‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 31 sur 31 · GBLUI OU'ON DEVAIT ATTENDRE. — RETOUR AU VILLAGE · texte numérisé non relu

GBLUI OU'ON DEVAIT ATTENDRE. — RETOUR AU VILLAGE

Virginie marchait sans trop savoir où elle irait; elle cherchait dans «a mémoire qui pourrait l'obliger, et la mémoire est sou-' vent en défaut quand on lui demande le nom d'un véritable ami. Si Cézarine eût été encore à Paris, Virginie n'aurait point hésité à se rendre chez elle, parce qu'elle connaissait la bonté de son cœur; mais Cézarine courait alors sur les traces de son Théodore , qui avait quitté la capitale, et son Théodore la menait très-loin.

Les autres connaissances de Virginie lui offraient trop peu de ressources, et il en était plusieurs auxquelles elle n'aurait pas voulu s'adresser. Cependant le résultat de chaque réflexion était toujours : — Il me faut un poulet pour Auguste, et j'en aurai tin ; je ne sais pas trop comment je ferai... mais chaque fois que Je me suis mis dans la tète de faire une chose, j'y suis toujours parvenue^ et il s'agissait souvent d'objets beaucoup plus intéressants qu'un poulet : ce serait bien le diable si» pour une {»etite volaille, je n'en venais pas à mon honneur !

Et Virginie s'arrêtait devant les marchands de volailles et devant les rôtisseurs ; elle passait et repassait, se creusait la tête, n'y trouvait pas d'argent, et poussait un gros soupir en regardant ce dont elle voulait régaler le convalescent.

Les mines drôles de Virginie, dont la mise décente n'annonçait pas le besoin, et les yeux qu'elle lançait aux poulets rôtis^ faisaient quelquefois sourire les passants, qui ne voyaient data Textase de la grisette qu'un sentiment de gourmandise; et eelle^ci , en voyant sourire ceux qui la regardaient, murmurait entre ses dents : -^ Les imbéciles!... quand ils me riront au nez... qu^est-ce que cela me fait? Pas un n^aura seulement la

galanterie de m'offrir un poulet I L€S hommes deviennent

bien peu aimables.

Depuis dix minutes, Virginie tournait et retournait devant M boutique d'un rôtisseur, et auprès de cette boutique était celte d*une petite mercière. Virginie n'avait pas remarqué la mercière parce qu'elle ne lorgnait que des poulets ; mais, à travers ses

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montres chargées de gants, de fil et de ruban, la petite marchande avait remarqué Virginie, dont Tair singulier devait effectivement piquer la curiosité. Les femmes ont un instinct de sentiment qui leur fait comprendre tout de suite ce que les hommeâ seraient une heure à deviner, et ce que même ils ne devinent pas toujours. La jeune mercière voit dans les yeux de Virginie que ce n*est pas un sentiment de gourmandise qui la fait rester en contemplation devant la marchandise de son voisin. Elle sort par le fond de la boutique ; — sa cour est aussi celle du rôtis-* seur, — elle entre par-là chez celui-ci, se fait donner un beau poulet gras, Tenveloppe dans un double papier, et rentre chez elle par le même chemin. Puis elle se met sur le seuil de la porte et regarde Virginie, à qui elle ne sait comment offrir son présent. Virginie est quelque temps sans faire attention à la jeune marchande; cependant celle-ci la regarde d'un air expressif, et semble avoir tant envie de lui parler, que Virginie s'approche d'elle.

Aussitôt la jeune mercière lui dit tout bas et eh rougissant beaucoup :

— Madame, vous avez sans doute oublié votre boursef... Si vous vouliez me permettre de vous offrir...

Et en même temps on glissait le poulet souâ lô bras dé Virginie en tremblant comme si Ton eût fait une sottise; mais on tremble souvent beaucoup plus pour faire le bien. Virginie ne peut que serrer la main de la jeune mercière en lut disant :

— Vous m*avez devinée... Ahl si vous saviez le plaiâlr que vous me faites... si vous saviez pourquoi je... Mais vous me reverrez... je viendrai vous remercier, et m'acquitter envers vous.

— Oui, oui, madame,., dit la jeune marchande; et elle est déjà rentrée toute confuse dans le fond de sa boutique, tandis que Virginie, légère comme une plume, avec son poulet sous le bras, regagne gaiement sa demeure en se disant :

— Je savais bien que j'en aurais un!... J'ai toujours de l'espérance, moi!

