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CHAPITRE XIV

L*ÉCOL£ DES PARVENUS.

— Cette pauvre Denise était bien triste en s'en allant, dit Bertrand à Auguste le lendemain du voyage de la petite à Paris.

— J'ai été fort contrarié de ne pouvoir lui parler plus longtemps, répond Dalville ; mais ce n'est pas ma faute, cette dame m'attendait.

— Cette dame... Cette dame aurait peut-être pu attendre quelques instants de plus.

— Bertrand 1

— Pardon, mon lieutenant l c'est que vraiment j'ai été aiQigé de vous voir parler à peine à cette jeune fille, chez qui nous avons été si bien traités : rappelez-vous la manière dont on nous a reçus, la joie que l'on a témoignée en nous voyant !

— Ah I je ne l'ai pas oublié.

— Vous ne l'avez pas seulement remerciée de son présent 1

— Je ne l'ai pas vu. Mais avant peu nous irons au village, je réparerai ma faute. Bertrand, je dîne aujourd'hui chez madame de la Thomassinière; il doit y avoir beaucoup de monde, grande soirée. Je ne reviendrai sans doute que demain matin. A propos, mets en note que j'ai prêté cent louis à M. le marquis de Cligneval, qui dernièrement a été fort malheureux au jeu dans une maison où je me trouvais; il doit mç les remettre ces jours-ci.

Bertrand ne répond pas ; mais il retourne à sa caisse en se disant :

— Encore de l'argent qui ne rentrera pas ; il prête sans cesse, et on ne lui rend jamais !

M. de la Thomassinière, qui voit chaque jour s'augmenter sa

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fortune, veut cëlébrer, par un grand festin, la fôte de son épouse. Déjà, depuis huit jours, les invitations sont envoyées; tout annonce que le repas sera un des plus brillants qu'ait encore donnés le spéculateur. Il doit avoir à sa table des chevaliers et des marquis qui veulent bien rappeler leur ami; des, poètes qui lui ont promis de parler de lui dans leurs ouvrages ; et enûn quelques anciennes connaissances que Ton compte écraser par le luxe de la fête. M. et madame Destival sont de ce dernier nombre.

Tout le monde est en mouvement dans le superbe hôtel de M. de la Thomassinière. Les tapissiers ont décoré les salons, préparé les lustres, les girandoles. Les domestiques vont et viennent pour porter des ordres, les marmitons exécutent ceux de leur chef. Trois femmes sont auprès de madame, qui n'est à sa toilette que depuis trois heures, et il n'en est encore que cinq. Mais Athalie est inconstante dans ses goûts : ce qui la charmait la veille lui déplaît le lendemain ; elle a déjà jeté de côté deux jolis bonnets, avec lesquels elle se trouve affreuse; elle s'impatiente, se .dépite, trépigne des pieds, déchire un superbe tulle, met en pièces un bouquet, gronde ses femmes, et va avoir une attaque de nerfs, parce qu'on lui apporte une parure en pierres bleues lorsqu'elle les voulait violettes. Enfin ses femmes parviennent à la calmer en lui assurant qu'elle est parfaitement coiffée; elle daigne se regarder encore dans sa psyché, se fait d'abord la moue, puis se sourit et dit enfin :

— C'est vrai, je ne suis pas mal.

A cinq heures et demie les convives commencent à arriver. M. de la Thomassinière, qui est un peu moins insolent chez lui que chez les autres, va au-devant des personnes titrées qui veulent bien lui faire l'honneur d'accepter son dtner, et daigne accorder un sourire à celles qu'il a honorées de son invitation.

M. et madame Destival sont arrivés. Depuis qu'il a un nègre, l'homme d'affaires cligne des yeux, et prétend avoir la vue trèsbasse. Sa femme est d*une élégance qui peut rivaliser avec celle d' Athalie, et ses yeux spirituels semblent avoir quelque chose de plus malin en se portant sur le maître et la maltresse de la maison.

