CHAPITRE X
&• TOeftHUBIBK.
Pour se consoler de l'absence de son maître, Bertrand avait lait lâonter chez lui le portier de la maison. C'était un vieil Allemand nomme Schtrack, qui était venu en France pour faire de» culottes, et, ayant, trouvé une place de portier, passait son temps à boire, à fumer et à battre sa femme. M. Schtrack était du reste peu en état de soutenir une conversation , même avec une cuisinière , mais il buvait sec et écoutait avec un flegme imperturbable le récit des campagnes de Bertrand, et des détails que l'ancien caporal se plaisait à répéter souvent pour la vingtième fois, ce qui n'empêchait pas Schtrack d'avoir l'air d'y prendre le même intérêt, l'œil fixé sur le narrateur, remuant la tète ou fronçant le sourcil lorsque ^l'affaire devenait chaude, et enfin lâchant une bouffée de tabac et un sacretié! quand Bertrand reprenait haleine.
Après s'être assuré que le bourgogne ne filait pas, on avait soumis le bordeaux et le madère à la même épreuve. Plus Bertrand parlait, plus il avait soif; or il devait être très-altéré, car îl parlait depuis la veille au soir ; ces messieurs ayant passé la nuit à ce qu'ils appelaient déguster la cave ; et Schtrack n'ayant quitté Bertrand que deux fois pour aller donner une correction allemande à sa femme, qui se permettait de trouver mauvais que son époux ne redescendît point à sa loge.
Bertrand interrompait quelquefois le récit de ses campagnes pour parler d'Auguste, qu'il chérissait,^ et faire part à Schtrack de l'inquiétude que lui donnaient ses folles dépenses et son penchant pour les femmes, et Schtrack écoutait cela comme le récit de la bataille d'Austerlitz, en lâchant de temps à autre un sa^ cretié!
Bertrand, impatienté de n'entendre que cela depuis la veille, finit cependant par dire à Schtrack :
— Mais, enfin, mon vieux, que pourrais-je faire pour empocher M. Dalville de se ruiner?
Schtrack, qui ne s'était jamais entendu interpeller par Ber-
trand;^ est cinq minutes à réfléchir, et répond enfin :
— Sacretié I buvons.
— Oui, buvons, c'est bien dit, reprend Bertrand en trinquant avec le portier; mais cela ne répond pas à ma question. J'aime, je respecte M. Dal ville, je me mettrais au feu pour lui; mais, mille carabines 1 ça me fend le cœur de le voir payer pour Tune, prêter à l'autre, jouer un jeu d'enfer, faire des dépenses folles, et enfin altérer sa santé, car quel homme résisterait à une vie semblable? Et la plupart de ces jolis minois le trompent, je le gagerais! Mais il ne veut pas m'écouter. Le cœur est bon, ohl le cœur est excellent, mais la tètel...
— Sacretié l dit Schtrack en vidant son verre.
— Par exemple, cette petite dame qui demeure dans la maison, malgré son ton mielleux, ses yeux baissés, et quoiqu'elle se soit évanouie trois fois en apprenant les perfidies de mon maître, je ne voudrais pas jurer... Il m'a semblé y voir monter quelquefois un petit monsieur qui escalade les escaliers comme s'il avait un peloton de gendarmes sur les talons. Sais-tu qui je veux dire, Scktrack? #
— Foui I foui !
^ Eh bien ! qu'est-ce que ce petit monsieur-là t
— Je ne zais pas.
— Gomme portier, tu devrais ft savoir.
— 11 faut temander ça à mon femme.
Le bruit du cabriolet de Dalville met fin à la conversation de ces messieurs. Schtrack descend à sa loge, et Bertrand tâche de prendre un air posé pour recevoir son maître.
— Me voilà, mon cher Bertrand, dit Auguste en rentrant; j'ai passé hier une journée charmante. Oh I ne me gronde pas; j'ai été sage, autant que les circonstances me le permettaient, Estr-il venu du monde pendant mon absence?
— Oui, monsieur. D'abord mademoiselle Virginie.
~ Cette pauvre Virgine ! elle doit m'en vouloir depuis plus de trois semaines que je l'oublie I
— Elle dit qu'elle en mourra de chagrin !
— Oh ! elle m'a déjà dit cela si souvent !
— Elle a déjeuné ici ; elle a mangé de la volaille, du pâté.
. — Fort bien, je vois que son chagrin n'est point encore dangereux.
— Pendant qu'elle déjeunait, la voisine, madame Saint-Ed-
DE UONTFERMEIL. il7
mond, est venue demander si je n'avais pas vu son carlin ; elle voulait en môme temps parler à monsieur pour une affaire soidisant importante. Elle est entrée, et ces dames vous ont attendu longtemps.
— Gomment ! elles se sont trouvées ensemble?
— Oui, monsieur.
— Oh ! ce devait être plaisant!
— Plaisant, si Ton veut ! J*ai craint un moment que cela ne devint sérieux.
— Oh I tu vois tout en noir.
— Je vous assure, monsieur, que ces dames ne se voyaient point en rose ni Tune ni Tautre ; enfin, elles sont parties. Mademoiselle Vilenie est allée trouver un Anglais qui doit lui acheter on fonds de mercerie.
— Bertrand, vous êtes une mauvaise langue.
— Je vous répète ce qu'elle a dit, monsieur.
— Je monterai ce soir chez Léonie. Ensuite?
