‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 2 sur 16 · CO SOIRÉE CHEZ H. GROSBŒUF · texte numérisé non relu

CO SOIRÉE CHEZ H. GROSBŒUF

mis des variations sur Tair des Fraises j nous vous attendons.

Dorcelle avait déjà quitté le piano. Le père et la fille se décident à en faire autant. La demoiselle très-contente de ne plus chanter, le papa fort mécontent de ce qu on n'ait pas entendu les deux derniers couplets de sa Bergère attristée.

Cependant Godineau est venu rejoindre son ami auquel il dit :

— On est enchanté de vous, vous touchez du piano, vous êtes un homme précieux ! ... les dames vous prieront tout à Theure de les faire danser...

— Ah ! vous faites bien de me prévenir, je me tiendrai sur mes gardes.

— Pardon si je vous quitte encore, mais madame Cabochon me mitonne quelque chose qui me paraît avantageux. .. il y aurait la soupe, le bœuf et une salade...

— Allez, mon cher, ne négligez pas cela.

— Vous vous amusez?

— Extraordinairement.

Après avoir fait quelques parties d'écarté, avec des joueurs qui ne risquent jamais plus de cinq sous, Dorcelle est accosté par le monsieur au long nez.

— Monsieur, permettez-moi de vous remercier d'avoir bien voulu accompagner ma fille...

— Monsieur, je suis enchanté si j*ai pu lui être agréable. .

— Très-agréable, monsieur, vous êtes bon musicien, vous accompagnez parfaitement... ma fille me le disait

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tout à l'heure, en ajoutant : Je voudrais bien être toujours accompagnée par ce monsieur-là... mon papa, tu devrais bien tâcher de te lier avec lui... et l'engager à venir chez nous... Vous voyez que je n'y vais pas par quatre chemins!...

— Non, monsieur!... on vous saisit tout de suite!

— J'ai répondu à ma fille. Ce monsieur doit être bien recherché dans le monde!... mais enfin, comme ma musique a paru lui plaire, peut-être cela le disposera-t-il en notre faveur... comment trouvez-vous ma Bergère attristée?

— C'est charmant, monsieur, c'est digne de Weber.

— Eh bien, monsieur, il faut que je vous conte ce qui m'a donné l'idée de cette chanson... j'étais allé passer quelques jours à la campagne pour ma santé, j'avais emmené ma petite fille qui avait alors six ans à peine, et qui était fort délicate; on ne s'en douterait pas à présent, mais elle a été longtemps chétive, j'ai eu de la peine à l'élever. On m'avait conseillé le lait d'ânesse pris sur les lieux, c'est-à-dire dans une ferme où y il aurait des ânesses... nous avons des fermes où il n'y a que des vaches. ..

DorceUe commence à ressentir des inquiétudes dans les jambes. Il cherche dans sa tête comment il pourra se débarrasser de ce monsieur qui est de cette classe de gens qui ne finissent jamais leurs discours et ne s'aperçoivent pas de l'impatience de leur auditeur; ces insupportables bavards sont un des désagréments les plus communs en société. Celui-ci continue.

— Je m'étais rendu à Morfontaine, charmant endroit;

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si VOUS le connaissez, je n'ai pas besoin de vous le décrire, si vous ne le connaissez pas, je vous engage à le visiter. Je n'étais pas précisément à Horfontaine, mais à un quart de lieue au-dessus, du côté d'Ermenonville, autre pays délicieux, habité longtemps. . .

— Par Jean- Jacques Rousseau^ tout le monde sait cela. . . Hais votre chanson?

— J'avais donc trouvé des ânesses dans une espèce de ferme, habitée par de bonnes gens... quand je dis de bonnes gens!.,, le maître du logis s'était souvent livré devant moi à des accès de colère et alors il corrigeait rudement ses enfants, il en avait quatre dont un bossu, et celui-là était le plus méchant. . .

— Monsieur, il n'est pas possible que tout cela soit dans votre chanson!

— Gela se tient, vous savez bien que dans la vie tout arrive par ricochet; Picard a fait sur ce sujet une fort jolie pièce en un acte qu'il a fait jouer à l'Odéon lorsqu'il en était le directeur... en était-il directeur, alors?

Dorcelle prend sa résolution, il quitte brusquement ce monsieur en lui disant :

— Pardon, mais mon ami m'appelle !♦.. Et il va trouver Godineau auquel il dit :

— Comment appelez-vous ce grand monsieur long, maigre, bistré qui me parlait à l'instant?

— L'auteur de la Bergère attristée^

— Justement.

— C'est M. Ménélas.

-- Eh bien, mon cher, quand vous verrez M. Ménélas

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me parler, si vous ne venez pas sur-le-champ à mon secours, je ne vous revois de ma vie !

Madame Cabochon rit beaucoup de la sortie que Dorcelle vient de faire au sujet du poète musicien. Elle dit â Godineau :

— Il est fort bien votre ami... que fait-il î

— Il a vingl-dnq mille francs de rente, voilà ce qu u fait.

— Oh ! mais, c'est joli cela. . . et de la figure, du talent. . . il touche du piano... de l'esprit peut-être?

— Oh! il n*y a pas de peut-être.

^ — Je le marierai très-facilement...

— U ne veut pas se marier.

— Oh! idée déjeune homme, mais il y viendra; vous y venez bien, vous!

— Oui j'y viens, mais, je n'y arrive pas !

— Chut! ou va jouer un morceau à quatre mains. Deux jeunes personnes sont au piano, celle qui fait la

main gauche s'arrête à chaque instant, en disant :

— Je me suis trompée, je n'y suis plus... recommençons!... de sorte que le morceau se joue plusieurs fois au lieu d'une. Madame Grosbœuf s'écrie ensuite :

— Madame Rosalini va chanter... elle me Fa promis..» c'est notre prima donna.

Cependant la prima donna que tout le monde entoure, résiste aux sollicitations ; elle vient, dit-elle, d'être prise par un enrouement, elle demande du répit, elle a un chat dans la gorge et veut voir si cela se passera. Alors on voit

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M. Ménélas se rapprocher du piano et y pousser sa fille en disant :

^ En attendant que le chat de madame soit parti, ma fille va vous chanter une autre romance ; je cherche ce monsieur qui l'accompagne si bien... c'est singulier, Je ne Taperçois plus !

Aux premiers mots de H. Ménélas, Dorcelle s*était caché derrère Godineau et madame Cabochon. Le grand monsieur ne le voyant pas reprend :

— Eh bien, ma fille s'accompagnera elle-même; allons, Flore, de l'assurance, chante la Bergère désolée. C'est également de moi.

— Mais qu'est-ce que les bergères ont donc fait à ce< monsieur? dit madame Cabochon en regardant Dorcelle en souriant. — Celui-ci qui trouve qu'il s'est assez amusé, et ne se soucie pas d'attendre la nouvelle production de M. Ménélas, se hâte de gagner l'antichambre où il a laissé son chapeau ; il cherche à l'endroit où il l'avait posé, mais ne l'y voit plus ; après avoir fureté dans tous les coins sans le trouver, impatienté de ne pouvoir partir, il va se décider à prendre un feutre qui ne lui va qu'à peu prés, lorsqu'une porte dérobée s'ouvre et un vieux monsieur, qui a lair assez commun, paraît en se frottant les mains et va examiner les carafes de sirops ; Dorcelle court à cet individu, qu'il prend pour un domestique, en lui disant d'un ton brusque.

— Sapristi, qu'est-ce que vous avez fait de mon chapeau? pourquoi l'avez-vous ôlé de l'endroit où je l'avais mis?

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' Le vieux bonhomme sourit, et ouvre un placard, en disant :

— On en met là quelquefois !

— Eh! oui, Je voilà, s'écrie Dorcelle qui vient de reconns^re son gibus et court s'en saisir en disant :

— Est-ce bête de cacher les chapeaux ainsi !

En ce moment, un monsieur qui sortait du salon, va au vieux bonhomme et lui dit :

— Eh bien, M. Grosbœuf, avez-vous été heureux ce soir au bézigue?

— Oui, oui. J'ai fait le cinq cents !...

Dorcelle se sauve tout confus en se disant : c'était le maître de la maison ! . . .

TI

LA MARQUISE ABELINO

Dorcelle était rentré chez lui de fort mauvaise humeur contre Godineau, mais il se console vite dans Fespéranee que le lendemain le dédommagera de sa soirée chez H. Grosbœuf.

Sur les deux heures de l'après-midi, après avoir soigné sa toilette beaucoup plus qu'il ne le fait ordinairement, Adrien Dorcelle se rend chez le marquis Abelino, qui occupe un charmant petit hôtel dans la rue de la Chausséed' Anlin ; un valet à livrée se présente ; le jeune homme ne demande naturellement que le marquis ; le valet semble indécis et répond qu il ne sait pas si son maître est visible, mais Dorcelle lui donne sa carte et après l'avoir fait

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passer dans un salon le domestique va la porter. Au bout de fort peu de temps, le marquis parait lui-même et court tendre la main à son visiteur.

— Bonjour, mon cher Dorcelle, . . que vous êtes aimable de venir me voir... mon domestique né vous connaît pas encore, sans quoi il vous eût sur-le-champ introduit...

— 11 n'y a aucun mal. . . Je viens peut-être un peu matin vous déranger...

— Matin... à deux heures... me prenez-vous pour une petite maîtresse... Je suis matinal, dès huit heures du matin je travaille dans mon cabinet ; et ma femme ellemême a toujours fini sa toilette à dix heures... à propos de ma femme je lui ai déjà parlé de vous, je lui ai dit que j'avais retrouvé ici un ami que j'avais connu à Venise et pour lequel j'avais éprouvé sur-le-champ la plus vive sympathie... je ne sais si vous êtes comme moi, mon cher Dorcelle, mais je crois que l'amitié est comme l'amour; on se sent sur-le-champ le cœur pris en apercevant la femme que Ton doit adorer; on a tout de suite envie de presser la main de celui dont on doit être l'ami.

— Oui, marquis, je pense de même, et cette sympathie que vous avez éprouvée pour moi, je l'ai ressentie également, je vous le jure. Seulement en ma qualité de français, je ressens si souvent de la sympathie pour les jolies femmes que l'une me fait souvent oublier l'autre. Mais il n'en est pas de même en amitié ! celle-là, je la respecte, je lui suis fidèle! car je me suis déjà aperçu que l'on pouvait être aimé de dix femmes avant de rencontrer un ami.

-—C'est bien parler ceia.*« Oui, nous étions faits pour

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nous connaître... je me félicite de nouveau de vous avoir retrouvé...

— Et ce qu'il y a de mieux, c'est que rintérèt ne peut dans cette liaison nous guider ni l'un ni l'autre ! Je suis assez riche pour satisfaire mes folies; je n*ai point d'ambition, et une position indépendante a toujours été mon unique désir. Vous, marquis, vous êtes riche aussi. .. vous avez épousé une femme que Ton dit charmante, vous êtes donc parfaitement heureux.

^ Oui... oui... je suis heureux... mais pas encore autant que je le voudrais...

— Comment ! il y a un nuage dans votre ciel?

— C'est que moi, attaché à une ambassade, je ne suis pas aussi indépendant que vous!... par exemple, je suis assez souvent obligé de m'absenter de Paris... et je ne puis emmener ma femme avec moi... ce serait un dérangement contuiuel, et puis en diplomatie les femmes gênent quelquefois.

— Eh bien, pourquoi n'envoyez-vous pas au diable vos places, vos emplois? est-ce que votre fortune ne vous suffit pas?

— J'ai soixante mille francs de rente ! c'est plus que je ne dépense. Mais que voulez-vous... issu d'une grande famille, je ne puis me défendre d'un peu d'ambition... je puis parvenir à quelque poste important...

— AmUtio perdidit hominem!,,. Mais non, chacun doit suivre sa vocation. Vous désirez les grandeu

vous arriveront... moi, je ne recherche que les jusqu'à présent je n'en ai point manqué. Nouî

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Venise fait quelquefois ensemble d'assez joyeuses parties; mais maintenant vous voilà marié, vous êtes sage... vous n'aurez plus d'intrigues... je n'aurai plus vos confidences à recevoir.

— Eu revanche, j'espère, mon cher Dorcelle, que vous me prendrez toujours pour votre confident... vous savez que je vous ai quelquefois donné d'assez bons conseils...

— Oui vraiment, oh ! vous autres espagnols, vous vous entendez parfaitement à conduire une intrigue amou« reuse... soyez tranquille, dans un cas difficile j'aurai recours à vous.

— Et maintenant je vais vous présenter à ma femme...

— Volontiers, si toutefois vous pensez que cela ne contrariera pas madame...

— Bien au contraire, elle sera charmée de vous connaître... attendez, je vais la faire prévenir.

Le marquis sonne : une jeune fille paraît, il l'envoie prévenir sa maîtresse; puis conduit son ami dans un autre petit salon, meublé avec une coquetterie et une élégance qui annoncent que le goût d'une femme a passé par là.

— Ceci est le salon favori de la marquise, dit Abelîno, c'est ici qu'elle se plaît... aussi voyez quelle profusion de fleurs!...

— L'air en est embaumé ! ces dames veulent nous enivrer de parfums.

— Oui, même lorsqu'elles ne cherchent plus à nous enivrer d'amour... Ce qui prouve que les femmes veulent toujours porter le trouble dans nos sens.

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Une porte s*ouyre et la marquise parait. C'est une femme qui petit avoir vingt-trois à vingt-quatre ans ; sa taille est élevée, sans pourtant déplisser cette hauteur où Ton est encore gracieuse; svelte, bien prise, assez potelée pour ne point être maigre, et assez mince pour ne point être grosse, la marquise laisse voir une croupe légèrement accusée qui dit assez que Ift crinoline n'a pas besoin de passer par là. Ce corps, à la fois souple et élégant, est alors renfermé dans une robe de soie couleur gris perle, qui a la forme d'une robe d'amazone, monte jusqu'au col, boutonne hermétiquement sur la poitrine, mais dessine parfaitement la gorge, la taille et tout ce qui s'ensuit. Un petit pied bien cambré et chaussé de bottines en soie de la même couleur se montre à peine sous cette robe qui traîne un peu par derrière.

La marquise est brune. Ses cheveux noirs, enroulés avec art et formant un immense nœud derrière sa tête, ont un brillant qui éblouit. Us sont cependant un peu cachés par une rézille ponceau, mais deux grosses boucles s*en échappent de chaque côté et encadrent fort bien un visage ovale, de grands yeux bleus à la fois tendres et langoureux, un nez grec, une bouche moyenne et sérieuse; quant au front il est caché sous une touffe de cheveux et unpetit voile de dentelle noire qui est jeté négligemment surtout cela, de manière à retomber jusques sur des sourcils bruns assez peu fournis, mais bien arqués.

Dorcelle ne peut se défendre d'un certain trouble à l'aspect d'une femme aussi séduisante. Il la salue respectueusement tout en murmurant à l'oreille du marquis :

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— Polydore n'avait point flatté le portrait... votre femme est ravissante.

La marquise a fait une révérence très-gracieuse à Famî de son mari, tandis que celui-ci lui dit :

— Ma chère Fidélia, je vous présente M. Adrien Dorcdle : c'est lui dont je vous ai parlé souvent. Nous nous étions trop tôt quittés à Venise, mais nous nous retrouvons à Paris, et l'accueil qu'il recevra ici lui prouvera que nous désirons le regarder autrement que comme une simple connaissance.

— r Monsieur, ce sera toujours avec le plus grand plaisir que je recevrai les personnes qui vous plaisent, répond la marquise en s'adressant plutôt à son mari qu'à Dorcelle . Celui-ci un peu surpris d'abord du ton cérémonieux avec lequel cette dame parle à son mari, comprend bientôt qu'il n'est plus chez M. Grosbœuf, et que le langage change suivant les personnages.

L'orçane de la marquise a aussi frappé Dorcelle: c'est une de ces voix de contralto qui sont un peu voilées, mais dont la vibration vous fait éprouver une sensation agréable, de ces voix rares chez les femmes.

La belle marquise s'est assise sur une causeuse. Dorcelle et le marquis se sont jetés sur des fauteuils; un moment de silence règne entre ces trois personnes, mais Abelino reprend bientôt la parole. Le marquis avait de l'esprit, une élocution facile et piquante, on aimait à l'entendre ; il était du petit nombre de ces causeurs que l'on écoule sans fatigue, parce qu'ils sont toujours prêts à

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VOUS écouter aussi, et que, dans leurs causeries, ils semblent vous provoquer à répondre.

La marquise souriait de temps à autre aux plaisanteries dont son époux assaisonnait ses récits, mais elle semblait vouloir se borner à écouter. Dorcelle mêlait quelques réflexions aux historiettes du marquis ; mais, bien qu'il Técoutât, il était distrait, et ses regards se reportaient souvent sur cette femme à la fois belle et jolie qui était devant lui ; il cherchait à saisir sur sa physionomie une expression qui fît un peu deviner sa pensée, mais cela était difficile ; et puis ce petit voile de dentelle jeté sur sa tête cachait trop son front pour que Ton pût y Ure ; ce maudit voile retombait même quelquefois jusque sur les yeux : alors il est vrai que la belle dame le repoussait avec sa main, mais elle le repoussait avec tant de négligence qu'il ne tardait pas à revenir encore, comme s'il avait eu mission de cacher un si charmant visage.

