‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 29 sur 31 · LBS AVEUX. ^ LA PROPOSITION · texte numérisé non relu

LBS AVEUX. ^ LA PROPOSITION

Après avoir pendant trois ans couru le moflde pour chercher

la fortune, après avoir retrouvé en tous pays les mêmes vices»

es mêmes passions, la même sottise ; enfin, après être revenu

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plus pauvre encore que Ton était parti, qu'il est doux de se réveiller sous un toit hospitalier , près d'amis fidèles, que notre mauvaise fortune n'a point changés, et que notre retour rend heureux 1 C'est le port après l'orage ; c'est un beau ciel après la tempête ; c'est un rayon du jour après une longue obscurité.

Tel est le réveil d'Auguste : pour lui, la maisonnette est un palais ; elle vaut bien mieux, puisqu'elle renferme Denise et Coco. Il se lève, et, après avoir pendant quelques instants respiré avec délices l'air pur du jardin, il songe à sa toilette; ce n'est pas impunément que l'on demeure avec une jeune fille charmante que l'on a aimée, que l'on aime encore, tout en voulant n'être que son ami. D'ailleurs il est bien naturel de chercher à recouvrer quelques-uns de ses avantages après s'être présenté sous le costume d'un pauvre voyageur.

En peu de temps le rasoir a fait disparaître la barbe de voyage. Mais le modeste portemanteau d'Auguste ne contient qu'un habit, un gilet et presque pas de linge. Il le visite en soupirant, lorsqu'on frappe doucement à sa porte; et la voix de Coco fait •ntendre :

— C'est moi, mon bon ami.

Auguste ouvre à l'enfant, qui porte un paquet assez gros qu'il dépose sur son lit :

— Qu'est-ce que c'est que cela, mon ami ? dit Auguste au petit après l'avoir embrassé.

— Je ne sais pas, mon bon ami ; c'est Denise qui m'a dit de l'apporter cela. Adieu, je vais donner à déjeuner à ma chèvre. Tu ne l'as pas vue hier, habille-toi bien vite et tu viendras lui dire bonjour.

L'enfant est parti. Auguste ouvre le paquet qui renferme du linge pour homme, et un papier sur lequel est écrit : « C'est Coco qui vous'offre cela, songez que jadis il n'a pas refusé vos bien» âiits. »

— Bonne Denise î dit Auguste, quelle attention l et avoir pu te procurer ! elle n'a pas dormi, elle a déjà couru dans le vil* lage ! Si c'est ainsi qu'agit son amitié ! que serait-ce donc si l'on Atait son amour I

Cependant il eti Coûte à Auguste d'accepter les dons de la jeune fille : lorsqu'on était habitué à donner, on a de la peine à se décider à recevoir. Il surmonte enfin le sentiment d'orgueil qui le fait balancer; il sent qu'il ferait du chagrin à De*

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nise en la refusant, et ce motif le détermine à accepter son présent.

Après avoir achevé sa toilette, Auguste se rend dans le jardin, et y trouve Denise, qui vient au-devant de lui en lui adressant le plus aimable sourire, et un regard qui n'avait pas que l'expression de Tamitié. Coco court à Auguste en lui disant :

— Ah ! je te reconnais bien à présent, te voilà comme autrefois.

— Grâce à vous, Denise I dit à demi-voix Dalville :

Biais la petite lui met la main sur la bouche, et il prend cette main et la presse contre son cœur sans en dire davantage. On lui fait visiter la maisonnette, le jardin, tous les détours de rhabitation, et la petite lui dit à chaque pas :

— Trouvez- vous cela bien, êtes-vous satisfait de remploi que j*ai fait de votre argent?

— Ce qui me surprend, dit Auguste, c'est qu'on puisse faire bâtir une maison avec mille écus.

— D'abord, monsieur, nous avions le terrain ; puis, reiùarquez que la maisonnette n'a que quatre pièces et des greniers au-dessus.

— Mais ce joli pavillon où j'ai logé celte nuit.

— Ah I c'est moi qui l'ai fait élever après la mort de ma pauvre tante. J'aimais mieux habiter ici que dans notre maison. Je m'y croyais moins éloignée de vous.

Ces mots sont encore accompagnés d'un doux sourire, et tout cela n'est pas fait pour engager Auguste à ne regarder la jolie fille que comme sa sœur.

Après le déjeuner, on va s'asseoir sous l'ombrage d'un bosquet de lilas. On cause, on a tant de choses à se dire après une longue absence I La petite ne se lasse pas d'écouter Auguste lui conter ses voyages. Lorsqu'il prononce le nom de Bertrand, un soupir s'échappe de sa poitrine ; Denise lui prend la main et la lui serre tendrement, pour lui faire entendre qu'il lui reste encore des amis ; il continue son récit, mais la main de la petite est restée dans la sienne, et elle ne songe pas à la retirer.