— Ensuite, M. Destival est venu vous demander, il avait Tair très-affairé.
— Ah I oui 1 depuis quelque temps il me parle souvent d'une affaire excellente dans laquelle mes fonds me «apporteraient dix pour cent.
— Je vous conseille de leur faire rapporter beaucoup, mon lieutenant; car nous les faisons aller rondement.
— Au fait, il faut que je mette un peu d'ordre dans mes affaires.
— Oui, ça ne serait pas mal.
— J'ai déjà été forcé de vendre une ferme.
— Pauvre ferme 1 Quand j'y songe, ça me fait une peine I
— Sois tranquille, Bertrand, je veux désormais réformer ma dépense ; je verrai Deslival, et s'il peut encore me trouver un emploi avantageux de mes fonds, cela me rendra bientôt ce que j'ai dissipé. Allons, mon vieux camarade, point de tristesse; elle ne mène à rien! Je suis jeune, riche. Tu conviendras que je n'ai pas encore sujet de me désespérer.
— C'est juste, mon lieutenant, c'est ce que je me suis dit eh faisant avec Schtrack l'inspection de la cave, afin de m'assurer si tout y était en élat.
— Tu as fort bien fait, Bertrand : inspecte, surveille, arrange
118 LA LÀITIÉRI
tout à ta guise. Moi je vais changer de toilette; je monterai chee ma voisine, et demain je m*occuperai d'affaires sérieuses.
— Excellent jeune homme! dit Bertrand en suivant Auguste des yeux. II me laisse maître ici 1 mais ce n'est pas le tout de goûter ses vins ! ça ne suffit pas; je veux lui être utile malgré lui) et j'irai causer avec madame Schtrack au sujet du petit monsieur qui monte chez la voisine.
Madame Saint-Edmond reçoit Auguste d'un air piqué; elle est triste, elle a les yeux rouges, elle tient encore son mouchoir à sa main. Il est vrai qu'ayant appris le retour d'Auguste, elle s'attendait à sa visite. Dalville s'informe avec empressement du motif de sa tristesse : on ne veut pas le lui avouer; mais oa laisse échapper quelques mots sur la femme que l'on a rencontrée chez lui; ces mots sont suivis de«oupirs étouffés, de rires ironiques, et madame Saint-Edmond ajoute à chacune de ses réflexions :
— Vous êtes bien le maître, monsieur, de recevoir qui bon vous semble.
Auguste, sensible à la peine que Léonie semble éprouver, parvient à calmer la jolie blonde, qui consent enfin à faire la paix avec son veisin, à condition qu'elle ne rencontrera plus chez lui cette femme qui lui a dit des impertinences, et dont la seule vue lui donnerait des attaques de nerfs. Auguste le promet : en amour, comme en politique, on promet toujours plus qu'on n'a l'intention de tenir.
Cependant Léonie est encore rêveuse, préoccupée.
— Vous avez quelque chagrin, lui dit Auguste.
— Non ! oh non I je n'ai rien, je vous assure, répond la jolie blonde d'un ton qui voulait dire positivement le contraire.
— Et moi, je vois bien que vous me cachez quelque chose.
— Mais non, vous vous trompez, d'ailleurs cela ne vous regarde aucunement.
Gomme nous voulons toujours savoir ce qui ne nous regarde pas, Auguste devient plus pressant ; il exige qu'on lui dise tout, et madame Saint-Edmond avoue alors d'une petite voix flûtée -qu'un marchand de nouveautés, auquel elle doit depuis longtemps deux mille francs, l'a forcée de faire un billet, que ce billet va échoir dans deux jours, et qu'elle se trouve fort embarrassée pour le payement.
Auguste est peut-être fâché d'avoir été si curieux; mais il n'y
DE KOlfTFERMEIL. 119
a plus moyen de reculer, et d'ailleurs il ûme trop à obliger pour ne point venir au secours de sa voisine.
— Envoyez chez moi le porteur du billet, dit-il, Bertrand payera. Lëonie refuse^ elle craint de gêner Auguste : elle serait dësespérée qu'il crût que l'intérêt entre pour quelque chose dans le sentiment qu'il lui inspire. Mais Auguste l'exige, il ne veut pas qu'elle ait recours à d'autres; et Lëonie consent enfin à se laisser obliger, à condition^que ce ne^ra qu'un prêt dont elle tiendra compte à son ami.
Bertrand fait un saut en arrière lorsque le lendemain Auguste loi dit:
** Td payeras un billet de deux mille fnincs de madame Sûnt-Edmond, qu'on viendra recevoir ici.
— Deux mike francs pour cette petite figure chiffonnée I s'écrie l'anden caporal en se frappant le front de désespoir. Ah I mon lieutenant, si c'est comme ça que vous mettez de l'ordre dans vos affaires !
-*«> Point ée réflexion, Bertrand, ce n'est qu'un prêt que je ans à Léonie; et si je me trouvais jamais gêné, je suis sûr qu'il n'est point de sacrifice dont cette femmcnlà ne fût capable pour m'obliger.
— Tous croyez c^, monsieur, mais bm)L..
— Bertrand, tu payeras.
— Je payerai, mon lieutenant.
Auguste sort en chantant, et Bertrand descend chez son ami Schtrack pour questionner sa femme.
