CHAPITRE XIII
BIHISB KT COCO A PABIS.
Dix joars s'étaient à peine écoulés depuis la visite de Dalville à Montfermeil , lorsqu'on revenant un soir du cabaret , le père Calleux, qui sans doute y voyait double , ou n'y voyait plus du tout, se laissa tomber dans un fossé nouvellement creusé près de la route; dans ce fossé se trouvaient quelques paves destinés à la réparation du chemin, et la tète du paysan se fendit dessus. Le lendemain, le petit Coco était orphelin.
Mais il lui restait Denise, qui l'aimait tendrement; la mère Fourcy, qui s'était attachée à l'enfant, et enfin les bienfaits d'Auguste : au milieu d'amis qui nous donnent des preuves de tendresse , on ne se croit plus seul sur la terre. Combien d'iofortunés dont les parents ne sont pas morts, et qui pourraient cependant se croire orphelins I
Denise paye quelques petites dettes qu'a laissées le père Calleux, et qui ne s'élèvent pas en tout à cent francs ; car on fait peu de crédit à un pauvre homme. La chaumière reste à l'enfant; c'est son unique héritage ; mais elle est en si mauvais état qu'il serait dangereux de l'habiter : le chaume est à moitié tombé, les murs fendus menacent ruine, et les matériaux qui ont servi à la construction sont si mauvais, qu'on ne peut en tirer parti. On n'a donc plus que le terrain, mais avec l'argent que Dalville a donné, on peut élever là une petite maisonnette, l'entourer d'un jardin et le cultiver. Voilà ce que Denise dit à sa tante, qui lui répond : — I' n' faut pas se presser, mon enfant. F faut attendre que ce monsieur revienne, et lui demander son avis.
Mais à seize ans, on n'aime pas attendre ; Denise pense que le beau monsieur peut être fort longtemps sans revenir au village, et un matin , en regardant l'adresse qu'Auguste a laissée, et sur laquelle elle portait souvent les yeux , elle s'écrie :
— Ma tante! si nous écrivions à ce monsieur I Vous savez ben qu'il nous a donné son adresse pour que nous le prévenions si nous avions besoin de lui.
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—* T*as raison, mon enfant, dit la mère Fourcy;. t*as toujours de bonnes idées ! Tu sais écrire ! C'est loi qui écriras, ma petite.
Denise reste pensive, et ne répond pas.
— Est-ce que tu ne sais plus écrire, mon enfant? reprend la mère Fourcy.
— Oh I si, ma tante, mais pas assez bien pour écrire à un monsieur de Paris.
— Alors, ma petite, fais-lui écrire par ce vieux bourgeois qu'est retiré ici, et qui écrit les lettres de toutes les nourrices. n a joliment la plume en main, celui-là I II vous fait des phrases de deux pages pour vous dire ^que vot' enfant a eu la colique, ou qu'il a besoin d'un béguin. Ou ben, prie le voisin ManÛardde te rendre ce service: c'est un ancien maître d'école; i' doit écrire comme un Barème !
Denise garde toujours le silence; mais, au bout d'un moment^ elle dit en baissant les yeux.
— Ma tante, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux aller à i'aris parler à ce monsieur? Est-ce que ça ne serait pas plus bon* Dféte que d'écrire?
— Tas encore raison, mon enfant: au fait, il y a des petites voitures qui partent à huit heures du matin pour Paris, et vous en ramènent à quatre.
-*-' Et vous savez ben, ma tante, que je suis déjà allée deux fms à Paris, et qu'il ne m'est jamais rien arrivé*
— Oui, mon enfant, va ; il n'arrive qu^à celles qui le veulent ben.
— Et puis, j'emmènerai Coco avec moi ; n'efet-ce pas, ma tante?
— Oui, ma petite ; ça fera plaisir à ce monsieur. C'est une politesse à lui faire, et si je n'étions pas si occupée ici, j'aurions été avec toi demander à dîner à ce monsieur, parce que je sais vivre, vois-tu?
