‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 30 sur 31 · ENCORE VIRGINIE · texte numérisé non relu

ENCORE VIRGINIE

Auguste a quitté de grand matin la jolie maisonnette où il a passé quinze jours qu'il regarde comme les plus beaux de sa vie. Ce n'est pas sans effort qu'il s'est arraché d'auprès de Denise; il faut beaucoup de courage pour quitter une femme

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que l*on aime, lorsqu'elle vient elle-même de nous offrir son cœur. Mais on doit se rappeler qu'Auguste a été riche, et tout sentiment d'orgueil n'est pas éteint en lui; sa fierté ne peut s'habituer à l'idée de n'offrir à Denise que la main d'un malheureux privé de toute ressource ; enfin il craint que ce ne soit par reconnaissance de ce qu'il a fait pour Coco, par bonté, par humanité même, que la jeune villageoise lui offre sa main. Un cœur froissé par l'infortune se blesse facilement; la crainte d'une humiliation rend injuste; un bienfait semble une aumône; les consolations ne sont plus que de la pitié.

Avec son petit paquet noué au bout de son bâton, Auguste s'est mis en route pour Paris. En revoyant la grande ville, il ne peut retenir un soupir, puis il enfonce son chapeau sur ses yeux' et marche la tète baissée, craignant de rencontrer quelque ancienne connaissance. Ce n'est pourtant pas un crime d'être pauvre, pourquoi donc un malheureux semble-t-il éviter les regards lorsque tant de coquins vont tête levée? pourquoi sera-t-on plus honteux de dire : Je n'ai pas le sou, que de dire . J'ai cent mille francs de dettes ? C'est que dans le monde on ne voit, on ne recherche, on n'aime que les gens qui ont de l'argent ; que l'on ferme trop souvent les yeux sur la source des richesses d'une foule d'intrigants qui brillent aux dépens de vingt familles qu'ils ont ruinées, et qui, du haut de leur calèche, de leur brillant équipage, narguent ceux qu'ils ont réduits à la mendicité; c'est que l'on excuse tous les vices chez celui qui sait les couvrir d'or, et que l'on ne pardonne pas une erreur à un pauvre iliable ; c'est que l'on fera des politesses à une Messaline parée de diamants et de cachemires, et qu'on fermera sa porte à la jeune fille qui s'est donnée par amour à un homme qui ne peut pas l'entretenir. Tout cela est triste, mais tout cela est vrai,

Auguste n'a garde de passer rue Saint-Georges; il se dirige vers le Marais. Il faut qu'il mette la plus grande économie dans sa dépense. C'est dans une vieille maison delà rue de Berry qu'il trouve un cabinet, soi-disant garni, situé au sixième étage, et qu'il peut habiter moyennant quinze francs par mois, dont il paye la moitié d'avance.

Celui qui passait ses jours dans les plaisirs, qui donnait le ton pour les manières et l'élégance, qui était recherché, fêté, que Ton se disputait dans les réunions et que les femmes étaient fié-

res de subjuguer, le brillant Dalville se voit réduit à habiter un grenier, à coucher sur un mauvais grabat. En entrant dans le misérable réduit qu'on vient de lui louer, il n'est pas maître d'un sentiment douloureux et se laisse tomber sur une chaise qui chancelle sous lui. En portant les yeux sur des murs que couvrent à peine quelqiies lambeaux de papier, en considérant des mansardes en ruine et les meubles de son cabinet, Auguste se rappelle la chambre du vieux Dorfeuil ; il se rappelle surtout le récit du vieillard, et laisse tqmber sa tête dans ses maine ea se disant :

— Cela ne m*a pas corrigé !