Abelino ayant cessé de parler, Dorcelle s*écrie :

— Mais à propos, madame ignore peut-être Taccident arrivé hier au bois, et dont elle a été la cause sans s'en douter...

— Un accident est arrivé hier au bois, et à qui donc î demande le marquis.

— A un jeune homme que vous connaissez et que vous avez vu hier avec moi au café... à Polydore, il est tombé de cheval.

— Ah ! ce pauvre jeune homme ! dit la marquise avec un ton de voix si singulier qu'on n était pas certain si elle plaignait le tombé ou si elle se moquait de lui.

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— Est-il blessé ? demande le marquis.

— Non, presque rien, une écorchure au nez, voilà tout.

— Et comment suis-je cause de cela? dit la marquise en reprenant un air presque grave.

— Je vais vous l'expliquer, madame : hier, en causant avec nous au café où étaient Polydore et un autre de me$ amis, monsieur votre époux nous quitta en nous disant qu'il allait faire avec vous une promenade au bois. A peine était-il éloigné, que Polydore nous quitta aussi, en nous annonçant qu'il allait monter à cheval et se rendre au bois afin d'avoir le plaisir de vous y rencontrer; c'était en quelque sorte nous défier et nous dire : Je serai plus heureux que vous, messieurs, car je vais voir dans quelques instants une dame charmante que vous voudriez bien connaître aussi. Et en effet, madame, d'après le portrait que l'on m'avait fait de vous, j'avoue quejebrûlais du désir de vous présenter mes hommages; comme chez moi une résolution est aussi vite exécutée que formée, je dis à mon ami : Allons prendre des chevaux, rendonsnous au bois et rejoignons Polydore. Tout cela fut fait promplement. Polydore n'est pas difficile à rattraper ! le pauvre garçon est bien mal à son aise sur un cheval! il me fit de la peine et j'étais presque honteux de me montrer au bois en société d'un cavalier aussi ridicule !.. Je le quittai bientôt, parce que cela m'ennuyait de n'aller qu'au pas, mon ami en fit autant, mais au bout de quelques minutes, nous vîmes accourir sa petite jument veuve de sort cavalier ; cela nous fit deviner ce qui venait de se

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passer ; en effet, nous trouvâmes Polydore à terre, et son petit groom également couché près de lui...

— Ah! ah! ah! comment le jockey aussi?..

— Oui, madame, mais comme le petit drôle monte bien, je pense qu'il était tombé par politesse et pour tenir compagnie à son maître.

— Ah ! ah I le tableau devait être comique !

La belle marquise rit de bon cœur, ce qui permet à Dorcelle de remarquer qu'elle a de jolies dents et que son sourire donne un tout autre aspect à sa physionomie.

— Enfin vous avez ramené le pauvre garçon chez lui? demande le marquis.

— Oh I tranquillisez -vous, mon cher, ce diable de Polydore qui, après tout, est fort bien de sa personne, rencontre toujours quelque dame qui s'intéresse à lui. Cette fois c'est madame de Bréville dont le coupé s'est arrêté devant le lieu témoin de l'accident ; en apercevant Polydore à terre, cette dame s'est empressée de le faire monter dans sa voiture et l'a emmené, ce qui a dû consoler de sa chute le maladroit cavalier.

— Ah ! madame de Bréville a emmené le blessé... c'est fort bien de sa part... C'est une bonne action qui lui fera pardonner quelques-unes de ses méchancetés; car si vous la connaissez, vous devez savoir que cette dame n'aime pas moins à en dire qu'à en faire.

— Oui, je me suis trouvé quelquefois avec elle dans le monde, où sa réputation est parfaitement établie.

— En vérité, monsieur, dit la marquise qui a repris son air sérieux, je suis désolée d'avoir été cause, sans m'en

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douter de Taccideiit arrivé à M. Polydore de Nanterre, mais je crois qu'il doit être sujet à de telles chutes ; nous Tavons aperçu quelquefois au bois, et vraiment il ne sait pas se tenir à cheval.

— C'est un fort beau cavalier... mais à pied seulement, dit le marquis en riant. Je le crois galant homme, mais ce n'est pas à cheval qu'il fera son chemin. Il nous a été amené ici par cette même dame de Bréville... J'ignore si elle a cru nous faire une méchanceté, mais je ne crois pas ce jeune homme dangereux... Qu'en dites-vous, Fidélia?

— Oh ! je suis entièrement de votre avis! c'est un fat et un sot, pas autre chose.

— Pauvre Polydore ! se dit Dorcelle, si tu entendais comme cette dame t'arrange, tu en serais probablement moins enthousiasmé !

Après avoir encore causé quelques instants, Dorcelle prend congé de la marquise et de son mari. II s'éloigne en se disant :

— Om*, cette dame est très-belle ; mais quel dommage qu'elle ne rie pas plus souvent! car alors... c'est une tout autre physionomie. . . Oh ! alors. . . ce serait à en perdre la tête... à oublier qu'elle est la femme de notre ami... et c'est ce qu'il ne faut pas oublier.

Deux jours après, c'était soîrèe chez le marquis, et Dorcelle n'a garde d*y manquer; car, tout en se disant qu'il ne faut pas penser à la femme de son ami, le jeune homme fie peut s'empêcher de rêver souvent à la belle Fidélia. 11 n'a certes pas Tidée de chercher à lui plaire, mais il se dit que celui qui serait aimé d'elle deviendrait un heureux mortel. Puis il réfléchit et pense que cet heureux mortel c'est son mari, le sieur Abelino.

Cependant, quoiqu'il cherche à croire cela, il n'en est pas bien persuadé ; le ton presque cérémonieux avec lequel cette dame parle à son époux, n'est pas celui d'une femme s'adressant à l'homme qu'elle aime, dont elle n'est la compagne que depuis peu de temps.

Abelino est pourtant fort bien, il a encore tout ce qui peut séduire une femme; pourquoi la sienne ne Taimerait-elle pas? est-ce qu'on sait? Justement peut-être parce qu'elle est sa femme. Et puis, est-ce un mariage d'amour ou de convenance, ou de raison... Voilà encore ce qu'il faudrait savoir ; et là-dessus l'ami n'a fait aucune confidence à son ami.

Dorcelle attend, cette fois, que la soirée soit un peu avancée pour se rendre chez le marquis; il veut trouver sur-le-champ la société rassemblée pour faire, à part lui, ses observations et ses remarques... on est bien plus à son aise et libre de soi dans un salon où il y a beaucoup de monde que dans une petite réunion presque intime. Et en effet, lorsqu'il arrive chez le senor Abelino, il y avait foule dans ses salons. Là se trouvaient beaucoup d'hommes politiques, dos personnages occupant de hauts emplois, quelques écrivains, quelques artistes en ' renom, puis enfin ces riches désœuvrés qui se glissçnt partout, heureux de trouver l'emploi de leur temps.

Dans un sal()n on jouait, dans un autre on faisait de la musique, dans un troisième plus petit et seulement éclairé par un globe d'albâtre, on ne faisait rien que causer... mais c'était peut-être dans celui-là qu'on faisait le plus de choses. 11 y a des causeries qui préparent de grands événements.

Les hommes étaient en grande majorité, ils occupaient seuls le salon de jeu ; en revanche il y avait toujours deux ou trois dames assises dans le petit salon où ne régnait qu'un jour bien doux, ce qui reposait les yeux de

Téclat des lumières placées avec profusion dans le salon de musique.

Après avoir serré la main du marquis, Dorcelle pé* nètre dans le salon de musique où se tient la marquise. Elle est assise sur un divan et devant elle posent plusieurs beaux messieurs qui, naturellement, sont en train de lui faire la cour, ou tout au moins de tâcher de faire devant elle preuve d'esprit et d'amabilité. Mais l'objet de leur culte semble les écouter avec assez d'indifférence, on pourrait presque dire d'ennui. La marquise a une fort belle toilette, mais ses magnifiques cheveux noirs retombent avec tant de profusion sur son front qu'ils le cachent entièrement et font cette fois l'office du petit voile de dentelle.

Dorcelle se demandait comment il arriverait jusqu'à la marquise, si bien bloquée pair ses adulateurs ; mais la belle Fidélia l'a aperçu et, quittant sa place au risque de laisser un de ses courtisans au milieu d un madrigal composé en son honneur, elle vient elle-même au-devant de lui.

Comme cette dame n'avait pas l'habitude de se déranger pour leshommes qui arrivaient, cette faveur cause un grand émoi parmi tous ces beaux messieurs qu'elle venait de quitter si brusquement. Tous regardent avec curiosité la personne qui vient d'entrer et qu'ils n'ont point encore vue chez le marquis AbeHno. Et comme Dorcelle est fort joli garçon, que sa tournure est distinguée, qu'il se présente avec cette aisance que donne l'habitude de la bonne compagnie, un certain dépit pa-

rait sur beaucoup de visages qui murmurent entre eux :

— Quel est donc ce monsieur?

— D'où vient-il? on ne Ta pas encore vu ici !

— Et la marquise va au-devant de lui... C'est donc un homme en place?., un homme puissant?., un haut personnage^..

— Rien de tout cela, dit Polydore qui se trouve dans ce groupe de courtisans... C'est tout bonnement Adrien Dorcelle, un de mes amis intimes, qui est très-riche... pas tant que moi, cependant, et qui revient de voyages, pendant lesquels il a fait la connaissance du marquis.

— Ah ! ce n'est que ça !

— Pourquoi donc alors la marquise va-t-elle au-devant de ce monsieur?

— Parce que... ma foi... demandez-IeJui 1

— Ah ! vous êtes aimable d'être venu, dit Fidélîa, en tendant sa main à Dorcelle, manière de s'aborder adoptée maintenant par les dames à l'instar des Anglaises, et qui a pris racine chez nous, ce dont il faut féliciter les dames, si cela remplace entre elles ces insipides embrassades qui n'en finissaient plus et étaient égalelement assommantes pour les embrassées et les embrasseurs.

Dorcelle a pressé dans la sienne cette main qu'on lui a tendue, et répond :

— Ce n'est pas être aimable que de venir vous voir, c'est tout simplement être égoïste et vouloir se procurer un bien vif plaisir.

— Ah I mon Dieu ! est-ce que vous allez aussi me

80 SOIRÉE A LA CHAUSSÉE D'ATiTIN

faire des compliments. Je vous avoue que j*en ai pardessus la tète, et que cela me ferait bien plaisir de rencontrer enfin quelqu'un qui ne m'en fît pas.

— S'il faut cela pour vous être agréable, madame, je ferai en sorte de m'en abstenir. Cependant en vous disant que je me procurais un grand plaisir en venant ici, je ne disais que la vérité.

— Soit ! passe pour cela; d'ailleurs cela peut s'adresser aussi bien à mon mari qu'à moi!.. Aimez-vous la musique?

— Beaucoup.

— Chantez-vous?

— Un peu... mais vous, madame, avec votre voix sonore, grave, vous devez chanter divinement.

— J'ai peut-être chanté assez bien autrefois, mais je ne chante plus.

— Quelle plaisanterie! à votre âge... vous n'avez pas perdu votre voix.

— Je vous dis, monsieur, que je ne chante plus. Ah! voilà madame de Bréville. . . une femme qui m'exècre, j'en suis sûre Hais nous allons échanger des compliments... enfin, puisque l'usage le veut ainsi !..

— Et pourquoi cette dame vous exècre-t-elle?

— D'abord parce que je crois qu'elle exècre tout le monde! ensuite... Oh! mais ce serait trop long à vous dire maintenant!

La marquise va recevoir la baronne de Bréville. Polydore s'est approché de Dorcelle en se donnant un air protecteur.

— Bonjour, cher, comment va ce soir?

— Bonjour, cavalier, je vais très-bien, moi, et ton nez à toi est-il remis de ta chute ?

Le jeune gandin devient pourpre, il balbutie :

— Mon nez... mais il me semble qu'on peut bien voir qu'il est guéri!..

— Mais non, tu te trompes; je t'assure qu'il^est encore enflé ! . . enfin une dame t*a pris sous sa protection et remisé ! tu es un heureux mortel.

— Je m'en flatte... d'autant plus que cette dame est une baronne...

— Oui, oui, nous savons cela... Tiens, la voilà, ta baronne, qui échange des phrases de rigueur avec la maîtresse de la maison.

— Ah! oui, je savais bien qu'elle viendrait ici ce soir^ elle me l'avait dit...

— Mauvais sujet... tu veux nous donner à entendre que c'est un rendez- vous... et qu'on vient ici pour toi !..

— Je ne dis pas cela !.. mais après tout, qu'y aurait-il là d'étonnant?.. Est-ce que tu ne me crois pas susceptible de £aire des conquêtes?..

-—Oh! si fait! et surtout celle-là... du reste, mon petit Polydore, je reconnais que tu n'as pas flatté le portrait que tu nous avais fait de madame Âbelino !.. elle est ravissante!..

— Pardieu, je m'y connais et je sais ce que je dis!., elle t'a déjà tourné la lête, je gage?

— Oh! non... on ne me tourne pas la tète si vite !..

— Quant à moi, je ne cache pas que je me mets sur les rangs pour faire sa conquête!..

— Tu as parfaitement raison de t'y mettre!., rien ne t'empêchera même d*y rester; mais ta baronne, que dirat-eilede cela?

— Chut ! silence... la voici qui vient nous parler. Madame de Bréville s'approchait en effet de Polydore ;

mais, en apercevant Dorcelle, elle s'écrie :

— Tiens!... M. Dorcelle... Ah ! par quel hasard à Paris et chez le marquis Abelino ?. . .

— Madame; je ne suis pas ici par hasard ! j'ai assez voyagé, je reviens à Paris, c'est tout naturel. Je suis chez le marquis Abehno, parce que j'avais fait sa connaissance à Venise et que quelque chose nous attirait l'un vers Fautre. Tout cela, madame, ne m'aurait pas empêché de vous saluer au bois, si vous n'aviez pas disparu bien vite, en enlevant Polydore dans votre voiture.

— Ah! ah! bah! vous étiez-là!... Il fallait donc vous montrer, je vous aurais enlevé aussi!...

— Mais moi, je n'étais pas tombé, madame.

— Vous croyez donc que je ne relève que les blessés !... Oh! vous êtes un franc mauvais sujet, vous.

— Vous me faites trop d'honneur, baronne !

— Vous arrivez bien tard, madame la baronne, dit Polydore impatient de rompre cette conversation.

— J'arrive quand il me plaît, monsieur, et il me semble que ce ne sont pas vos affaires... Ah ! voilà madame Saint-Brie. Dieu comme elle est mal coiffée ce

soir !•.. OÙ a-t-elle décroché ce turban... Je vais aller lui dire qu'elle est ravissante !

Madame de Bréville a quitté les deux jeunes gens, laissant Polydore tout penaud de la manière peu aimable avec laquelle elle lui a répondu et Dorcelle riant de la figure que fait le beau gandin.

— Elle a quelque chose ce soir ! s'écrie enfin Polydore ; elle aura remarqué que je regardais beaucoup mademoiselle de Monbrun... cette jolie blonde là-bas... ça l'aura fâchée... Elle est horriblement jalouse, cette baronne... mais si elle croit que pour lui plaire je n'oserai plus regarder les autres dames . . . oh ! non ... Oh I les femmes ! . . . Tant pis, je vais aller m'asseoir près de mademoiselle de Monbrun!...

Dorcelle a trouvé dans la réunion plusieurs personnes de sa connaissance avec lesquelles il a causé; on lui demande des détails sur ses voyages ; on veut absolument qu'il ait eu des aventures piquantes, originales : on lui en demande le récit ; il déclare que ses seules aventures sont des bonnes fortunes, des intrigues d'amour et que le récit ne peut intéresser que ceux qui y jouaient un rôle. Une vieille comtesse insiste pour qu'il les conte, en disant que les intrigues amoureuses l'amusent toujours. Mais madame Abelino vient au secours de Dorcelle, en le priant de chanter quelque chose ; celui-ci ne demande pas mieux, car l'insistance de la vieille comtesse commence à le fatiguer.

Dorcelle avait une fort jolie voix, douce, tendre, sympathique, une voix enfin telle qu'en possédait ce pauvre

Achard qui débuta au PalaisRoyal dans le Commis et la Grisette et mourut, encore dans toute la plénitude de son talent. Ces voix-là ont un charme indéfinissable, elles vont à l'âme, et nous comprenons très-bien qu'un homme lui doive de nombreuses conquêtes! elles feraient aimer un individu laid, à plus forte raison un joli garçon.

Dorcelle obtenait d'autant plus de succès qu'on était loin de s'attendre à entendre chanter avec autant d'âme et de goût un jeune homme qui paraissait fort gai, fort étourdi, et qui ne se posait nullement en virtuose.