BertniDd a pay^. L^nie est plus tendre que jamais avec Auguste. Mais un matin, qu'on ne l'attendait pas, Dalville rencon* tre chez sa voisine un petit nionfiienr qui sort aussitôt en faisant de profondes salutations atocquelies madame Saânt-Edmond répond à peine, congédiant le monsieur d'un ton très-sec.
*- Que) est ce moDHeur? dit Auguste quand l'étranger est parti.
— Aht men Dieu ! c'est an bien set personnage; il m'a été envoyé par une de mes tantes. Il arrive de province, il cherche une place. Mais comme il m'omuie beaucoup, je le reçois de manière qu'il termine bientôt see visites. U est aussi bête qu'il est laid. -*
-- Mais il ne m'a pas semblé si laid !
— Ah ! comment l'avez-vous donc vu î II est horrible î u
ItO LÀ LA.ITlÊiEE
vilain oez ! des yeux renfoncés 1 et une tournure si gauche t si ridicule I Ah I je ne puis pas souffrir cet homme-là.
Auguste ne pousse pas plus loin ses questions, et ne parle plus du petit monsieur; mais il est en secret contrarié ^*en entendre dire tant de mal, parce qu'il connaît la tactique de ces dames, qui souvent emploient ce moyen pour cacher leur intimité avec quelqu'un.
En rentrant, Auguste s'aperçoit que Bertrand le regarde d'un air goguenard et tourne autour de lui comme s'il cherchait à lui parler.
— Tu veux me dire ou me demander quelque chose, Bertrand? dit Dalville en s'arrètant devant le caporal. Parle donc, au lieu de te promener ainsi autour de moi. Mon vieil ami, tu n'entends rien aux petites ruses des femmes, qui, lorsqu'elles ont quelque chose à nous dire» savent nous forcer à les questionner.
— C'est vrai, mon lieutenant, vous avez raison; il vaut mieux aller tout franchement sans faire de contre-marches. Vous avez dû rencontrer chez la voisine un petit monsieur, car je l'ai vu descendre peu après que vous étiez monté.
— Eh bien ! oui, j'ai vu un monsieur; après ?
— Après 1 C'est la première fois que vous le rencontrez?
— Oui.
— Il vient pourtant souvent»
— Qui t'a dit cela ?
— Madame Schtrack la portière.
— Quoi ! Bertrand, tu vas bavarder, faire des caneans avec une portière !
— Des cancans ! non, mon lieutenant; mille cartouches! des cancans ? Moi ? Est-ce que je vous ai dit des cancans, mon lieutenant.
— mais à peu près I Madame Saint-Edmond n'est-elle pas maîtresse de voir du monde? Doit-elle me rendre compte de toutes les- visites qu'elle reçoit ? De quel droit ferais^e épier ses actions ? et si on lui- rendait compte des miennes, penses-tu qu'elle n'aurait aucun reprochée me faire?
— C'est juste, mon lieutenant, c'est moi qui ai tort; je boirai encore avec Schtrack, mais je ne causerai plus avec sa femme, parce que je ne veux pas qu'on dise qu'une vieille moustache fiiit des cancans.
DB MONTPERMEIL. t«l
Mais, quoiqu il ait grondé Bertrand, Auguste pense aux propos de madame Schtrack ; et, se rappelant le mal que Léonie lui a dit du petit monsieur, il ne peut s'empêcher de concevoir quelques soupçons. Tout en convenant qu'on ne mérite pas une maîtresse fidèle, on ne lui pardonnerait pas une infidélité. Au~ guste se dit :
— Il faudrait que Léonie fût bien fausse, bien perfide. Qui l'oblige à me témoigner de Tamour, à moins qu'elle ne me garda par intérêt, ou qu'elle n'en aime deux à la fois? cela s'est vu!
En descendant le boulevard Montmartre, Auguste se sent frappé légèrement au bras. U se retourne, c'est mademoiselle Yir» ginie qui est devant lui.
— > Ça n'est pas malheureux de vous rencontrer, monsieur, dit "^^i^ie, en regardant Auguste d*une certaine façon qui avait quelque chose de fort séduisant : aussi mademoiselle Virginie faisait-elle toujours beaucoup de conquêtes, parce qu'elle avait pris l'habitude de donner à ses yeux cette expression piquante; et, quoique Auguste sût par cœur les œillades de mademoiselle Yirgine, il trouvait encore du plaisir à la regarder, surtout lorsqu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu ses beaux yeux noirs se fixer sur lui.
— - Oh I quand vous me regarderez en souriant ! reprend Virginie, ça n'empêche pas que je sois très-fâchée contre vous.
— * Vraiment, tu es fâchée ?
— • Monsieur, je vous prie de ne pas me tutoyer l Est-ce que BOUS avons gardé des troupeaux ensemble?
En même temps mademoiselle Virginie part d'un éclat de rire qui fait tourner la tête à deux ou trois personnes qui passaient, parce qu'à Paris il faut très-peu de chose pour occuper les passants ; il y en a même un qui s'arrête, et qui, sans doute n'ayant jamais entendu rire de sa vie, va demander à mademoiselle Virginie ce qu'elle a ; mais un regard d'Auguste lui fait continuer son chemin.
— C'est vrai, vous me faites rire, et je n'en ai pas envie, dit Virginie en prenant tout de suite un air très-sérieux.
— Qu'as- tu donc? voyons, conte-moi tes tourments; tu sais bien que je suis ton ami.