Au bout de quelques instants, rappelant son courage, il prend son portefeuille, y regarde une liste qu'il a faite de toutes lea personnes qui lui doivent de l'argent, et se promet d'employer la journée du lendemain à visiter ses débiteurs. Dans ce moment, la rentrée d'une seule créance lui serait d'un grand se**cours; malgré toute l'économie avec laquelle il a voyagé, après avoir payé la quinzaine de son cabinet, il ne lui reste plus que onze francs. Il s'est recommandé à la maîtresse de la maison pour des leçons de musique ou de dessin ; mais trouvera4-il des élèves, et avant de toucher le prix de ses leçons, comment vi«* vra-t^il? De telles réflexions ne pouvaient pas donner un aspect plus riant au séjour qu'il habitait; si du moins son ancien com*^ pagnon avait encore été là pour lui donner des consolations, pour ranimer son courage I... Souvent, poussé par l'habitude, Auguste se retournait et cherchait Bertrand près de lui ; mais au moment de l'appeler encore, il se souvenait de 80(i abandon, et son cœur était de nouveau déchiré.

Auguste a eu un moment la pensée de se rendre à son ancien logement pour savoir si Schtrack a vu Bertrand, et si celui-ci est à Paris ; mais il renonce à faire cette démarche, en songearf» qu'il pourrait rencontrer Bertrand chez le vieux portier, et qu'il ne doit point courir au-devant d'un homme qui, par son ingra^ titude, s'est rendu indigne de ses regrets.

C'est en pensant à Denise, en se rappelant les doux instants qu'il vient de passer près d'elle, qu'Auguste cherche à oublier sa triste position. Chez Denise il sait bien qu'il trouvera toujours un asile, mais il ne peut se résoudre à vivre aux dépens de la jeune fllle, il se dit : — C'est par pitié, peut-ôtre^ qu'elle m*of«fraitsamain. «

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Le lendemain, après avoir bien brossé son vieil habit et tâché de déguiser sa misère, Auguste se met en route pour chercher ses débiteurs. Ses deux premières courses ne sont pas heureuses : l'un est mort, l'autre est parti pour Bordeaux, où Auguste ne peut pas aller le chercher. Chez un troisième, il est plus heureux ; c'est un jeune homme qui, comme Dal ville, était toujours dans les plaisirs ; il est en train de faire sa seconde toilette lorsque son créancier parvient jusqu'à lui.

On ne se dérange pas pour un homme pauvrement mis, et le jeune homme, qui ne reconnaît pas Dalville, lui dit en continuant (i*ajuster sa cravate :

— Que voulez-vous?

— Vous voir d'abord. Est-ce que Léon ne me reconnaît pas? Surpris de s'entendre appeler par son nom de baptême, le

jeune homme jette un regard méprisant sur Auguste en disant :

— Le diable m'emporte si je vous connais* Est-ce qu'il a jamais pu e^^ister de rapports entre nous?

-m- Oui, monsieur, car Auguste PalvillQ 4 eu plusieurs fois l'occasion de vous rendre service.

**« Auguste Dalville t s^écrie le jeune homme en se rçtouroant de nouveau; comment, mon cher, est-ce que o'est toi?

— Moi-même!

— Oh! pas possible! tu es fait comme un voleur! Bstrceque tu sors de prison?

— Non, Dieu merci ; quoique fort malheureux, je ne me suis jamais mis dans le cas d'être emprisonné.

— Écoute donc, mon cher, ça n'empêche pas d*être honnête, ça ; j'ai été plus d'une fois à Sainte-Pélagie, moi, et il est probable que j'irai encore... Ce pauvre Auguste... Maudit nœud! je n*en viendrai jamais à bout. Eh! quel hasard t'amène, mon chef ami? Depuis un siècle on ne te rencontre plus nulle part.

— Voilà trois ans que j'ai quitté Paris ; j'ai été en Italie, en Angleterre...

•»•» Oh' diable 1 Et dis-moi, e»t-il vrai que les Anglais mettent tour cravate en groom?

'T^ Ce n'est pas de cela que je me suis occupé dans mes voyages, Je vous l'ai dit, Léon, je m suis pas heureux ; mais lorsque j'é» t^is riche, vous avez eu recours plus d'une fois à ma bourse, je vous ai prêté plus de mille francs, la moitié de cette somme me

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fierait maintenant fort nécessaire, et je viens vous prier de me donner cet à-compte sur ce que vous me devez.