Pendant tout le temps que ce jeune homme a chanté, la belle Fidelia ne l'a pas quitté des yeux; elle a d'abord paru surprise, puis charmée et comme plongée dans une douce rêverie ; elle ne répond même pas à quelques-uns de ces messieurs placés près d'elle, qui voudraient probablement lui faire oublier le chanteur.

— Bravo ! mon cher ami, dit le marquis à Dorcelle qui vient de quitter le piano. J'ai entendu fort bien chanter en Itahe, mais jamais aucune voix ne m'a fait autant de plaisir que la vôtre; d'autant plus que je ne suis pas très-amateur de toutes ces fioritures dont les Italiens ont l'habitude de parsemer leur chant. Les roulades peuvent être bonnes pour prouver ce que l'on est en état de faire... Mais toujours des roulades! c'est bien fatigant pour les oreilles et cela n'arrive jamais au cœur, tandis qu'il suffit souvent d'une seule phrase bien sentie, bien modulée pour captiver notre cœur et le faire battre délicieusement.

Dorcelle se dispose à passer dans le salon où 1 on joue,

lorsqu'on passe un bras sous le sien en lui disant:

— Venez donc un peu causer avec moi, beau chanteur, j'ai une foule de choses à vous dire.

C^est madame de Brèville qui vient de s'emparer du bras de Dorcelle et l'emmène dans le petit salon au demijour ; là, elle s'assied sur un divan en lui disant :

— Mettez-vous là, à côté de moi... ici on peut causer à son aise... Oh ! ne craignez rien ! je ne suis pas tombée amoureuse de vous en vous entendant chanter! et je ne veux pas vous faire une déclaration.

Dorcelle ne peut s'empêcher de rire, mais il obéit à cette dame, en murmurant :

— Me voici à vos ordres, madame, et sans aucune crainte!... Je ne suis pas un second Polydore, qui croit toujours qu'il a fait une conquête...

— Oh ! laissons-là cet imbécile et dites-moi comment la Irouvezvous î

— Qui cela, madame?

— De qui voulez-vous que je vous parle si ce n'est de la reine de ce séjour!... de la superbe... de la divine marquise Abelinol... car ils en feront bientôt une divinité!

— Ah! c'est de la marquise... Mais, madame, je la trouve ce qu'elle est en effet, fort belle, fort gracieuse... j'en ai fait compliment au marquis.

— Vous lui en avez fait compliment, je le conçois! vous êtes toujours enchantés, vous autres messieurs, quand vos amis épousent une jolie femme... liais voyons... entre nous, est-ce que vous ne trouvez pas un drôle

d'air à cette marquise que Âbelino nous a ramenée... je ne sais d'où,., et qu il a épousée... Je ne sais comment... d'abord Je croyais bien qu'il ne l'avait pas vraiment épousée...

— Ah! madame !..-

— Qu'est-ce qu'il y aurait eu là d'étonnant... les faux mariages sont très-communs dans le monde et même dans le grand monde l... Hais enfin! je sais que cette dame est réellement sa femme, il a dû montrer son contrat de mariage à son ambassadeur... qui sans doute doutait un peu du fait. Car, Je le répète, où a-t-il été chercher cette femme-là...

— Hais à Naples, m'a-t-il dit.

— Ce n'est pas vrai, il ne s'est pas marié à Naples, j*y ai fait prendre des informations !

— Ah! vous teniez donc beaucoup à être renseignée?

— Oui, certes, j'y tenais... je n'aurais pas souffert qu' Abelino présentât dans notre monde une femme qui n'aurait été que sa maîtresse !

— Enfin puisque vous avez la certitude qu'elle est bien sa femme, vous êtes tranquille maintenant?

— Une Française... avoir été chercher une Française en Italie... singulière idée! Qu'y faisait-elle en Italie cette Française... le savez-vous?

— Hoi, madame?. . . Je ne me serais pas permis de faire au marquis une telle question !

— Hais puisque vous êtes si bons amis, i] aurait pu vous faire des confidences. . .

— S*il m'en avait fait, madame, je vous prie de croire que je les garderais pour moi !

— Superbe!... magnifique... on dit toujours cela quand on ne sait rien. Cest égal, vous ne m'empêcherez pas de trouver que cela fait une drôle de marquise... elle a l'air déjouer un rôle... son maintien... son parler, tout cela est affecté, rien n'est naturel!

— Je ne trouve pas cela, moi!

— Oh ! vous ne trouvez pas cela, parce que vous en êtes déjà amoureux, je le gagerais!

— Ah! madame, qu'allez-vous penser-là!

— Mais une chose toute simple, toute naturelle, de ces choses qui arrivent tous les jours !

— D'abord, le marquis est mon ami.

— Raison de plus !

— Ensuite, si j'avais le malheur de devenir amoureux de sa femme, qu'en arriverait-il? c'est que j'en serais pour mes soupirs ! Et je vous avouerai que je n'aime pas à perdre mon temps et mes soins.

— Hum!... Vous ne pensez pas ce que vous dites-là! mais voulez-vous que je vous apprenne une chose, moi?

— Je vous écoute, madame.

— Eh bien, c'est que vous ne soupirerez pas inutilement... la marquise vous aime... ou vous aimera bientôt, j'en suis certaine, je ne l'ai pas perdue de vue pendant que vous chantiez... Elle était en extase!... et ces extâses-là... on sait où cela mène une femme.

— Oh! madame, vous voulez vous amuser à mes dépens!

— Nullement, je veux vous éclairer afin que vous soyez plus vite heureux, voilà tout !...

— Vous êtes trop bonne, madame, de vous mtëresser ainsi à mon bonheur !

— Oh ! ne me remerciez pas ! ce n'est pas ce motif qui me guide!...

— J'en étais persuadé d'avance!

— Je vous dis que vous plaisez à la belle Fidélia, que vous lui plaisez déjà beaueoup!... Oh! vous pouvez me croire, J'ai une expérience qui ne se trompe jamais, et c'est surtout sur mon propre sexe que j'ai fait mes études. . . Quant au vôtre, on n'a pas besoin d'étudier pour savoir très-vite ce que vous valez!

Dorcelle se lève, en disant à la baronne :

— Vous me permettrez, madame, de prendre tout ceci pour une plaisanterie!... Décidément, vous me traitez comme un second Polydore... Je vois que mes voyages m'ont fait perdre beaucoup dans votre esprit... Je tâcherai de me rattraper.

La baronne regarde le jeune honune s'éloigner, en se disant :

— Il feint de ne pas me croire ! mais dans le fond de son cœur il est enchanté de ce que je lui ai dit, et il agira en conséquence- Oh! cette femme! cette Fidélia!... je la hais! je la déteste !... Je veux la perdre ! et je la perdrai...

Kn s'éloignant de madame de Brôville, Dorcelle passe

dans le salon de jeu, après avoir fait quelques parties de baccarat, il revient dans la pièce où se tient la marquise, il la cherche des yeux et il éprouve un certain trouble lorsqu'elle lui fait signe de venir près d'elle. La baronne avait raison, ses paroles avaient atteint leur but... Ce qui touche Tamour-propre ou la vanité y arrive toujours.

— Eh bien, dit la belle Fidélia en souriant à Dorcelle, vous venez d'avoir un long tète à tête avec la baronne... Soyez franc, convenez qu'elle vous a dit du mal de moi.

— Oh ! madame, on ne doit pas dire du mal de vous... seulement j'ai pu m'apercevoir en effet que cette dame ne vous aimait pas...

— Je vous ai déjà dit qu'elle m'exècre...

— Oui, mais vous ne m'en avez pas dit la cause et j'avoue que je serais bien curieux de la savoir.

— Mon Dieu, c'est bien simple! la baronne était depuis longtemps amoureuse de H. Abelino, elle espérait s'en faire épouser...

— Mais elle n'est pas jolie cette dame, avec son regard qui semble vouloir nous transpercer ; comment pouvaitelle espérer faire la conquête du marquis?

— Elle est riche... fort riche!... elle est liée avec des personnages haut placés... Tout cela pouvait faire pencher la balance en sa faveur... car le marquis a de l'ambition... Hais j'ai détruit toutes ses espérances, l'amour Ta emporté sur l'ambition... le marquis m'a épousée: voilà ce qu'elle ne me pardonne pas, ce qu'elle ne mo pardonnera jamais.

— Oh! très-bien, je comprends tout à présent I

— Vous comprenez tout ! ceci me prouve que j'avais l'aison en supposant que cette dame ne m'avait pas ménagée près de vous...

— Oh ! je ne voulais pas dire cela...

— Mais je vous certifie que cela ne me cause aucune peine... Cette pauvre baronne ne saurait se consoler de ne pas être marquise! Eh bien, laissons-la se désoler... mon mari la connaît, il sait ce qu'elle vaut; et tout ce qu'elle pourra dire de moi n'aura aucune influence sur son esprit. A propos, savez-vous que vous chantez trèsbien? Vous avez un joli timbre de voix, avec cela de l'âme, du goût...

— Vous me flattez, madame !

— Moi! et pourquoi vous flatterais-je... Au reste, on a dû vous faire souvent de pareils compliments... 11 y a mieux, tenez, je parierais que votre voix vous a fait faire de nombreuses conquêtes... n'est-ce pas?

— Madame, j'ai beaucoup d'amour-propre... et si j'ai été heureux près de quelques dames, je me suis figuré que je l'aurais été de même sans qu'elles m'entendissent chanter.

— Oh! vous éludez ma question!... mais moi, je sais quelle est la puissance d'une jolie voix sur certaines organisations.

— Et moi, vous ne m'ôterez pas de l'idée que vous devez chanter comme un ange.

— Autrefois peut-être, c'est possible, mais plus à présent?

— Et pourquoi?

— Ah ! Yous &tes trop curieux!

Et la belle Fidélia quitte Dorcelle en lui jetant un regard dans lequel il y avait tant de choses, que Thomme le plus vaniteux aurait eu de la peine à s'y retrouver. Le jeune homme sort de chez son cher ami Abelino le cœur tout palpitant par ce qu*il y a vu et entendu. Limage de la belle marquise est sans cesse présente à sa pensée, il s*en impatiente lui-même, il veut éloigner ce souvenir; mais alors ce sont les discours de la baronne qui lui reviennent à Fesprit, il se rappelle l'assurance avec laquelle cette dame lui a dit : « Yous plaisez à la marquise! » et il ne peut s'empêcher de se dire : Si cela était vrai pourtant !

Pour éloigner toutes ces idées, Dorcelle a été quatre jours sans retourner chez Abelino, il compte prolonger encore cette privation qu'il s'impose, lorsque le cinquième jour il rencontre le marquis sur le boulevard ; celui-ci s'empresse d'aller lui presser la main, en lui disant :

— Que devenez-vous donc... on ne vous voit plus? Est-ce ainsi que vous renouvelez notre connaissance?

— Excusez-moi, marquis, mais... des affaires...

— C'est-à-dire des bonnes fortunes, il fallait au moins venir me les confier. . . mais vous m'avez retiré votre confiance!...

— Non , je vous jure ! . . .

— Moi, je suis enchanté de vous renconirer aujourd'hui, je puis vous serrer la main avant mon départ.

— Vous partez?

— Demain matin.

— Pour longtemps?

— Oh! non, quinze jours, vingt jours tout au plus.

— Et... et madame?

— Je vous ai dit que je ne l'emmenais jamais^ . . Voyage pour affaires, mission importante! les femmes ne doivent point être immiscées là dedans!

— Cela doit bien vous contrarier de vous en séparer si souvent?

— Hum! mon cher, dans les premiers temps démon mariage, oui, cela me déplaisait fort! mais l'amour est un feu qui a besoin d'être souvent tisonné. La monotonie Téteint quelquefois, et maintenant ces absences fréquentes mais courtes, ne me font éprouver que plus de plaisir à me retrouver près de Fidélia.

— Alors, comme dit Pangloss^ je vois que tout est pour le mieux.

— Âh! permettez! n'allez pas croire que je sois toujours de l'avis de ce docteur!... Hais vous m'avez l'air préoccupé, mon cher Dorcelle, est-ce qu'il y aurait quelque entrave dans vos amours?

— Non, je n'ai rien qui me contrarie...

— Enfin ! vous me conterez tout cela à mon retour. Adieu, je vous quitte, car je suis fort pressé ; quand je reviendrai, j'espère vous retrouver moins discret.

Le marquis a quitlë Dorcelle ; celui-ci est devenu tout songeur, il se dit :

— Abclino part demain; il laisse sa femme seule...

il ne m'a pas dit d'aller la voir ; non, mais il ne me la pas non plus défendu. Polydore nous a assuré qu'en l'absence de son mari cette dame ne recevait personne. On a pu refuser de recevoir Polydore sans que cela prouve qu'on ne reçoit personne... Son amour-propre lui a fait croire cela. Hais après tout, pourquoi irais-je voir cette dame?... Est-ce que je veux trahir l'amitié? Faire la cour à la femme de mon ami?... non certes!. . je n'en ai pas formé le projet... Seulement, j'aurais été curieux de savoir si Polydore n'a pas menti... Et puis enfin, s'il a menti, comme c'est probable, n aurais-je pas l'air malhonnête de ne point aller au moins une fois m'informer de la santé de madame Âbeliuo?... Non, au total, il vaut mieux que je n'y aille pas... c'est le plus sage.

Et le résultat de ses réflexions fut, comme vous l'avez déjà deviné, j'en suis sûr, parce que vous devez connaître les hommes aussi bien que moi... remarquez que je ne parle pas des femmes!... Le résultat, c'est que trois jours plus tard Dorcelle se rendait à l'hôtel du marquis, en se disant:

— Enfin! si celte baronne m'avait dit vrai?... ma foi... tant pis!... je ne suis pas meilleur qu'un autre, moi!... •et je serais un imbécile de manquer une si belle occasion.

On voit que Dorcelle ne se flattait pas, et qu'au moins il se rendait justice. C'est dans ces dispositions qu'il arrive à la demeure de son ami ; mais là, le concierge l'arrête, en lui disant :

— Où va monsieur?

— Chez le marquis Abelino.

94 SOIRÉE Â LA CHAUSSÉE D'AïïTIIV

— M. le marquis est en voyage.

— Je le sais, mais je désire présenter mes hommages â madame la marquise...

— Impossible, monsieur; en l'absence de monsieur, madame ne reçoit personne...

— Comment. . . personne. . . il n'y a pas quelques exceptions?... si je vous donnais ma carte... si on allait la lui porter.

— Impossible monsieur; nous pouvons recevoir les cartes, mais madame ne veut qu'on les lui porte que le lendemain matin.

— Ah! c'est différent!

Et Dorcelle s'éloigne, en faisant une drôle de mine, mads en se disant :

— Eh bien, je suis enchanté qu'elle ne reçoive personne... il vaut cent fois mieux que cela se passe ainsi... non que j*eusse la moindre intention coupable! mais enfin... l'homme est si faible... on ne peut répondre de rien... et sans en avoir l'air, décidément mon ami Abelino est jaloux.

YIII

kU BAL MABILLE

A l'âge de Dorcelle et surtout avec son caractère, on ne s'afflige pas longtemps pour un amour contrarié, et d'ailleurs il n'était pas bien certain lui-même d'avoir vraiment de l'amour pour la belle marquise ; sa vanité avait été mise en jeu, son imagination avait pris feu et les trois quarts du temps les jeunes gens se laissent dominer par elle sans avoir pris la peine de consulter leur cœur.

Quelques jours après sa visite inutile à l'hôtel du mar^ quis, Dorcelle voit arriver chez lui Godineau qui commence par s'étaler sur un divan, en mettant ses pieds sur les coussins et s'écrie :

— Ah! cette fois je croîs que ça y est, que c'est une

affaire arrangée; félicitez-moi, Dorcelle, je vais me marier!

— Mon cher Godineau, je vous féliciterai volontiers si vous faites un bon mariage... Ne mettez donc pas vos pieds sur les coussins de mon divan.

— Ah! pardon! c'est la joie... oui, mon cher, je fais un bon mariage, c'est cette précieuse madame Cabochon qui m'a trouvé cela... femme née pour la multiplication de l'humanité... elle m'a déniché un parti superbe!

— Vous aurez la soupe, le bœuf et une salade?

— J'aurai mieux que cela ! J'aurai une volaille pour rôti et un entremet sucré!...

— Oh ! alors, cela devient intéressant! la demoiselle est donc riche?

— D'abord un joli magot de dix mille francs écus, qu'elle me donne en m' épousant et de plus... trois mille neuf cent francs de rente! avec ce que je gagne... cela nous fera toujours... trois mille neuf cents francs d'assuré!

— Et la jeune personne est jolie?

— Elle a vingt ans, elle est très-grande... presque de ma taille, c'est grand pour une femme, mais je ferai mettre de hauts talons à mes bottes... Éralo... elle se nomme Éralo... le nom d'une muse, rien que ça! Érato a une tournure fort distinguée, la démarche d'une princesse, l'air noble et il paraît qu'elle Test un peu, par les femmes... c'est le côté le plus sûr... Elle est plutôt belle que jolie... profil grec... front romain... œil américain!,..