— Oh I oui, mon ami I Vous n'êtes plus rien du tout I Joli ami, qui est deux mois sans me voir I
— Ce n'est pas ma faute, des affaires.
tll tk LAITIÈ&V
-^ Ah I des affaires I je sais dans quel genre. La blonde du troisième, et puis la dame de la campagne, et puis celle-ci, ei puis celle-là 1 Ah I vraiment, vous êtes un fort mauvais sujet> vous n*ôtes plus gentil du toutl Autrefois, vous étiez «icc»e quelquefois aimable avec moi.
— Pourquoi n*es-tu pas venue me voir?
— Tiens t est-ce que vous croyez que je n'ai que ca à faire, est-ce qu'il ne faut pas que je travaille?
-— Aht tu travailles?
-- Oh! oui, maintenant je suis rangée; je ne sors jamais l
— Tu demeures toujours au même endroit?
— Non, j*ai déménagé.
— Mais tu ne fais donc que cela ?
•<- Ma foi, mon cher, j'ai vendu mes meubles.
— Tu as vendu tes meubles, tant pis 1
— Écoute donc, je ne pouvais pas vivre avec descoqinlksde^
BOÎX.
— Non, ça serait trop mauvais pour restomac; mais puisque tu travailles.
— Oh I oui, c'est amusant : toute une journée pour gagner quinze sous ! Ahl Dieu, que je voudrais être homme l
— Pourquoi cela?
— * Pour ne pas être femme. Je sais béen qu'il y «i a qui se»! heureuses I qui voltigent dans les plaisirs ! qui ont des plumes et des bérets 1 Ah I ça me va bien, un béret ; si tu savaîeeomme je suis gentille avec ça ! J'en ai essayé un chez une de mm amies; mais, cet hiver, je veux en avoir un en vetoim, avec des glands d*or.
— En gagnant quinze sous par jour?
— Ah ! laisse donci Non, mais j'ai vmidu mes meubles, par» que je devais; il fallait bien payer, j'étais en arrière de quatie termes.
— Il me semble pourtant que, l'avant-dernier, c'est moi qut*.«
— Non, ça m'a servi à autre chose. Je suis avec une amie en attendant que j'aie d'autres meubles. Ah I tu ne sais pas,
— Quoi donc ?
— Je vais me marier.
— Bah! vraiment?
— Ma foi, oui ! C'est un homme qui est fou de moi; il m'a* dore, il en devient tout jaune.
E MONTPERMEIL. Ift
— Tâche dé Tépouser avant qu'il soit trop foncé.
— Non! c'est pour rire; mais, vraiment, sans plaisanterie, c'est un très-bon parti, un homme superbe I
— De quel âge?
— Quarante ans.
— Que fait-il î
— II est employé dans une administration ; il a une très-belle place.
— Eh bien I ma chère amie, marie-toi bien vite : il me semble que c'est ce que tu peux faire de mieux.
— Ah ! cofnme je rendrais cet homme-là heureux, si je Tépousais !
— C'est bien ; ce projet te fait honneur.
— Mais, non, ce n'est pas ça, tu ne m'entends pas. Je veux dire qu'il serait enchanté que je veuille bien le prendre pour mon mari.
— Ah ! c'est différent; et qui t'arrête t
— Ah! c'est que je ne l'aime pas,
— Comment, un homme superbe!
— Oui, mais il a un peu les jambes en cerceaux.
— Tu lui feras porter une redingote.
— Et puis, il a un nez d'une longueur... Ahf mon cher, tu ne t'en fais pas d'idée 1 Son n^ me fait peur!
— Je ne t'ai jamais connue si timide?
— Au fait, je ne veux pas me marier. Plus tard nous verrons. Tu ne sais pas, j'ai bien envie de me mettre au théâtre
— Ah! voilà du nouveau.
— Tiens, est-ce que tu crois que je serais mal? IKabord, j*ai de la voix quand je veux ; sais- tu qu'au théâtre je suis jolie comme un amour?
— Madame, vous n*avez pas besoin d'être sur un théâtre pour cela.
— Ah! Dieu, que c'est délicat! Mais, vraiment, sans plaisanterie, le rouge, et puis les quinquets, la lumière, ça me donne un éclat éblouissant : j'ai essayé un costume d'Ij[^igénié, c'est étonnant comme ça m'allait. On m'a offert de me faire entrer dans les chœurs du Vaudeville, mais ça ne me séduit pas trop,
— Ce n'est pas pour y faire Iphigénie?
— Non, que tu ea' bétel c'est pour prendre, comme on dît, l'habitude des planches et du public, pour s'accoutumer à re-
it4 LA LAITIÊRB
garder dans la salle. Qu'est-ce que tu mo conseilles de faire?
«- Moi, rien ; fais ce que tu voudras ; cependant, si tu trouves réellement à te marier, cela vaudrait beaucoup mieux que d'entrer au théâtre.
-^ Âb, mon Dieu! tu parles comme ma tante. Au fait, je ne pourrais jamais être actrice ; quand j'entrerais en scène, envoyant toutes ces figures qui me regarderaient, je suis sûre que je rirais comme une folle. Mais, dis donc, est-ce que nous allons rester jusqu'à demain à la même place, on nous prendra pour des moucbards ! Où vas-tu?
— Moi, je vais chez M. Destival pour affaire.
— Est-ce ce grand vilain effilé avec lequel je t'ai vu quelquefois en cabriolet?