— Parbleu, mon cher Auguste, tu prends bien mal ton temps. J'ai perdu hier à la roulette tout ce qui me restait. J'avais voulu essayer de tenter la fortune. Je n'ai plus rien, et si je ne trouve pas aujourd'hui une dizaine de louis pour mener au bois de Boulogne une petite femme charmante, je suis un homme perdu. Il est probable que ma belle ira au bois avec un autre, et tu sens bien... Trouves-tu ma cravate bien mise?

— Lëon, je vous croyais un meilleur cœur. Vous trouverez dix louis pour aller promener votre belle, et vous ne les trouverez pas pour moi, à qui vous devez, pour moi, qui suis dans une fâcheuse position.

— Mon cher, je ne te dis pas que je ne les trouverai point. Reviens dans quelques jours, je te promets de mettre de côté tout ce que je gagnerai au jeu, et ce sera pour toi. Mon pauvre Dalville, d'honneur, je suis désolé. Voilà un bout de col qui ne se tient pas bien ; c'est une chose terrible, ça dérange toute l'harmonie d'une toilette.

Auguste sort de chez le jeune fat en s'étonnant d'avoir pu faire autrefois sa société d'un homme dont la tête est aussi vide que le cœur. Il se rend à la demeure d'autres débiteurs. Les uns sont absents, les autres ont changé de logement.

Auguste rentre chez lui harassé de fatigue et conservant peu d'espoir d'être plus heureux le lendemain. Pendant plusieurs jours il ne cesse de courir après ses débiteurs ; mais la plupart sont introuvables ou invisibles ; ceux qu'il parvient à voir n'ont jamais d'argent, et il lui est impossible de ressaisir chez lui le jeune Léon. Il a cherché en vain la demeure du marquis de Gligneval; mais un jour, en retournant chez lui, il aperçoit M. le marquis. Auguste court à lui, et l'arrête.

— Que me voulez-voiis? dit M. de Gligneval avec hauteur.

— J'ai à vous parler, monsieur.

— Je ne vous connais pas.

— Vous ne me connaissez pas? s'écrie Auguste avec fureur et en barrant le passage au marquis, qui allait s'éloigner. Le ton d'Auguste, le feu de ses yeux, rendent sans doute la mémoire à M. de Gligneval, qui tâche de sourire en reprenant :

— Ah ! pardon I... un million de pardons 1... c'est M. Dalville... j'étais si préoccupé... j'allais dîner... on m'attend... et...

DE MONTFERHEIL. 337

— Monsieur, depuis longtemps vous me devez de l'argent que vous ne m'aviez emprunté que pour quelques jours.

— Je vous dois de l'argent? Oh ! je vous assure que vous vous trompez.

— Comment! monsieur...

— Oh! permettez! je vous ai payé! je vous réponds que je vous ai payé, il y a déjà longtemps, c'est pour cela que vous l'aurez oublié.

— Vous osez me soutenir...

— Mon cher ami, vous confondez ma dette avec celle d'un autre; vraiment je vous ai payé! cherchez bien, vous vous rappellerez; ces choses-là trompent quand on prête à beaucoup de inonde, on oublie; c'est comme au boston, il y a des gens qui vous demandent toujours deux fois pour le coup. Adieu! au revoir! je vais dîner.

M. de Glignéval est déjà loin. Auguste est resté pétrifié de l'impudence de son débiteur ; mais que faire à un homme qui nie sa dette et contre lequel on n'a point de titre? Lui donner des soufflets, ce serait au moins un dédommagement, et cependant la justice vous donnerait tort.

Auguste rentre chez lui plus triste, plus accablé encore, et, pour surcroit de maux, la fatigue, l'inquiétude ont allumé son sang. La fièvre le dévore; il est seul sur un grabat, et bientôt il lui sera impossible de se procurer les objets qui lui seraient nécessaires pour recouvrer la santé.

Étendu sur son lit, oà il a passé toute la journée, Auguste cherche le sommeil^ qui fuit sa paupière. Il souffre^ il respire avec peine, et les accents de la gaieté troublent le silence de son asile. La personne qui habite au-dessous de lui parait chanter en travaillant, sa voix perce à travers le mince plancher qui la sépare du pauvre malade, et de son lit de souffrance celui-ci distingue de temps à autre un refrain de chansonnette ou un air de vaudeville. — Ceux-là, se dit-il, n'ont pas la fièvre comme moi ! Ah! ce serait bien le cas d'être philosophe; mais la nature parle plus haut que la philosophie.