— Il parait qu'elle a un peu de toutes les nations?

— Tout cela forme un ensemble sévère qui au premier abord ôte Tenvie de chercher à lui plaire... Mais quand elle sourit. . . oh ! c'est un changement à vue comme à l'Opéra... Par exemple, elle sourit fort peu. Elle a été élevée dans un grand pensionnat, principes sévères... Je ne lui ai pas encore baisé le bout des doigts... elle est avec une tante, sa seule parente, qui se tient comme Tobélisque, et ne permet pas la moindre familiarité.

— Et vous avez plu à ces dames-là, vous, Godineau, si gai, si bruyant, enfin si farceur, car c'est le mot!

— Oh ! mon cher ami, si vous me voyiez devant les dames de Transtafare, vous ne me reconnaîtriez pas... Celle bonne madame Cabochon m'avait prévenu; elle m'avait dit : si vous voulez être agréé, il faut avoir l'air aussi sage, aussi réservé que si vous sortiez d'une boite; et comme j'ai joué plusieurs fois la comédie en société, je me suis fait un rôle. Les yeux baissés, le parler lent et mielleux, la marche posée, enfin l'air d'un imbécile, ces dames ont été enchantées de moi!... et l'on m'a permis de faire la cour à Érato, ce qui se borne à lui lire le Journal des connaissances utiles^ à dévider de la soie, à tenir ses écheveaux de fil et à l'accompagner au piano avec ma flûte dont je joue très-mal ; mais ma future n'étant pas plus forte au piano, nous avons le droit de jouer ensemble. Vous pensez bien, mon cher Dorcelle, que tout cela ne m'amuse guère! Mais une fois le mariage fait, j'envoie au diable ma flûte, je laisse ma femme taper toute seule sur son piano et je me pousse de l'air...

— Godineau, si vous me demandiez mou avis, je vous

dirais : Ne faites pas ce mariage-là! cette demoiselle n'est pas votre faiti

— Oui, mais trois mille neuf cents francs de rente... 5t bien mon fait ! Le courtage ne ya pas! toutes les pes femmes de la rue Rochechouard. .. car c'est étonnant nme le sexe aimable abonde dans cette rue-là! ces ites lorettes, grisettes, ou plutôt polissonnettes, c'est r vrai nom, me grugent, me mangent même ce que le gagne pas. . . Il faut bien que je me range.. . En altenit, ah! si je n'étais pas sur le point de m'hyméner... îUe jolie maîtresse je me payerais!... et encore, je dis me payerais, et il paraît que ce nest pas si facile on pourrait le croire... la belle fait la cruelle, et st ce qui est cause que chacun voudrait faire sa conïie.

— Et où se trouve cette beauté dont tout le monde est oureux?

— A Mabille, mon cher.

— A Mabille? et elle est cruelle... vous m'étonnez!

— Figurez-vous, Dorcelle, une femme ravissante, jolie le, faite à ravir... un pied, une jambe... à vous rendre oureux sur-le-champ, avec cela une figure séduisante, tux yeux, vifs, sémillants, agaçants, sourire enchanteur, les dents qu elle montre volontiers, car elle sourit isque toujours, un front haut, bien pur, bien dégagé, beaux cheveux blonds qui encadrent tout cela... on surnommée la belle blonde ; mais moi je me suis inmé et je sais qu'elle se nomme Augustina.

— Et cette fenune danse?

— Toutes les danses possibles avec une grâce, uno perfection!... on ne la quitte plus des yeux.

— Et elle danse aussi le cancan?

— Oui, mais c'est un cancan que l'on pourrait danser à rOpéra; ce n'est pas canaille, c'est hardi, c'est étourdissant, original !

— Alors cette femme est une habituée du bal Mabille?

— Habituée, non, je ne l'y ai encore vue que deux fois : samedi dernier, et puis il y a, je crois, deux mois... mais alors elle était partie si vite que je n'avais pas eu le temps de bien l'admirer.

— Et qui est avec elle en ce moment, car elle doit avoir au moins un amant, celte enchanteresse?

— Ma foi on ne lui en connaît pas. Elle danse avec tout le monde, pourvu que l'on soit bon danseur. Elle rit volontiers avec les jeunes gens qui la poursuivent, mais je ne lui ai vu préférer personne.

— Est-ce qu'elle vient seule au bal?

— Non, elle vient avec une autre femme, son amie sans doute, qui n'est pas mal non plus, mais qui ne saurait être comparée à Augustina ; puis ces dames prennent une voiture et s'en vont ensemble. Pardieu, Dorcelle, vous qui êtes libre, qui n'allez pas épouser une Ërato ! allez donc à Mabille voir ma belle blonde, je gage qu'elle vous séduira aussi.

— Ce n'est pas ordinairement à Mabille que je vais faire des connaissances; mais pour une fois, on peut bien se risquer.

— Tenez, c'est aujourd'hui mardi jour de bal. Allonsy ce soir, je vous y accompagnerai. . .

— Comment vous allez encore à Mabille, vous, sur le point de vous marier, d'entrer dans la famille Transtafare!

— Justement, j'ai grand besoin de me distraire un peu !... J'ai tenu hier pendant deux heures les écheveaux de ma future, j'ai joué au loto avec sa tante à un sou le carton, vous comprenez que je n'en peux plus.

— Et si ces dames apprennent que vous allez à Mabille?

— Par qui? elles ne voient personne que deux invalides et madame Cabochon, ce n'est pas celle-ci qui me tra- , hirait. C'est décidé, nous allons ce soir voir la divine Auguslina.

— Alors, trouvez-vous à six heures passage Mirés, nous dînerons ensemble...

— Vous m'invilez?

— Cela va sans dire! le plus riche doit toujours être i'amphytrion.

— Oh! que voilà des paroles bien senties !... à ce sou*, six heures, passage MirèSj je serai exact comme mon appétit.

En effet, à six heures précises Godineau se promenait sur le boulevard devant le passage. Il ne tarde pas à être rejoint par Dorcelle qui lui dit en souriant :

— On voit que vous vous étudiez à avoir l'air plus sage, plus posé. Vous ne mettez plus votre chapeau de côté.

— C'était cependant la seule chose que j'eusse jamais mise de côté.

— Allons dîner chez Peters que le Figaro a mis en vogue, et qui continue de la mériter.

— Va pour Peters, en fait de traiteur il faut toujours suivre la foule.

Après avoir fort bien dîné et s'être môme donné cette légère pointe bachique qui, si elle n'est pas la vraie gaieté, y ressemble du moins, les deux jeunes gens vont fumer quelques cigares sur le boulevard, puis lorsque neuf heures ont sonné montent dans un cabriolet qui les conduit allée des Veuves, aux Champs-Elysées.

— Nous arrivons d'un peu bonne heure, ditGodineau, la fashion ne va guère à Mabille qu'à dix heures; mais, après tout, la musique y est fort bonne, l'orchestre joue des quadrilles, polkas ou mazurkas qui vous font frétiller les jambes ; et même quand on ne danse pas, c'est agréable de se promener en musique.

— Êtes-vous sûr, au moins, Godineau, que votre blonde enchanteresse sera là ce soir.

— Sûr... dame non... est-ce qu'on n'est jamais sûr de quelque chose avec les femmes... mais elle a eu tant de succès samedi dernier que cela doit l'engager à revenir.

Ces messieurs entrent dans le jardin qui est déjà passablement garni, et, en faisant le tour de la danse, se trouvent bientôt devant Polydore, qui tient sous son bras un monsieur, qui ne lui arrive pas à Fépaule, mais qui, en revanche, est tant soit peu bossu et marche avec difficulté: ce qui ne l'empêche pas d'être mis avec beaucoup

i02 AU BAL MiBILLE

d'élégance, d'avoir un monocle sur l'œil et d'afficher toutes les manières d'un gandin, bien que paraissant avoir de quarante-cinq à cinquante ans, du reste fort laid de figure, ayant un menton beaucoup trop prolongé, une bouche immense et des dents qui feraient envie à un loup, et qu'il montre presque constamment, parce qu'il juge agréable de rire toujours de ce qu'il dit, et surtout de ce que dit son ami Polydore, sur lequel il a l'air de vouloir se modeler.

— Sapristi! avez-vous de la chance, dit Godineau à Dorcelle, pour une fois que vous venez ici, vous y rencontrez Polydore !

Avec qui diable est-il là... où a-t-il été chercher un

compagnon si laid et si mal tourné.

— C'est comme ça que Polydore les aime, vous comprenez que ça le fait ressortir lui!

Bonsoir, messieurs, dit le beau gandin en tendant la

main à Dorcelle. Ah I je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer...

^ Pourquoi ne viendrions*nous pas à Habille, tu y viens bien, toi?

— Assurément, j'aime beaucoup ce jardin; j'y viens souvent avec mon ami... Détraque, que j'ai l'avantage de vous présenter...

Le monsieur aux dents de loup se met à rire en s écriant :

— Oui, de Nanterre et moi nous sommes très-habitués ici,., nous nous y amusons beaucoup... eh! eh! eh! 11 y a

des femmes... et voilà ce qui nous attire nous autres mauvais sujets... ah! ah! ah!...

— Compris, dit Godineau, ces messieurs viennent se payer des conquêtes!... Est-ce que vous dansez, messieurs?

— Oh! non... quelquefois Détraque se lance...

— Ah! ça me ferait bien plaisir de voir danser monsieur.

— Je n'aime que la polka.. . dans le quadrille je ne sais pas lever la jambe comme eux.

— Et puis vous ne pourriez pas la lever assez haut...

— Mon cher de Nanterre, vous ne voulez jamais danser, mais j*ai bien dans Tidée que vous vous risquerez ce soir... eh! eh! eh!... si elle vient. ..Oh! si elle vient, vous rinviterez... je le gagerai... eh! eh! eh!

— Taisez-vous donc, bavard! que ce Détraque est indiscret... il faut qu'il jacasse sans cesse.

— Ah! ah! jacasse... le mot est joli, je le retiens.

— Je vois, dit Dorcelle, que ce scélérat de Polydore a déjà ici une intrigue en train.

— Moi, j'en ai dix en train, reprend M. Détraque en riant à se tordre.

— Mais vous ne les achevez jamais , répond Godineau.

— Oh! si fait, quelquefois!., demandez plutôt à de Nanterre... Ah! il est rêveur... il pense à celle qui l'a subjugué, à la belle blonde...

— La belle blonde, cette jeune femme qui danse si bien et qui était ici samedi, toute habillée en rose?

lOi AU BAL HABILLE

— Justement, vous Tavez remarquée aussi?

— Eh! qui ne la remarquerait pas... et Polydore en est amoureux ?

— N'écoutez donc pas ce mauvais sujet de Détraque ! Je trouve cette femme fort à mon gré. Je veux faire sa connaissance... voilà tout!

— Et ôles-vous déjà avancé près d'elle, demande Dorcelle.

— Non, pas beaucoup, je lui ai parlé, mais elle allait danser.

— Cesl-à-dire, de Nanterre, que vous l'avez invitée et qu'elle vous a refusé.

— Sans doute, puisqu'elle dansait avec un autre.

— A ce qu'elle vous a dit, mais nous avons cherché en vain dans la danse, nous ne l'y avons pas vue... ni retrouvée après.

— Cesl qu'elle était pressée de partir.

— Ah! messieurs... entendez-vous l'orchestre?.. C'est une polka... ma polka favorite... je n'y tiens pas... Je vais inviter cette belle brune qui est là à gauche...

— Monsieur Détraque, je parie une de mes dénis contre une des vôtres qu'elle vous refuse.

— Et pourquoi donc cela, monsieur, c'est ce que nous allons voir.

Le petit monsieur mal construit va faire son invitation et revient bientôt, l'air vexé, en disant :

— Elle est engagée.

— Monsieur Détraque, vous me devez une de vos dents!

— Monsieur, je ne fais pas de semblables paris et d'ailleurs j'aurais trop à y perdre.

— C'est vrai ! une seule des vôtres en vaut trois des miennes!..

M. Détraque qui commence à se lasser des plaisanteries de Godineau prend le bras de tolydore et l'entraîne en disant :

— Allons donc faire un tour dans la danse... Venez, de Nanterre, produisons-nous.

— Conçoit-on ce vieux satyre qui veut danser ! murmure Godineau, je suis sûr que toutes les petites femmes qui viennent ici se moquent de lui, et franchement elles ont raison ; il est impossible que tourné comme il Test, il trouve jamais une femme qui veuille danser avec lui,..

— Mais si... tenez... le voilà qui passe en polkant...

— C'est pardieu vrai... avec une femme qui a au moins cinquante ans... Àli! suivons-le des yeux, cela en vaut la peine... ils ne peuvent pas attraper la mesure et à chaque instant se font bousculer par les bons danseurs... Oh! c'est à pouffer de rire; monsieur Détraque a l'air de souffler comme un bœuf, c'est sa dame qui le soutient... bon, encore une bousculade. Oh ! diable, il paraît qu'elle a été rude cette fois.

Un particulier qui regardait la danse, et sur qui Détraque venait de tomber avec sa danseuse, paraissait fort en colère et secouait le bras du vilain monsieur, en lui disant :

— Monsieur, c'est trop fort, voilà deux fois que vous vous jetez sur moi et m'écrasez les pieds ! je vous ai passé

la première, mais il n'en sera pas de même de celle-ci !..

— Eh ! monsieur ! est-ce que vous croyez que je le fais eiprés? je me jette sur vous parce qu'on m'y jette, on m'y pousse... ce sont les autres qui se jettent sur moi et ma dame.

— Monsieur, quand on ne sait pas polker, on ne se mêle pas aux danseurs...

— Mais, monsieur, je sais très-bien polker, ce sont les autres qui vont comme des bahuris!.. comme des to< qués !..

— Non, monsieur, je vous ai regardé tout àl'beure, il vous est impossible d'attraper la mesure... vous faites de la peine avoir!., c'est pitoyable.

— Comment, c'est pitoyable!., ce n'est pas moi que vous avez regardé... vous allez voir comme je vais bien avec madame.

Et Détraque veut se lancer de nouveau, mais le monsieur le retient par le bras en lui disant :

— Non, monsieur, en voilà assez... vous ne polkerez plus.

— Je ne polkerai plus... elle est forte celle-U... et qui m'en empêchera?

— Je ne veux plus que vous -m'écrasiez avec vos horribles pieds...

— Mes horribles pieds... c'est vous qui gênez la danse et vous mettez dans les danseurs... voulez-vous me lâcher tout de suite...

Ce qu'il y avait de plus drAle, c'est que pendant cette dispute, la dame que Détraque enlaçait, continuait de sau-

tiller surplace sans s'arrêter un seul instant. De son côté le monsieur colère ne lâchait pas le bras du polkeur et celui-ci se met à crier de toute sa force :

— A moi! municipal!., sergent de ville... j*al payé mon entrée, on n*a pas le droit dem'empôdier de danser !

L'orchestre met fin à cette scène, en cessant de jouer. Godineau, que cela amusait beaucoup, voulait voir quelle en serait la suite, lorsqu'un mouvement qui s'opère d'un autre côté du jardin, et ces mots : La voilà!,., plusieurs fois répétés dans la foule, font oublier aux deux jeunes gens M. Détraque et sa dame.

Deux femmes s'avançaient dans une dos allées qui servent d'enceinle à la danse. Elles étaient toutes deux mises avec élégance ; Tune des deux, cependant, avait quelque chose dans sa toilette comme dans sa tournure qui indiquait une certaine supériorité sur sa compagne. C'était une femme d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, faite comme un ange et ne portant point de ces affreux entonnoirs qui défigurent les formes au lieu de les laisser voir. Sa démarche était vive et dégagée; elle était vêtue d'une robe de soie bleue, qui ne descendait paB assez bas par devant pour masquer un pied mignon et fait à ravir. Un petit chapeau, qui ressemblait à

un bonnet lui servait de coiffure sans cacher ses traits. On pouvait admirer une forêt de cheveux blonds, frisés à la neige sur les tempes ; un front bien blanc, bien haut, des yeux qui sans être très-grands étaient pleins de feu, de vivacité; un nez bien fait, une bouche fort agréable, car elle souriait volontiers, et montrait alors des dents charmantes, enfin tout cela composait un ensemble très-séduisant, et il y avait surtout dans cettefigureune expression de finesse, de plaisir etpar moment de fierté qui vous captivait, parce qu'elle n'avait rien de cette indécence, de cette effronterie que Ton retrouve trop souvcmt sur le visage des femmes galantes:

— La voilà, mon cher, dit Godineau à son compagnon, c'est Augustina, c'est la belle blonde. Eh bien! vous avais-je menti? N'est-elle pas bien au-dessus de tout ce que l'on voit ordinairement ici ?

— Oui, répond Dorcelle, oui, cette femme est pleine de charmes, et puis il n'y a rien de commun dans sa personne... Suivons-la, Godineau, suivons-la... je voudrais pouvoir l'admirer de plus près...