Denise aime autant que sa tante ne puisse pas venir; maïs, enchantée de ce qu'elle lui permet d'aller à Paris, elle court sur-le-champ retenir sa place et celle de Coco pour le lendemain matin, et pendant le reste de la journée fait les préparatifs de sa toilette ; Coco saute de joie en songeant qu'il va aller en voiture voir son bon ami, et la mère Fourcy met dans uti
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grand panier deux paires de poulets, un quarteron d*œufs, des poires et une galette pour le jeune monsieur de Paris.
Denise s'est éveillée avant l'aurore : on est au commencement d'octobre, mais la journée est belle et rappelle à la petite celle où elle rencontra Auguste pour la première fois. Sa toilette est bientôt terminée: elle a mis un déshabillé tout neuf et son bonnet le plus élégant, celui avec lequel, le dimanche, elle fait la conquête de tous les garçons et le désespoir de toutes les filles du village. Mais, à Paris, ce joli bonnet aura-t-îl le même pouvoir? Denise ne désire pas faire plusieurs conquêtes : il n'est qu'une seule personne à qui elle voudrait plaire, tout en se disant cent fois par jour :
— Non, je n'aime pas ce monsieur.
Coco est habillé bien proprement ; la mère Fourcy leur donne le panier en disant :
— Vous lui ferez bien des compliments de ma part, et qu'il mange les poulets à mon intention, et i' me dira dés nouvelles de c'te galette-là!
Denise court avec Coco, de crainte de manquer de voiture; enfin, elle est dedans, l'enfant près d'elle, et le panier entre ses jambes, et on part pour Paris.
La route n'est pas bien longue ; Denise a cependant trouvé qu'elle était éternelle, tandis que l'enfant, enchanté d'être en voiture, voudrait qu'on n'arrivât jamais. On arrive pourtant au bureau des voitures, rue Saint-Martin, et Denise, prenant le panier sous un bras et donnant la main à Coco, demande la rue Saint-Georges et se met en route pour la Ghaussée-4'Àntin.
Chemin faisant, la gentillesse de Denise, son costume villageois, lui attirent plus d'un compliment; mais la jeune fille n'y répond pas et presse sa marche, quoique le panier soit bien lourd et que Coco commence à se lasser de marcher sur le pavé de Paris.
Quand on ne connaît pas une ville, on fait plus de chemin qu'il ne faut: Denise a souvent pris une rue pour une autre; elle ne veut pas toujours demander, parce que ceux à qui elle s'adresse s'offrent pour lui donner le bras. La petite paysanne est en nage. Coco fait la moue et répète à chaque instant :
— Où donc que .c'est mon bon ami ? Et il y a plus d'une grande heure qu'ils marchent, lorsqu'ils se trouvent enfin dans la rue Saint-Georges.
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— Nous y voilà, Coco, dit Denise avec joie ; voilà la maison de M. Auguste ; tu embrasseras bien ton bon ami ! il sera content de te voir. Ohl je suis sûre qu'il nous recevra bien !
L'enfant oublie sa fatigue, ils entrent sous la porte cochère ; Deuise regarde avec embarras autour d'elle : elle n'est pas maitresse de son émotion, et s'arrête avec l'enfant et son panier entre deux beaux escaliers, ne sachant de quel côté diriger ses pas, tandis que Coco se met à crier de toute sa force :
— Mon bon ami, c'est nous qui t'apportons de la galette et des poires.
— Qu'est-ce que c'est que ze train-là? dit M. Schtrack en entr'ouvrant la porte de sa loge et regardant la jeune villageoise et l'enfant qui sont au milieu de la cour.
— Tites donc, betite, est-ce que fous fenez crier des oies ici? Denise rougit, et regarde Schtrack en balbutiant :
— Par où faut-il monter, monsieur?
— 11 ne faut bas monter ti tou, sacretié! ça n'est bas un marché à folailles ici. Allez crier tehors avec le betit frère.
Déjà Schtrack s'avance pour mettre à la porte Denise et l'enfant, lorsque Bertrand descend l'escalier, et demeure fort surpris en apercevant la jeune fille.