Après une nuit passée sans repos, le malheureux, que la soif dévore, s'aperçoit qu'il n'a plus d'eau pour la satisfaire. Il rassemble ses forces, quitte son lit, et se traîne jusque chez sa portière, car il n'ose pas s'adresser à des voisins, et d'ailleurs il est

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seul entre deux greniers à son sixième étage. La portière, en voyant Auguste, s'écrie :

— Ahl vous êtes malade, monsieur?

— Oui, je souffre beaucoup depuis hier.

— Faut vous soigner, faut pas sortir.

— Ah 1 cela me serait bien impossible.

— Laissez la clef à votre porte, monsieur, j*iral voir ce soir 8*il vous faut quelque chose.

Auguste remercie la portière, regagne avec peine son grenier, et se rejette sur son grabat.

La portière aimait à causer, comme toutes ses pareilles, et bientôt les gens de la maison qui s'arrêtèrent dans sa loge surent qu'il y avait au sixième un jeune homme d'une figure fort distinguée, qui allait probablement avoir une fluxion de poitrine.

Parmi les personnes qui entrèrent chez la portière, se trouva la chanteuse qui logeait au-dessous du malade ; cette chanteuse n'était autre que Virginie, qui, à force de faire des folies et de$ conquêtes, n'avait pas non plus attrapé la fortune. Ensuite, les folies fanent vite le teint, les veilles cernent les yeux, les fatigues en tous genres nuisent à la beauté, et la beauté était presque la seule richesse de Virginie, qui, avec trois ans de plus, avait des amoureux de moinss Tout cela était cause qu'on logeait au Ma*^ rais dans un très-modeste apparten^ent du cinquième étage, que l'on passait souvent ses soirées à travailler, parce qu'on ne trouvait plus pour chaque soir une partie de plaisir, et enfin que l'on chantait en travaillant, parce qu'on avait eonsarvé sa gaieté et sa voix.

Virginie avait bon cœur, elle n'avait jamais péché que par excès de sensibilité ; mais il y a des femmes qui n'en ont que pour le plaisir, et Virginie en trouvait encore pour les infortu^ aés. En apprenant qu'il y a au-dessus d'elle un jeune homme qui est malade et qui est seul, Virginie dit à la portière :

«*t Àvez^'Vous été voir s'il n'a besoin de rien ?

««> Je n'y suis pas encore allée, parce que j'ai mon po^au-feu à soigner ; mais j'y monterai ce soir.

-^ Eh ben 1 vous êtes encore bonpe enfant 1 et (i*ici là si ce pauvre monsieur est plus mal?... Je vais y aller, moi. Je suis seulement fâchée de ne pas avoir su cela plus tôt, car j'ai chanté hier toute la soirée, et quand on a la fièvre, on n'aime pas les

roulades; mais j'étais en voix! j'aurais joué Armide!... Je vais voir mon voisin... vous dites qu'il est jeune? •!^ Mais certainement, un homme de vingt-neuf ans environ.

— Pauvre garçon! il est peut-être malade d'amour I... Ohl non, les hommes n'en perdent jamais la santé... Je suis curieuse de le voir... 11 serait vieux, j'irais tout de même; mais un jeune homme, c'est toujours plus séduisant.

Virginie monte l'escalier, et, sans s'arrêter chez elle, arrive au sixième ; la clef était sur la porte du cabinet 4' Auguste. — Quand on demeure là, se dit Virginie, on ne mange pas des petits pois au mois de janvier 1 et elle frappe doucement à la porte en disant :

— Monsieur, c'est votre voisine d'au-dessous qui vient savoir 31 vous avez besoin de quelque chose?

-^ On ne répoad pas. Elle se décide à ouvrir doucement la porte; elle entre dans le galejas, auprès duquel sa chambre est un palais. Elle s'approche du lit sur lequel est couché le ma-* kde, dont la fièvre a redoublé, et qui n'a plus la force d'ouvrir les yeux ; elle penche sa tête vers lui, et pousse un cri en reconnaissant Auguste.