— C'est possible»
— Ab ! quelle drôle de mine! Cet homme-là me fait l'effet d'une marionnette de Séraphin. Tu sais bien, dans le Pont cassé, celui qui chante tire Ion 'phal
— Tu seras donc toujours la même?
^ Tiens, il faut bien rire un peu! Écoute, Auguste, tu iras un autre jour chez ton monsieur Destival ; aujourd'hui je ne te quitte plus.
— Mais, vraiment, j'ai affaire.
— Oh! tant pis. N'êtes-vous pas bien malheureux de passer une journée avec moi?
— Non, sans doute; mais ce soir on fait de la musique chez madame de la Thomassinière, et j'ai promis.
— Tu feras de la musique demain en te levant, si ça te fait plaisir ; mais aujourd'hui, monsieur, vous resterez avec moi ; nous irons dîner à la campagne, et ce soir tu me mèneras au spectacle; il y a assez longtemps que tu me promets cela.
Il n'y a pas moyen de résister à mademoiselle Virginie, et Auguste se rend de bonne grâce.
— Nous allons prendre un fiacre, dit-il, et nous nous ferons conduire à la campagne que tu choisiras.
— Et pourquoi donc ne pas prendre ton cabriolet? pourquoi aller en sapin avec de mauvaises rosses, quand on a un joli cheval qui va comme le vent?
Auguste, qui ne veut être qu'incognito avec Virginie, préfère un. fiacre, dans lequel il ne sera pas vu. Une place est voisine. Balville fait monter sa compagne en lui disant :
— OÙ allons-nous?
— !- Où tu voudras.
— Ça m*est égal.
— A moi aussi.
— Il faut pourtant nous décider. Aux Champs-Elysées.
— Oh! il y a trop de monde.
— A Vincennes?
— C'est trop loin.
— A Vaugirard?
— Jolie campagne, où il n'y a pas un arbre dans les environs.
— A Sceaux?
— C'est trop élégant, je ne suis pas en toilette.
— A Montmartre?
— Pour voir des carrières et des ânes!
— A Saint-Denis?
— Il n'y a de gentil que des talmouses, et j'aime mieux celles du passage des Panoramas.
— A Belleville?
— C'est un peu canaille, mais c'est amusant; d'ailleurs, j'ai un penchant décidé pour les prés Sain^Gervais et le bois de Romainville.
— Va donc pour Belleville. Allons, cocher, en route!
Le cocher part; Virginie est en train de rire : avec elle les ennuis de la veille, les soucis du lendemain s'évanouissent devant le plaisir du moment. De son coté, Auguste n'est pas fâché de se distraire des pensées venues sur madame Saint-ii)dmond, à laquelle il a dit qu'il passait la soirée chez M. de la Thomassinière.
On arrive à la barrière de Belleville ; le cocher met une demiheure à faire monter la montagne à ses rosseis, qui, parvenues à nie d'Amour, refusent d'aller plus loin ; mais Virginie est bien aise de se promener dans les champs, on descend de voiture, on renvoie le fiacre, et on prend un petit chemin à gauche, qui mène dans les prés Saint-Gervais.
L'aspect de la verdure rend Virginie sentimentale ; elle soupire en passant sous les allées de lilas dans lesquelles on a bâti plusieurs maisonnettes.
— Comme c'est ridicule, s'écrie- t-elle , de bâtir -partout,, jusque dans les champs 1 on ne pourra donc plus se promenei que dans sa chambre. C'était si joli par ici autrefois ! Te rap-
iU LA LÂITIÂRB
pelles-tu? nous avons mangé des œufs frais là-bts. Nous avons bu de la bière sous cette tonnelle. Et ce traiteur, dans le bois, après le garde, où nous avons été plusieurs fois, où il y a des cabinets.
— Ah t oui, au Toumebride?
— C'est cela, au Tournebride : ingrat I est-ce que cela ne vous rappelle rien?
— Si; ça me rappelle une certaine volaille que nous n'avons jamais pu parvenir à découper.
— Ahl ça ne vous rappelle qu'une volaille 1 Vous n'êtes pas t'omanesque du tout aujourd'hui.
•— Veux-tu y aller diner?
<— Non-seulement je le veux, mais je l'exige. C'est un peu loin, mais cela nous donnera de l'appétit.
— D'ailleurs, nous pourrons nous reposer en route.
— Ah ! depuis qu'on a bâti de tous les côtés, il n'y a {dus de jolis endroits pour se reposer.
On se met en marche en courant, en se jetant des feuilles, de l'herbe, en cueillant quelques fleurs des champs. Enfin on arrive sur le terrain sablonneux du bois, et Virginie soupire eo-* core en voyant qu'on y a fait des coupes prodigieuses, et qos Ton y bâtit*affi8si des maisons.
— Cesgeus^lè ont résolu la pwte du bois de RcHnainvillet dit-elle.
•^ Ma chère amie, ça repoussera.
— Ah, oui) mais pendant ce temp»*lè, nous ne repousserons pas nous autres. Que les hommes sont indifférents! ils ne s'attachent à rien : ces chiffres amoureux que nous avions gravéa avec un couteau sur l'éeorce d'un chêne, et que je me faisais un plaisir de revoir. Cet A et ce V entrelacés dans un cœur.
— Ss auront servi à réchauffer les pieds d'un vieux rentier, ou à faire bouillir la marmite d'une honorable lamille.
