triste parce qu'elle a égaré son mouton, idée aussi neuve qu'ingénieuse. Le papa qui se tient derrière sa fille, lui dit après le premier couplet :
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— Donne donc plus de voix I
— J'en donne beaucoup, papa.
— Mais non, tu ne te développes pas.
— Je ne peux pas me développer davantage.
— Tu chantes bien plus fort que cela à la maison.
— Oh! mais non.
— Je te dis que si!
Ce petit dialogue intime forme un entr'acte qui n*est pas sans charme pour la société. La demoiselle chante son second couplet, pendant lequel le papa ouvre la bouche toutes les fois que sa fille ne soutient pas le son, ce qui ne parvient pas à produire TeiTet qu il attend. Au troisième couplet, la société semble aussi attristée que la bergère, tout le monde se regarde en soupirant.
Après le quatrième couplet, madame Grosbœuf se lève et court à la jeune fille, en s'écriant :
— Très-bien, ma bonne amie, très-bien, et merci à monsieur qui vous a si bien accompagnée. Maintenant, M. Alexandre va jouer de la flûte.
«^ Hais ce n'est pas fini, dit le père de la chanteuse, il y a encore deux couplets.... La bergère retrouve son mouton.
— Oh ! je vous assure que c'est bien gentil comme cela! il vaut mieux qu'elle ne retrouve pas son mouton.
— Cependant. . . permettez. . .
— C'est Tavis de toutes ces dames, il faut que le mouton soit perdu. M. Alexandre, vous nous avez pro-