Ce cri fait ouvrir les yeux au malade; il essaye de tendre la main à Virginie , tandis que celle-ci se jette sur lui, l'embrasse à plusieurs reprises, essuie la sueur qui coule de son front, et le moment d'après mouille son visage de ses larmes en s'écriant : «*- C'est toi, Auguste ! c'est toi 1 ahl mon Dieu !... dans ce gre?* nier!... sur ce grabat!... Mon pauvre ami!... seul, malade I... et je ne le savais pas!*.. Pauvre Auguste I... et je chantais hier pendant qu'il gémissait !,.. Àbl je sens que ça m'étouffe... je ne peux plus parler.

Mais enfin Virginie sent que ses pleurs et ^es baisers ne suf^fisent plus au malade, qui lui fait signe que la soif le dévore.

— Attends!.,, attends, mon ami, lui dit-elle, je vais te donner... Eh! mon Dieu! il n'y a rien ici que de l'eau!.., mais cela ne te vaut rien , cela redouble ta fièvre... Je vais courir..» il faut que le médecin vienne sur-le-champ... je vais le chercher... je vais,.* Ne t'impatiente pas, mon ami; oh I je ne serai pas longtemps; et à présent tu ne seras plus seul; je ne te quitterai plus I

Et Virginie court à la porte, revient encore vers le lit, recouvre le malade, lui arrange la tète, puis descend l'escalier

quatre à quatre, et arrive tout effarée chez la portière en disant :

— Un médecin ! où y a-t-il un médecin ?

— Mais il y en a plusieurs dans le quartier. Est-ce que le monsieur est plus mal ?

' — Son adresse, bien vite!...

— L'adresse d'un médecin ? D'abord nous en avons un dans la rue... là-bas, à côté de la fruitière; ensuite il y a celui qui m'a saignée... mais...

Virginie n^coute plus la portière , elle est déjà à l'adresse qu'on lui a donnée ; elle monte chez le médecin , et le supplie de venir sur-le-champ voir un malade , avec cet accent que les femmes seules savent prendre quand il s'agit de l'objet de leur tendresse. Le médecin ne répond pas, mais il prend son chapeau, cela valait mieux, et suit Virginie, qui le conduit chez Auguste; il monte les six étages presque aussi vite qu'elle, et entre dans le galetas sans paraître remarquer autre chose que le malade. Honneur aux gens qui consacrent leur vie à soulager l'humanité , et qui montrent le même empressement pour le pauvre que pour le riche ! Le nombre en est grand, et si Molière a fait des plaisanteries sur les médecins, sans doute il serait le premier aujourd'hui à leur rendre justice.

Virginie regardait avec inquiétude la figure du docteur pendant que celui-ci tâtait le pouls du malade. Les yeux du médecin n'annonçaient rien de bon ; tandis qu'Auguste, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, semblait ne plus rien voir, ne plus rien entendre.

— Eh bien, monsieur ? dit enfin Virginie.

— Ce jeune homme n'est pas bien... la fièvre est forte... tout annonce qu'elle doit augmenter encore ; cependant, avec beaucoup de soins, j'espère que nous le sauverons.

— Ah I monsieur, ne négligez rien, je vous en prie.

— Mais il est bien mal ici... la petitesse de ce cabinet, le peu d'air qu'il respire... l'ardeur du soleil qui darde sur les toits et rend ces mansardes brûlantes... ce séjour est fort malsain.

— Ah ! dès aujourd'hui il quittera ce grenier... il habitera ma chambre tant qu'il sera malade. C'est ici dessous; il sera bien mieux ; au moins elle est grande , on peut s'y retourner. Il y serait déjà si j'avais pu seule l'y transporter... Si vous étiez assez bon pour m'aider, monsieur, ce sera bientôt fait I

— Voyons, mademoiselle.

Et le médecin se rapproche du grabat, soulève le seul matelas qui soit sur la paillasse; Virginie en fait autant de Taulro côté : tous deux emportent ainsi Auguste et le descendent à l'étage au-dessous, puis le déposent sur le seul lit qui soit dans la chambre.