— Volontiers... j'étais bien certain que vous ne vous repentiriez pas d'être venu... Allons ! voilà cet imbécile de Polydore qui est déjà près d'elle, j'espère que vous n'allez pas permettre à ce fat de vous souffler cette conquête... Ah! sije n'étais pas sur le point d'épouser Érato! mais j'ai besoin de me ranger !

— Vous me faites rire, Godineau; qui vous dit que j'ai envie de faire la conquête de cette femme..,

iiO LA BELLE BLONDE

— Oh ! j'en mettrais ma future au feu...

*— L*extërieur de cette Augustina est très-séduisant;

mais qui vous assure que, lorsqu'on lui parle, le charme

n*est pas 8ur-le«champ détruit par une voix rauque,

1 par un jargon canaille, des expressions tri-

ntendue parler; elle n'a pas de ces voix de le qui vous choquent quand elles sortent de 'une jolie femme. Sa voix est claire, d'un peu élevé peut-être, ce que nous appelons He. Mais elle s'exprime fort bien. Au reste, rez vous-même, rien ne vous empêchera de

gage que Polydore l'engage à danser en ce

le refuse pour accepter le bras d'un des iseurs d'ici qui vient d'aller à elle...

donc danser?

fait que cela ici, elle ne manque ni quase, ni polka, elle paraît aimer la danse à la

l'est dommage!

loi cela?

[u'on ne peut pas causer avec elle quand elle

londe est allée se placer à un quadrille où i fait vis-à-vis. La foule ne tarde pas à enidrilie, mais Dorcelle et Godineau se faufilent

à travers le monde et parviennent ainsi à se trouver derrière celle qui captive tous les regards. Le beau Po* lydore ne tarde pas à venir près d eux.

— Qu'avez-vous donc feit de votre Pylad«? lui de* mande Godineau.

— Comment ! . . Quel Pylade ?

— Ce vilain bosco que vous remarquiez tout à l'heure pour effaroucher le public.

— Détraque!., mais je crois qu'il a un duel... une afTaire.».

— Ah! quelle plaisanterie!., et quel homme serait assez audacieux pour vouloir endommager ce petit Apol» l8n... Dites donc, vous avê2 voulu danser avec elle... et il n'y pas mèche, vous avez fait four.

— Elle était engagée.

Pendant que Godineau cause avec Polydorê, Dorcelle fait son possible pour être remarqué parla belle blonde; mais celle-ci cause avec son danseur, ou sourit à son amie placée en face d'elle, et ne semble nullement s*og* cuper des hommes qui sont massés derrière elle* L'or* chestre part : les danseurs s'élancent; Dorcelle admire la légèreté, la grâce, la souplesse de la séduisante Augus* tina, elle touche à peine la terre, elle bondit, elle ne tient pas en place ; à la façon dont elle danse, il est facile de voir tout le plaisir qu'elle prend à cet exercice.

Cependant il faut bien s'arrêter lorsque c'est le tour des autres : Dorcelle n'y tient pluSy il s'approche de la jeune femme et lui dit à demi^voix :

— Il est impossible d'avoir plus de charmes et de danser mieux que vous !

Au son de la voix de Dorcelle, la belle Augustina s'est retournée brusquement, mais elle ne le regarde qu'un instant, tout en lui répondant d'un air leste et d'une voix haute et claure :

— Merci, monsieur; oui, j'aime la danse et je m'y livre avec bonheur.

— Et vous venez souvent danser ici ?

— Très-souvent; mais par exemple, je tiens à avoir un bon cavalier!.. Nancy! Nancy!., fais attention, c'est à nous.

Ces paroles s'adressaient à son amie. •

— Eh bien , vous lui avez parlé, dit Godhieau à Dor* celle.

— Oui, nous avons échangé quelques mots... je n'aime pas autant sa voix que sa personne... elle est un peu aiguë... elle me rappelle les voix que font les femmes dans un bal masqué, lorsque sous un domino elles ne veulent pas être reconnues...

— Si vous aviez vu la figure que faisait Polydore pendant que vous lui parliez !. .

— Ahl mon cher, regardez-la donc danser... elle fait des pas ravissants... Ce n'est pas là du cancan... c'est coquet, c'est gracieux.. i et cette jambe... ce mollet, car elle nous fait voir tout cela. . . et elle a bien raison.. . c'est adorable...

— J'en étais sûr, vous voilà pincé !..

— Oui, je l'avoue... cette femme me plaît beaucoup!., il y a dans sa physionomie quelque chose que je ne puis pas bien définir. . . il me semble que je Tai déjà vue quelque part.

— Que lui as-tu dit? demande Polydore en s'approchanl de Dorcelle.

— Dit... à qui?

— Parbleu, à cette jolie Augustina... Je t'ai bien vu lui parler bas...

— Bas ! ma foi non, je n'avais aucune raison pour craindre qu'on ne m'entendît !

— Alors que lui as-lu dit?

— Je lui ai dit que je l'adorais, que je voulais être son amant et que si elle ne voulait pas me céder, je l'enlèverais en ballon.

— Oh ! tu ris... Tu ne lui as pas dit tout cela...

— Pourquoi pas?

— Et que t'a-t-elle répondu?

— Tu es bien curieux, mon bel ami...

— Je croyais que... entre amis... ces choses-là se racontaient!..

— Allons, ne fais pas la moue, mon pauvre Polydore ! Non, j'ai seulement dit à cette jeune femme qu'elle dansait comme un ange... Mais je ne te cache pas qu'elle me plaît infiniment, et que je vais tâcher de faire sa connaissance...

— Tu n'y parviendras pas...

— Pourquoi?.. Tiens, elle voit que nous causons, et cela lafaiirire...

— Parce qu'elle ne veut faire aucane connaissance

^ Elle te Ta dit?

— A peu près.

— Ce n*est pas cela qui m'arrêtera... Plus je regarde cette femme, plus il me semble que sa figure ne m'est pas entièrement inconnue. Â qui donc ressemble-t-elle?

— Â personne, car elle est mieux que toutes les autres femmes.

— Ah ! attends... oui, c'est cela. •• elle ressemble à la marquise Abelino.

— Ob ! par exemple ! Augustina ressembler à la fière Fidélia... Tu es fou, moucher! D^abord Tune est brune, celle-ci est blonde ; Tune a Fair sérieux, dédaigneux, celle-ci rit toujours; son air est gai, étourdi .. la marquise est sérieuse et pensive... Celle-ci a un beau front bien haut, l'autre n*a sans doute qu'un tout petit front, car ses cheveux tombent presque sur ses sourcils. Enfin, madame Abelino a une voix de contralto... une voix un peu enrouée! celle-ci, c'est tout Topposé, sa voix est claire et haute.., et puis la démarche... la tenue... ah! ah! ah! vois-tu la marquise dansant comme cela, en sautant, en faisant les pas les plus étonnants!..

— Je conviens de la vérité de tout ce que tu viens de dire... mais c'est égal, il y a de la ressemblance dans le profil... dans les yeux.

— Dans les yeux? Y penses-tu, celle-ci ouvre les yeux comme des portes cochères, et c'est à peine si la mar-

Là belle blonde m

quîse entr'ouvre les sîeus. Ah ! en voilà une ressemblance que je n'aurais Jamais trouvée!

— Après tout, peu importe ! qù*elle ressemble ou non à la marquise, je te préviens, Polydore, que je suis ton rival!

-— A ton aise ! tous les hommes ici sont amoureux d'Augustina et pas un n'a réussi â se faire écouter. Tu seras éconduit comme les autres!

— C'est ce que nous verrons.

La danse venait de finir. La belle blonde venait de ré< prendre le bras de son amie, après avoir refuâè celui de son cavalier qui lui offrait des glaces et du punch... les deux femmes s'éloignent, et, pour se promener, ont IW de chercher des allées plus solitaires. Maïs Dorcelie ne les perd pas de vue; après avoir dit tout bas à Godinêau de lâcher de retenir Polydore, il suit de loin les deux amies.

De temps à autre la belle blonde s'arrête comme Incertaine de ce qu'elle veut faire ; alors son amie semble attendre ce qu'elle a résolu. Cependant elles se sont remises en marche et se dirigent vers l'allée qui conduit â la sortie. Dorcelie les suit toujours, mais tout â coup Augustina se retourne, elle aperçoit le jeune homme qui l'observe. Aussitôt, changeant de direction, les deux femmes reviennent sur leurs pas et retournent du côté de la danse.

Dorcelie se décide â les aborder :

— Est-ce que vous alliez déjà partir, mesdames, dit-il

ild LA BELLE BLONDE

en s*adre8sant surtout à celle dont il voudrait faire sa maîtresse. Celle-ci lui répond en riant :

— Hais vous nous suiviez donc, monsieur, que vous avez si bien vu le chemin que nous prenions?

t — Je ne m'en défends pas. Je ne vous ai encore vue que depuis trois quarts d'heure à peine, je ne vous ai parlé qu'un instant, et déjà je sens qu'il me serait bien pénible de ne plus me retrouver avec vous...

— Ah! ah! ah!... vous voilà qui me tenez le même langage que les autres, et, je vous le dis franchement, cela m'ennuie je viens ici pour danser, parce que je raffole de la danse, mais je n'y viens pas pour chercher une connaissance ni pour qu'on me fasse la cour...

— ; Alors v6us ne ressemblez pas aux dames qui viennent danser id.

— Je l'espère bien!...

— Nais vous pourriez vous apercevoir aussi que parmi tous ces messieurs qui vous poursuivent de leurs hommages, il en est quelquefois qui méritent d'être distin-

— Vous, par exemple, n'est-ce pas?

— Mais peut-être,..

— Ah ! ah ! ah ! vous n'êtes pas modeste...

— Qui plaidera ma cause, si ce n'est moi?

— Vous êtes donc venu ici dans l'intenlion d'y faire une connaissance?

— Non, pas du tout, mais j'y suis venu pour vous.

— Pour moi? et vous ne me connaissiez pas?

— Un de mes amis m'avait fait votre porlrait et il était si séduisant que j*ai voulu voir l'original...

La belle blonde parle bas à Toreille de son amie, elles chuchotent entre elles avec feu. Dorcelle s'est un peu éloigné par discrétion. C'est Augustina qui, la première, reprend l'entretien I

— Celui qui vous a dit cela doit être ce grand beau garçon qui a l'air si bête ! il me poursuit de ses fadeurs. . . mais s'il ne cesse pas, je lui parlerai de façon à ce qu'il me laisse tranquille !

— Non, ce n'est pas celui-là qui m'a parlé de vous...

— Qui donc, alors?...

Puis se reprenant comme si elle était fâchée d'avoir cédé à sa curiosité, la jeune femme s'écrie :

— Mais qu'est-ce que cela me fait après tout ?. . . Je n'ai pas le droit de vous questionner I

— Oh! questionnez-moi tant que vous voudrez, je serai trop heureux de vous répondre... Je sens que je voudrais être votre esclave. . .

— Ah! ah! ah!... c'est à ce point-là! Nancy, en» tends-tu ce qu'il dit? il voudrait me faire croire qu'il m'aime réellement.

— Je vous jure que je donnerais tout au monde pour que vous ressentiez pour moi le demi-quart de ce que j'éprouve pour vous. ..

— Alors quand vous êtes venu dans ce jardin, et avant de m'avoir vue, vous n'aimiez personne?

— Non, personne!

118 Là BELLE BLO!iDB

— Vous en êtes bien sûr? Il n'y aVait pas une toute petite passion dans un coin de YOtre cœur? cherchez bien. .. et ne mentez pas.

Dorcelle est quelques instants sans répondre, puis il balbutie :

— Puisque vous désirez savoir quel était le véritable état de mon cœur... Eh bien! oui, je gardais au fond de Fârae une image que j'avais bien de la peine à en ban* nir...

— Ah! et pourquoi cherchiez- vous à bannir cette image de votre pensée?

— Parce que c'était un amour qui ne pouvait jamais être partagé...

— On ne vous aimait pas?

— Je l'ignore, je ne me suis pas même déclaré... mais c'était la femme d'un de mes amis, et tout mauvais sujet que je sois, j'aurais eu des remords de trahir un homme qui me serrait la main...

— C'est bien, cela, monsieur, c'est très-bien...

— Au reste tout cela est passé, dissipé, oublié ! il n'a fallu que vous entrevoir un instant, et cet amour malheureux était banni de mon souvenir...

— Oui, comme par homœopathie, un amour nouveau guérit d'un ancien. Oh! jamais l'bomœopathie ne fut appliquée plus souvent!...

— Voyons, belle Augustina, de grâce accordez-moi un rendez-vous...

— Qui vous a dit mon nom ?

lA BELLE BLONDE 119

— C'est toujours mon ami Godineau,... celui qui m'avait fait votre portrait.

— Votre ami Godineau! par quel hasard ne m*a-t-il jamais parlé, celui-là?

— Oh! le pauvre garçon va se marier ; il est forcé de devenir raisonnable. ».

— Ahl oui,,* le mariage! ce n'est pas toujours amusant.

— Seriez-vous mariée par hasard?

— Non, non, grâce au ciel?

— Eh bien, puisque vous êtes libre, accordez-moi un rendez- vous...

— C'est impossible.

— Ou permettez-moi d'aller vous voir.

— C'est impossible.

— Eh bien alors, venez chez moi...

*- Ah ! ah ! ah ! ... ce serait joli.

— Je me nomme Adrien Dorcelle, j'ai assez de fortune pour vivre indépendant. Tenez» voilà ma carte...

— Que voulez-vous que j'en fasse, de votre carte?

— Je tiens à ne pas être pour vous un de ces hommes qiH se donnent pour ce qu'ils ne sont pas.

— Ah! ah! on joue... c'est une valse, valsez-vous?

— Hélas ! non, et j'en suis bien désolé en ce moment...

— Je vais aller valser...

— > De grâce, ne me quittez pas ainsi, donnez^mol un mot d'espoir...

— Ce serait inutile.

-^ Vous aurez beau faire^ je vous suivrai à la sortie.

Je saurai où vous demeurez, je ne vous perdrai pas de vue...

La belle blonde lance au jeune homme un regard dans lequel il y avait presque de la colère et lui répond avec vivacité et presque impatience :

— Monsieur, en faisant tout ce que vous venez de dire, vous prenez le plus sûr moyen pour ne jamais obtenir de moi la plus légère faveur. Je ne veux point être contrainte, je veux être libre de faire ce qui me plaît; et s'il ne me plaît pas de vous connaître, vous aurez beau suivre la voiture qui m'emmènera et voir où elle m'arrête, cela ne m'empêehera pas de vous tourner le dos quand vous chercherez à me parler...

— Mon Dieu ! comme vous avez Tair fâché ! Eh bien, madame, puisque cela vous contrarie tant, je ne vous suivrai pas...

— Vous ferez mieux, car cela ne vous avancerait à rien.

— Et vous ne me donnez pas la permission de vous revoir?

— Mais quand je viendrai ici et que vous y serez, rien ne vous en empêchera...

— Au moins y reviendrez-vous bientôt?

— Jeudi, probablement.

— Après-demain... Ah ! quel bonheur...

— Viens, Nancy, viens donc valser, je suis sûre que nos bons valseurs habituels nous cherchent partout.

Et les deux amies s'élancent en sautillant du côté de la danse. Dorcelle les laisse aller, il n'est pas très-satisfait

du résultat de son entretien avec la belle Âugustina, il se dit:

— Ou cette femme-là veut me faire poser, ou elle a quelque raison pour craindre d'être connue... cependant, quand on craint d*être connue, on ne vient pas danser à Habille!... Mais si Polydore a dit vrai, personne près d'elle n*a été plus heureux que moi, je crois maintenant que je m'y suis mal pris... elle-même me l'a dit : • Vous m'accablez de compliments comme les autres, et cela m'ennuie ! » Je lui ai laissé voir que je l'adorais. Je suis un sot et un imbécile... Est-ce qu'on doit devenir réellement amoureux d'une femme qui vient danser à Habille? en vérité, je mérite qu'elle se moque de moi.

Et Dorcelle se rapproche de la danse, cherchant des yeux Godineau. 11 l'aperçoit bientôt près d'un endroit où plusieurs personnes sont rassemblées et paraissent se quereller; dans le groupe on distingue le petit Détraque qui se démène comme un possédé en criant :

— Mais encore une fois, ce n'est pas moi qui ai accroché cette dame et qui suis cause que sa robe est déchirée!.,, je valsais bien gentiment avec une personne fort comme il faut... seulement ma valseuse avait une crinoline trop étendue, et qui prenait beaucoup de place... Ce n'est pas ma faute si les dames veulent maintenant ressembler à des entonnoirs ; ça me gênait moi-même pour valser avec elle; mais à force de pousser mon genou, je crois que j'avais fini par briser un des cerceaux. Bon ! tout à coup, en passant près d'un couple qui vab ait aussi, ma valseuse accroche la crinoline de madame avec la

sienne... Alors crac! une robe se déchire, vous voyez bien que ça ne me regarde pas... C'est un combat de crinoline, pas autre chose !... Il y a une robe de blessée; ce n*est pas moi qui la raccommoderai.

