CHAPITRE XI
TISITB A MONTPS&HIIL.
Auguste, qui n'avait point de secrets pour son fidèle Bertrand, lui raconta la rencontre qu'il avait faite au bois de Romainville*
— Eh bien I mon lieutenant, dit Bertrand, madame Schtrack avait-elle tort en parlant du petit monsieur qui montait furtivement chez la voisine dès que vous étiez sorti ?•••
— Je croyais que Léonie m'adorait!
It4 lÂX.ÀlTlfcllB
— Ça m'étonne, mon^ lieutenant; vous qui trompez si sonvent ces dames, vous devriez vous méfier un peu pkis de leurs serments d'amour.
— Au contraire, mon pauvre Bertrand, je t'assure qne les plus fins en séduction se laissent tromper avec une facilité étonnante.
— Alors, ce n'est donc pas la peine d'être fin.
— Pour aimer beaucoup une chose, cela ne prouve pas qu'on la connaisse à fond.
— Il est certain que si on la connaissait parfaitement on l'aimerait peut-être moins : par exemple, j'aime le vin, je l'avoue; je reconnais bien quand il est bon^ mais je ne peux pas toujours dire de quel pays il est.
— Moi, j'aime les femmes, j'apprécie leurs charmes, j'admire leurs grâces... mais leur cœur I... Ah I s'il se montrait de même à découvert, ce n'est pas toujours la plus jolie qui obtiendrait k préférence.
— Malgré ça, mon lieutenant, à votre place, je me défierais de ces airs précieux, et de ces voix toujours montées sur un ton de £aiu8set, qui ne sortent jamais de la poitrine ; il me semble qu'on ne parle pas franchement quand on a toujours l'air de chanter. Je me tiendrais aussi en garde contre les évanouissements, les pleurs et les soupirs étouffés.
— Eh! mon cher Bertrand, quand ces pleurs sont versés par de beaux yeux, quand cette voix part d'une jolie bouche, quand celle qui semble perdre connaissance développe un corps charmant, une taille bien prise, est-il donc si facile de résister? Non, il faut succomber... sauf à s'en repentir après.
— C'est juste. Au fait, c'est comme moi ; pour savoir si un vin est bon, il faut bien en goûter, et ce n'est jamais qu'avec le mauvais qu'on se fait du mal. C'est dommage que vous n'ayez pas fait la rencontre dliier avant de payer le billet de deux mille francs I
«^ Ne penaeniphisli cala.
— Non, ça «era seofement une leçon pow i^avenir.
— Bertrand, quand tu rencontreras madame Saint-Edmond, Je te recommande la même* politesse qu'autrefois 1
— Oh! soyez tranquille, monsieur, on est Français, et un ancien militaire connaît le respect dû au sexe. Parbleu I s'il fallait regarder de travers toutes celles qui manquent à la con-^
DE MOMTFXlUitlL. Ill*
ngoe, on serait forcé de loucher trop souvent. Du moins^ mon lieutenant, ça en fait toujours une de moins; et nous pourrons mettre un peu d'ordre dans notre caisse, et...
•*— Otti^ ohl je suis bien dëeidé à me ranger. Destival m*a encore parlé d*im placemrat avantageux. J'irai demain voir mon notaire, je réaliserai mes fonds. Ahl à propos, tu payeras un petit mémoire de marchand de meuUes qu'on te présentera ces jours-ei.
— Est-ce que vous en avez acheté, mon lieutenant?
— Ce n'est pas pour moi, c'est pour Virginie.
Bertrand se retourne en se mordant les lèvres, et se donne des coups de poing sur le front pour s'empêcher de parler et satisfeire sa colère. Auguste, qui s'aperçoit de la mauvaise hvt» meiir de son caissier, reprend en souriant :
— - Allons, calme-toi, Bertrand^ tu deviens rrairaent d'une sévérité!...
— Moi, monsieur ! je ne dis rien!
— Que diable I je suis riche, veux-tu donc que je me refuse tout plaisir?
— Je ne veux rien du tout, monsieur.
— Un homme, dans la position où je suis, doit-il mener la
vie d'un petit commerçant à douze cents francs?
— Nous avons dépensé quarante mille francs l'année dernière, et ToU'e revenu ne s'élève plus qu'à quinze mille; en allant toujours comme ça, nous ne pouvons pas manquer de nous trouver comme des petits saint Jean.
— Non, Je saurai cette année proportionner mes dépmises à mon revenu ; mais ceci n'est qu'une misère. Cette pauvre Yir* ginie!... elle est si drôle I
— Oh I oui, elle est drôle I... mais elle ruinerait un escadron de fournisseurs*
— Tu ne diras pas que celle-là a une voix de tète.
— Non, parbleu 1 ohl on enlend bien que ça vient de la poitrine, et^l iaut qu'elle l'ait bonne, car ^e en use diablement, Mille carabines I quel caquet!-.
^ Elle n'a ni l'air précieux ni les manières affectées.
— Ohl quant à cela, je conviens que c'est tout rond! au moins elle ne cache pas son jeul Mais c'est égal, mon lieutenant, grondez-moi si vous voulez, je vous dirai encore aue ces
ISê LA LàlTIÊRB
femmes-là ne devraient pas occuper tous vos moments... et que ça me fait de la peine de voir que vous n'êtes pas aimé comme vous mériteriez de l'être; parce qu'au fond, vous êtes bon, vous avez des qualités, de la sensibilité! et tout cela devrait vous faire sentir que ce n'est pas en courant toujours que... Voilà tout, mon lieutenant.
Auguste garde quelque temps le silence, et Bertrand, surpris de le voir rêveur, craint de l'avoir fâché, et n'ose plus souffler, lorsqu' Auguste lui dit enfin :
— Bertrand, je crois que tu as raison...