Tous les convives sont arrivés, et Auguste est du nonibre. La société est brillante : des petites-maîtresses, des élégants, des gens décorés garnissent le salon> dont Athalie fait les honneurs

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en mesurant cependant ses politesses au rang ou à la fortune des personnes à qui elle les adresse. M. de la Thoraassinière se promène avec orgueil dans ses salons en disant :

— On parlera beaucoup de cette fôte-là ! Le marquis m'a promis d'en dire un mot à la cour ; il y a un poëte, qui est journaliste, et qui m*a dit que mon nom serait dans un article de journal qui aura au moins une colonne 1 Mon nom dans une colonne ! peste ! Comme je vais être répandu I Quand Destival donnera un dîner comme le mien, je lui permettrai de se croire quelque chose. Ces pauvres gens, ils crèvent d'envie, ça fait plaisir !

A six heures et demie la société se rend dans la salle à manger, où une table de quarante couverts est servie. M. Destival est placé tout au bout, entre un enfant de six ans et un vieux monsieur sourd. Il dévore cet affront en regardant sa femme, et leurs yeux, d'intelligence, semblent se promettre une douce vengeance.

Le potage venait d'être enlevé, lorsqu'un bruit, produit par des personnes qui semblaient se quereller^ se fit entendre dans la pièce qui précédait la salle à manger.

— Qu'est-ce donc? Lafleur 1 Jasmin 1 dit aussitôt M. de la Thomassinière en appelant ses gens. Qui donc se permet de faire du bruit chez moi?... Renvoyez! je ne suis visible pour personne ; on m'apporterait des lingots d'or, que je ne les reco» vrais pas maintenant.

Les valets semblent embarrassés et n'osent répondre. Cependant le bruit continue ; on distingue la voix d'une femme qui crie :

— J'entrerai ! je vous dis que je peux entrer.

— Faites donc chasser cette canaille, Lafleur I reprend M. de la Thomassinière avec colère.

Dans ce moment la porte de la salle à manger est poussée brusquement, et une femme d'une soixantaine d'années, grosse, courte, à la face réjouie, colfTée d'un bonnet rond et habillée comme une marchande d'oranges, entre en s'écriant :

— Eh ben! i' s'rait fort que je ne pusse pas entrer chez mon fils!... Sont-ils bêtes tous ces laquais de mes fesses I... EscuseZy messieurs, mesdames!... Où donc t'es, Thomas? Viens donc m'embrasser, mon fieu!... Est-ce que tu ne reconnais pas ta mère ?

DE M0NTF6AMEIL. Ifit

Les changements à vue de TOpéra sont moins prompts qu^ celui qui s'exécute dans la salle à manger à l'entrée de la mère Thomas. M. de la Tbomassinière est stupéfait : il semble que la foudre vienne de le frapper et qu'il n'ait plus la faculté de faire un mouvement ni de prononcer un mot. La brillante Athalie pâlit, se trouble, et porte sur la mère Thomas des regards qui annoncent qu'elle doute encore de ce qu'elle entend ; on lit sur la figure de chaque convive l'étonnement que leur cause cette scène inattendue et un sentiment d'ironie, de malice et de satisfaction, qui n'égale pas cependant celle que Destivaletsafemme éprouvent en ce moment.

' La mère Thomas, qui ne s'occupe pas de la mine des convives, a reconnu son fils parmi toutes les personnes assises à table^ et court à lui en disant :

î— Le v'ià!... je le reconnais!... C'est lui.,, c'est mon Thomas,,. Oh! c'est ben lui... avec son petit haricot sous l'œil gauche!,,. T'es pas trop changé, mon garçon!... Eh ben! em^ brasse-moi donci est-ce que tu ne peux remuer ni pied ni patte?

En disant cela, la bonne femme prend son fils par la tête et l'embrasse à plusieurs reprises. La Tbomassinière se laisse faire, comme quelqu'un qui ne sait plus où il en est, et Athalie s'écrie :

— Ah! mon Dieu!... est-ce que c'est possible t.. . Est-ce que ce n'est pas une comédie qu'on nous joue?

— Tu ne m'attendais pas, n'est-il pas vrai, mon garçon? Ah! j'crais benl... C'est z*une surprise, vois-tu, c'est queuqu'unde tes bons amis qui m'a écrit que ça te ferait ben plaisir de voir ta mère, et qu'il fallait tâcher d'arriver jwsse pour aujourd'hui, que c'est la fête de la femme...