Hais le monsieur servant de cavalier à la dame dont la robe est déchirée n'entend pas raison et prétend que Détraque doit payer le dommage qu'il a fait. Godineau, qui riait en écoutant ce débat, dit à Dorcelle.

— L'ami intime de H. de Nanterre n'est pas heureux ce soir, à la danse! Et vous, Dorcelle, Tavez-vous été auprès de la belle que vous poursuiviez?

— Ha foi, pas beaucoup. On m'a écouté, on a causé avec moi, mais on ne m'a rien accordé : ni rendez-vous,

'ni promesse pour l'avenir... Décidément cette femme a probablement formé le projet de se moquer de tous les hommes qui lui font la cour... Elle m'a dit qu'elle ne venait ici que pour danser.

— En effet, tenez, elle valse en ce moment ainsi que son amie...

— Oui... la voilà qui passe... quelle grâce! quelle légèreté, ses pieds touclient à peine la terre,. « Sacrebleu! que c'est bête de ne pas savoir valser... mais j'appren* drai. . . Un homme s'étourdir en tournant, c'est pitoyable. .. Dès ce soir, chez moi, je m'exercerai en valsant avec une chaise.

— 11 est certain qu'il'n'y a pas de danse aussi avanta^ geuse que la valse... pour permettre à un bonune de se déclarer^ de presser tendrement une taille, de fasciner de ses regards la femme qu'il tient dans ses bras... Il n'y a

pas moyen de le repousser alors, et le mouvement, la musique, tout cela ajoute au feu de la situation ! Ce qui m'ètonne toujours, c'est que ce sont les Allemands, ces hommes si flegmatiques, si froids, qui ont inventé une danse si chaude! Tiens, voilà Polydore qui valse aussi... pas trop mal... mais roide, sans grâce, sans abandon... Ah! mon Dieu, je crois que ce monsieur veut battre Détraque. . . Je vais aller au secours du petit biscornu.

Dorcelle reste devant la valse, il suit des yeux la belle Auguslina; et lorsque enfin la valse finit, il veut voir si elle restera au bras de son valseur; mais elle le quitte presque aussitôt, et va rejoindre son amie, qui en a fait autant. Alors les deux femmes se dirigent du côté de la sortie, et pour cela passent devant Dorcelle qui- s'est arrêté et se contente de les saluer sans bouger de place. La belle blonde répond à ce salut par un sourire plein de charme et un regard qui semble dire qu'on est satisfait de sa docilité.

Un instant notre amoureux hésite, il ressent le désir de suivre cette femme, mais il y résiste en se disant :

— Il faut avoir du cœur, de la fierté... d'ailleurs elle m'a prévenu que cela ne m'avancerait à rien...

Godineau vient rejoindre son ami; il s'écrie de loin :

— L'affaire est arrangée, Détraque paye du punch au monsieur et des glaces à la dame déchirée; je croîs que c'est tout bonnement là que ce monsieur en voulait venir; il désirait se faire régaler lui et sa partner... Polydore est avec eux ; Détraque, enchanté que son affaire se soit ar-

rangée, m'a prié de vous inviter à venir prendre du punch qu'il fait venir.

— Merci, cela ne me tente pas... j'aime mieux m'en aller; et vous, Godineau?

ce vous, d'autant plus que la dame et que son monsieur a l'air. . . d'un

UNE GRAPPE DE GROSEILLE m

ce QUI DEVAIT ARRIVER

Tout en sortant du jardin Habille, Godineau dit h Dorcelle :

— A propos, mon cher ami, j'ai un service à vous demander ; j'ose espérer que vous ne me refuserez pas?

— Qu'est-ce donc, mon cher, parlez?

>- C'est de vouloir bien assister à la signature de mon contrat et d*y mettre aussi votre nom. Cela se fera naturellement chez la tante, madame Transtafare. Moi, je n'ai aucun parent à produire ; mais cela ferait mauvais effet si je n'avais pas quelques personnes à présenter de mon côté ; et vous comprenez que pour plaire à ces dames, il ne

iW CE QUI DEVAIT ARRIVER

faut pas que j'invite de ces farceurs, mes amis de café, qui lâcheraient quelque bêtise ou diraient à ma future de ces drôleries qui font rougir une écaillère... Tandis que vous, qui êtes très-posé, quand vous voulez, et qui avez fort bon ton, vous ferez la conquête de ces dames.

— Soit, mon cher Godineau, j'irai très-volontiers signer à votre contrat. Mais est-ce que vous n'aurez que moi de votre côté? un seul témoin, ce n'est pas assez !

— Oh ! j'aurai encore quelqu'un qui fera mon affaire, un homme qui se met très-bien, qui a une belle tenue, il ne parle presque pas, mais j'aime autant cela.

— Vous n'avez pas eu l'idée d'inviter Polydore à être aussi votre témoin?

— Oh ! non, il fait trop de manières, il nous ennuierait; d'ailleurs c'est suffisant d'amener deux personnes.

— Eh bien ! c'est convenu. Est-ce que vous pensez que cette cérémonie aura lieu bientôt?

— Mais oui, la semaine prochaine, J'espère; au reste, j'irai vous avertir en vous portant l'adresse de ma future belle-tante.

Dorcelle est rentré d'assez mauvaise humeur; il n'est pas content de lui, il ne se reconnaît plus et se repent d'avoir cédé au désir de la belle danseuse de Mabille en ne la suivant pas. Il se demande par quelle influence secrète celte femme a pu le rendre si docile, lui qui mène ordinairement ses intrigues amoureuses au galop. Puis il veut chasser de sa pensée le souvenir de la ravissante Âugustina et se promet de ne plus retourner chez Ha«

bille... L'instant d'après, il voudrait déjà être au jeudi, pour revoir celle qui Ta ensorcelé... Tous ces changements d'idées sont bien communs dans la température amoureuse! L'amour fait des milliers dô girouettes que le temps se charge de rouiller.

Puis Dorcelle essaye de s'apprendre à valser avec une chaise. Mais après avoir ainsi fait quelques tours dans sa chambre, il se sent étourdi , chancelle, tombe sur un meuble et jette avec colère sa valseuse au milieu de l'appartement.

Le jeudi est arrivé, et Dorcelle ne manque pas de se rendre à Mabille. Cette fois il y va seul et s'en félicite en disant :

— Comme cela, je serai maître de faire ce qui me plaira, de me tenir à l'écart, de ne pas m*approcher de la danse si c'est mon idée ; je serai bien plus à mon aise pour suivre, pour épier la conduite de cette femme... car il y a quelque chose dans cette Augustina qui n'est pas naturel... son maintien, son parler... le son de sa voix, tout cela semble étudié... et c'est probablement tout cela qui fait que je suis amoureux d'elle... 11 suffit souvent à une femme de se singulariser pour faire notre conquête... nous sommes si curieux de tout ce qui. est nouveau !

Dorcelle n'est arrivé qu'à près de dix heures chez MàbîUe. Il y avait plus de monde qu'au bal précédent ; il s'en féhcite, parce que dans les foules on se dérobe plus facilement aux regards. L'orchestre jouait un quadrille; il se dirige du côté de la danse sans pourtant se mettre en vue des danseurs. Le monde qui se porte de préférence vers

un quadrille lui fait deviner que celle qu'il cherche est là.

En effet, Âugustina dansait ayant toujours son amie pour lui faire vis-à-vis; elle était habillée plus simplement qu'au bal précédent, mais sa toilette était néanmoins du meilleur goût et ne sentait nullement la lorette. Un joli chapeau cachait un peu plus ses blonds cheveux; mais elle portait toujours le front aussi dégagé, et sur les côtés de grosse boucles descendaient le long de ses joues.

Elle était le point de mire de tous les hommes, qui se pressaient autour du quadrille dans lequel elle dansait; c'était bien la reine du bal; mais heureusement pour elle ce n'était pas la reine bacchanale, et sa danse, bien que très-excentrique, n'avait rien qui sentit ces cancans canailles plus dignes du bastringue que de l'Opéra.

Probablement Augustina priait aussi son danseur de ne point faire des choses trop osées, car tout en se Uvrant aux mouvements les plus grotesques, ces élèves de Ghicard ne se permettaient rien qui pût offenser l'autorité.

Dorcelle, tout en restant masqué par le monde, parvient à voir danser la belle blonde ; il admire sa grâce, sa légèreté, son sourire, il cherche à lire dans sa physionomie. Quand elle ne danse pas, il lui semble que plusieurs fois elle a jeté ses regards de divers côtés, comme si elle cherchait quelqu'un parmi tout ce monde qui l'entoure; puis elle a regardé son amie comme pour l'interroger, et celle-ci avec sa tête lui a fait un signe négatif. Dorcelle qui voit tout cela, et se retire bien vite en

arrière quand il pourrait être aperçu, se demande si ce n'est pas lui qu on cherche dans la foule, et son cœur bat de plaisir à cet espoir.

Le quadrille est terminé, Dorcelle se dispose à suivre de loin Âugustina et son amie, lorsqu'il croit s'apercevoir qu'il a été prévenu par deux jeunes gens qui marchent sur les pas de ces dames et paraissent même leur adresser la parole, bien que celles-ci ne leur répondent point et marchent bien vite pour se soustraire à leur poursuite.

Ce sont de jeunes élégants porteurs de petites moustaches bien frisées, de ces habitués du boulevard des Italiens qui traitent les dames de Mabille à peu prés comme celles qui se promènent le soir dans leur quartier, et qui après leur dîner sont toujours disposés à se moquer de tout le monde, se figurant qu'il n'y a qu'eux d'aimables, de spirituels et de séduisants, et que tout leur est permis parce qu'ils ont dans leur poche de quoi payer les verres et les glaces qu'il leur plaira de casser,

Dorcelle marche plus vite pour être à même d'entendre ce que ces messieurs disent aux deux femmes qu'ils poursuivent avec une persistance qui va jusqu'à marcher presque sur leurs robes, se tenant la tête bien penchée en avant, afin de leur parler presque dans l'oreille. Le plus grand de ces messieurs, celui qui a l'air le plus impertinent, se tient derrière Augustina ; c'est à elle qu'il s'adresse constamment, et il parle assez haut pour que Dorcelle entende parfaitement :

iSO CE QUI DEVAIT ARRIVER

— Voyons, belles dames, voyons ! ne fuyez pas ainsi ! ...

— Est*ce que maintenant les femmes sont devenues sauvages à Habille?... Ah! cela m'étonnerait beaucoup, moi!...

C'est le moins grand de ces messieurs qui a fait cette réflexion, son compagnon s'empresse de s'écrier :

— Hais non, mon cher, elles font semblant de fuir, mais c'est pour que nous courions après elles... est-ce qu'on ne connaît pas ça?... Voyons, mes petites biches... vous, surtout, grande blonde, qui dansez d'une façon si ravissante!... venez avec nous prendre des glaces ou du punch... et puis nous danserons un paschicard écheveléi et puis nous irons souper ensemble... ça y est, n'est-ce pas... truffes, Champagne à discrétion... cela vous va... mes anges... Comment, toujours pas de réponses... Âh) elles doublent le pas; mais vous aurez beau faire, vous ne nous échapperez pas... nous avons décidé que nous sou^ perions avec vous, ainsi c'est chose faite,. .

Dorcelle sentait son sang bouillir ; mais en ce moment les deux femmes se sont tout à coup arrêtées, et Augustina, s'adressant à celui qui parlait sans cesse, lui dit avec fermeté et d'un ton où percent l'impatience et la colère :

— Monsieur, vous vous adressez mal, nous ne sommes pas de ces femmes qui viennent ici pour qu'on les mène souper; ayez donc la complaisance de nous laisser tranquilles et de cesser de nous poursuivre.

— Qu'est-ce que c'est? nous faisons des manières... comment, ma petite, tu viens danser ici et tu veux te don-

ner des airs de grande dame... ça ne prendra pas avec nous, et pour commencer tu vas me donner le bras...

En disant cela, le grand monsieur veut saisir le bras de la belle blonde ; mais déjà Dorcelle s'était élancé au secours de celle-ci, et c'est lui qui empoigne le bras de rinsolent et lui fait faire une pirouette qui le rejette sur son compagnon.

Les deux jeunes femmes ont poussé un cri de joie en reconnaissant Dorcelle.

— C'est vous! s'écrie Auguslina; ahl Dieu soit loué! tous allez nous protéger.

— Oui, mesdames, et soyez tranquilles, on ne vous insultera plus maintenant I

Le grand jeune homme à moustaches frisées, revenu de l'étourdissement où Ta jeté la pirouette inattendue qu'on lui a fait faire, s'écrie alors :

— Qu'est-ce que c'est? nous allons voir... Ah ! il paraît que ces dames ont un souteneur!...

Le mot souteneur n'a pas plutôt été prononcé, que ce monsieur reçoit de Dorcelle un soufflet si bien appliqué, qu'il est entendu à une grande distance. Les promeneurs s'arrêtent, on accourt de tous côtés, le monsieur souffleté a voulu se jeter sur Dorcelle, mais déjà de ces oOficieux qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas et croient arraur ger les affaires en empêchant un homme de rendre à un autre ce qu'il en a reçu, ont retenu le monsieur à moustaches, qui est furieux et s'écrie :

— Laissez-moi ! je veux le tuer ! il faut que je le tuet

— Oui, monsieur, répond froidement Dorcelle qui n'est plus en colère depuis qu'il a corrigé cet insolent, oui, je vous ai souffleté parce que vous le méritiez, parce que vous vouliez employer la force pour vous faire écouter de ces dames... maintenant je suis à vos ordres pour que vous tâchiez de me tuer...

— Ta carte, drôle! ta carte, polisson!

— Oh! ne recommençons pas les insolences, ou cette fois je vous envoie rouler à dix pas !...

Un sergent de ville s*est avancé, qui s'empare du grand monsieur et le menace de le faire sortir, s'il ne se tient pas tranquillle. Dorcelle lui présente sa carte, en lui disant :

— Et la vôtre?... est-ce que vous avez peur que je ne vous retrouve , vous?

L'autre lui jette sa carte au nez, puis essaye encore de sauter sur lui pour le frapper; mais alors deux agents de police s'emparent de ce forcené et le font sortir du bal ainsi que son compagnon, en donnant l'ordre de ne point y laisser rentrer ces messieurs.

Tout ceci s'est passé dans l'espace de quelques minutes; mais pendant celte scène la belle blonde n*a pas cessé de tenir le bras de Dorcelle et de se presser contre lui. Enfin, le grand monsieur une fois emmené, la foule s'écoule et Dorcelle se trouve seul avec les deux amies, qui sont encore tremblantes.

— Mon Dieu, murmure Augustina, combien je suis désolée... je suis cause de ce qui vient d'arriver... et j'au-

raïs dû le prévoir... Vois-tu, Nancy, je n'aurais jamais dû venir ici!...

La jeune femme qui s'appelle Nancy essuie ses yeux qui étaient pleins de larmes, en balbutiant :

— Jamais on ne nous avait insultées ni poursuivies comme ces deux hqmmes.

— Calmez-vous, mesdames, calmez-vous, tout est fini, vous n'avez plus rien à craindre... je m'estime heureux de m'être trouvé là pour vous protéger...

— Oh! non, tout n'est pas fini, dit Augustina; car vous allez avoir un duel... vous battre avec cet homme... vous battre pourmoi... quevousne connaissez pas... pourmoi... qui ne puis récompenser... ce que vous m'avez dit éprouver depuis que vous m'avez vue... Ah! je vous le répète, je suis désolée... je ne me pardonnerai jamais, s'il vous arrivait quelque malheur.

— Mais combien de fois faut-il que je vous dise que je suis enchanté d'avoir pu vous défendre. . . je serais au désespoir, si tout autre que moi s'était trouvé-là pour être votre protecteur. Vous ne voulez accorder aucune espérance à mon amour, ne me privez pas au moins du bonheur de vous prouver mon dévouement.

La belle blonde ne répond rien, mais elle soupire et presse fortement le bras de Dorcelle sous lequel elle a passé le sien. Celui-ci éprouve un doux frémissement, il remercie le hasard qui, en amenant les événements, semble avoir fait faire un pas si rapide à ses amours. Ces trois personnes se promènent dans les allées les

154 CE QUt DEVAIT ARRIVER

moins fréqnenlées. Augustina, qui semble très-agitée, s'écrie tout à coup :

— Hais enfin, est-ce que vous vous battrez avec cet homme?

— • Assurément, je lui ai donné un soufflet, je lui dois un duel.

— C'est juste...

— r Ah I voyons donc son nom à ce monsieur, il m'a jeté sa c^rte au nez, mais elle est tombée dans mon gilet, je Tai retenue, la voici... près de ces globes je pourrai lire : Raoul Hurlebardl... Ah! mon Dieu... on en a plein la bouche...

— Etradresseî

— Il n*y en a pas... non... je n'en vois pas... Ohl mais je pense qu*il m'enverra ses témoins, car il a mon adresse, lui.