— Où coucherez-vous donc, mademoiselle? dit le médecin à Virginie.

— Oh ! monsieur^ cela ne m'inquiète pas. Je descendrai la paillasse qui est là-haut; d'ailleurs, tant qu'il sera malade, je n'aurai pas envie de dormir.

Le médecin la regarde de nouveau, puis écrit une ordonnance, et s'éloigne en promettant de revenir le lendemain de grand matin.

Virginie reste seule, regarde l'ordonnance, et cherche à lire, en disant : — Dieu 1 que ces médecins écrivent mal ! comme des chats. Sirop de... infusion de,.. C'est égal, l'apothicaire comprendra ; le plus clair, c'est qu'il faut des sirops, des tisanes... par conséquent de l'argent. Pauvre Auguste, je suis bien sûre qu'il n'en a pas!... je n'en ai guère non plus; mais c'est égal ; il faudra bien en trouver. Il m'en a assez donné quand il était riche... Allons vite chercher tout ce qu'il faut.

Virginie prend sa bourse et va acheter ce qui est nécessaire pour faire la tisane que le médecin a ordonnée. Elle ne s'amuse pas à babiller chez la portière, et se hâte de revenir chez elle pour soigner le malade. Celui-ci, dont la fièvre s'est changée en délire, ne la reconnaît plus et parait être beaucoup plus mal. Virginie redouble de soins, de zèle. Elle parvient, non sans peine, à lui faire prendre de la potion qui est ordonnée ; pendant toute la nuit, elle ne goûte pas un moment de repos. Sans cesse près du lit du malade, elle ne le quitte que pour retourner à son ouvrage. Elle travaille en linge, car depuis que les plaisirs ont diminué, elle a senti qu'il fallait pour vivre autre chose que de beaux yeux et un joli sourire. Ce travail lui rapporte peu de chose ; mais elle redouble d'ardeur depuis qu'elle a Auguste à soigner.

Tout en travaillant, Virginie regarde encore le malade et se dit :

— Pauvre garçon!... il paraît que ses voyages n'ont pas été heureux. Mais comment se fait-il que ce brave Bertrand ne soit pas avec lui? il faut que Bertrand soit mort pour n'être plus

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auprès d'Auguste... C'était un ami, celui-là I non pas comme ces freluquets qui le grugeaient. Et Denise, qui l*aime tantl... si elle savait qu'il est dans cet état!... Si je lui écrivais... non, cela pourrait fâcher Auguste : il l'a peut-être revue; ils sont peut-être brouillés !..• on ne peut pas savoir!... Il faut le guérir d'abord ; après cela, il me contera toutes ses aventures.

Le lendemain le docteur est exact ; il ne peut encore prononcer sur l'état du malade, mais il promet de revenir dans la soirée, et recommande à Virginie les mêmes soins.

Pendant trois jours Auguste est fort mal. Le docteur n*a point ménagé ses visites, et Virginie a fait exactement tout ce qu'il a prescrit. Mais vers le soir du troisième jour, elle ne trouve rien dans sa bourse, et n'a point d'ouvrage prêt à rendre. Cependant il faut de l'argent pour mille choses nécessaires au malade; mais Virginie n'e^t point embarrassée : elle détache des bracelets et des boucles d'oreilles , seuls bijoux qui lui restent du temps de son ancienne élégance, et elle court les vendre chez un bijoutier aussi gaiement que si elle allait en partie fine.

Les soins de Virginie et du médecin ne sont point infructueux. Le quatrième jour, Auguste est mieux; il n'a plusledé^ tire, et se voit avec étonnement dans une chambre qu'il ne connaît pas. Il serre la main à Virginie^ et veut parler ; mais le docteur a recommandé le repos, et Virginie dit à Auguste :

<— Tais- toi, attends pour causer que tu sois rétabli ; en attendant, ne t'inquiète de tien; tu es chez moi, et je te soignerai aussi bien que si tu avais douze nègres ; tout ce que je te demande, c'est de bien boire de la tisane et de ne penser qu'à des bosquets de roses. Quand tu iras mieux encore, je te chanlBrai tout ce que tu voudras; je danserai même, si ça t'amuse, afin de te rendre ta gaieté.