— Gomment, c'est vous, mon enfant!... le petit Coco aussi!...
— Oui, monsieur Bertrand, c'est nous. Ahl que je suis contente de vous voir!... on nous renvoyait de la maison.
— Gomment, Schtrack, tu renvoyais cette jolie fille?
— Mais, sacretié, pourquoi qu'elle ne bas dire ce qu'elle veut? Le petit criait comme un âne dans la cour : Pon ami , pon ami, te la calette!... Est-ce que je connais pon ami?
— C'est ma faute, monsieur Bertrand ; c'est que je ne pensais pas... j'étais si troublée... Et M. Auguste, est-ce que nous ne pouvons pas le voir?
— Si fait, répond Bertrand d'un air un peu embarrassé. Ohî vous le verrez. Venez, mamzelle Denise, montez avec moi.
lia petite et l'enfant suivent Bertrand, qui les introduit avec précaution dans l'appartement, et les fait passer sur-le-champ dans le petit salon, en leur disant :
— Restez ici... reposez-vous... attendez un peu.!.
— M. Auguste est donc sorti?
— Non... mais il a du monde... il est en affaire pour le mo-» ment
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— Dites-lui que c'est nous, monsieur Bertrand; je gage qu'il viendra tout de suite; nous ne le retiendrons pas longtemps.
— Oui, je lui dirai cela.. Mais attendez, je vais revenir.
Bertrand s'éloigne, et ferme avec soin la porte du salon. Denise examine les beaux meubles, les beaux tableaux qui ornent la pièce où elle est ; Coco se délasse sur un canapé ; mais le temps se passe, et on les laisse là. La petite sent son cœur se serrer ; elle espérait en secret que l'on aurait du plaisir à la revoir, et le peu d'empressement qu'Auguste met à se rendre près d'elle lui fait craindre de s'être trop flattée.
Denise n'ose ni sortir du salon ni ouvrir aucune porte ; Coco s'est déjà endormi ; la jeune fille, assise dans un coin, ne fait pas le moindre bruit, pour ne point réveiller l'enfant, et regarde tristement le panier renfermant les présents qu^elle apportait au monsieur de la ville.
Enfin, Bertrand revient d'un air mécontent lui dire à deaûvoix :
— Vous vous ennuyez... Mille baïonnettes!... Je conçois bien ça; mais ce n'est pas ma faute, parce que, marnselle^ ma consigne avant tout! Je ne connais que ça.
— Il n'est pas chez lui. M.- Auguste?
-— Si fait, il est chez lui... mais il ne peut pas encore vous recevoir... attendu que... la consigne...
— Mais, monsieur Bertrand, ce n'est pas honnête de ne pas venir parler aux gens ; est-ce que chez nous on laisse comme ça ses amis tout seuls?
— Ahl mamzeltey à Paris c'est différent. Je sais ce que mon lieutenant m'a promis si je le dérangeais quand il est... ta a£^i*res, et je ne peux pas manquer à l'ordre.
— Nous allons nous en aller alors.
— Attendez encore un peu... ça ne sera peut^tre pas long. Dans ce moment on entend du bruit dans l'antichambre, et
bientôt mademoiselle Virginie entre dans le salon, en s'écriant :
— Me voilà! j'ai forcé la consigne moi... Ce vieux rçître ^e Schtrack qui ne voulait pas me laisser monter, en me disant : Monsir il y est bas. Mais je monte toujours, moil^.. Tiens, qu'estce que c'est que cette petite fermière?... elle est gentille! Est-ce que c'est pour elle que M. Auguste fait défendre sa porte?
Denise regarde Virginie avec étonnement, tandis que Ber-
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trand fait signe à cette dernière de se taire^ en lui disant avec humeur :
— Mademoiselle, il me semble que lorsqu'un portier dit qu'on ne peut pas monter, on doit respecter la consigne.