— Vraiment, mon lieu tenant I... vous êtes de mon avis?
— Oui^ je sens, qu'un amour véritable, qu'un attachement sincère doit rendre plus heureux que tous ces caprices d'un moment. Mais, est-ce ma faute, si dans le monde il est si difficile de rencontrer un coeur sincère?
-^ Non, certainement!... ça n'est pas votre faute.
— Si l'amour et l'amitié sont remplacés maintenant par la coquetterie et la fausseté?
— On n'aurait pas dû admettre de tels remplaçants!
— Ahl mon pauvre Bertrand!... nous serions trop heureux si toutes les femmes étaient fidèles.
— C'est juste, nous serions trop heureux.
— Et pourtant tout serait alors d'une uniformité assonunante dans le commerce de la vie.
— Ah! vous croyez que cela ferait du tort au commerce?... — > Tiens, Bertrand, il faut prendre le monde comme il est!...
— Nous y sommes bien forcés !
— Mais quand j'aurai trouvé une femme qui m'aimera pour moi-même, qui sera incapable de me tromper, qui ne voudra plaire qu'à moi seul, alors...
— Alors, mon lieutenant?
— Ahl Bertrand, quel souvenir 1... et j'ai pu l'oublier si longtemps!...
— Qui donc, mon lieutenant?
— Cette charmante Denise, cette jolie petite laitière de Montfermeil... Ah! celle-là est sage, je le jurerais.
— Ce serait risquer beaucoup... vous la connaissez à peine... et depuis deux mois que vous ne l'avez vue...
— Bertrand, sais-tu pourquoi je ne suis pas allé la voir?
— C'est parce que vous l'avez oubliée.
DE XOHTFBRMEIL. il7
— Oh! ce n'est pas seulement cela r.. j'ai eu un autre motif., • tu vas rire; eh bien) c'est que je crains de trop aimer cette petite fille.
— Alors, c'est très-dëlioat de votre part.
— Oui, sans doute, car pourquoi chercher à sëduire cette enfant, qui est sage, innocente, qui vit tranquille dans son village?
— Ce serait fort mal, monsieur. Il y a assez de filles qui se laissent sëduire à Paris, sans aller encore en chercher dans les environs*
— Bertrand, selle mon cheval, et ppenda pour toi celui du cabriolet ; dépôche-toi.
— Où allons-nous donc aller, monsieur?
— A Montfermeil, voir Denise.
— Gomment? quand vous venez de dire...
— Je réfléchis qu'il n'y a aucun danger pour elle, car elle ne m'aime pas.
— Vous croyez, monsieur?
— Elle me l'a dit plusieurs fois... Hais je veux voir Coco, mon petit protégé... ce pauvre enfant... je me fais une fête de Fembrasser; tu verras, Bertrand, comme il est gentil... et des parents si misérables I... Bertrand, mets de l'or dans tapodie.
— Oh 1 tant que vous voudrez, mon lieutenant, pour soulager des malheureux, pour aider un orphelin... ça ne se regrette jamais, et ça fait cent fois plus de plaisir que quand il faut payer les tapissiers de la brune et les cachemires de la blonde.
Les chevaux sont prêts: Auguste et Bertrand sont en selle, et partent pour Montfermeil sur les dix heures du matin. A onze, ils ont déjà dépassé le Raincy. Bientôt ils sont à Livry, puis ils tournent à droite, et ne tardent pas à apercevoir le village de Denise.
Bertrand est en nage ; il n'a pas l'habitude de galoper comme Dalville, et, quoiqu'on soit au mois de septembre, la chaleur est encore excessive. Bertrand ralentit le pas de son cheval en fai-* sant remarquer à Auguste que leurs coursiers ont besoin de soufiler quelques instants; mais, croyant reconnaître la route que Coco lui a fait prendre et qui mène à la chaumière de l'enfant, Auguste presse les flancs de sa monture en s'ëcriant à Bertrand :
— Va toujours au village, je t'y retrouverai.
m LA LÀITltlB
•— Allona dcmc au village, se dit Bertrand en laissant aller son cheval au pas* Irai-je à l'auberge?... Demanderai-je la petite laitière?... non, je ne donnerai pas du lait à mon cheval, et cette jeune fille n'aarait pas sans doute de quoi nous nourrir tous tes deux..* C'est gentil ce village; mais je ne vois pas plus d'auberge que dessus ma uma»
Bertrand laisse aller son cheval au hasard; il passe devant plusieurs masures qui n-ont pas même un premier étage, et ne se soucie pas de s'arrêter dans de si pauvres gîtes; mais bientôt il se trouve devant un petit ruisseau bordé de saules, et une }olie matsoMMite lui faiiX fiaure. Bertrand passe le ruisseau, et s'arrête devant la cour. Un petit garçon y joue avec une chèvre; plus loin, une jeune fille bat du beurre, et, dans le fond, une femme âgée arrange des fruits dans une corbeille.
De dessus son cheval, Bertrand domine dans la cour, et regarde ce tableau champêtre. Tout à coup la jeune fille lève les yeux, aperçoit le cavalier de Montfermeil, et s'élance vers lui en criant : — Je ne me trompe pas, c'est M. Bertrand... Et en même temps les yeux de la jeune fille regardent sur la route pour y cheô^er un autre cavalier.
Bertrand reconikait Denise; il lui fait un salut gracieux en disant :
^ Par le grud Tureone, je ne pouvais pas m'arréter plus à propos. Bébdlea un nez étonnant.
— Entrez donc, monsieur Bertrand, dit Denise dont les regards se portent toujours sur la route.
*— BfaBoelle, vous êtes bien honnête ; mais je cherche une auberge pour dire rafraîchir mon cheval et moi.