' Auguste sourit et se tait. Le mieux continue; mais la convalescence doit être fort longue; et comme avec un malade il faut sans cesse se procurer mille choses, l'argent des bijoux est bientôt dépensé. Alors, pendant qu'Auguste dort, Virginie r^ garde dans sa garde-robe tout ce qui est superflu ; à la rigueur, il n'y aurait que le nécessaire. Cependant, elle trouve moyen de faire un paquet de plusieurs objets, en se disant :

— Cela me débarrassera d'un tas de vieilleries qui m'ennuyaient.

Et le paquet va rejoindre les bijoux.

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Auguste, ayant un peu plus de force, peut faire à Virginie le récit de ses aventures. Lorsque celle-ci apprend que c'est Bertrand qui a volontairement quitté son maître, elle laisse échapper de ses mains une tasse de tisane qu'elle allait présenter à Auguste, en s*écriant :

-^ Les bras m'en tombent! Ce Bertrand que je jugeais digne d'être embaumé!... que je croyais un caniche pour l'attachement!... Fiez-vous donc aux hommes!... Mon ami, il faut que la bière de tes Anglais lui ait changé tous les sentiments.

Mais quand Auguste fait le récit de son séjour chez Denise, Virginie l'interrompt pour lui conter le chagrin de la petite villageoise, son désespoir en apprenant son départ, enfin tout l'amour qu'elle a pour lui.

Il se pourrait! dit Auguste; elle m'aime réellement!... elle ne m'a donc pas trompé!... Ce n'est pas seulement par pitié qu'elle m'offrait sa main!...

'—Comment, si elle t'aime!..^ Elle vous adore, monsieur; cette pauvre petile me faisait une peine!... elle pleurait tant! Mais ces messieurs sont uniques! quand on les aime, ça les étonne; quand on ne les aime pas, ça les étonne enpore*

— Ah! Virginie, quel plaisir tu me fais!

— En ce cas, rétablis-toi bien vite, et va consoler cette pauvre Denise.

— Oh 1 non... je n'irai pas.

— Comment, vous n'irez pas? Vous savez qu'elle vous aime, qu'elle se désole de votre absence , et vous n'irez pas la retrouver!

— Je suis dans la misère; je ne puis accepter sa main.

— Mon bon ami, voilà une délicatesse qui n'a pas le sens commun. Quand les gens nous aiment bien, ce qui est à eux est à nous, et si un prince devenait amoureux de moi, quoique je n'aie rien non plus, je ne ferais pas la moindre façon pour l'éipouser*

Auguste se tait, et Virginie ne lui parle plus d'une chose qui semble le chagriner. Pour rendre des forces au malade, ce ne sont plus des tisanes qu'il doit prendre, c'est du vin vieux, de bons consommés que le médecin lui ordonne; et Virginie, qui, pour faire de l'argent, visite en vain ses tiroirs, se décide à vendre un châle, qui est sa plus belle parure, et qu'elle ne quittait presque pas.

Mais Auguste voit tout ce qu'il coûte à Virginie, la peine qu'il en ressent retarde encore sa convalescence. Il la contemple, travaillant sans cesse, passant une partie des nuits à l'ouvrage, et il soupire en se disant : — C'est pour moi qu'elle se tuel... et je ne pourrai pas reconnaître tant de soins I...

Lorsque Virginie revient chez elle, après s'être procuré de l'argent par le dernier moyen qui lui restait, Auguste s'aperçoit qu'elle n'a plus le châle qu'elle portait habituellement ; il lui dit d'une voix faible : — D'où venez-vous donc, Virginie?

— De me promener un peu, de prendre l'air... J'ai vu que tu dormais, et que tu n'avais pas besoin de moi.

— Pourquoi donc n'avez-vous plus votre châle?

— Mon châle?... mais je ne l'ai pas mis parce qu'il faisait trop chaud.

— Vous l'aviez en sortant.