— Laisse-moi donc avec ta consigne!... Il me disait qu'il n'y avait personne; tu vois bien qu'il mentait. Bertrand, qu'est-ce que c'est donc que cette beauté champêtre?
— C'est une jeune fille de la campagne.
»— Pardi! je vois bien qu'elle ne demeure pas rue Vivienne... Qu'il est malin! £t que vient^lle faire ici?... Est-ce que c'est son nourrisson qui dort sur ce canapé? Diable! il est déjà avancé l'enfant.
^-^ Cette jeune villageoise est fbrt honnête, mademoiselle ; elle vient dire bonjour à M. Dalville, et lui amène cet enfant, qu'il aime beaucoup ; il n'y a pas le moindre mal dans tout cela. . .
— Eh bien! tant mieux, s'il n'y a pas de mal... Tiens! est-il drôle ce Bertrand, quand il prend un air sévère!... Au feit, elle a Pair très-ingénu, cette jeune fille... Je suis sûre que Son bonnet m'irait joliment.
Pendant cette conversation, qui a eu lieu à demi-voix, Denise tient ses yeux baissés ; elle s'aperçoit que mademoiselle Virginie la regarde beaucoup, et cela redouble son embarras.
— El pourquoi donc M. Dalville fait-il attendre cette aimable enfant? dit Virginie en prenant un air agréable et s'approchant de Denise.
— Parce que monsieur est en affaires, et qu'il m'a défendu de le déranger,
— Ah oui ! j'entends, je comprends 1 N*en demandez pas da* vantage !
Bertrand fait signe à Virginie de se taire ; mais celle-ci va s'asseoir près de Denise sans s'occuper de l'ancien caporal.
— Est-ce que vous venez de loin, mademoiselle?
— De Montfermeil, madame, répond timidement Denise. Le mot madame paraît flatter Virginie, qui se rengorge et tâche de se donner un air respectable en reprenant :
— Montfermeil ! c'est, je crois, du côté de Sceaux?
— Non, madame, c'est près du Raincy.
— Ah ! c'est juste, je me blousais. C'est votre Irère, ce petit garçon qui dort ?
^- Non, madame, c'est un pauvre orphelin dont H. Dal ville prend soin.
— Bah I comment, Auguste fait de ces choses-là 1 C'est trèsbien. J'en suis contente : cela lui donne une nouvelle place dans mon estime. Et vous vouliez voir Auguste?
— Oui, madame; le père de Coco vient de mourir, et je voulais consulter M. Dalville.
—• Qu'est-ce que vous avez dans ce panier-là?
— Ce sont de petits présents de chez nous, des œufs, des poulets, de la galette que ma tante a faite elle-même.
— Ahl j'aime beaucoup la galette de village! voulez-vous me permettre d'en goûter, jeune villageoise?
Denise aurait désiré offrir son gâteau tout entier à Auguste; mais elle n'ose refuser mademoiselle Virginie, qui^ aussitôt, ouvre le panier, et se casse un gros morceau de galette, qu'elle mange, tout en continuant la conversation.
— J'ai bien peur, ma chère, que vous ne soyez venue pour des prunes I
— Comment cela, madame ?
— Ah ! c'est que ce mauvais sujet va vous laisser croquer le marmot jusqu'à demain I
— Qui cela, madame ?
— Eh ben, Auguste I Elle est bonne, la galette, le beurre est délicieux. Ça me rappelle mon enfance; j'en mangeais tous les soirs pour quatre sous, j'allais l'acheter sur le boulevard Saint- Denis, à cette petite boutique où on fait queue, c'est la renommée de la galette. Pour revenir, je vous disais, ma petite, que Dalville est sans doute avec quelque mijaurée, et voilà pourquoi on ne peut pas lui parler.
— Quoi 1 madame, vous pensez?
— Oh ! j'en suis sûre ! est-ce que je ne connais pas tout ça ? l'air embarrassé de Bertrand, la consigne du portier. C'est môme étonnant qu'on vous ait laissée monter.
— C'est M. Bertrand qui m'a fait entrer ; sans cela on me renvoyait.