Cependant le poulet n'était pas encore arrivé che2 Auguste. Au détour d'une rue, Virginie, qui probablement ne regardait alors qu*à ses pieds, est brusquement coudoyée par un homme qui fait rouler la volaille sur le pavé.

— Maudit imbécile I s'écrie Virginie en se baissant pour ramasser le poulet. Mais cette voix a frappé Thomme qui Ta coudoyée, et qui s'était contenté de s'excuser en suivant son chemin. Il s'arrête, revient sur ses pas, et s'écrie à son tour :

— Eh oui!... mille baïonnettes!... c'est mamzelle Virginie!... Ah! morbleu l elle pourra peut-être me donner de ses nouvelles.

— Tiens!... c'est Bertrand!... dit à son tour Virginie, qui a

aussi reconnu l'ancien caporal. C'est ce brave Ber Ah!

qu'est-ce que je dis donc?... c'est un vilain, un ingrat, un mauvais cœur, je ne l'aime plus. Laissez-moi porter mon poulet... ne me retenez pas monsieur.

— Que vous m'aimiez ou non, mademoiselle, ce n'est pas de cela qu'il s'agit dans ce moment. Un mot, s'il vousplait : i'avezvousvu, savez-vous où il est... ce qu'il est devenu?..,

— Qui ça?

— Eh! morbleu! mon lieutenant, M. Auguste?

— Tiens! si je sais où il est!... Cette question!... lorsqu'il loge dans ma chambre depuis quinze jours!...

— Il est chez vous!... Je l'ai retrouvé!... Je vais le revoir!... Dans sa joie, Bertrand serre Virginie dans ses bras, et fait

encore tomber le pauvre poulet, qui, cette fois, roule jusque dans le ruisseau, et Virginie est prête à pleurer, et s'écrie :

— Voulez-vous me laisser tranquille!... C'est pour Auguste, ce poulet; et lorsque j'ai eu tant de peine à l'avoir, vous êtes cause qu'il ne pourra plus le manger T

— Ah ! ... ne pleurez pas ! ... je vous en achèterai d'autres, dix, vingt poulets!... un bœuf, si vous voulez!... Mais, pour Dieu, menez-moi bien vite près de mon lieutenant... Il me tarde de l'embrasser!...

— Comment! vous l'aimez donc encore?

— Si je l'aime!... Qui est-ce qui a pu douter de mon attachement, de mon dévouement à sa personne?

— Ce n'est donc pas exprès qu'en Angleterre vous l'avez abandonné?

— Abandonné!... Lorsque c'est pour le servir... pour le rendre au bonheur...

— Ah! ce pauvre Bertrand!... J'étais bien sûre, moi, que c'était un bon garçon!... Venez, mon petit Bertrand, allons trouver Auguste : ah! il sera bien content quand il saura que lous êtes toujours digne de son amitié.

Virginie et Bertrand se dirigent vers la rue de Berry. Chemin faisant, Virginie apprend au vieux soldat tous les chagrins qui ont assiégé Auguste, et la maladie grave qu*il vient de faire. En écoutant ces détails, Bertrand s'essuie parfois les yeux en s*écriant : — Sacrebleul pourquoi ne l'ai-je point rejoint plus tôtl... Mais je ne suis de retour à Paris que d'avant-hier ; et demain je me disposais à aller le chercher à Montfermeil, espérant y être plus heureux que dans cette ville, où depuis deux jours nous avons, Schtrack et moi, couru tous les quartiers sans découvrir mon lieutenant.

On arrive chez Virginie ; en montant Tescalier Bertrand est aussi ému que s'il allait revoir son fils, et Virginie lui dit :

— Il ne faut pas tout de suite vous montrer à Auguste; il est encore bien faible, et votre présence pourrait lui causer trop d'émotion... Vous comprenez, Bertrand?

— Oui, mademoiselle.

— Je vais entrer d'abord, et je préparerai tout doucement Auguste, et puis ensuite je vous ferai signe...

— Oui, mademoiselle, j'attendrai dans une autre chambre...

— Non, comme je n'en ai qu'une, vous attendrez sur le carré... Je laisserai la porte entr'ouverte...

— Fort bien ; mais ne soyez pas longtemps à me faire signe, car je brûle de le presser dans mes bras.