Ici, les convives se regardent mutuellement pour tâcher de deviner quel est celui qui a fait cette surprise à M. de la Tho* massinière ; et parmi ceux qui n'en sont pas Vauteur, il s-en trouve plus d'un qui regrette de n'en avoir pas eu l'idée. Quant au maître de la maison, il est toujours trop abasourdi du coup qui vient de le frapper pour faire attention à ce que sa mère a dit ; et Athalie semble prête à se trouver mal.

-^ Là'dessus, reprend la mère Thomas, je me sommes dit : en avant la tirelire!... J'avais encore un petit magot de côté, ça m'a servi à payer ma place dans la diligence, ousque nous étions serrés, ni pus ni moins que des z^harengs, sauf vot* respect, mes-^

I\»l LA LAITIÈRE

sieurs, mesdames ; et me v'ià dans ce Paris, oasque t'as si joliment fait tes orges!

Le marquis de Cligneval, qui est assis en face de M. de «la Thomassinière, veut mettre un terme à l'embarras de son hôte, dans la bourse duquel il puise trop facilement pour ne point fermer les yeux sur le plus ou moins d'illustration de ses parents. Il s'empresse de prendre la parole, et s'écrie d'un air agréable :

— C'est vraiment très-aimable à madame votre mère d'être venue vous surprendre ainsi!... Elle s'est tellement pressée, qu'elle est encore dans un négligé de voyage... Mais qu'importe, vous êtes avec vos amis... Elle va se mettre à table à côté de moi... je serai enchanté de faire sa connaissance... Elle a une figure bien respectable!... un profil grec. J'aime beaucoup les habitants de la campagne, moi, ils ont un naturel charmant.

La Thomassinière regarde le marquis d'un air qui veut dire : Vous me sauvez la vie, tandis que la mère Thomas s'écrie :

— Quoi qu'il dit donc, celui-là, que j* suis venue en négligé! Mais tu te trompes, mon fiston^ j'ai ben mis mon déshabillé des dimanches.

— Taisez-vous!... taisez-vous 1... de grâce, ma inère, murmure la Thomassinière. Prenez donc garde... vous parlez à un marquis...

— A un quoi?... Comment que t'as dit Thomas?... Eh benî mais à propos, où qu'est donc ma bru?... Présente-la-moi donc, mon garçon ; est>ce qu'elle ne serait pas ben aise d'embrasser la mère de son homme?...

— Madame de la Thomassinière, embrassez donc votre bellemère, dit madame Destival en regardant Athalie d'un air moqueur.

— Je n*en puis plus... Je me meurs!... dit Athalie d'une Toix éteinte, et elle se laisse aller sur Auguste, qui est assis près d'elle.

— Ma femme se trouve mal! s*écrie la Thomassinière, enchanté d'un événement qui va distraire l'attention de la société; et il se lève précipitamment et court vers sa femme, que plusieurs personnes entourent, tandis que la mère Thomas s'écrie :

— Tiens! c'est ta femme, c'te petite chiffon qui se pâme! Elle aura déjà trop mangé, mon p'tit; c'est z'une indigession»

DE MONTFERHEIL. 193

c'est sûr! donne-lui un verre d'eau-de-vie, ça lui remettra le cœur.

On fait respirer des sels à Àthalie, on la place au grand air; mais elle n'a garde de revenir. La mère Thomas repousse deux petites-maîtresses qui secourent sa bru en leur disant :

— Prenez donc garde, mes petits choux, vous étouffez c't* enfant. Ah 1 mon Dieu I si on voulait la faire revenir tout d' suite, je sais t' un bon remède : deux ou trois claques sur V derrière, ça TOUS ranime ben vite une femme; c'est z'infailliblel

Les élégantes se regardent, et s'éloignent de madame Thomas en se disant entre elles :

— Mais c'est affreux! cela devient intolérable.

— Ma chère, elle m'amuse beaucoup, dit l'une.

— Oh I moi, elle me fait rougir : dès qu'elle ouvre la bouche je tremble toujours qu'il ne lui échappe quelque vilain motl

— Mais cela ne commence pas mal.

— C'est une attaque de nerfs, dit la Thomassinière, il faut porter madame dans son appartement. Gela dure toujours deux ou trois heures au moins.

— Eh ben, ça ne laisse pas que d'être gentil I dit la mère Thomas.