— Ah! que j'ai eu tort.,, combien je suis punie I

— De grâce, ne parlons plus de cette affaire; parlons de vous, que je voudrais tant connaître! de vous, que je m'étais promis de ne plus aimer et que les événements de cette soirée me rendent encore plus chère I...

— Taisez-vous!... ne me dites pas tout cela... Vou9me feriez perdre la tète 1 . . .

— Oh! si cela était possible, que je serais heureux!...

— Nancy... il faut partir...

— Je suis â vos ordres...

— Vous allez partir... et me défendez-vous toujotirs de votTs accompagnera.

— Hélas! oui... je vous l'ai dit, cela ne vous servirait à rien...

— Je vous reverrai ici jeudi, au moins?

— Ici? oh! non... non... je n'y reviendrai pas de longtemps... cette soirée me donne une bonne leçon!...

— Vous ne voulez pas revenir, et vous me défendez de vous suivre. . . je ne vous reverrai donc plus alors?. .. mais je ne puis consentir à cela...

— Si... si... vous me reverrez... Je vous le promets...

— Vous me le promettez?

— Je vous le jure!

— Hais quand?

— Ah ! il m'est impossible de vous le dire.

— En quel lieu?

-— Je n*en sais rien encore*. • mais je vous récrirai.

— Vous m'écrirez î

— Oui, oh! je sais votre adresse, vous me l'avez dite; je vous le répète, vous aurez de mes nouvelles. Adieu, M. Dorcelle, je ne vous parle pas des inquiétudes que je vais éprouver jusqu'à ce que je sache le résultat de l'affaire dont je suis cause...

— Mais comment pourrez- vous le savoir, puisque vous ne me verrez pas?...

— Est-ce qu'une femme ne sait pas tout ce qu'elle veut... Ne sais-je pas votre nom, votre adresse?... et ma bonne Nancy n'est-elle pas là pour courir, s'informer, pour me donner de vos nouvelles?... Oh! je connaîtrai J'issue de votre duel, presque aussitôt qu'il aura eu heu, et je vous écrirai.

— Allons, puisqu'il en est ainsi, je me résigne à vous quitter... Ah! c'est bien cruel cependant, mais vous m*écrirez... j*ai votre promesse?

— Oui... oui... je la tiendrai, viens, Nancy, partons. Les deux femmes s'éloignent précipitamment, Dorcelle

les regarde aller, puis il revient vers le centre du bal, en se disant :

— C'est égal, je crois que mes amours ne sont pas en mauvais chemin !

En se rapprochant de la danse, il aperçoit Polydore et son ûdéle Détraque, qui s'empressent de venir à lui.

— Qu'est-ce qu'on nous a dit, mon cher, est- ce vrai?... tu as donné un soufflet à quelqu'un ici...

— Oui, oui, s'écrie le petit Détraque, monsieur a donné lesoufflet... jel'ai vule donner... jepassais parla... ah! bigre! il a même fait du bruit...

— Et c'est pour cette Augustina... cette sauteuse, que tu as eu cette querelle?

— Eb bien, pourquoi pas? si tu voyais insulter une femme 4evant toi, est-ce que tu ne prendrais pas sa défense?

— Hais, c'est selon quelle femme ce serait ! . . .

— Moi, je ne fais pas de ces réflexions-là, je commence par secourir la faiblesse qu'on opprime... et je m'étonne que toi, qui étais si enthousiasmé de cette jeune femme, tu me blâmes maintenant parce que je me suis empressé de la défendre contre des insolents...

— Oh ! enthousiasmé !..•

— Eh ! eh ! eh ! il ne Test plus ! s'écrie Détraque en riant; parce que ce soir il .l'avait encore invitée pour la danse, elle lui a répondu d'un air moqueur qu'il pouvait se dispenser de l'inviter, vu qu'elle ne danserait jamais avec lui.

— Détraque! vous ne savez ce que vous dites, mon cher; elle ne m'a pas répondu cela... vous entendez de travers! elle m'a dit : « Vous ne dansez pas assez vite pour moi... »

— Ah ! c'est pour cela que maintenant tu la traites de sauteuse!.. •

— Eh bien, ce soufflet... est-ce que cela aura des suites?...

— Non! non! dit Détraque, on a fait sortir les autres... l'affaire est arrangée!...

— Ah! vous croyez, monsieur Détraque, que raflaire est arrangée ! Eh bien ! moi, je ne doute pas que ce monsieur ne m'envoie demain matin ses témoins ; et, tenez, si vous voulez être les miens messieurs, vous saurez mieux que d'autres comment cela se terminera.

Les deux intimes demeurent tout saisis à cette proposition. Polydore rougit, Détraque devient pâle. Cependant le beau gandin se remet et répond :

— ^accepte... ma foi oui, j'accepte... un duel, ça fait bien, ça pose dans le monde!... Je ne suis pas fâché d'avoir un duel!

— Hais ce n'est pas toi qui te battras...

— Raison de plus, je l'aime autant comme ça... Allons, Détraque, nous serons ses témoins, n'est-ce pas?

Le monsieur mal fait se gratte le nez, se tient sur mie jambe, puis sur l'autre, et dit enfin :

— Moi, je n*aime pas les duels. . . je les déteste ! je n'en ai jamais eu, parce que je les déteste... et si les témoins se battent, je n'y vais pas.

— Rassurez- vous, monsieur Détraque, je vous certifie que les témoins ne se battront pas... Allons, c'est con* venu, je vous attends demain matin à neuf heures. Et je vous offre à déjeuner...

— A déjeuner, ça me va; mais pour le duel...

— Nous en sommes, dit Polydore, c'est convenu... Détraque sera mon second!

— Comment! ton second?... dit Dorcelle; tu veux donc décidément te battre à ma place?

— Non, je veux dire... le second de tes témoins... si* non, je ne sors plus avec lui !

— Alors à demain, messieurs, je vais me coucher. Dorcelle rentre chez lui en pensant à sa belle inconnue,

il s'endort et en rêve toute la nuit. Hais à sept heures du matin son domestique vient l'éveiller, en lui disant que deux messieurs le demandent pour une affaire urgente. Il se frotte les yeux et ordonne de faire entrer ces messieurs.

Ce sont les deux témoins de son adversaire, qui viennent pour s'entendre avec les siens.

— Messieurs, dit Dorcelle, je ne vous attendais pas si tôt, mes témoins ne sont pas encore arrivés; mais cela ne fait rien, dites vos conditions, et en leur nom je les accepte toutes.

— Eh bien ! monsieur, à Tépée, à la porte de Saint- Mandé, à neuf heures précises.

— A neuf heures... diable... vous ne pourriez pas mettre un peu plus tard...

— Non, monsieur, car plus tard nous ne pourrions plus servir de témoins à M. Hurlebard, nos occupations nous en empêcheraient.

•— Eh bien alors, à neuf heures, soit, c'est convenu. Les étrangers sont partis et Dorcelle saute en bas de son lit, en se disant :

— Allons, je n'ai pas de temps à perdre, habillonsnous... Pour être à Saint-Handé à neuf heures, il faut partir à huit... et comme mes témoins ne doivent arriver qu*â neuf, il m*en faut d'autres... Parbleu! je vais aller trouver Godineau, il ne me refusera pas et aura bien qnelqu*un à emmener avec lui... cela vaudra toujours Polydore et son Détraque, qui peut*être m'auraient fait faux-bond.

Dorcelle termine vivement sa toilette, il a fait venir une voiture et se rend chez Godineau.

— Pourvu qu'il ait couché chez lui, se dit-il; oh! oui... il va se marier... il doit se ranger.

Le portier, ancien militaire, annonce que M. Godineau n'est pas encore sorti. Dorcelle monte cinq étages frappe et refrappe à une porte qui n'a pour sonnette qu'un fil de fer cassé près du plafond. Enfin Godineau vient ouvrir en chemise et s'écrie ;

— Tiens! Dorcelle! mais ce n'ost que pour jeudi prochain la signature.. v

— Mon cher ami, je ne viens pas si matin pour signer à votre contrat, mais j'ai une rjncontre; je me balsa neuf heures, il me faut deux témoins... je vous emmène, vous m'en trouverez un autre. • .

— Je veux bien... j'y vais... pas en chemise cependant.

— Habillez-vous, je vous attends...

— Oh! ce ne sera pas long... je suis fâché de ne pas avoir mon habitneuf... mais je ne l'aurai que jeudi...

— Vous n'avez pas besoin d'un habit pour venir assister à un duel...

— C'est juste... j'aurai aussi un pantalon neuf jeudi...

— En attendant, tâchez donc de m'avoir un autre témoin...

— Eh parbleu ! mon concierge. . . un ancien militaire. .. n sera enchanté d'être témoin'; ça lui rappellera son premier métier... et puis, quand il a sa redingote à la pro« priétaire qui balaye les escaliers mieux que lui, il a une tenue très-convenable. . .

— Très-bien, va pour le portier... tous l'appelez?

— Le père Moussard.

— Je vais le prévenir, pour qu'il s'apprête et que nous n'attendions pas.

— Allez, ne remontez pas, je suis à vous dans l'instant.

Dorcelle redescend les cinq étages, trouve le portier dans la cour et lui fait sa proposition ; le père Houssard

saute de joie, jette son balai dans le nez de sa femme qui rentrait avec sa boite à lait, et court dans sa loge faire sa toilette. Madame Houssard demande quelle mouche a piqué son mari, et celui-ci lui crie :

— Un col blanc... un gilet, vite!... et brosse mon chapeau!...

— Comment ! Moussard, tu vas sortir sans déjeuner?

— Je déjeunerai plus tard.

— Qu'est-ce qui te presse? Qu'est-il donc arrivé?...

— Une affaire d'honneur... Avez- vous une épée, monsieur?

— Ha foi non, et j'ai oublié d'en prendre!

— j'en ai une paire'de fameuses, nous allons les emporter.

La concierge, qui voit son mari prendre ses épées, pousse les hauts cris :

— Ah ! Jésus Marie... tu vas te battre... t'auras encore ^imune querelle... t'es incorrigible... je ne veux plus que tu ailles à la guerre !... tu n'en as plus le droit... tu es mon homme...

— Hais non, je ne vais pas me battre, fiche*nous la paix... c'est monsieur qui a un duel et qui me fait l'honneur de me prendre pour son témoin. •• brosse-moi par derrière...

— Ah! que malheur d'avoir un mari guerroyer!

Godineau, qui s'est hâté, arrive bientôt et met les épées

dans la voiture, les trois hommes y montent, harcelés par la concierge, qui crie à tue-téte :

— Moussard s'en va en guerre ! . . Moussard s'en va-t-en guerre !

Et qui, â force de répéter cette phrase, finit involontairement par la dire sur l'air de Malbrouch.

Ce duel se passe comme la plupart des combats singuliers, dans lesquels celui qui a le plus de sang-froid reste toujours vainqueur. L'adversaire de Dorcelle tirait assez bien Tépée, mais il était possédé par la colère, par le désir de se venger, et après avoir légèrement piqué son antagoniste au bras droit, enhardi par ce succès, il se découvre, se presse et reçoit un grand coup d'épéedans le cAté. Ses témoins, dont Tun est médecin, remportent dans la voiture qui les a amenés, et Dorcelle se rhabille en disant :

•^ J'aime & croire que la blessure n'est pas dange* reuse, car je serais désolé de l'avoir tué !

— Non, non, dit le père Moussard, j'ai examiné la blessure; dans les côtes, ça se guérira; mais il en a bien pour six semaines à se tenir tranquille!... du reste cela s'est très-bien passé, il n'y a pas le moindre reproche à se faire d'aucun côté.

*- Hais vous êtes blessé au bras, vous? dit Godineau.

— Oh ! presque rien, une piqûre, que je vais envelopper dans mon mouchoir.

— Et que vous laverez avec de l'eau fraîche, monsieur, dit le concierge; il n'y a rien de meilleur pour hâter la guérison.

On remonte en voiture. Dorcelle met le père Moussard devant sa porte, après lui avoir glissé dix francs dans la main pour qu'il console son épouse. On arrive un peu avant dix heures chez Dorcelle. Au moment où il entre dans la cour de sa maison avec Godineau, Polydore et le petit Détraque allaient en sortir. Ces messieurs sont en grande tenue, et fort pâles tous les deux.

— Ah ! vous voilà, messieurs, mais il me semble que vous êtes bien en retard... vous deviez être chez moi à neuf heures.

— C'est vrai, répond Polydore ; mais c'est Détraque qui n'en finissait pas... il a cassé deux fois ses bretelles, il a fallu qu'il en fasse acheter d'autres...

I — Vous concevez, monsieur, murmure Détraque, que je ne pouvais pas être votre témoin sans bretelles!

— 11 est certain, dit Godineau en riant, que si votre pantalon était tombé pendant le combat, cela eût été capable de faire peur aux combattants.

LES TEMOIISS D£ DORCELLE 145

— Tu as donc été chercher un troisième témoin, répond Polydure, que je vois Godineau avec toi?

— J*ai fait mieux que ça, messieurs, je me suis déjà battu, j'ai blessé mon adversaire, et j'ai reçu un léger coup d'épée dans le bras, que je vais faire panser chez le pharmacien en face, si vous voulez bien le permettre,

— Il serait possible! le duel a déjà eu lieu?...

— Parbleu! si Ton vous attendait, on n'en finirait jamais.

Les physionomies des deux intimes deviennent ra* dieuses, H. Détraque s*écrie :

— Eh bien, ma foi, je suis charmé que cela se soit passé ainsi, et pour la première fois que je suis témoin dans un duel, nous sommes vainqueurs! ça me fait plaisir!

— Ah çà ! est-ce que vous croyez toujours que vous avez été témoin du duel de Dorcelle?dit Godineau en s'appuyant sur l'épaule excentrique du petit monsieur.

— Hais assurément! il s'est battu sans nous attendre, ce n'est pas noire faute !... mais il nous avait choisis pour ses témoins, et nous avions accepté I . . .

— Et toi, Polydore, te regardes-tu aussi comme témoin de ce duel?

— Pourquoi pas? puisque la chose était convenue...

— Elle est bonne celle-là!... je la trouve adorable! alors le père Houssard et moi nous ne comptons pas! nous sommes deux zéros !

— Messieurs, dit Dorcelle, ce qu'il y de certain, c'est que je vous dois à tous à déjeuner, et que je vous l'offre

avec plaisir... Veuillez vous rendre au café Anglais, j'irai vous y rejoindre dans un quart d'heure.

— Accepté! accepté!... s'écrie le petit Détraque en agitant son chapeau en Fair; allons au café Anglais ! Ha foi vivent les duels, ça finit par des déjeuners!... C'est charmant! désormais je veux me fourrer dans toutes les affaires d*honneur.

— Il est à mettre dans un bocal, dit Godineau ; mais il ne vaudrait pas un cornichon.

Après avoir été se faire panser et arranger le bras, Dorcelle rentre chez lui pour changer de toilette, car il s*était habillé à la hâte pour aller se battre.

Tout en retournant à son logement, il se rappelait que celle pour qui il venait de se battre lui avait dit qu'elle saurait très-promptement l'issue de son duel et qu'elle lui écrirait aussitôt ; aussi, en passant devant son concierge, jetie-t'il un coup d'œil sur la loge et fait-il un temps d'arrêt ; mais on ne lui remet rien et il monte chez lui en se disant :

— Elle n'aurait pas encore eu le temps.

Dorcelle met cette fois beaucoup de lenteur à faire sa toilette, il regarde souvent sa pendule qui ne marque pas encore onze heures et se dit :

— 11 est encore trop tôt pour déjeuner... mes témoins peuvent bien m attendre; ils prendront du vermouth ou de l'absinthe... je dirai que l'on m'a fait attendre pour me panser.. . mais je déjeunerais avec bien plus de plaisir, si avant cela j'avais reçu une lettre de cette femme singxilière.

Cependant onze heures et demie ont sonné ; le jeune homme ne voit rien arriver, il se décide à partir. Mais en passant devant son conciege, celui-ci rappelle et lui présente une lettre. Dorcelle la prend avec empressement, en s' écriant :

— Comment ! vous ne pouviez pas me monter cette lettre que j'attends depuis une heure?

— Mais, monsieur, elle arrive à l'instant même...

— Qui Ta apportée?

— Une petite dame bien gentille... une brunette qui a de belles couleurs... je lui ai même dit : « M. Dorcelle est chez lui, si vous voulez lui remettre la lettre vousmême. . . » mais elle a répondu : a Non ! non ! je ne puis pas ; mais donnez-la-lui dés que vous le verrez.» et psit!... elle s'est envolée.