-— Vous trouverez chez nous tout ce qu'il vous faut. Nous ne souffrirons pas que vous alliez ailleurs, n'est-ce pas, ma tante? Entrez, monsieur Bertrand.
BertraïKi ne résbte pas aux politessea de la jeune fille. II est étonné de s'eniftidre appeler par son nom, ne présumant pas queDalville seaoil amusé à psurler de lui à Denise. Pendant qu'il deieeDd de cheval, la petite court à sa tante, et, pour qu'elle traite bien le nouveau venu, se hâte de lui dire que Bertrand est le compagnon du monsieur qui a été si généreux pour Coco. La mère Fourcyselève, et vient faire des révérences à Bertrand, qui ne devine pas la cause de tant de politesses.
On mène le cheval à l'écurie, Fenfant quitte sa chèvre pour
DE MONTFERMBIL. Itf
Aller regarder Bébelle, et Denise fait entrer Bertrand dans une salle basse et s'empresse de lui offrir du vin. Pendant ce temps, la mère Fourcy fait une omelette, parce que Bertrand a avoué qa*il mangerait bimi un morceau.
Denise brûle d'envie d'avoir des nouvelles du jeupe homme qui lui a recommandé Coco ; mais elle attend que sa taiite ne doit pas présente pour en parler ; die ne sait comment questionner Bertrand, qu'elle croit envoyé par le beau monsieur pour avoir des nouvelles de Tenfant, et die attend que Bertrand en parle le premier; mais comme celui-ci ne fait que boire et manger, Denise se décide à le questionner.
— n vous a envoyé pour savoir si Coco ne manquait de rient si j'avais fait un bon usage de l'argent qu'il m'a laissé, n'est-ce pas, monâettr?
Bertrand vide son verre d'un trait, et le replace sur la table avec force, en disant : -^ Pour un petit vin de village, il n'est pas mwivais du tout.
— Est-ce que voi» ne m'avez pas entendue, monsieur? r^ {vend timidement Denise.
— Pardonnez-moi, mais vous seriez bien aimable de faire comme si je n'avais pas entendu, car je n'ai pas compris.
— Je* vous demande si ce monsieur, ce jeune homme que j'ai vu avec vous, d'abord en cabriolet, puis à la campagne de ma<* dame Destival.
-— Vous voulez dire M. Auguste Dalville?
— Ahf il s'appelle Auguste Dalville?
— Gomment, vous ne saviez pas son nom, et vous savez le mien?
— C'est qu'il vous a nommé deux fois devant moi, dans la cour, et je n'ai pas oublié votre nom.
— > Yous êtes bien honnête, mademoiselle*
— Bt M. Auguste Dalville n'est pas venu avec vous aujoui^ d'hui?
-^ Pardonnez-moi, il est ici {Mrès; il va yenir bientôt.
— Il est ici, il va venir, dit Denise en sautant de joie ; et, pour cacher son émotion, elle r^rend :
^ Ah ! c'est que, en vous voyantseul, j'ai cru que vous n'éti^ plus avec lui,
— Est-ce que je quitterai jamais mon maître, mon bienfait teur, un homme qui fait tout pour moi» et qui me nomme eacott
110 LÀ LAITIERE
son ami? Mille baïonnettes I Non, ma belle enfant, ça ne se peut pas, je suis attaché à M. Auguste comme la poignée de mon sabre est attachée à sa lame; désormais rien ne saurait m'en séparer, à moins que lui-même... Mais je suis bien tranquille, quoique je me permette de le gronder un peu; il connaît le cœur de Bertrand.
Denise essuie quelques larmes d'attendrissement que lui fait verser le dévouement du vieux soldat; puis elle s'écrie, en prenant la main de Bertrand et la serrant dans les siennes :
— Ah ! que c'est bien ce que vous dites là, monsieur Bertrand! que c'est joli d'aimer quelqu'un comme çal
-— Est-ce que cela vous étonne? est-ce que vous pensiez que M. Auguste ne méritait pas d'être aimé ainsi?
— Je ne dis pas cela, monsieur, au contraire. Encore un coup, monsieur Bertrand .
— Volontiers, mamzelle.
Denise était charmée d'entendre parler d'Auguste, et comme le vin rendait Bertrand très-communicatif, il continua; car, lorsqu'il parlait de son bienfaiteur, c'était comme le chapitre de ses campagnes, il n'y avait plus moyen de l'arrêter.
— Oui, jolie enfant, M. Auguste est un brave garçon, liber* tin, coureur, volage et dérangé, c'est vrai! mais ça n'attaque pas le fond.
— Comment, monsieur..., il est tout cela! mais c'est bien mal d'être libertin, volage. Vous en disiez tant de bien tout à l'heure 1
— Est-ce que j*en ai dit du mal, ma petite? Ne faut-il pas que les jeunes gens fassent des folies? Mais j'espère qu'avec mes conseils... Gorbleul si Schtrack connaissait ce petit vin-là... et puis quand on a chaud ça altère en diable.
— Monsieur, il m'a semblé que dans la cour de madame Destival, pendant que M. Auguste me parlait, vous m'aviex dit à l'oreille : Prenez garde à vous !
— C'est possible, mon enfant, c'est très-possible. Écoutez, mademoiselle Denise, vous êtes gentille...
— Vous êtes bien honnête, monsieur Bertrand.
— Non, oh! je vous dis ça franchement; vous avez l'air sage... et ça serait dommage de vous laisser attraper. Mon maître est un brave garçon, mais dès qu'il voit un joli minois, il prend feu comme de la poudre ! c'est plus fort que lui. Il va
DB MONTFBRHSIL. 141
VOUS jurer que çà durera toujours... mais au premier village où il verra une autre jolie fille , il s'enflammera et il en jurera autant.