On emporte la maîtresse de la maison dans sa chambre, et elle 86 promet de n'en pas sortir tant que madame Thomas sera avec la société.

Cependant, pour la plupart des personnes invitées, le dîner est la plus importante affaire, et madame de la Thomassinière est à peine emportée hors de la salle à manger, que chacun se remet à table en disant : — Ce ne sera rien, ce n'est pas dangereux, cela ne peut avoir de suite. Tout cela veut dire : C'est assez nous occuper de la maîtresse de la maison, à qui il a plu de s'évanouir; songeons maintenant à notre estomac, et ne laissons ps^ plus longtemps attendre les mets délicieux que l'on a préparés pour nous.

La Thomassinière aurait volontiers suivi sa femme ; mais il sent qu'il serait malhonnête de quitter aussi la société, avec laquelle il a déjà entièrement changé de ton. 11 revient donc se mettre à sa place en cherchant dans sa tête comment il pourra imposer silence à sa chère mère ; et Destival, craignant qu'on ne fasse disparaître madame Thomas, va lui offrir la main pour la conduire auprès du marquis.

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La mère Thomas accepte la main de Destival en lui adres* sant un : — Merci, mon homme, et se campe sur une chaise , auprès de M. de Gligneval, en disant à son conducteur :

— Maintenant, galant, je n'ai pus besoin de vot' main ; pour jouer des fourchettes et des quenottes, je vais ben toute seule, mon ami.

— Elle est pleine d^espritl s'ëcrie le marquis, elle a vraimenl des reparties (délicieuses!

La Thomassinière, qui n'ose plus lever les yeux, voudrait au moins faire presser le diner. Mais les convives ne le secondent pas ; ils se trouvent bien à table, et font fête au festin. Le maiv quis bourre la mère Thomas, il couvre sans cesse son assiette, espérant que cela calmera son caquet ; mais madame Thomas est une luronne qui sait faire deux choses à la fois. Tout en mangeant, elle s'écrie à chaque instant :

— Ahl Dieul que c'est bon! Ahl queu joli fricot 1 j* navions jamais rien mangé de c' goût-là I Ah! Thomas, mon garçon, on ne faisait pas de si bonnes fricassées à not' petit cabaret de YAn^ savant! T'en souviens-tu. Cadet?

— Qui veut des truffes? qui n'a pas de truffes? s'écrie M. de la Thomassinière en tâchant de couvrir la voix de madame sa mère. Mais madame Destival, qui a fort bien entendu, lui dit :

— Gomment! madame, est-ce que M. de la Thomassinière a jamais tenu un cabaret?

— La Thomassinière I répond la mère Thomas en vidant son verre. Qu'est-ce que c'est que ça, mon cœur?

— C'est monsieur votre fils, madame.

— Comment! est-ce que tu ne t'appelles pus Thomas, mon garçon? C'est donc ça que tous ces singes verts, qui sont brodés en or dans ton antichambre , disaient que ce n'était pas id ta demeure! Et pourquoi donc, Thomas, que t'as quitté le nom de ton père? Est-ce que tu ne le trouvais pas assez beau? Sais*tu ben que c'était un honnête homme, qui vendait du vin à six aous le litre sans mettre de la drogue dedans, comme tous vos afteripants de Paris! Escuséz! la société.

«- Monsieur votre fils, dit le marquis, s'appelle maintenant de la Thomassinière, du nom d'une terre qu'il a achetée. C'est d'ailleurs l'usage à Paris : on ne change pas son nom, mais on Tai^ longe un peu ; c'est plus agréable à l'oreille.

— Oui, sans doute, dit la Thomassinière en tâchant de re-

prendre de Tassurance, Quand on a fait une fortune aussi conséquente que la mienne, il est bien permis d'oublier. D'ailleurs, comme dit M. le marquis, cela se fait tous les jours*

-^ Ah! c*est différent, reprend la mère Thomas, al t'as acheté des terres. C'est pis que le marquis de Garabas! Mais, quoique ça, mon garçon, t'aurais ben pu me faire venir plus tôt z'avec toi ; car je m'ennuyais un brin dans not' endroit, qu'est %'un véritable trou, et avec deux cents francs que tu m'envoyais tous les ans, je ne pouvais pas faire une fameuse ripopëe.