Dorcelle présume que c'est l'amie d'Augustina qui a apporté la lettre ; il la décacheté vivement, se met à l'écart sous un vestibule et lit :

« Grâce au ciel ! vous avez été vainqueur ; je sais que vous avez blessé votre adversaire, après avoir reçu vousmême un léger coup d'épée au bras. Voilà donc une affaire terminée, et je n'oublierai jamais que vous avez exposé vos jours pour moi. Vous m'avez dit que vous m'aimiez, et ce que vous venez de faire me force à vous croire. Je vous ai promis que yous me reverriez, mais quand?... Il m'est impossible de vous le diremainlenanf, je ne me soucie plus de retourner chez Mab.lle, ma passion

lis LES TÉMOINS DE DORCELLE

pour la danse m*a déjà fait faire trop de folies! Cependant je tiendrai ma promesse et je vous écrirai, pour vous indiquer le jour et le lieu où je pourrai vous revoir et vous remercier encore. Adieu, monsieur Dorcelle, je suis fâchée que vous m'aimiez! et pourtant... mais je ne dois pas en dire plus.

«AUGUSTIPCA. Il

Dorcelle relit plusieurs fois ce billet; il en pèse chaque phrase et le résume ainsi :

— Cette jeune femme est probablement entretenue par quelque homme riche, avec lequel elle ne veut pas rompre; mais je ne la crois pas insensible à mon amour, et elle finira par me céder, parce que toutes les femmes finissent par là, du moment qu'on est parvenu à leur plaire. II ne s'agit plus maintenant que d'attendre qu'elle me donne un rendez-vous. Mais elle m'en donnera un... elle ne voudra pas me manquer de parole après ce que j'ai fait pour elle. Et maintenant, allons rejoindre mes témoins.

Godineau avait ingurgité beaucoup de vermouth et le petit Détraque s'était livré à l'absinlhe ; le beau Polydore seul n'avait rien pris, il ne cessait pas de dire :

— Dorcelle ne viendra pas!... il nous aura oubliés! Mais Godineau répondait :

— Moi, je suis certain qu'il viendra ! Que diable, messieurs, il a peut-être aussi cassé ses bretelles, comme ce brave monsieur Détraque, avant de se rendre sur le ter-

raîn... où il ne s* est pas rendu... Un peu de patience!... mais Dorcelle n*est pas homme à nous faire faux bond pour un déjeuner.

L'arrivée de l'amphitryon met fin à ces discussions. On se met à table, et un déjeuner succulent, des vins bien choisis achèvent de mettre les convives en belle hu« meur.

— Vous avez l'air très-satisfait, dit Godineau à Dorcelle vers la fin du déjeuner, je gage que les amours sont en bon chemin !

— J'espère, messieurs; mais je n'en suis encore qu'à l'espérance.

— Une femme pour qui l'on s'est battu, dit Polydore, si elle ne se donnait pas à nous, ce serait... une pas grand'chose!

— Pourquoi donc cela, mon cher? Une femme n'est jamais forcée de se donner quand elle ne veut pas de nous... à moins du conjungo^

— A propos, messieurs, dit Détraque en se versant du madère, où donc a eu heu notre duel?

— C'est juste, dit Godineau; c'est bien le moins que vous sachiez où s'est passée cette rencontre dont vous avez été témoin!

— A Saint-Handé, tout près de la porte... ce monsieur Hurlebard avait deux témoins dont un est médecin chirurgien... le combat a été très-court... au bout de quelques passes, c'était fini !

— Mon petit Détraque, vous voilà bien renseigné, dit Godineau ; maintenant vous pouvez marcher. Moi aussi

150 LES TËUOINS DE DORGELLE

je vais avoir besoin de témoins, pas pour me battre, pour me marier! mais je ne vous prendrai pas... parce que j'aurais peur que vous ne donnassiez dans Tœil à mon épouse...

— Eh! eh! eh!... ça se pourrait bien... j'en suis capable!...

— Comment! vous allez vous marier, Godineau? dit Polydore d*un air moqueur. Ah! mon Dieu!... et quelle est la maliieureuse?

Godineau fronce les sourcils en répondant d'un ton qui n'est plus plaisant :

• — La malheureuse sera celle qui t'épousera, entendstu? parce que tu n'es qu'un sot, un fat, un impertinent, et tes trente mille francs de rente ne t'empêcheront pas d'en porter une fameuse paire!...

— Godineau ! ménagez vos expressions, je vous prie» sinon...

— Sinon quoi? veux-tu nous battre; je ne demande pas mieux, il y a longtemps que j'ai envie de te corriger...

Godineau se lève à demi, mais Détraque se jette sur Polydore, en s'écriant :

— Ne bougez pas, cher ami ! je m'y oppose. .. Comment ! encore un duel?... Mais nous n'en sortirons donc pas?...

— Oh! soyez tranquille! dit Godineau; je vous certifie que Polydore n'a pas du tout envie de se battre ; vous n'avez pas besoin de le retenir!...

Dorcelle appelle le garçon, paye et emmène Godineau en disant :

— J'espère, messieurs, que tout ceci n'est qu'une plaisanterie... je termine le différend en séparant les acteurs de celte scène.

Lorsque Godineau est éloigné, Polydore se lève à son tour en disant ; ^

— Quel manant que ce Godineau ! et comment Dorcelle peut-il voir un homme si mal élevé?... partons. Détraque !

Et Détraque se pend au bras du beau gandin^ en lui disant :

— Calmez-vous, de grâce, mon cher de Nanterre! Deux duels dans la même journée, c'est trop!... Nous avons servi de témoins ce matin... c'est assez!,.. Il ne faut pas abuser de ces choses-lù.

iSS UNE GRAPPE DE GROSEILLE

Cinq jours se sont écoulés depuis que Dorcelle s*est battu, et il n*a plus reçu aucune nouvelle de la belle danseuse de Mabille, lorsqu'il voit entrer chez lui le marquis Abelino, qui s*empresse de lui serrer la main.

— Bonjour, mon cher Dorcelle; je suis arrivé d*hier au soir, et ce matin j'ai voulu que vous eussiez ma première visite...

— Ah! c'est bien aimable cela!... Asseyez-vous, cher marquis, je suis enchanté de vous revoir...

— Dites-moi, je ne vous dérange pas? vous n'attendez pas ce matin quelque visite de femme?... C'est qu'entre nous il ne faut pas se gêner...

— Non, non! malheureusement je n'attends pas une femme... c'est-à-dire j'en espère bien une, mais elle doit me prévenir d'avance de son arrivée, et je n'ai encore reçu aucun avis...

— Ah ! je vois qu'il y a du nouveau!... une intrigue en (rain... vous allez me conter cela?...

— Ha foi! oui... vous me direz ce que vous pensez de ma conquête... et quand je dis : ma conquête, je m'avance trop, car je ne suis pas encore certain de triompher...

— En vérité! vous piquez ma curiosité...

— Hais, avant tout, donnez-moi des nouvelles de madame; comment va-t-elle?

— Fort bien, je vous remercie, sa santé est parfaite.

— Je me suis présenté une fois pour lui offrir mes hommages; on m'a dit que, en votre absence, madame la marquise ne recevait personne... je l'ignorais...

— En effet, j'avais oublié de vous faire part de cette circonstance. Ce n'est pas que je sois extrêmement jaloux! mais vous comprenez... je suis obligé de m'absenter assez souvent, et si ma femme avait reçu alors de fréquentes visites, cela aurait pu faire jaser... le monde est fort méchant! Ha femme m'a proposé elle-même de faire défendre sa porte pendant mon absence ; j'ai trouvé que c'était agir trés-sagement.

— Du moment que cela vous arrangeait tous deux, vous avez bienfait!

— Hais revenons à vos amours, heureux séducteur ! car je vous ai toujours vu triompher des plus rebelles... des vertus qui avaient la réputation d'être inabordables...

TOUS affrontiez tous les obstacles et vous étiez vainqueur!

— Oui, cher marquis! eh bien, ici, Je ne le suis pas encore, j'ignore même si je le serai jamais !

— Celle que vous courtisez est donc bien surveillée, elle est donc gardée comme la Toison d*or?

— Celle que je courtise.,, ah! je vais bien vous étonner... c'est une danseuse de chez Habille...

— Une danseuse de ce bal dans les Champs-Elysées... où les femmes galantes se donnent rendez-vous?

— Oui... et c'est une de ces dames... dont je suis amoureux comme un fou I...

— Et votre amour n'est pas satisfait?

— Non, vraiment!

— Je n'y comprends rien !

. — Écoutez-moi. Un de mes amis m'avait parlé d'une femme ravissante qu'il avait vue danser à Mabille; il m'en dit tant sur son compte, qu'il piqua ma curiosité. Je voulus voir ce modèle de beauté et de grâce ; je me rendis à ce bal, et, en effet, je vis une femme qui n'avait pas du tout l'allure, le déhanché de toutes celles qui viennent habituellement dans ce jardin. Elle a quelque chose d'excentrique, mais en même temps de distingué; sa danse ne ressemble pas aux éternels cancans exécutés par les lorettes ou les grisettes : c'est hardi, c'est original, et ce n'est point canaille...

— Diable ! c'est donc une merveille? Et elle est jolie?

— Charmante ! c'est une blonde ; son sourire est adorable et elle sourit souvent; les plus belles dents !... une taille bien prise... enfin m'en voilà amoureux ; et puis, ce

qui ajoute à l'attrait de sa conquête, c'est que personne dans ce bal n'a encore pu la faire. Après avoir dansé ou polké, elle quitte son cavalier et va reprendre le bras d'une amie avec laquelle elle vient et s'en va, sans accepter le bras, le punch, les glaces et toutes les propositions qui lui sont faites !

' — De plus fort en plus forti une vertu à Habille; je n'aurais pas été en chercher là !

— Je fis comme les autres, je lui débitai. .. tout ce que nous disons aux femmes dont nous avons envie. On m'écoutaen riant. Je voulais la suivre, la reconduire : on me le défendit si formellement que je n'en fis rien ; seulement on me promit de revenir au prochain bal...

— C'est déjà un rendez-vous.

— Cette seconde fois, le hasard me fournit l'occasion de la défendre contre les entreprises de deui de ces messieurs, qui croient que du moment qu'une femme danse en public, on a le droit de la traiter comme une saltimbanque. Je donnai un soufflet à l'insolent, et le lendemain un grand coup d'épée.

— Diable ! un duel 1 oh ! mais voilà qui devient sérieux ! Un duel pour une courtisane... car on ne saurait nommer autrement les dames qui vont habituellement dans ce jardin!... quelle folie!

— Mon cher Âbelino, vous en eussiez fait tout autant que moi si vous aviez été à ma place. Âuriez-vous laissé un homme prendre de force le bras d'une femme qui depuis longtemps le suppliait de cesser de la poursuivre?

— Non, non... vous avez raison, j'aurais agi comme

VOUS. Enfin, vous avez été vainqueur, et votre belle blonde vous devait une rëconopense,..

— Ua belle blonde était désolée d'être cause de cette rencontre, mais je vis bien que cet événement m'avait fait faire de grands progrès dans son cœur.

— Elle vous accorda un rendez-vous?

— Oh ! nous n'allons pas si vite que cela ! . . . Entre nous, je crois cette femme entretenue par quelque grand personnage dont elle redoute la vengeance. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle s'entoure de mystère, ne veut pas qu'on la suive et, probablement, n*est pas toujours libre de ses actions.

— Elle s'entoure de mystère, et elle va danser chez Habille! comment accordez-vous cela!

— C'est vrai... cela ne s'accorde pas... mais les femmes sont si bizarres!... Au reste, depuis la scène dont elle a été cause, elle parait ne plus se soucier de retourner à ce bal; je comptais l'y revoir, elle m'a prévenu qu'elle n'irait pas; mais, cédant à mes prières, au désir que j'ai de la revoir, elle m'a promis de m'écrire lorsqu'elle serait libre et de m'accorder une entrevue... En attendant, quelques heures après mon duel, j'ai reçu d'elle le billet que voici... tenez... je l'ai toujours dans ma poche... oh! vous pouvez le lire...

Dorcelle sort de sa poche le billet qu'il a reçu d'Augustina et le passe au marquis, qui le lit avec attention, puis sourit en s'arrètant sur ces mots : Je suis fâchée que vous niaimieZy et pourtant,., mais je ne dois pas en dire plusL..

— Mon cher ami, voilà une phrase qui en dit assez! Vous êtes aimé, et, au premier rendez-vous, je vous garantis un triomphe complet!

— Ahl puissiez-vous dire vrai!

— Tenez, reprenez votre lettre, ce premier gage d'amour si précieux tant qu'on est amoureux, et que Ton jette au feu dès qu'on ne Test plus.

— Voilà où en sont mes amours, et maintenant j'attends ce rendez-vous qu'on a promis de m'accorder.

— Y a-t-il longtemps que tout cela s'est passé?

— Il y a cinq jours que je me suis battu, pas davantage, et mon bras me fait encore très-mal.

— Pourquoi ne le portez-vous pas en écharpe?

— Je tiens ma main dans mon paletot, cela suffit.

— D'ici à quelques jours vous recevrez votre rendezvous, cela vous guérira, Dorcelle; il faudra que vous me fassiez voir votre belle blonde, ce que vous m'en avez dit pique ma curiosité !

— - Âh ! mais, permettez ! si vous alliez en devenir amoureux!...

— Ne craignez pas cela; maintenant je suis sage, je m'en tiens à ma femme!

^- Franchement, madame la marquise est assez jolie pour que Ton s'en contente.

— Dites-moi, mon cher, nous reprenons demain nos petites réunions... on vous verra, j'espère?

— Oui ; certainement j'aurai ce plaisir.

-—Alors, à demain. Je vous quitte, car je suis accablé 14

iSS RETOUR DU MARQUIS

d'affaires... Allons, tout va bien, et avant peu vous m'apprendrez votre victoire complète.

— Je vous promets que vous en serez le premier instruit ! ... Ah ! encore un mot, marquis ; je pense que vous gardez pour vous toutes les folies que je vous confie?... je ne voudrais pas que madame la marquise sût tout cela. •. les dames sont toujours portées à se moquer de nous... cette passion pour une danseuse de Habille me ferait du tort dans le grand monde...

— Soyez donc tranquille; me croyez-vous assez bavard pour parler de ces choses-là à Fidélia? D'ailleurs, avec leur femme, les maris prudents ne doivent jamais causer d'intrigues amoureuses, cela pourrait leur donner l'idée d'en essayer un peu. Au revoir! à demain !

Le marquis est parti. Dorcelle ressent comme une douce émotion en songeant que le lendemain il reverra la belle Fidélia ; il est tout étonné que le sentiment qu'il éprouve pour la charmante blonde n'ait pas entièrement banni de son cœur le commencement d'amour qu'il ressentait pour la marquise , et il se dit : — Cela prouve que Ton peut très* bien aimer deux femmes à la fois!... D'ailleurs, ce Polydore a beau dire, il y a certainement de la ressemblance entre Augustina et la femme du marquis. .. et c'est probablement pour cela que je voudrais bien les posséder toutes les deux.

MéCHANCETÉS DE LA BARONNE

Le lendemain, sur les neuf heures du soir, il y avait déjà beaucoup de monde dans les salons de Thôtel d*Âbelino. La marquise, parée avec encore plus de recherche, plus d*élégance qu'à ses précédentes soirées, portait sur ses beaux cheveux noirs, qui sont plus que jamais amoncelés sur son front, un gros diamant qui jetait un feu extraordinaire, mais qui nuisait quelquefois à l'éclat des yeux de la superbe Fidélia. Lorsqu'on voulait contempler les traits charmants de celte dame, le diamant, comme une lumière électrique, vous éblouissait la vue et ne vous permettait pas de la regarder longtemps.

Malgré la grâce et le sourire avec lesquels la mrxrquise

iGO MÉCHANCETÉS DE LA BARONNE

recevait son monde, il y avait dans sa physionomie comme une secrète expression de mélancolie qui perçait sous les eflbrls qu'elle faisait pour la cacher. Assez souvent elle portait ses regards vers l'entrée du salon, mais c'était comme à la dérobée; elle ne voulait pas laisser deviner qu'elle s'impatientait de ne point voir arriver la personne qu'elle désirait.

Enfin on annonce : H. Adrien Dorcelle! Alors la figure de la marquise s*éclaircit; elle ne regarde plus vers la porte; elle feint, au contraire, d'être occupée d'un autre cAté, mais elle sait bien que celui que Ton vient d'annoncer s'empressera de venir la saluer.

En effet, le premier soin de Dorcelle est de chercher des yeux la marquise, puis de se faufiler à travers la nombreuse société qui envahit les salons et de s'approcher de la maîtresse de la maison^ à laquelle il adresse les compliments d'usage en cherchant à obtenir d'elle un regard et un sourire. Mais la belle Fidélia semble d'abord craindre de regarder celui qui lui parle et, tout en lui répondant avec cette voix sourde mais vibrante, si rare chez une femme, elle tourne et retourne si souvent la tê(e qu'il faut renoncer à voir l'expression de sa physionomie.

Au bout d'un moment cependant cette agitation se calme, et Dorcelle peut un moment envisager la marquise, tout en lui disant :

— L'absence de mon ami Abelino m'est doublement pénible, puisqu'elle me prive aussi du plaisir de vous voir, madame.

— Oui, pendant les voyages de monsieur le marquis, je

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