— Moi, tout cela m'est fort indifférent, je regarde maintenant Auguste comme mon frère ; mais vous pâlissez, ma petite I estce que vous vous trouvez mal ?
— Non, madame, je n'ai rien.
— Que vous êtes heureuse, mon enfant, d'être sage, et de^
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ne point connaître les passions 1 Conservez toujours cette innocence. Bertrand, est-ce que vous ne voyez pas que je m* étouffe avec cette galette? donnez-moi donc à boire, cette petite prendra bien aussi quelque chose.
— Non, madame, je vous remercie.
— Ah ! voilà le petit qui s'éveille I
Coco ouvre les yeux, regarde avec surprise autour de lui, puis' court à Denise en disant :
— Où est donc mon bon ami?
-T- Ah 1 je crois bien que nous ne le verrons pas I dit la petite d'une voix entrecoupée, regardant la pendule qui marque trois heures et un quart, puis portant sur Bertrand des regards suppliants comme pour rengager à aller chercher Auguste.
— Il est gentil, ce petit I dit Virginie en passant sa main sur les cheveux de Coco. Je voudrais avoir un enfant comme cela, parce qu'un enfant c'est un porte-respect.
On entend sonner dans la pièce voisine.
— Monsieur appelle, dit Bertrand.
Et il sort vivement du salon. Au même instant le petit Toni descend rapidement l'escalier x)our mettre le cheval au cabriolet.
Denise s'attend à chaque minute à voir entrer Auguste, Virginie joue avec Coco. Ënfm Denise reconnaît la voix de Dalville, qui parle avec vivacité à Bertrand, et bientôt le jeune homme entre dans le salon ; mais il a son chapeau sur la tôte, ses gants à la main, et paraît très-pressé. La jeune fille court au-devant de lui avec l'enfant, en prenant son panier à la main.
— Bonjour, Denise 1 bonjour, mon ami ! dit Auguste en embrassant l'enfant et sans faire attention à Virginie. Vous m'avez attendu ? Je suis fâché de ne pouvoir rester maintenant avec vous.
— Monsieur, ma tante vous fait bien des compliments, dit Denise, elle vous envoie ces poulets, ces œufs, ces poires, et...
— Merci, Denise, merci; je...
— Venez donc, monsieur ; je vous attends ! dit avec impatience une petite voix qui part de l'antichambre et ressemble beaucoup à celle de madame de la Thomassinière.
— Adieu, adieu, je vous reverrai, dit Auguste à Denise.
Et, sans lui laisser le temps de répondre, il quitte vivement le salon, dont il referme la porte, et sort de chez lui avec une une jeune dame enveloppée dans un grand châle et couverle
d'un voile épais, qui se cache dans le fond de son cabriolet. Denise est restée immobile, ayant toujours son panier à la main ; mais de grosses larmes roulent dans ses yeux, et le pa« nier lui échapperait, si Virginie, qui s'est approchée, ne le retenait en soutenant la jeune fîUe dans ses bras.
— Eh bien 1 ma petite, qu'estpce que vous ave? donc? Tiens I elle pleure tout de bon | Ah I mon Dieu 1 est-ce qu'elle va se trouver mal? Bertrand, apportez donc quelque chose 1 Est-ce qu'il faut se faire du chagrin pour un homme, ma chère amie ? Ah I Dieu 1 ils n'en valent pas la peine 1 Si vous les connaissiez comme moi ! Je conviens que M. Auguste n'a pas été très-poli ; vous répondre à peine, ne pas vous remercier 1 Ah I voilà ses couleurs qui reviennent un peu. Vraiment ça m'avait toute sai-* sie de vous voir comme cela !
Denise tire son mouchoir, s'essuie les yeux, et appelle Coco en lui disant :
— Viens, mon ami ; allons^nous-en, retournons au village,
— Et mon bon ami ne viendra pas avec nous ? dit Coco en prenant la main de Denise.
— Oh ! non, il n'a pas seulement le temps de nous parler. Viens, Coco, partons. Il faut être à la voiture pour quatre heures.