— Ah ! c'est bien vilain cela.
— Non, c'est une maladie de jeunesse, ça lui passerai... Vous pensez bien qu'à Paris je ne suis pas sans cesse derrière lui pour avertir les jolis minois auxquels il en conte; d'ailleurs, dans les grandes villes^ les filles s'y connaissent assez pour n'avoir pas besoin d'avertissement. Mais quand, par hasard, je vois mon lieutenant s'adresser à une enfant qui m'a l'air sage et honnête comme vous, alors je lui glisse dans l'oreille un léger : Prenez garde à vous !... et si ca no la sauve pas, du moins ça n'est pas ma faute.
Denise ne répond rien , elle réfléchit à ce que vient de lui dire Bertrand ; celui-ci s'essuie le front avec son mouchoir, boit un coup et reprend :
— Au reste, la preuve que M. Auguste est un brave jeune homme» c'est que quand il réfléchit, il ne fait pas de sottises. Par exemple, il vous a trouvée à son goût; eh bien, il n'est pas revenu vous voir ; il m'a dit que c'était de peur de trop vous aimer.
— De trop m'aimer ! s'écrie Denise. Quoi 1 monsieur, il a dit cela... Il m'aime donc?
— Pas du tout, ma belle enfant; c'est-à-dire pas plus que les autres. Mais il aurait cherché à vous séduire par habitude , et vous l'auriez peut-être écouté; car il est joli garçon, et il a une telle manière de dire qu'il aime, qu'il le ferait croire à une femme de soixante ans.
— Et c'est pour cela qu'il ne venait pas ? reprend Denise en soupirant.
— Oui ; mais aujourd'hui il s'est rappelé que vous lui aviez dit que vous ne l'aimiez pas... alors il est venu..
— Je ne lui ai pas dit ça, monsieur Bertrand.
— Non... alors il a eu tort de venir...
— Je ne vous dis pas non plus que je l'aime...
. — Tant mieux pour vous, mamzelle Denise; car ça serait vous préparer des chagrins.
— D'ailleurs, est-ce qu'une villageoise peut aimer un beau monsieur de la ville ?
m LA lAITllCRB
— Je ne sais pas si ça se peut , mais |e sais qoe ça se Toît ({uelquefois.
— Rassurez-vous, monsieur Bertrand , je n'aurai jamais que de Tamitié pour M. Auguste... et si c'est la crainte que je l'aime qui l'empèdM fto venir au village, ah ! dites-lui lûen qu'il peut y venir tant qu'il voudra... Denke sait trop qu'elle n'est point capable de fixer un monsieur de la ville... eÛe ne l'ottbliera jamais.
— Èravol ma chère enfant, c'est bien parler... Je boisa votre sagesse... et vous voyez que j'avale ça d'un trait... Mais qu'avest-vous donc?... est-ce que vous pleurez?
— f Non, monsieur Bertrand, non... c'est que j'aurais été bien fâchée de... Mais c'est fini maintenant, M. Auguste ne craindra l^ds de venir voir son petit protégé. Il ne s^a plu» deux mois sans passer par ici.
-- Ohl c'est selon I... A Paris, vous entendez bien« mam* zelle Denise, que mon maître n'a paa un instant à lui 1 toujours dans les fêtes, dans les plaisirs ! Ah I c'est à qiû l'aura 1 il reçoit dans un jour dix invitations l
— Ohl oui..« il n'a pas le temps de penser «a villagel II est donc bien riche, M. Auguste?
— Riche.,, oui, sans doute « il l'est encore^, mais s'il continue de ce train-là, il ne le sera pas longtemps ! A votre santé, mamzelle Denise 1
— Que voulez vous dire par là, monsieur Bertrand?
— Rien, ohl rien... D'ailIeurS| je ne dois pas me permettre de trouver cela mauvais; M. Dalville est le maître de son argent ; qu'il en donne à des femmes qui le trompent, à des grisettes qui le ruinent; qu'il paye les meubles, les tapis et les robes d'indienne, ça n'est pas mon affaire, je dois payer et obéir; mais ça me fait mal, parce que. .. double citadelle I..« les femmes d'un côté, l'écarté de l'autre. ••
— Qu'est-ce que l'écarté, monsieur Bertrand?
— Ah 1 c'est un petit jeu où l'on se ruine en s'amusant On dit que c'est charmant, parce que ça va vite f... Moi, je trouve que ça va beaucoup trop vite; mais M. Auguste joue pous faire comme les autres. Ça le r^rde. D'ailleurs , s'il veut se ruiner... vous entendez bien que... la subordination avant tout... A votre santé, mamzelle Denise t
Denise est très-étpnnée de ce qu'elle vient d'entendre ; elle
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ne sait si elle doit en croire Bertrand, qui boit et parle encore, lorsque Coco entre en sautant dans la salle.
— Quel est ce petit? demande Bertrand*
— C'est rendant auquel M. Auguste a donné tant de marques de générosité.
— Il est gentU ce petit. Tiens ici, mon garçon; saute sur mes genoux : c'est ça. Est-ce que tu n'as ni père ni mère, mon petit blondin T
. — Si , monsieur, j'ai papa Calleux , répond Coco en regardant Bertrand.
— Qu*eBt-«e qu-il fait ce -père Calleuir ?
— Il travaille à la terre.
■ — C'est un ivrogne, dit tout bas Denise à Bertrand.
— Tant pis 1 c'est un vilain défaut, répond celui-ci en portant son verre à ses lèvres. Il faut boire.. i, c'est une chose nécessaire... mais il faut savoir se modérer... et surtout ne jamais perdre la raison. Eh mais, en voyant ce petit , je me rappelle que c'est lui que mon maître est allé voir. Il m'a quitté en me disant : je vais à la chaumière de l'enfant.