Tout au bonheur d'être près de Denise, d'échanger avec elle de tendres regards, Auguste ne parait pas songer à ne voir la jeune fille qu'avec les yeux d'un ami , Denise ne cherche point à lui cacher ce qu'elle éprouve, elle désire au contraire qu'il lise dans le fond de son cœur. Plusieurs joi^rs s'écoulent rapi-

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dément. Auguste et Denise vont le matin se promener dans la campagne; Coco les accompagne toujours; sa présence ne les gêne pas ; car leurs yeux seuls trahissent leurs sentiments, et un amour innocent ne redoute pas les témoins. Le soir, rassemblés dans la maisonnette, ils voient encore les heures s'écouler rapidement, et en se séparant se disent tendrement :

— A demain...

Mais Auguste ne peut se cacher qu'il adore Denise; et persuadé que ce n'est que de l'amitié qu'elle éprouve pour lui, il se dit :

— Cette petite me fera tourner la tète. Cependant elle ne m'aime que comme son frère ; elle ne sait pas combien ses regards, ses tendres caresses sont dangereux pour mon repos. Il faut la quitter et retourner à Paris; encore quelques jours, et je n'en aurais plus la force.

De son côté, Denise se dit :

— Mon Dieu I est-ce qu'il ne voit pas que je l'aime ? Je fais pourtant ce que je peux pour cela ! Esi-ce qu'il ne veut plus me comprendre ? Alors il faudra bien que je le lui dise ; et à présent qu'il n'a plus de fortune et que j'ai quelque chose, il voudra peut-être bien de la petite villageoise.

Tout en répétant qu'il faut s'éloigner de Denise, Auguste ne quitte pas la maisonnette où il se trouve si bien ; mais un soir qu'il est seul avec la jeune fille, il lui dit :

— Comment se fait-il, Denise, que vous ne soyez pas mariée?...

— C'est que je n'ai pas voulu, monsieur! répond Denise en levant sur Auguste ses beaux yeux.

— Cependant vous aimiez quelqu'un? vous me l'avez dit? quelque obstacle vous a donc empêchée d'épouser celui que vous préfériez ?

Denise rougit et n'ose plus regarder Auguste, puis enfin elle balbutie d'une voix tremblante :

— Monsieur, je vous ai menti autrefois.

— Comment cela, Denise ?

— Vous savez bien, dans le jardin de ma tante, quand je vous ai dit que j'avais un amoureux, c'est que M. Bertrand m'avait assuré que vous ne veniez pas au village parce que vous aviez peur de m'aimer, et, moi, je désirais tant vous voir, que pour cela j'ai dit que je ne vous aimais pas.

StO LA LAITIÈRE

-* Chère Denise ! il se pourrait ! s*écrie Auguste en pressant la petite sur son cœur.

— Oui, voilà la vérité, et depuis j*ai eu bien du chagrin de vous avoir dit cela, car vous n*êtes pas venu davantage, et vous avez pensé que j'en aimais un autre que vous.

Auguste regarde tendrement la jeune fille, mais bientôt son front se rembrunit ; il baisse les yeux sur la terre, et paraît réfléchir profondément. Étonnée de son silence et de sa tristesse, la petite se rapproche de lui et lui dit timidement ;

— Est-ce que vous êtes fâché que je vous aime ?

— Ah I Denise, cela aurait pu faire mon bonheur, mais à présent 1

— Eh bien, à présent?

Auguste ne répond rien, et la jeune fille lui dit au bout d'un moment :

— Monsieur, voulez-vous m'épouser?

— Vous épouser, Denise I

. — Oyi ; autrefois je n'aurais jamais osé espérer cela : car vous étiez bien riche, et vous ne pouviez pas prendre pour femme une villageoise. Mais vous avez perdu cette fortune qui vous retenait dans le grand monde; vous répétez chaque jour que vous n'aimerez plus ces coquettes, ces belles dames qui vous ont trompé. Ah l maintenant, si vous voulez de moi, je suis à vous. Je n'ai pas une grande fortune, mais j'en ai assez pour nous deux; et je ne vous tromperai pas !

Auguste est vivement ému de l'offre touchante que lui fait Denise; mais il se contente de lui presser la main en poussant un profond soupir. La petite attend avec impatience sa réponse ; le silence qu'il garde lui fait croire que sa proposition lui a déplu ; elle s'éloigne de quelques pas et né peut retenir ses larmes, en balbutiant :

, — Je vous ai fâché en vous proposant de m'épouser. Pardon^ monsieur, j'ai oublié que je ne suis qu'une paysanne. J'ai cru que vous m'aimiez.