— Ah! Dieu! quelle horreur! s'écrie une dame coiffée d'un béret orné d'un oiseau de paradis, en se reculant de la table, tandis que les hommes se regardept en riant, et ^que M. de la Thomassinière allonge ses pieds sous la table pour tâcher de rencontrer ceux de madame sa mère, qui est assise en face de lui, et à laquelle il fait en vain des signes pour l'engager à 9e taire.

-— Quoi qu'elle a donc, c' te dame? dit la mère Thomas en recardant la dame au béret. Est-ce qu'elle se trouve mal auasi? Comme aile me fait des yeux, avec. sa queue de cerf-volant sur la tête I

•r- Ma mère, je vous supplie! balbutie la Thomassinière en jouant des pieds,

-r- Abas! à bas, donc! i' gnia des chiens sous la table, Ca^ det. En v'ià déjà deux ou trois qui me passent sur les jambes» Fais-leur donc donner la pâtée, et qu'ils nous laissent tranquilles. A boire! Qu*est-ce qui verse? est-ce toi, mon vieux?

C'est au marquis que la mère Thomas s'adresse ; celui*ci prend un flacon de madère placé devant lui, et remplit le verr^ de sa voisine, qui ne veut jamais boire sans trinquer.

'^ Qu'est-ce que c'est que ce vin jaune*-là, mon petit?

— C'est du madère, madame.

— C'est-i bon, fiston?

-^ Parfait I Celui-ci est le meilleur que j'aie encore bu,

— Alors, à ta santé, l'éventé! A la vôtre, vieux renard!

C'était à son voisin de gauche que madame Thomas s'adressait. Ce voisin était un vieux chevalier coiffé et poudré comme sous la régence, qui semblait fort mécontent de se trouver assis près de la mère de M. de la Thomassinière, retournait la tête

toutes les fois qu'elle le regardait, et ne répondait pas quand elle lui adressait la parole.

Cette fois , madame Thomas tient son verre tendu dessus l'assiette du vieux chevalier : il n'y a pas moyen de la laisser ainsi sans lui répondre, et le voisin murmure avec un air de mépris : ~ Je ne trinque pas , madame.

— Ah ! tu ne trinques pas, l'échalas !... Eh ben ! on s'en passera, vlà tout. C'est pas l'embarras, t'as l'air aimable comme un clou de girofle ! ... A ta santé, mon lieu I... à la vôtre, messieurs, mesdames et toute la société... à la tienne aussi, singe vert qui ne voulais pas me laisser entrer.

C'est à Lafleur que ce compliment est adressé, et M. de la ^ Thomassinière se frappe le front de désespoir, tandis que le marquis se tue de répéter : — C'est bien cela ! les anciens usages patriarcals... on boit à la santé de chacun... Les enfants de Noé trinquaient toujours entre eux.

Madame Thomas a avalé le verre de madère d'un trait; mais lorsqu'il est bu^ elle fait la grimace , et regarde le marquis en s'écriant : — Ah ! Dieu ! que c'est mauvais ton madère !... Ah f mes enfants ! ça sent le pissat d'âne à pleine bouche I...

Toutes les dames font un cri et se cachent la figure sous leur serviette; les hommes rient; madame Thomas, qui ne voit rien que de très-naturel dans ce qu'elle a dit, et croit que l'on partage sa gaieté, se fait verser d'un autre vin, tandis que monsieur son fils se laisse aller sur sa chaise en murmurant : Je suis un homme perdu.

^Plus madame Thomas boit, plus elle devient bavarde; c'est en vain que le marquis emplit son assiette, que M. de la Thomassinière crie à ses valets : — Servez donc monsieur ! desservez donc madame ! la voix de la grosse maman perce par-dessus toutes celles des gens du bon ton, car les gens du bon ton n'ont pas pour habitude de parler haut.

Le vieux monsieur à ailes de pigeon , que la mère Thomas a appelé clou de girofle , n'a pas digéré cet outrage : il fait une mine épouvantable, tâche de tourner le dos à sa voisine , et murmure entre ses dents : -r C'est indigne d'inviter des gens comme moi pour les compromettre avec de tels personnages... Ah ! si jamais on m*y rattrape 1 Je suis désolé d'être ici.