— - C'est ça, on MX aller le pot-au-feu avec mon cœur ; c'est bien agréable! Faites donc des chiffres sur lesarlvesl Ahl heareusonent que voilà le Tournebride; j'avais peur qu'on ne Teùt coupé aussi.
Le Tournebride est le traiteur le plus distingué du bois de Romainville; malgré cela, il ne faudrait pas y demander une chariotte russe ou un karik à l'indienne, parce que l'hête croirait qu'on lui parle tartare ou qu'on veut se moquer de lui, et
OB MONTFER.AIEIL. 117
iroos eBTmrait chercher un cliner à Noîsy-leSec. Mais eB.se Iwmant à an petit ordinaire fort élégant pour des boui^eois de la rue Saint-Denis, et très-recherché par les petites ouvriÀret qui viennent en,partiefineàRomainTilie,on est certain de trouver son affaire au Tournebride, qui n'est qu'à troia portées de -fusil de chez le garde, en suivant la route qui mène au village de Romaittville.
Auguste entre avec Virginie, et comme c'est Tusage chez les traiteurs de campagne, on passe par la cuisine pour se rendre dans le salon ou dans les cabinets ; on jouit de la vue des fricandeaux, côtelettes et bœufs piqués, et comme il n'y a point de cartes eheas ces restaurateurs, c'est la cuisine qui en tient lieu : lorsque vous y passez, on découvre toutes les casseroles, et vous respirez à la fois l'odeur de cinq ou six ragoûts, ce qui peut déjà vous tenir lieu de potage, mais ce qui n'est pas arâi agréable quand vous passez après avoir dtné.
L'hôte reçoit son monde le sourire sur les lèvres et le bomiet de coton sur l'oreille ; il vous répond en courant d'une casserde à une autre, et embroche ses pigeons tout en faisant Téloge de son bifteck.
— Yoyons tout de suite ce que nous prendrons, dit Virginie, qui a l'usage des traiteurs champêtres. Le bifteck est tendre?
— Oh! soigné, madame.
— Des rognons, n'est-ce pas, mon ami ?
— Oui, c'est de rigueur. Avez-vous des rognons, monsieur rhôte?
— Tenez, monsieur, flairez moi ca, dit le traiteur en mettant une casserole sous le nez d'Auguste. Je ne vous dirai pas comme mes confrères de Paris que c'est au vin de ChamT-* pagne, mais je vous affirmerai que c'est au vin blanc» et soigné.
— C'est très^-bien*
— Et des pigeons en compote, soignés aussi, s'il vous pls^t.
— Des asperges et de la salade.
— Si monsieur veut aussi la fine omelette soufflée.
— Ah 1 je me rappelle en effet que vous en faites aussi»
— Oui, monsieur, et qui bouffent comme un bonDet àm coton I
ftS LA LAITIÈBK
V- Va donc pour romelette soufflée. Un cabinet, s'il tous plait.
— Conduisez monsieur et madame au premier, où il n'y a personne.
Un garçon qui n'est plus jeune, mais qui sourit toujours, conduit les nouveaux venus, et leur ouvre un cabinet qui donne sur le bois.
— Pourquoi ne pas nous mettre en face? dit Yii^nie: la vue est plus belle, on voit sur la route.
— Madame, il y a du monde... il y a une société.
— En ce cas, restons ici, dit Auguste.
Le garçon met le couvert, puis sort en disant :
— On va 8*occuper du dîner, si monsieur veut quelque chose avant, il appellera. Cela veut dire qu'on ne montera pas sans que vous appeliez. On devient presque aussi malin à la campagne qu'à Paris.
Auguste n'appelle pas de quelque temps parce qu'il faut bien se reposer avant le dîner, et que d'ailleurs les cabinets du Tournebride rendent mademoiselle Virginie três^roma" nesque : c'est du moins ce qu'elle dit à Auguste en riant conuno une petite folle, ce qui n'est cependant pas romantique; mais mademoiselle Virginie a iine façon toute particulière d'être romanesque.
Enfin l'estomac se fait entendre, et devant ce maître impérieux toutes les illusions cessent; l'être le plus romantique, en admiration devant uu torrent ou une cascade, est bien forcé d'y mettre un terme lorsque sonne l'heure de son dîner. Virginie et Auguste ne regardaient ni un torrent, ni une cascade; je ne sais pas s'ils étaient plongés dans l'admiration, mais je sais qu'ils en sortirent pour ouvrir leur porte, en frappant à triple carillon dessus, avec des manches de couteau, manière de se faire entendre qui remplace les sonnettes.
Le garçon monte le dîner, auquel on fait honneur; le bifteck et les rognons sont en effet soignés, et on n'a pas lieu de se plaindre. Pendant que le garçon est là, mademoiselle Virginie, qui est passablement curieuse, s'étonne de ce que la société qui est en face soit tellement silencieuse qu'on n'entende parler personne, lorsque, ordinairement, les sociétés rassemblées chez les traiteurs de campagne sont fort bruyantes, et Virginie ternaine sa réflexion en disant au garçon :
— Ils ne sont donc pas beaucoup?
DE MONTFBRHBIL. itt»
Le Tieux gargon répond en souriant, de manière à mettre dans tout leur jour les trois dents qui lui restent:
— Us ne sont pas plus que vous.
— Ah! c'est une société de deux personnes?