— Je l'avais... Tiens, la vérité, c'est que je l'ai prêté à une amie qui va ce soir dans le beau monde... mais elle me le rendra.

— Virginie, vous me trompez.

— Non, monsieur, je ne vous trompe pas.

— Je vous coûte beaucoup... et pour me soigner, pour que je ne manque de rien, vous vous privez de tout! vous vous dépouillez pour moi I . . .

T- Qu'est-ce que ces idées-là, monsieur Auguste?... Je me prive de tout!... Je ne me prive de rien, entendez-vous, monsieur? Qui est-ce qui vous a dit que je n'étais pas à mon aise, que je n'avais pas d'argent de côté?...

— Et tu travailles une partie de la nuitl

— Je travaille parce que cela m'amuse, et que je n'aime pas dormir. Du reste, je ne manque de rien... j'avais du mégo; je suis bien la maîtresse de le dépenser... Me dire qu'il me gêne! fi ! que c'est vilain! moi, qu'il a tant de fois obligée ! être fâché de ce que je le soigne... Non, monsieur aimerait mieux que ce fût une autre, peut-être. Si vous me dites encore des bêtises comme cela, je jette le pot-au-feu par la fenêtre. Quant à mon châle, c'est vrai que je ne l'ai plus ; mais il me déplaisait. D'abord la couleur n'est plus à la mode; ensuite je ne veux plus de rosaces : c'est un mauvais genre.

Auguste ne dit plus rien ; il se contente du soupirer en pressant dans les siennes la main de Virginie, et celle-ci affecte

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d'être plus gaie que jamais, et fredonne toute la journée pour lui prouver qu'elle n'a nul regret de son châle.

Le médecin est venu voir son malade : il le trouve beaucoup mieux ; il complimente Virginie sur les soins qu'elle lui a prodigués, et celle-ci, quoique ne sachant pas comment elle payera, le prie de lui dire ce qu'on lui doit. Mais le docteur lui répond qu'il ne se fait jamais payer quand il va plus haut qu'au quatrième; et il se dérobe aux remerciements d'Auguste et de Virginie, en recommandant de nouveau au convalescent de se ménager et d'attendre pour sortir le retour de ses forces.

— Voilà un bien digne homme ! s'écrie Virginie en regardant le médecin s'éloigner. Il n'est pas beau ; certainement on ne peut pas dire qu'il soit beau ; il a même un œil un peu plus petit que l'autre. Eh bien ! il me fait l'effet d'un amour depuis que j'ai vu l'empressement qu'il a mis à te soigner.

Auguste sourit, les discours de Virginie ramènent souvent la gaieté dans ses yeux; mais lorsqu'il pense à sa situation, son front se rembrunit, et il soupire, malgré tous les efforts de sa garde, qui lui répète sans cesse : — Tu ne soupirais pas tant que ça quand tu me faisais la cour.

Auguste voudrait déjà se lever et sortir, mais il n'en a pas encore la force; et cependant Virginie lui donne tout ce que le médecin prescrit. Mais la convalescence doit être longue; et tout en disant chaque jour à Auguste qu'il ne s'inquiète pas et qu'elle a de l'argent pour longtemps, Virginie s'aperçoit un matin qu'il ne lui reste plus rien de la vente de son châle.

Cependant le docteur, qui est encore venu la veille voir son malade, a dit qu'il pouvait manger du poulet, et Virginie, tout en fouillant dans ses coffres, dans ses tiroirs et dans sa bourse, où elle trouve rien, se dit tout bas : — C'est égal, le médecin a dit qu'il pouvait manger du poulet, et je veux qu'il en mange aujourd'hui!... J'ai beau chercher... rien qui puisse faire de l'argent! pas seulement de quoi avoir une alouette... et mon ouvrage ne sera fini qu'après-demain!... Tant pis!... quand je devrais me mettre en gage moi-même, il mangera du poulet aujourd'hui.

Et Virginie met son chapeau, son petit fichu qui a remplacé le grand châle ; puis, laissant Auguste encore endormi, elle sort doucement de chez elle en disant : — Je ne rentrerai pas sans un poulet.

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