— Ah I men Dieu, il ne trouvera personne, dit Denise. Et vous ne nous dites pas... Il faut aller au-devant de lui... Je le croyais chez laadame Destival..^ Viens, Coco, viens; nous alhms chercher ton bon ami... celui que tu aifloes tant.
— Celui dont tu me parles tous les jours, Denieef dk T^fant.
— Oui, ton bienfaiteur. Yefte^voQS avec neus, monsieur Bertrand?
— Ha foi 1 mamaedle Denise ^ je suis tarès-bien ici, et si vous n'avez pas besoin de moi...
— Non, non, ma tante vous tiendra compagnie. Yiens, Coco, courons chercher ton bon ami.
L'enfant ne demande pas mieux que de suivre Denise. Tous deux laissent Bertrand faire un salut militaire à la mère Fourcy, qui vient d'entrer dans la salle basse, et prennent le chemin de la chaumière.
Mais Denise est agitée par divers sentiments : elle ne sait pas bien elle-même d'où vient son émotion; elle est contente, et pourtant elle tremble, elle respire avec peine ; et comme on ne peut pas courir longtemps quand on respire mal, Denise ralentit ses pas, mais Coco continue de courir en avant, parce qu'à sept ans on ne connaît pas ces émotions-là.
U4 lA LAITIÈRE
Denise est tellement préoccupée de ce que lui a dit Bertrand, qu'elle ne s'aperçoit pas d'abord que Tenfant Ta quittée; mais Coco connaît très-bien les chemins; la jeune fille n'est donc pas inquiète, et elle s'arrête un moment sous un gros arbre, n'étant pas fâchée de se préparer à revoir le jeune homme de Paris. Mille pensées l'agitent; mais celle qui revient le plus souvent frapper l'imagination de la petite, c'est qu'Auguste n'est revenu au village que parce qu'il pense qu'elle ne l'aime pas*
— Est-ce bien sûr qu'il pense cela? se dit Denise ; ce M. Bertrand a peut-être mal entendu... Est-ce bien vrai que M. Auguste soit aussi trompeur qu'il le dit ? Un vieux militaire ne doit pas se connaître à tout ça... Mais, après tout, qu'est-ce que ça me fait?... puisque je n'aime pas ce jeune homme. Gomme dit M. Bertrand, à quoi ça m'avancerait-il de l'aimer ?..• Il se moquerait de moi ensuite. Oh I il n'y a pas de danger que j'écoute un jeune homme de Paris... Unjcoureur... un séducteur... un volage.
Et tout en disant cela," la petite rarrangeait son fichu, rajustait son bonnet, renouait son tablier, et se regardait en mur^ murant :
— Mon Dieu! comme je suis chiffonnée... Si j'avais su ce matin... si j'avais pu deviner... Ce monsieur ne me trouvera pins gentille... Oh ! ça m'est égal; mais on n'veut pas non plus avoir l'air sans soin... sans goût...
Enfin, Denise ayant achevé l'examen de sa toilette va quitter le gros arbre, lorsqu'une voix se fait entendre. C'est çplle d'Auguste.
La petite l'a reconnu... Elle a besoin de s'arrêter encore pour reprendre sa respiration.
Mais Auguste n'est pas seul ; il parle et rit avec une jeune villageoise fraîche et gentille, près de laquelle il marche en conduisant son cheval en laisse. Denise, masquée par le gros arbre, n'est par vue pas Dalville.
La paysanne s'arrête à cent pas de l'arbre qui cache Denise en disant à Auguste :
— Adieu, monsieur ; moi j'vas par là; et vous, pisque vous allez à Montfermeil, vlà vot' chemin tout droit.
— Nous ne nous quitterons pas ainsi, ma belle enfant, dit
Auguste en lâchant la bride de son cheval pour prendre la taille de la villageoise, il faut au moins nous dire adieu...
— Laissez donc, monsieur, laissez donc... vous me serrez trop fort.
— Pas autant que vous me plaisez.
— Tiens 1 ça vous a donc pris comme ça, tout d*un coup, en descendant de cheval ?
— Ça me prend toujours ainsi l
— C'est pis qu'un coup de tonnerre I... Ah çà l voulez-vous ben me laisser ?
— Quand je vous aurai embrassée.
— Non, pas de ça... Prenez donc garde; pendant que vous vous échauffez, vot' bidet va s'en aller.
— Je le retrouverai.
— Tenez, le vlà qui piaffe déjà dans les haricots de Nicolas.
— Laissons-le piaffer.
— Monsieur, je vous dis que je vas crier, si...
Le bruit d'un baiser interrompit la paysanne, et retentit jusqu'au cœur de Denise, qui entendait tout et ne bougeait pas. Ce premier triomphe allait peut-être être suivi d'un second, lorsque la voix de Coco se fit entendre ; il accourait vers Auguste, qu'il venait d'apercevoir, en criant de toutes ses forces ;
— Vlà mon bon ami ! Bonjour, mon bon ami ! Yiens-tu jouer avec moi?
A la voix de l'enfant, Auguste quitte la villageoise pour aller au-devant de Coco, et la paysanne s'éloigne par un chemin de traverse en disant :
— C'est ben heureux que ce petit soit venu , quoique ça... car j'avais beau me défendre... c'est qu'il allait toujours!..* Jarni ! queu farceur qu'ça fait l
Auguste prend l'enfant dans ses bras, il l'embrasse, et reçoit avec joie ses caresses en lui disant :
— Tu n'étais pas à la chaumière. Coco, je n'y ai trouvé personne ; est-ce que tu n'y demeures plus?
— Non , je suis toujours avec ma petite Denise, à présent ; depuis que grand'mamau Madeleine est morte, je demeure avec Denise... Oh! je suis bien heureux! elle m'aime tout plein, Denise ! elle m'aime autant que Jacqueleine.