Malgré cela, le vieux chevalier ne s'en va pas, et il mange et

il boit comme quatre, parce qu'il faut bien se dédommager de la contrariété que l'on éprouve.

La mère Thomas veut de tout , elle se fait servir de tous les plats qu'elle aperçoit en disant au marquis :

— Qu'est-ce que ça, mon pçtit bel homme ?

— Du poulet à la Marengo, madame.

— Ah! Dieu 1 comme il est déguisé! C'est égal, passe-moiz-en une aile... Et ce ragoût noir, là-bas?

— Un salmis de perdreaux aux truffes.

— Ça doit être échauffant ; donne-moi un peu de ton salmigondis aux truffes, je me risque. Et ce grand plat qui est tout couvert de sauce ?

. - C'est une sultane à la Chantilly.

— Une sultane!... Ah! cher ami! il nous prend donc pour des Turcs!... Tu m'en feras goûter aussi pour que je connaisse la cuisine de ces mauvais chiens-là...

— Madame Thomas... vous vous ferez mal, dit à demi-voix la Thomassinière, qui voit avec effroi que lés yeux de madame sa mère s'animent de plus en plus, et qu'elle veut goûter de tous les vins, comme de tous les plats.

— Laisse donc. Cadet, j'ai z'un estomac d'autriche !... Tu ne te rappelles donc pas ce pari que je fis un jour avec not' cousin le gargottier... un brave homme !.•. Il est mort il y a trois ans, ce pauvre Chahû!...

— Lafleur ! Jasmin! Comtois!... servez... ôtez cela... le dessert, donc!...

Monsieur de la Thomassinière a beau crier, madame sa mère n'en poursuit pas moins sa narration :

— Faut que vous sachiez, mes enfants, que Chahû était un des plus forts mangeurs de la Brie , c'était un gaillard à grosse tête, qui vous troussait, sauf votre respect, un dindon, comme nous avalons une mauviette ; le vlà-t-il pas qu'un jour, il a t'évu l'envie de gager zavec moi à qui mangerait le plus d'une gibelotte que j'avais préparée pour une noce de maçons. Moi^ qui suis fine mouche, j'accepte... mais quand nous sommes à moitié du plat , je lui avoue en confidence que ce sont des chats que j'ai fricassés. Là-dessus, vlà mon j... f... qui tourne de l'œil et fait un renard de deux aunes dans la chambre...

Les dames ne veulent pas en entendre davantage, elles se lèvent de table et vont se réfugier dans le salon. M. de la Tho-

massinière ne sait plus où il en est; il devient tour à tour rouge, jaune et blême : la sueur coule de son front, il se vers© du vin dans son assiette et met sa fourchette dans son verre. Les jeunes gens rient de bon cœur et Auguste est du nombre, car il trouve que son hôte mérite bien cette petite leçon. Destival est radieux, ses yeux brillent de plaisir; il les porte sur tout le monde, et les reporte ensuite sur la Thomassinière. Quant au marquis de Cligneval, il regarde son hôte d'un air qui veut dire: Ma foi, j'ai fait ce que j'ai pu; mais, vous le voyez, il n'y a pas moyen de la contenir.

^- Eh ben, pourquoi donc que toutes ces jolies femelles s'en vont z'en en même temps, dit la mère Thomas , est-ce qu'elles vont ensemble aux lieux à l'anglaise?... Tiens, c'est comme les poules chez nous... quand Tune y va, faut que les autres la suivent.

Un jeune poëte , qui avait fait des vers pour madame de la Thomassinière, et qui était fort contrarié de ce que l'arrivée de la mère Thomas, en faisant évanouir Athalie et mettant en fuite les dames, l'empêchait de réciter son quatrain , qui devait faire fureur, dit à la grosse maman , tout en grasseyant et en arrangeant son col : — Madame, si les Grâces nous fuient... c'est un peu votre faute.

— Comment que tu dis ça , mon petit chat? répond la mère Thomas en mettant ses deux coudes sur la table pour mieux regarder le jeune homme.

— Je dis, madame, reprend le poëte, que les Grâces s'eflàrouchent facilement, et que...

— Qu'est-ce que tu me chantes donc avec tes Grâces, est-ce que c'est des oiseaux que tu veux apprivoiser?