— Ouif madame.
— Homme et femme?
— Oui, madame.
— Il parait qu'ils sont encore plus romanesques que nous et qa'ils ne songent pas à dîner.
— Obi le dîner est commandé, on ne va pas tarder aie moil« ter. Je connais leur coutume, ce sont des habitués.
£t le garçon sort et referme en même temps sa bouche et la porte qu'il tenait entre-bâillée*
— • Tu es bien curieuse, dit Auguste à Virginie, il faut que ta saches combien il y a de personnes en face de nous! Que nous importe ce que disent et ce que font les autres?
— Oh! rien, mais, vois-tu, c'est que j'aime à savoir... ça m'amuse.
— Mangeons et ne nous occupons pas des voisins; cela vaudra mieux.
— Oh! ça ne m'empêche pas de ipanger! Ah! attends, on ouvre la porte.
— En effet, une voix d'homme crie dans le corridor :
— Garçon, montez le dîner,
— C'est le monsieur qui appelle, dit Virginie ; il a une petite voix de sopratw, mais ces voix-là ne prouvent rien du tout
— Veux-tu du pigeon?
— Attends donc un instant, tu me presses.
Dans ce moment une voix de femme se fait entendre et dit :
— Mon ami, nous avons oublié de commander des beignets. Auguste fait un bond sur sa chaise en entendant cette voix,
et Virginie, effrayée du mouvement qu'il a fait, lui dit:
— £h bien, qu'est-ce qui te prend donc? Est-ce que tu as avalé un pigeon de travers?
— Non, je n'ai rien. C'est cette voix qui m'a frappé, j'ai cru reconnaître...
— Ah! c'est cela, je comprends, c'est peut-être quelque ancienne passion de monsieur qui est ici à côté. Eh bien, après ? est^^ que vous devez penser aune autre, étant avec moi? C'e^ très-poli! Est-ce que cane vous est pas égal que cette personne
ItO LA LAlTlfiHE
soit avec qui elle youdra? Est-ce que yous ea Mes «noore amoureux ? Si je le savais, j'irais lui faire une scène.
— £h non ; il n'est pas question d'amour, {nais, e*€st parce que...
— Parce que, parce que. Voilà que tu ne 8»s pas ce que tu dis. Veux-tu manger bien vite! Pourquoi ne man^e4a pas?
— Je n'ai plus faim.
•— Ahl monsieur n'a plus &im depuis qu'3 a^nteiula la Toix de cette dame, ça lui a coupe l'appétit. Gomme c'est KmdiaBtf Pourquoi vous levez-vous? où allez-vous?
— Je vais descendre un instant en bas.
—- lene veux pas que vous sortiez, mot... Yens n'avez pas besoin de descendre. Vous voulez vdr cette femme ^'en face, voilà tout ; mais vous ne la verrez pas.
En disant oda, Virginie se lève aussi et se place devant la porte.
*- Ma chère amie, jeyous assure que j'ai besoin de descendre, dit Auguste en prenant doucement le bras de Virgâiie po«r l'^igner de la porte.
— Mon bon ami, il en arrivera tout ce qu'il pourra, buôs vo«s ne sortirez pas.
Tout en riant, Auguste parvient à éloigner Virginie du pesie qu'elle voulait défendre. Virginie est furieuse; déyà la perte est entr'ouverte, Auguste va sortir, elle le retient par son babit ; la lutte recommence. Enfin Virginie perdant ses forces, lèche tout à coup le pan de l'habit. Auguste se lance précipitarameot dans le corridor, et se jetant à travers le garçon qui apportait le potage aux voisins, il envoie la julienne contre la muraille, fait voler de côté la soupière et trébucher celui qui la tenait
Au cri que jette le garçon, au bruit de la soupière qui- se brise, les personnes du cabinet, devinant que c'e^ lear dîner qu'on vient de laisser tomber, ouvrent aussitôt leur porto, et Auguste, qui est resté là, voit paraître madamie de Saint-Edmond et le petit monsieur qu'elle avait en horreur.
Dans le premier moment, les yeux de Léonie ne se portent pas sur Auguste, elle ne voit encore que le garçon qû ramasse les d^>ris de la soupière en disant :
«—C'est un malheur 1 heureusement il n'y a personne de blessé. Mais Auguste se présente brusquement à l'entrée du cabinet et salue Léonie en lui disant :
DK MOKTFfiRHBlL. ||1
-— Je suis dësoië, madame, d'avoir renversé votre potage.
Léonie a levé les yeux, elle pousse on cri et s'évanouit. C'est ee qu'elle pouvait £adre de mieux dans une tdie circonstance; le petit monsieur, qui a aussi reconnu Dalville, et qui craint d'être provoqué en duel, saute par*dessus le gargon encore baissé k terre, et descendant l'escalier quatre à quatre, sort da Toumebride et se jette dans le bois sans regarder derrière lui. Virginie, qui est sortie de son cabinet, pousse un ai de sur* prise en reconnaissant la voisine dans la dmne évanouie, et le garçon, qui croit que tout le monde crie à cause du potage renveç^é, ne cesse de répéter :
•-- Ce n'est rien, messieurs, mesdames; caknez-i^Nis, il y en a d'autre en bas, nous avons toujours de la julienne I
Virginie n'est {^us en colère, elle rit aux éclats; Auguste regarde Léonie, qui, renversée sur sa chaise, ne rouvre pas les yeux, tandis que le gargon, ne voyant pas ce qui se passe dans Tintérieur du cabinet, descend enxirïant:
-^ Je vsâs vûus monter un autre potage, c'est lliistoire d'na instant.