La jeune fille, après avoir essuyé ses yeux d'où sortaient
quelques lannes, a quitté le gros arbre, et s'approche d'Auguste en tâchant de prendre un air riant.
— Tiens... la vlà Denise, dit Tenfant en apercevant la petite laitière qui vient à eux.
Aussitôt Auguste court au-devant de la jeune Ûlle en s'ëcriant : •— Vous voilà donc, ma chère Denise 1 Que je suis aise de vous revoir 1... Il y a si longtemps... Vraiment, vous êtes encore plus jolie.
Denise fait à Auguste une froide révérence, et lui répond d*un air contraint : — Vous êtes ben honnête, monsieur.
— Sans les occupations qui me retiennent à Paris, il y a longtemps que je serais revenu vous voir... J'en ai eu plus d'une fois le désir, car je pensais souvent à la petite laitière de Montfermeil; et vous... pensiez-vous quelquefois à moit
— Ohl... pas souvent, monsieur, dit Denise en roulant le coin de son tablier.
— Voilà ce qui s'appelle de la franchise, dit Auguste avec un peu d'humeur; mais bientôt il reprend sa gaieté habituelle et s'écrie : — Au fait, Denise, vous auriez eu bien tort de vous occuper de moi 1 Est-ce que je mérite d'intéresser un cœur si neuf, si pur?... Non, je me rends justice !... Décidément, Denise, je suis bien aise pour vous que vous n'ayez pas d'amour pour moi ; mais j'espère avoir votre amitié , et j'en serai digne malgré mes folies N'est-ce pas, Denise?... Vous serez mon amie, vous; et lorsque quelques-unes de ces dameâ de la ville m'auront fait de nouvelles perfidies, c'est auprès de vous que je viendrai les oublier. Votre vue me raccommodera avec votre sexe ; vous me ferez croire de nouveau à la vertu, à la fidélité... à toutes ces qualités que nous cherchons chez les femmes, et...
' Ah 1 Denise , je ne vous ai pas encore embrassée, et un ami a ce droit-là.
Denise tend sa joue en rougissant, et Auguste y cueille un seul baiser, parce que l'ait* froid et contraint de la petite laitière lui fait croire que ce n'est que par complaisance qu'elle lui accorde cette faveur.
— D est donc arrivé bien des événements ici ? reprend Auguste. Coco m'a dit qu'il demeurait chez vous, que sa vieille grand'mère était morte...
— Oui, monsieur; j'ai demandé au père Calleux à garder
i)E MONTFBRHfiU. 147
'80Û fils avec nous , il y a consenti. J'ai pense qu'auprès de nous Coco serait plus heureux. Ai-je mal fait, monsieur?
— Est-ce que vous pouvez jamais faire mal ?
^- Et puis, ma petite Denise a bien soin de Jacqueleine, dit Cocoy et elle me laisse jouer tant que je veux... à condition que, tous les matins et tous les soirs, je prierai le bon Dieu pour mon bpn ami.
Denise rougit et baisse les yeux en disant : — N*est-il pas bien naturel de prier pour son bienfaiteur?
Auguste se sent ému; il considère quelques instants la jeune fille et l'enfant, tout étonné qu'un peu d'or, donné pour faire du bien, lui procure un bonheur plus grand que celui qu'il répand â poignée pour payer des plaisirs. Puis, comme s'il eût été honteux de son attendrissement, il s'écrie :
— Me remercier pour une bagatelle I... Mais, maintenant que mon petit garçon est tout à fait chez vous , je n'entends pas qu'il soit à votre charge. Il ne doit rien vous rester de la misère que je vous avais remise; aujourd'hui nous réparerons mon Oubli. Je veux que Coco fasse quelque chose, qu'il s'instruise...
— Oh I Denise m*apprend déjà mes lettres, dit l'enfant.
— Comment, Denise, est-ce que vous savez lire? dit Auguste.
— Oui, monsieur, et écrire aussi, répond la petite d'un air important.
Auguste sourît en disant :
— Mais, vraiment , cela est très-beau pour une laitière, et je suis sûr que vous êtes plus savante que toutes vos compagnes. En ce cas. Je vous abandonne pour quelques années l'éducation de Coco. Plus tard... nous verrons... Je loferai venir à Paris...
— Avec Jacqueleine, n'est-ce pas, mon bon ami ? dit le petit en prenant la main d'Auguste.
— Oui, mon garçon. Mais j'oublie ce pauvre Bertrand, qui m'attend dans quelque cabaret du village.
— Il est chez nous, monsieur... je l'ai laissé avec ma tante.
— En ce cas , allons le rejoindre , car je vous avouerai , ma <£ère Denise, que je meurs de soif et de faim.
— Ah î mon Dieu I monsieur, et moi qui ne pensais pas à vous offrir... Venez vite... Oh! nous serons bientôt arrivés.
On se met en marche ; Auguste offre son bras à la petite, qui l'accepte en rougissant, et ose à peine s'appuyer sur son compagnon de route, craignant que la plus légère pression de son
bras ne fasse deviner au beau monsieur ce qu'elle voudrait se cacher à elle-même, et retenant jusqu'à sa respiration, parce qu'elle croit que tout doit la trahir. Heureux âge ! heureuse innocence I où l'amour a toute sa pudeur, où celle qui l'éprouve, tout en cherchant à le cacher, le laisse paraître dans ses yeux, dans sa voix^ dans ses moindres actions I Certes, il eût été bien facile alors de lire dans le cœur de Ja jeune fille ; mais l'homme habitué au manège des coquettes de la ville peut-il se connaître au véritable amour?