On est devant la porte de Virginie, elle l'ouvre et la repousse à demi, et Bertrand se colle tout contre, osant à peine respirer. Auguste était levé et assis près d'une fenêtre ; il attendait avec impatience le retour de Virginie, dont la longue absence l'inquiétait.

— Me voici, mon ami, dit Virginie en entrant chez elle et tournant autour d'Auguste d'un air aussi embarrassé que devant le rôtisseur. Me voici, j'ai été un peu longtemps... mais c'est que... j'ai fait une rencontre qui vaut bien mieux qu'un poulet.

— Tu as fait une rencontre?

— Oui . . . c'est quelqu'un que. . . quelqu'un. . .

Avant que Virginie ait trouvé ce qu'elle veut dire, Bertrand, qui ne peut plus y tenir, ouvre la porte, s'élance vers Auguste et le serre dans ses bras en s'écriant : — C'est moi, sacrebleu! c'est moi I... Mais je ne peux pas rester plus longtemps caché... 11 faut que je l'embrasse.

tSO Là LAITIÀRB

Pendant quelques minutes, Bertrand ne peut quitter les bras d'Auguste ; et Virginie s'écrie :

— Là, voyez-vous!... il n'a pas pu attendre que je lui fasse signe... il va faire mal à Auguste.

— Non, dit le convalescent, non, le bonheur n'en fait pasi... Mon pauvre ami!... te voilà donc revenu!...

— Vous avez pu croire que je vous avais abandonné !..• dit Bertrand en prenant la main d'Auguste. Vous avez douté du cœur de votre vieux compagnon, de votre fidèle serviteur!... Ah 1 je conviens que mon départ précipité devait vous sur-* prendre... mais quand vous saurez!...

— Te voilà, Bertrand, tout est oublié!...

— Ohl écoutez-moi d'abord, et vous verrez ensuite à je me suis mal conduit. Vous vous rappelez que je vous laissai dans une salle de l'auberge du village où nous venions de déjeuner. Je venais de payer notre dépense, lorsqu'on traversant la cour j'aperçois un homme dont la figure me frappe, et que j« reconnais sur-le-champ pour notre fripon de Dedtival.

-« Destivall... s'écrie Auguste.

— Con voleur!..* dit Virginie.

— Il montait en chaise de poste au moment où je Taper^ çus. H n'avait pu me voir, mais la voiture était partie avant que je fusse revenu de iba surprise. Alors, sans me donner le temps de. vous prévenir, ne voulant pas perdre une minute, de crainte que notre homme ne m'échappât, je cours à l'écurie, je selle mon cheval, je le monte et m'éloigne au grand galop pour courir sur les traces de notre fripon. Je ne tardai pas k rattraper la chaise de poste ; mais en pays étranger, je savais qu'il ne serait pas facile de faire regorger notre coquin, et qu'il ne fallait espérer de justice que de moi-même. Je suivais donc la voiture en attendant un moment favorable pour trouver mon homme en particulier. Pendant deux jours la maudite voiture ne fait que relayer; enfin, au bout de ce temps, en passant dans un petit bourg, on s^arrôte à l'auberge de la poste, et mon fripon, qui a sans doute besoin de repos, descend de la chaise et entre dans l'auberge. Je ne tarde pas à l'y suivre, et je demande à parler au voyageur qui vient d'arriver. On m'fndique sa chambre. J'y monte, j'entre et je commence par m'enfermer avec notre homme, qui, en me voyant, manque de tomber en défaillance sur un fauteuil. Je vais à lui, je lui prends le bras, et lui