— Ah 1 Denise, je vous aime plus que je n'ai jamais aimé ! le sentiment que j'éprouve pour vous est cent fois plus doux, plus tendre que ceux qui m'ont fait faire tant de folies. Voua n'êtes qu'une paysanne, dites-vous I mais, par vos vertus, vos qualités, vous vaudriez une grande dame, alors môme que voua

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n'auriez pas en partage ces traits charmants, cette grâce, cette voix touchante qui arrive jusqu'à l'âme.

— Vous m'aimez I ah ! que je suis heureuse ! vous voulez donc bien de moi pour votre femme ?

Auguste la regarde tendrement, puis lui dit enfin :

— Demain, Denise, vous aurez ma réponse.

— Demain I et pourquoi pas sur-le-champ, il faut donc bien réfléchir pour cela?

— Demain, ma chère Denise.

La petite se tait. L6 reste de la soirée, Auguste se montre plus tendre, plus épris ; ses yeux, sans cesse fixés sur Denise, expriment l'amour le plus vrai, et le soir en la quittant pour retourner dans son pavillon il la presse contre son cœur et semble ne pouvoir s'arracher de ses bras. Il la quitte enfin, et Denise se dit :

— Oh 1 il voudra bien ra'épouser I mais pourquoi ne pas le dire tout de suite?

La jeune fille ne dort pas, elle est trop agitée pour trouver le repos ; à défaut de rêves, son imagination enfante mille tableaux charmants : elle se voit la compagne de Tbomme qu'elle chérit, elle passe près de lui le reste de ses jours. Un si doux avenir vaut bien les rêves les plus agréables, et l'on ne cherche pas à s'endormir quand on tient le bonheur en réalité.

Enfin le jour est venu ; Denise se lève, et reste plus longtemps que de coutume à sa toilette : cela est bien pardonnable quand on sait que l'on va paraître devant celui que l'on désire nommer son époux. Elle sort de sa chambre et se rend au jardin, oh chaque matin elle trouve Auguste; mais il n'y est pas, et la petite s'étonne qu'il dorme encore : car elle pensait qu'il avait dû éprouver la m$me insomnie qu'elle, et qu'il serait pressé de la revoir.

Elle va s'asseoir sous le bosquet où ils ont causé la veille; de là, ses yeux voient le pavillon; elle attend avec impatience qu'Auguste en sorte ; mais la porte du pavillon ne s'ouvre pas, et c'est Coco, que Denise n'avait pas encore vu, qui accourt vers la jeune fille en tenant une lettre à la main.

— Tiens, ma petite Denise, mon bon ami m'a donné cela pour toi, dit Coco en présentant la lettre.

— Ton bon ami! tu as donc déjà vu M. Auguste?

— Oui; ohl il était levé avant le jour.

— OÙ donc est-il maintenant?

— Il m'a bien embrassé, puis il est sorti ; je ne sais pas où il est allé.

Denise sent déjà quelque chose qui l'oppresse; elle ouvre la lettre en tremblant, et lit : « Je vous aime, ma chère Denise ; ne doutez pas de mon amour ; mais irai-je unir ma misère à votre sort, après avoir par ma faute perdu ma fortune? irai-je vous offrir la main d'un homme qui ne connaît pas même les travaux champêtres par lesquels on peut faire valoir votre bien ? Non, Denise, je ne suis pas dighe d'être votre époux, je ne puis me résoudre à vivre aux dépens d'une femme qui pour moi sacrifierait un heureux avenir. Votre bon cœur vous aura sans doute portée à me faire l'offre de votre main ; peut-être même n'avez-vous feint de m'aimer que pour m'engager à accepter vos offres généreuses, mais je ne le dois pas. Adieu, Denise! si je redevenais riche, je volerais près de vous; mais je ne l'espère plus ! Adieu I j'irai vous revoir lorsque j'aurai la force de ne plus vous regarder que comme ma sœur. »

Une pâleur mortelle couvre le front de la jeune fille, qui laisse tomber la lettre en s'écriant :

— Il ne croit pas à mon amour !

— Eh bien ? et mon bon ami ? dit Coco, t'écrit-il où il est allé?

— Hélas 1 il nous abandonne, il nous fuit, il pense que nous ne l'aimons pas !

Denise fond en larmes, l'enfant court dans ses bras; elle le presse contre son cœur, et lui dit en sanglotant :

— Ah 1 j'en mourrai de chagrin, tu lui diras que c'est lui qui en est cause, peut-être alors croira-t-il que je l'aimais!

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