— Je vais vous reconduire, ma petite, dit Virginie, vous po^^ riez vous perdre dans Paris.
•»- Je vais vous offrir mon bras, mamzelle? dit ?ertrand,
-^ Non, monsieur Bertrand, ne vous dérangez pas; c'est inu^ tile.
-^ Pourquoi donc cela, mamzelle Denise?
— • Nous retrouverons ben not' chemin, Quant k M. Auguste, dites-lui que nous ne le dérangerons plus,
— Mamzelle Denise, vous avez tort de lui en vouloir, et sans une personne qui l'attendait.
— Oui, vraiment, dit Virginie, c'est très-poli : ne pas seulelement remercier cette jolie enfant pour son présent I des poulets superbes ! de belles poires et des œufs frais 1 C'est si bon les œufs frais ! Voulez<vous me permettre d'en mettre trois dans mon sac pour mon déjeuner demain?
— Tout ce que vous voudrez, madame, dit Denise; car je vois ben que M. Auguste attache fort peu de prix k ce que nous avions tant de plaisir à lui offrir,
•^ Je vous dis, ma chère, que les hommes ne valent pas un^
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pirouette, dit Virginie en fourrant quatre œufs dans son ridicule; puis elle suit Denise, qui s'éloigne avec Tenfant sans vouloir accepter le bras de Bertrand.
Madame Saint-Edmond montait l'escalier avec un jeune homme au moment où Denise sortait de chez Dalville, le cœur gros, les yeux rouges et tenant Coco par la main. Lëonie est furieuse contre Auguste, depuis qu'il l'a laissée évanouie sur le carré pour courir après Bertrand. Ayant perdu l'espoir de renouer avec lui, elle cherche toutes les occasions de lui faire des méchancetés ; c'est toujours ainsi que se venge une femme qui n'a jamais aimé.
En voyant la petite paysanne sortir de chez Dalville, madame Saint-Edmond s'arrête, la regarde en ricanant, et dit à la personne qui l'accompagne :
•*- Ah I la tournure est fort plaisante ; mais elle vient sans doute ici pour faire son éducation.
— Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce qu'elle a dit? s'écrie Virgiginie, qui suit Denise, et a entendu les dernières paroles de Lëonie ; mais celle-ci monte bien vite l'escalier.
— Je ne sais pas, dit Denise, je ne connais pas cette dame, ainsi ce n'est pas à moi qu'elle parlait.
— Oh! je la connais, moi, dit Virginie en montant lestement quelques marches et regardant en l'air. Oui I oui 1 je la connais. Je ne lui conseille pas de faire son embarras. Nous n'irons plus au bois sans payer nof dîner.
Mais déjà madame Saint-Edmond est rentrée chez elle et a fermé sa porte. Virginie descend avec Denise, qu'elle a prise en amitié, et la force à lui donner le bras pour faire le chemin jusqu'aux petites voitures.
Denise est triste, et répond laconiquement aux questions muTtipliées que Virginie lui adresse ; mais celle-ci sait faire à elle seule les frais d'une conversation. On arrive à la voiture, qui est prête à partir ; Virginie embrasse Denise en lui disant :
— Adieu , ma petite I ne soyez donc pas triste comme ça I Ah ! vous êtes bien heureuse d'habiter la campagne, ça vaut mieux que ce coquin de Paris. Vous trouverez dans votre village des amoureux plus que vous n'en voudrez. Tiens! c'est la voiture, ça? C'est un petit poirde-chambre comme pour aller à Saint-Denis. Quand j'aurai le temps, j'irai vous voir, vous m'apprendrez à faire du beurre. Adieu, ma chère amie. Cocher,
prenez garde, n'allez pas verser en route 1 songez que vous avez un Amour dans votre petit pot-de-chambre.
Denise et Coco repartent pour le village bien moins gais que lorsqu'ils Tout quitté. C'est ainsi que souvent les événements trompent nos espérances : on trouve la" peine où l'on croyait rencontrer le plaisir.