Cependant, Virginie s'est approchée de madune de Saint- Edmond, et prenant le moutardier qui est sur la tidole, le hà porte sous le nez, ce qui fait sur-le-champ revenir la jeiw blonde, qui jette un regard mourant sur la personne qui lui a {)rodiguë des soins, et, en reconnaissant yii^;iaie, change 4e i^re et répousse brusquesimit le moutard!^ que celle-ci lui tenait encore sous le nés.
— Madame se trouve-t-elle mieux ? dit Virginie en contrôlai^ sant le ton mielleux de Léonie.
Celle^i étouffé de colère et se lève en balbutiant :
— Je n'ai besoin de rien.
— Allons, ma chère amie, dit Auguste, il ne fout pas déranger davantage madame ; je suis désolé d'avoir fait sauver sa société. Mais, sans doute, ce monsieur n'attend que notre départ jpouT revenir; il ne faut pas le forcer à rester plus longtemps dans la cuisine. Allons finir de dîner.
— Oui, allons manger notre omelette soufflée, dit Virginie en faisant une grande révérence à Léonie ; et elle retourne se inettre è table. Auguste va en faire autant, lorsque Léonie court à lui en levant les yeux au ciel, et lui dit à demi-voix:
•«» Vous méjugez sur les apparences ; mms je vous jure.*»
— Oh I pour le coup, c*est trop fort, s'ëcrie Auguste, et il ferme avec colère la porte au nez de madame de Saint-Edmond, en disant : On prendrait une femme en flagrant délit, qu^elle vous dirait encore : Ne jugez pas sur Tapparence.
Virginie est enchantée de l'aventure; elle raille Auguste sur la fidélité de la voisine : celui-ci tâchp de rire aussi, quoiqu'au fond il ne soit pas satisfait de s'être laissé tromper. Enfin, on finit de diner, et on va quitter le Toumebride, lorsqu'on sortant du cabinet les jeunes gens entendent parler très-haut : ils reconnaissent la voix de l'hôte et celle de madame de Saint- Edmond.
— Madame, dit l'hôte, vous ne pouvez pas vous en aller comme ça, il faut que mon diner me soit payé.
— Monsieur, répond madame de Saint-Edmond en donnant à sa voix une expression touchante, je suis désolée, mais vous devez bien penser que je n'ai pas eu l'intention...
— Madame, je vois que vous avez l'intention de vous en aller: votre société est partie comme un trait tout à l'heure; qui donc me payera mon dîner*^
— Eh ! monsieur, reprend Léonie, dont la voix devient' un peu moins tendre, après tout, nous n'avons pas dîné ; ainsi nous ne vous devons rien.
— Gomment! madame, vous ne me devez rienl Quand un diner est commandé et confectionné comme celui-ci, pensez* vous que ça ne se paye pas? Est-ce que vous voulez que vos filets, que vos oreilles me restent sur les bras? Ce n'est pas ma faute si vous ne voulez plus manger.
— Vous les servirez à d'autres, monsieur.
— On vous a servi une bouteille de vieux mâcon dès votre arrivée, et le potage renversé, et la soupière brisée.
— Cela ne me regarde pas, monsieur.
— Madame, votre diner vous regarde ; mangez-le et payez-le.
— Je ne le mangerai pas; je vous dis que je me sens indis* posée.
— Alors payez^le.
— Mais puisque je n'ai pas d'argent sur moi.
— Il ne fallait pas laisser votre société s'enfuir comme si elle avait vu le diable! Est-ce qu'un homme doit laisser une femme dans une fausse position? Fi donc! ça ne se fait pas! 11 est gentil
DE HONTFBRUEIL. 133
le particulier qui disparait avec Targent... On n'entre pas chez un restaurateur quand on ne veut pas dîner.
— Monsieur, reprend madame Saint-Edmond, dont la voix exprime la colère, ce n'est pas la première fois que nous venons diner chez vous : nous prenez-vous pour de la canaille?
— Non, madame, certainement je vois bien à qui j'ai affaire, mais je ne veux pas faire de crédit : un diner soigné comme celui-là ne doit pas être refusé quand il est confectionné.
Pendant ce dialogue, Auguste avait toutes les peines du monde à empêcher Virginie de rire aux éclats ; en&n, ayant pitié de la situation de la sentimentale Léonie, il descend, suivi de Virginie, et dit au restaurateur, qui ne perd pas de vue madame Saint-Edmond :
— Monsieur, comme j'ai l'avantage de connaître madame, je vous prie d'ajouter sa carte à la mienne ; je payerai les deux.
L'hôte, qui ne demande qu'à être payé, reprend son air gracieux, et s'empresse de faire l'addition des deux écots. Pendant ce temps, la jolie blonde s'est laissée tomber sur une chaise en portant son mouchoir sur sa figure.
Auguste a payé; Virginie, dont le triomphe est complet, prend le bras de Dalville et sort avec lui du Toumebride, en disant d'un ton moqueur :
— Si nous rencontrons ce monsieur dans le bois, nous l'enverrons sur-le-champ à madame.
Ce mot était le coup de grâce, et Auguste se trouva suffisam* ment vengé.