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dis : — Vous êtes un voleur, vous avez ruine mon maître, mais vous n'en ruinerez pas d'autre ; je vous ai appris autrefois à vous servir d'une arme, nous allons voir si vous vous souvenez de mes leçons... Voici, deux pistolets, prenez-en un... Nous serons très-bien dans cette chambre... quatre pas- de distance suffisent quand on ne veut pas se manquer. Dépêchons. Au lieu de prendre Tarme que je lui présente, le misérable se jette à mes genoux et me demande grâce, Moi, je lui redemande voire fortune. Il tire de sa poche un portefeuille, me fait voir dedans pour cent soixante mille francs de billets sur la Banque de France, et me jure que c'est tout ce qui lui reste de ce qu'il ai emporté de Paris. Je réfléchis que cela vaut mieux que rien, et qu'il faut d'abord vous rendre cet argent avant de tuer notre fripon ; je prends le portefeuille, et laissant le coquin plus mort que vif, je sors de sa chambre, où je l'enferme. Je remonte à cheval et reviens au grand galop à l'endroit où je vous avais laissé ; en y arrivant mon cheval crève, et je ne vous trouve plus. Je cours de tous côtés, on ne peut me donner de vos nou-* velles. Je prends la route de l'Ecosse, où nous devions nous rendre. Je passe trois semaines à visiter jusqu'au plus petit hameau, je ne suis pas plus heureux ; enfin je me décide à revenir en France, et avant-hier j'étais à Paris. Mon premier soin fût d'aller questionner Schtrack, il ne vous avait pas vu, il ignorait l'adresse de mademoiselle ; nous nous mîmes à battre le pavé pour tâcher de vous découvrir.,. Mais vous voilà!... je vous ai retrouvé... Je puis vous remettre ce que j'ai sauvé de votre fortune t.. . voilà ma conduite, mon lieutenant, piaintenant m'en voulez- vous encore?

Pour toute réponse, Auguste tend ses bras à Berirçind, qyi lui présente le portefeuille, tandis que Virginie saute dans la cham-f bre, danse avec les chaises, et jette sa capote en l'air en qriant ; *^ Vive Bertrand!... Auguste n'est plus pauvre 1,,, nous 9l\\ou% joliment nous amuser!...

Quand ce premier mouvement d'ivresse est calmé, Auguste raconte à Bertrand ce qu'il a fait depuis qu'il Ta quitté. U ne lui cache pas l'état misérable où il était réduit lorsque Virginie est venue dans son grenier. Il lui apprend ce qu'elle a fait pour lui, son travail, ses veilles, tous les sacrifices, qu'elle faisait ehaque jour pour lui avoir ce qui lui était nécessaire.

Pendant ce récit, Virginie veut faire taire Auguste eu lui di-r

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sant : — Ça n*est pas vrai ; il en dit beaucoup trop; ne le croyez pas, Bertrand ; et d'ailleurs, si j*ai fait tout cela, c*est qu'apparemment ça me faisait plaisir.

Hais Bertrand, qui n'a pu entendre sans attendrissement le récit d'Auguste, court à Virginie, l'enlève dans ses bras, et l'embrasse en disant :

— C'est bien cela ! . . . c'est très-bien I . . .

— Oui, mais vous me serrez trop fort, Bertrand.

Les tristes pensées ont fait place à celles du bonheur : ce n'est plus en soupirant qu'Auguste pense à Denise. Déjà il voudrait être auprès d'elle, il brûle de la revoir, de récompenser son amour : car, après tout ce que Virginie lui a dit, il ne doute plus du cœur de la jeune villageoise. Cependant il ne peut partir sur-le-champ pour Montfermeil ; mais, comme le bonheur rend vite la santé, au bout de deux jours, qui se sont passés en projets charmants pour l'avenir et en emplettes pour le présent, Auguste est en état de sortir. Avant d'aller au village, d'où il pense ne revenir de quelque temps à Paris, Auguste termine ses affaires ; il retourne chez son ancien notaire et le charge de lui placer convenablement ses fonds, dont il ne garde que ce qui lui sera nécessaire pour l'exécution de ses projets. Auguste veut assurer un sort à Virginie ; depuis qu'elle est moins jeune, elle désire avoir un petit établissement. Bertrand lui loue une jolie boutique ; Auguste y fait porter un petit fonds de broderies, de nouveautés, et Virginie est établie lingère. Elle va s'asseoir avec fierté dans son comptoir, et fait mettre sur sa porte : A la Facélle} en jurant à Auguste que désormais elle ne veut plus s'occuper que de son commerce.

Auguste a reçu les remercîments de Virginie et ses compliments pour Denise, qu'elle ne veut aller voir que lorsque sa nouvelle conduite aura entièrement fait oublier l'ancienne. Il va monter en cabriolet avec Bertrand, et partir pour Montfermeil, lorsque Virginie s'écrie ;

— Ah ! mon Dieu I ... j'ai oublié la petite marchande au poulet. .. je voulais te la recommander pour que tu lui donnes au moins ta pratique de gants.

— Quelle marchande? quel poulet? dit Auguste.