— Madame, les Grâces sont les femmes ; les Zéphyrs et les Amours volent sur leurs traces, les Plaisirs et les Ris forment leur cortège en semant des roses sur leurs pas.

— Mais, mais! queu fricassée nous fais-tu là, mon garçon, avec tes roses que tu mets dans du riz?

— Madame, c'est pour vous faire entendre qu'il est des mots dont la pudeur s'offense, et qu'il faut, en contant, gazer adroitement certains objets, car

te latin dans les mots brave l'honnêteté, mais Vauditewr français Teut être respecté f

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Du moindre aeiiB impur la liberté l'outrage Si la pudeur des mots n'en adoucit l'image.

La mère Thomas rit aux éclats, et se tournant vers son voisin à ailes de pigeon, qui trempait un macaron dans du vin de Champagne, en faisant toujours une mine refrognée.

— Comprends-tu ça, toi, vieux sournois ! lui dit^lle, ce monsieur qui nous dit qu'il a les sens impurs; ça n*est-il pas honnête, au dessert, de nous faire un aveu comme celui-là?

— Ah! madame! s'écrie le poëte en devenant rouge de colère, on ne s'est jamais permis...

— Quoi donc, Biribi? Allons, tu te fâches, mon garçon, t'es colère comme un dindon, je vois ça ; mais moi j' suis bonne enfant, et je n'ai pas pus de fiel qu'une puce. Trinquons ensemble, ça vaudra bien mieux que de nous parler de tes grasses et de tes maigres, ousque je ne connais goutte. Du vin, marquis, de ce joli petit vin qui mousse. Ah! j' le connais, celui-là; c'est du Champagne, à la bonne heure! c'est pas une attrape, comme ton madère ! A vôt' santé, mes petits choux ; à la tienne, ThomaSi. Quoi que t'as donc, mon fieu? tu ne dis rien, t'as l'air tout chose ; est-ce que tu vas te trousser mal, comme ta femme? Faut chanter, mes enfants ; au dessert, ça se fait toujours. Allons qu'est-ce qui commence? Thomas, t'en savais tout plein autrefois ; moi, j' vas vous chanter celle que la femme de Chahû nous a chantée pour ma noce :

J'entre en train quand il entre en train, J'entre en train quand il entre...

Yous ferez chorus^ mes enfants.

— Un instant, un instant, madame I dit le marquis ; attendez donc la liqueur et le café.

— Ah 1 c'est jusse^ mon ami, ça m'éclaircira la voix.

En disant cela , le marquis s'est levé et va près de la Thomassinière, qui vient aussi de quitter la table d'un air désespéré.

— Cela devient de plus en plus fort ! dit tout bas le marquis à son hôte.

— Ah 1 monsieur le marquis, vous me voyez au désespoir... Je suis confus... Je n'ose plus me retourner!...

— Eh ! mon cher, je ne vous en veux nullement , moi ; tous les jours on a une mère... qui n'est pas positivement noble... Cela ne vous empêche pas d'ôtre un homme que j'estime infini-

ÎOO LA LAITIÈRE

ment, et de nous avoir donne un dîner délicieux ; mais, dans la société, il y a des gens qui n'ont pas mon esprit , et près desquels cela peut vous faire du tort. Avec cela que la chère maman se grise , et je ne sais pas trop ce qu'elle finira par nous chanter.

— Et moi qui attends ce soir plus de quatre-vingts personnes pour le bal, tout ce qu'il y a de plus élégant, de plus distingué dans Paris I... Sauvez-moi, monsieur le marquis; je mets à vos pieds ma caisse, ma bourse, mon crédit !

— Mon cher la Thomassinière, l'amitié que je vous porte sufffira pour... Malgré cela, je crois que j'ai une lettre de change de deux mille écus à rembourser demain.

— C'est moi seul que cela regardera, monsieur le marquis,

— Il faudrait trouver un moyen pour faire partir tout le monde.

— Oui, et le plus tôt possible I

— Attendez... Je conçois... Oui, ma foi... L*idée est bonne.

— Ah I monsieur le marquis !... ma reconnaissance...

— Cela vous coûtera peut-être un peu cher... mais je ne vois pas d'autre expédient...

— Je fais tous les sacrifices possibles.

— Il suffit... laissez-moi faire... Remettez-vous à table sans faire semblant de rien... Dites à vos valets d'exécuter mes ordres, et attendez-en l'effet.