— On arrive à la maisonnette ; on trouve la mère Fourcy assise près de Bertrand et ouvrant de grands yeux en écoutant des récits de bataille que l'ancien caporal arrose avec le petit vin du pays. La tante de Denise fait force révérences au monsieur de Paris; Denise court, va, vient, met tout en l'air pour offrir sur-le-champ un joli déjeuner à Auguste; et pendant qu'on le prépare. Coco mène son bon ami près de Jacqueleine^ et la mère Fourcy le suit pour faire admirer au monsieur la beauté de ses coqs , la grosseur de ses œufs et la gentillesse de ses vaches. Après avoir visité la maisonnette , Auguste se rend dans le jardin, toujours guidé par la mère Fourcy et Coco ; on lui fait goûter des fruits , du raisin ; on lui offre les plus belles fleurs. (Auguste trouve tout admirable , et chacune de ses approbations lui attire une nouvelle révérence.
Enfin le repas est préparé. Il est une heure après midi : c'est l'instant où l'on dîne au village. Denise a tant fait, qu'elle offre à Auguste un repas complet. Les poulets, les canards, les lapins y ont passé. En voyant une table si bien servie, Auguste exige que ses hôtes y prennent place à côté de lui. Les villageoises font quelques façons ; mais le jeune homme déclare qu'il n'acceptera rien si on ne lui tient pas compagnie. On cède en faisant de nouvelles révérences; Auguste se place entre Denise et son petit protégé, la mère Fourcy en face, et, sur l'invitation de son lieutenant, Bertrand prend place près de la tante.
Ce repas, égayé par les saillies d'Auguste, par les rasades de Bertrand, par la joie naïve de l'enfant , fait éprouver à chacun des convives un sentiment nouveau. La mère Fourcy, toute fière de dîner avec un beau monsieur, se tient à un pied de distance de la table , et ne prendrait pas son verre sans saluer la compagnie. Bertrand éprouve une vive satisfaction à être assis près de son lieutenant; et voulant prouver qu'il n'oublie point
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le respect qn'il lui doit, il conserve, tout en mangeant, la même tenue que s'il présentait les armes ; il ne lève pas les yeux de dessus son assiette, même pour verser à boire à sa voisine , ce qui Texpose quelquefois à verser à côté. L'enfant rit, bavarde, joue avec Auguste et donne à manger à sa chèvre. Denise parle peu; elle est embarrassée, elle ne mange pas , et cependant elle se trouve bien heureuse d'être assise près du jeune étourdi qui embrasse toutes les filles, et qui a le secret de se faire aimer même de celles qu'il ne courtise pas.
Auguste n'a jamais été si gai qu'à ce repas : il caresse l'enfant, il dit le petit mot pour rire à la mère Fourcy, il force Bertrand à trinquer avec lui ; il semble que l'air pur et frais des champs le dégage de toutes les sujétions du grand monde , et qu'heureux d'être un moment débarrassé d'étiquette et de galanterie, il respire avec plus de liberté.
— Bertrand, dit le jeune homme en se versant à boire, je crois vraiment que je suis plus content ici qu'à une table somptueuse, entouré de jolies femmes surchargées de bijoux et de parures, et servi par une armée de valets.
— Ici, monsieur, vous ne voyez que des gens qui vous aiment et qui ne vous ruineront pas en vous faisant des compliments et des politesses.
— Eh bien, Bertrand, quand les autres m'auront ruiné, c'est ici que je viendrai me consoler de l'ingratitude des hommes et de la perfidie des femmes. Mais vous ne me dites rien , Denise, est-ce que vous n'approuvez point mon projet ?
— Si, monsieur, répondit la petite à demi-voix, et la tante s'écrie :
— Mais, parle donc, mon enfant, tu ne manges plus et tu ne parles pas !... Décidément t'as queuque chose.
— En effet, dit Auguste, vous ne senablez pas partager notre gaieté. Qu'avez-vous donc, Denise?
— Moi , monsieur ?. . . mais rien , je vous jure.
— Et moi, j' vous assure qu'elle a queuque chose, s'écrie la mère Fourcy. Pardi! depuis queuque temps aile est toute retournée, elle n'aime pas la danse, elle n'aime pas les petits jeux, elle ne sait plus ce Qu'elle aime. Oh! mais je m'y connais, voyez- Tous : une jeune fille qui devient comme ça, c'est signe qu'aile pense à queuque chose. Eh ben, faut pas rougir pour ça, mon enfant; t'es honnête, on le sait ben ; ça n'empêche pas de songer
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à se marier, et j'espère ben que monsieur nous fera Thonneur de venir à la noce.
— Oui, certainement, dit Auguste en faisant une légère gri* mace; oui, Denise, je serai charmé d*étre le témoin de votre boniheur... et puisque vous aimez quelqu'un... Ahl vous ne m'aviez pas dit que vous aviez fait un choix.
Denise ne répond rien ; elle tient ses regards baissés et tâche de cacher son troubla en caressant la compagne fidèle de Coco.
Auguste se lève brusquement de table, et, sans dire un mot aux convives, sort de la salle d'un air de mauvaise humeur, et va se promener dans le jardin. Il ne veut pas s'avouer à lui-même ce qu'il éprouve, mais ce que vient de dire la mère Fourcy lui a fait mal ; tout en répétant qu'il ne songeait pas à Denise, il sent au fond du cœur que l'image de la jeune villageoise lui cause une émotion plus douce que celle des coquettes de Paris.