Virginie raconte ce qui lui est arrivé le jour où elle a rencontré Bertrand. Auguste, après avoir encore témoigné à Virginie toute sa reconnaissance pour ce qu'elle a fait pour lui pendant

sa maladie, veut connaître et remercier la jeune femme qui a mis tant de délicatesse à obliger. Il fait monter Virginie dans son cabriolet, on se dirige vers la demeure de la jeune marchande. Le cabriolet s'arrête devant la boutique de la mercière, les trois personnes en descendent ; la jeune marchande est étonnée, elle n'a jamais vu venir des gens en voiture pour lui acheter du fil ou des aiguilles. Mais elle rougit en reconnaissant Virginie, qui entre la première en disant à Auguste :

— C'est madame qui s'est montrée si bonne pour moi pendant que vous étiez convalescent.

Auguste s'approche pour saluer la jeune marchande, qui est toute honteuse des remercîments qu'on lui adresse. Mais, avant qu'il puisse parler, un vieillard, qui était dans l'arrière-boulique, et qu'on n'avait pas encore remarqué, s'avance vers lui en s'écriant :

— Ma fille! mon Annal c'est nous qui devons remercier cet homme généreux!... C'est notre bienfaiteur!... c'est à lui que je dois l'existence et le bonheur de te voir heureuse.

Auguste regarde le vieillard, il reconnaît le pauvre Dorfeuil ; et, avant qu'il soit revenu de sa surprise, le père et la fille sont à ses pieds, et couvrent ses mains des pleurs de la reconnaissance.

C'est alors Bertrand et Virginie qui demandent des explications. Auguste veut s'y dérober; mais, le vieux Dorfeuil le retient. Il raconte tout ce qu'il lui doit, et termine son récit en disant à Auguste :

— Vous le voyez, vos bienfaits nous ont porté bonheur. J'ai payé ma dette ; et, depuis trois ans, mon Anna ayant réussi dans toutes ses entreprises, a pu enfin s'établir en ces lieux, où, près d'elle je passe en paix mes vieux jours.

Bertrand embrasse encore Auguste; Virginie embrasse tout le monde, puis on se sépare en se promettant de se revoir. Virginie retourne à sa boutique, qu'elle ne veut plus quitter, et Auguste conduit enfin son cabriolet vers le village de Denise.

En approchant de Montfermeil, Auguste sent son cœur battre avec force ; il regarde Bertrand en lui disant :

— Nous allons la voir!... Ah! si tu savais comme ils m'ont reçu, comme ils m'ont fêté quand j'étais malheureux!

— Et vous les avez quittés?

— Mon ami, je n'avais plus rien à offrir à Denise.

— Et maintenant que vous êtes beaucoup plus riche qu'elle,

354 Lk LAITIÈRE

si elle allait vous refuser à son tour, il n'y aurait plus de raison pour que cela unisse. Les amoureux n'ont pas le sens commun. Au lieu de suivre la route qui le conduirait au village, Auguste ne peut résister au désir de prendre par le sentier du bois où il a embrassé jadis la petite laitière. Arrivés près de l'endroit où Jean le Blanc s'est emporté, Auguste aperçoit dans le bois un petit garçon sur un âne ; un peu plus loin, une jeune fille est assise au pied d'un arbre.

— Les voilà 1 s'écrie Auguste.

Et déjà il a sauté hors de son cabriolet; il court dans le bois, il est près de la jeune fille. Il se jette à ses genoux, couvre ses {nains de baisers, et lui dit :

— C'est moi, Denise, je reviens près de toi, et pour ne te plus quitter.

La jeune fille doute si elle veille ; elle regarde Auguste, qu'elle voit élégant comme autrefois, et Coco accourt en disant :

— Voilà mon bon ami ! il est mis comme le jour où j'ai cassé la marmite.

— C'est vous!... dit Denise. Ah! si vous saviez tout le chagrin que votre lettre m'a fait! Méchant! me quitter parce qu'il est pauvre! oser dire que je ne l'aime pas! qu'il ne reviendra me voir que quand il ne m'aimera plus!... £st-ce que c'est comme ça que vous revenez?... Ah! dites-le-moi tout de suite, ne me laissez plus espérer le 'bonheur... cela fait trop de mal d'être trompée dans ce qu'on désire !.•.

Pour toute réponse, Auguste la presse tendrement contre son cœur; et ses yeux disentàl'aimable fille que ce n'est pas l'amitié #eule qui le ramène.

Bertrand, qui a quitté le cabriolet, vient saluer Denise.