— Lafleur, Jasmin, Comtois, obéissez à M. le marquis pluS qu'à moi-môme.

Le marquis sort de la salle à manger suivi des valets , et la Thomassinière se remet à table. On apporte le café, «les liqueurs. Bientôt le marquis revient, et reprend sa place près de madame Thomas en jetant un coup d'œil rassurant sur son hôte.

La mère Thomas fredonne déjà en buvant son café. — Mes enfants, dit-elle, il faut que nous dansions ce soir; je me sens rajeunie de vingt ans. Thomas, t'auras ben un crincrin, j'espère ? Donne-moi donc un petit verre , marquis ; mais pas de ces douceurs sucrées qui vous restent au gosier... Donne-moi du roide, mon ami , du dur, i' gnia que ça qui fasse du bien.

Madame Thomas a déjà pris deux petits verres d'eau-de-vie, un de rhum et un de kirsch ; elle assure que cela la rafraîchit, et ne semble pas disposée à s'arrêter, lorsqu'une fumée épaisse

DE MONTFERMBIL. ^01

sort de la cour et pénètre dans les appartements. Chacun se regarde avec inquiétude.

— r m* semble quMl tombe un brin de brouillard, dit la mère Thomas , ça sent le roussi , mes enfants : est-ce que vous avez un gueux sous vous ?

Les valets entrent d'un air effrayé en s*écriant :

— Le feu est à la maison !

— Le feu ! répètent tous les convives en se levant de table ; la mère Thomas seule reste sur sa chaise en disant :

— Eh bien! gnia qu'à jeter de l'eau dessus, v'ià touti

— Le feu chez moi ! dit M. de la Thomassinière en regardant le marquis. Mais comment se fait-il?... Il y avait de la paille, quelqu'un aura laissé tombé une lumière par là.*.. Tenez, monsieur, voyez... voyez quelle fumée dans la couri

Comme il est alors près de neuf heures du soir, les flammes que jettent plusieurs bottes de paille, auxquelles le marquis a fait mettre le feu, éclairent déjà toute la cour. Le cri Au feu! s* est bientôt répandu de tous côtés ; il a pénétré dans le salon, et les dames, qui s'y étaient réfugiées pour fuir la compagnie de madame ThomaS; en sortent en jetant les hauts cris, et en rappelant leur père ou leur mari.

Ces messieurs tâchent de rassurer ces dames en disant : — Ce n'est rien... ce ne sera rien; mais il faut nous en aller le plus vite possible... prenez vos châles, vos chapeaux... dépéchez -vous, il ne faut jamais que les dames restent au milieu du désordre... nous vous accompagnerons.

Cependant le feu que le marquis a fait allumer pour faire fuir tout le monde, et que les gens de la maison ne songent pas à éteindre parce qu'ils savent que c'est une ruse de leur maître, se communique réellement à la remise, et de là à l'écurie; pendant que les dames courent après leurs châles, les hommes après leurs chapeaux, et que les valets parcourent les appartements en criant : Au feu! Le danger est devenu réel, et on ne s'en aperçoit que lorsqu'une partie de la cour est déjà la proie des flammes.

Alors le tumulte, la confusion, régnent partout : les dames se sauvent dans la rue ; l'une perd son turban, l'autre son béret, plusieurs s'évanouissent. Auguste emporte Athalie dans ses bras, et va la déposer sur un banc de pierre de la rue voisine; au milieu de ce bouleversement, la mère Thomas se décide

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enfin à quitter la table, et, retroussant ses jupons jusqu'aux genoux, se met à courir en criant :

— Voyez-vous tous les amis de Thomas! ces guerdins-là se sauvent au lieu de faire la chaîne 1... et i' me laisseraient griller ni plus ni moins qu'un marron I

Le résultat de la petite ruse du marquis fut une aile de Thôtel de brûlée, quatre chevaux rôtis, trois pompiers blessés, dix châles égarés, quinze chapeaux volés, six mèches de cheveux grillées, trois bracelets perdus et deux peignes cassés; mais avec vingt mille francs M. de la Thomassinière en fut quitte, et du moins madame sa mère ne fut pas connue de la nombreuse société qu'il attendait le soir.

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