Auguste se promène au hasard dans les détours du jardin ; il fait ce qu'il {>eut pour reprendre sa gaieté en se disant :-^ Je ne me conçois pas ! prendre de l'humeur parce que cette petite aime quelqu'un , et que ce n'est pas moi. Moi 1 Mais pourquoi m'ai^ merait-elle? Moi! qu'elle n'a vu que trois fois, qu'elle ne connaît pas! Il faut que j'aie bien de l'amour-propre pour penser que cette jeune fille pouvait m'aimer. Non, je sens là que ce n'est pas la vanité qui me le faisait désirer. Allons, retournons à Paris, oublions cette petite laitière! Ce ne sera pas difficile : qu a«^elle donc de si extraordinaire? Il y a dans Paris mille femmes plus jolies, plus piquantes, plus...
Auguste s'arrête, car en tournant la tête il vient d'apercevoir Denise à quelques pas de lui ; ses yeux contemplent la jeune villageoise, qui semble craindre d'avancer et reste immobile contre un arbre : son embarras, sa rougeur, les regards furtife qu'elle jette sur le jeune homme, donnent à toute sa personne une grâce, un charme que l'art ne peut imiter, et Auguste ae dit tout bas : Non, il n'y en a pas une à Paris qui puisse lui être comparée.
Étonnée de voir leur hête quitter la table si brusquement, De^ nise Ta suivi de loin dans le jardin. Elle se rappelle ce que lui a dit Bertrand, et comme son plus grand désir est qu'Auguste vienne souvent au village , elle se promet de bien cacher oe qu'elle éprouve en secret
Auguste s'est approché de Denise; pendant quelque temps» ite
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restent en silence Tun devant l'autre; enfin le jenne homme tâche de prendre un air indifférent, et lui dit :
— Vous aimez donc quelqu'un, Denise?
— Oui, monsieur, répond la petite en rougissant et en tenant ses yeux baissés.
— Il me semble que lorsque je vous ai rencontrée pour la première fois, danà le petit sentier du bois, vous m'aviez dit que vous n'aviez pas d'amoureux?
— C'est vrai, monsieur.
— C'est donc depuis ce temps que vous avez donné votre cœur?
Denise soupire et se tait.
— Je n'ai pas le droit de vous questionner, reprend Auguste avec dépit; mais c'est l'intérêt que vous m'inspirez, c'est... Tenez, Denise, je me trompais bien, car je croyais que vous m'aimiez un peu.
— Oh! non, monsieur, je ne vous aime pasl... pas d'amour... Il faut bien que je vous dise cela, puisque vous ne viendriez plus au village s'il en était autrement. Mais venez-y monsieur; ohl venez souvent voir l'enfant que vous^ avez adopté ! Je n'oublierai pas que je ne suis qu'une paysanne et que vous êtes un monsieur de la ville , et je vous assure bien que je n'aurai jamais d'amour pour vous.
En achevant ces mots, la jeune fille se retourne pour qu'Auguste ne voie pas les larmes qui s'échappent de ses yeux ; mais celui-ci est déjà loin d'elle. Il marche à grands pas vers la maison, et entre dans la salle basse en disant :
— Allons, Bertrand, il faut retourner à Paris.
— Retournons à Paris, mon lieutenant ;. me voici dispose à feîre quatre lieues par heure. Adieu, la maman; votre vin est gentil; un jour que Schtrack aura le temps, je l'amènerai jusqu'ici pousser une reconnaissance.
La petite revient; elle voudrait lire dans les yeux d'Auguste, mais, sans la regarder, le jeune homme lui dit :
— Adieu, Denise; nous partons.
— Déjà! s'écrie Denise; vous aviez l'air de vous trouver si bien ici I
— Oui, je m'y trouve très-bien, en effet, mais des affaires m'appellent. Je vous reverrai, Denise; je reviendrai vous voir.
— Vous ne serez plus si longtemps sans venir embrasser Coco.
— Non, je vous le promets. Prenez ceci, c'est pour lui. Je n*di pas besoin de vous le recommander, vous êtes si bonne I
— Oh I pour ça, monsieur, aile aime c't enfant comme si c'était son frère.
— Mais à quoi bon me laisser tant d'argent, monsieur?
— Sa chaumière tombe en ruine, vous la ferez réparer. Vous erez clore le petit jardin qui est derrière; vous l'achèterez pour mon petit garçon.
"— Mais, monsieur, ça fait mille écus que vous me donnez là, et il ne faut pas tant d'argent pour tout ça.
— Prenez, je le vetix ; et, si cela ne suffisait pas, tenez, voici mon adresse à Paris; écrivez-moi, Denise, et vous aurez sur-lechamp de mes nouvelles.
Auguste jette son adresse sur la table, et embrasse l'enfant.
— Adieu, mon bon ami I dit le petit en passant ses bras autour du cou d'Auguste ; la mère Fourcy fait au jeune homme une révérence qui dure le temps que l'on mettrait à compter les mille écus. Denise le regarde avec embarras, attendant qu*il vienne l'embrasser; mais il n'en fait rien. Après avoir dit adieu à l'enfant, il salue tout le monde, et remonte lestement à cheval, puis s'éloigne avec Bertrand, laissant la petite attristée de la froideur avec laquelle il vient de la quitter, et se disant :
— Qu'a-t-il donc? Il ne venait pas parce qu'il craignait de m'aimer ; il a l'air fâché parce qu'il sait que je ne l'aime pas. Comment faut-il donc faire pour le voir souvent?
Tout en trottant près de son lieutenant, Bertrand se permettait, suivant l'usage, quelques réflexions, et disait :
— Certainement, il est beau d'être généreux, et l'on ne doit pas regretter l'argent donné pour faire le bien. Cependant, monsieur, il me semble que mille écus... c'est beaucoup dans ce moment où notre caisse est peu garnie ; vous auriez pu vous gêner moins en donnant cela à plusieurs fois, cela serait revenu au même.
^- Il est probable que je ne retournerai pas au village de longtemps, dit Auguste d'un ton pensif.
— Ah! alors, c'est différent, c'est moi qui ai tort.
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