-r- Bertrand aussi! dit la petite, il est revenu! ...

— Oui, et c'est à lui, que j'accusais de m'avoir abandonné, que je dois aujourd'hui mon bonheur.

Quelques mots ont bientôt mis Denise au fait de tout, elle tend la main à Bertrand en disant :

— Ah! mon cœur n'a jamais douté du sien!... Est-ce que l'on peut cesser d'aimer les gens parce qu'ils sont malheureux?... Puis, réfléchissant qu'Auguste a recouvré une partie de sa fortune, elle s'écrie :

— Oh! mon Dieu! je ne pourrai donc plus être votre femme!

— Si, Denise, vous serez ma femme, dit Auguste en lui pre-

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nant la main, car vous êtes la seule qui puissiez faire mon bon* heur ; et je ne puis douter de la sincérité de votre amour.

— Mais je ne suis qu'une villageoise...

— Que je préfère aux dames de la ville.

— Je serai gauche dans le monde.

— J'ai appris ce qu'il valait, et me soucie fort peu de ses jugements; d'ailleurs, quand il vous connaîtra, ma Denise, il sera forcé de vous rendre justice.

<— Ohl je ne veux pas le connaître, moi, mon ami; si vous m*épousez, convenons que je resterai toujours ici. Vous irez seul à Paris lorsque vous le voudrez ; et quand vous serez las de la ville, alors vous reviendrez trouver votre petite laitière.

Auguste embrasse Denise, et l'on se met en marche pour la maisonnette. On trouve tout charmant quand on est heureux, pour les deux amants la maisonnette est devenue un palais; mais Bertrand, qui n*est point amoureux, et qui songe toujours à l'avenir, dit à Auguste :

-^ Mon lieutenant, cette maison n'est pas assez. grande pour vous ; d'ailleurs elle appartient à Coco, c'est sa propriété. Il faut vous en acheter une fort jolie, et pas trop chère, que vous pouvez apercevoir d'ici, dans laquelle vous serez logé convenablement, et où vous pourrez recevoir quelques amis, parce qu'enfin il ne faut pas s'isoler de toute société, le moyen que votre amour dure longtemps n'est pas de vous enfermer pendant six mois avec votre femme. Maintenant que vous connaissez le monde, vous ne serez plus sa dupe. Vous prendrez les hommes pour ce qu'ils sont) vous vercez ceux dont la société vous amusera, et vous ne Jouerez plus si gros jeu, parce que voilà le cas, ou jamais, d'être sage.

Auguste approuve la proposition de Bertrand. La jolie maison est louée, et, au bout de huit jours, Denise, rayonnante d'amour et de plaisir, embeliissant par ses grâces, par ses attraits la pa* rure modeste qu'elle a choisie, est conduite à l'autel par l'homme qu'elle chérit. Tous les habitants du village vont voir marier la petite laitière. Les paysannes se disent :

— C'est pour le coup qu'elle va faire la dame à présent! elle épouse un beau monsieur!,., comme elle va être fîère!

Mais les paysannes se trompent : Denise, en devenant madame Dalville, reste aussi douce, aussi bonne que lorsqu'elle était ellemême une simple villageoise.

En ramenant chez lui sa jeune épouse, Auguste donne bien encore par-ci, par-là, quelques regards à de jolies femmes qui se trouvent sur sa route, mais c'est seulement par habitude, et Denise seule a son cœur.

Fidèle à sa promesse, Denise ne veut plus quitter son village; et pendant longtemps Auguste ne s'éloigne pas de sa femme. Plus tard, cependant, il fait quelques voyages à Paris. Dans une de ses visites à la capitale, Auguste apprend que la vive Athalie s'est séparée d'avec son époux, parce que la mère Thomas a fait un second voyage à Paris, et que M. de la Thomassinière, ayant fait à son tour de mauvaisesspéculations, et s'étant laissé ruiner par M. de Cligneval, a été forcé d'abandonner toutes ses pro* priétés à ses créanciers, et s'est fait cocher de cabriolet, état dans lequel il semble beaucoup plus à sa place que lorsqu'il était au milieu d'un salon.

Le marquis de Cligneval s'étant permis , dans une partie d'écarté, de faire quelques tours d'escamotage, qui ne furent point du goût de la société, a été forcé de se battre en duel et tué par son adversaire. Quant à Destival, ayant voulu faire en Angleterre des affaires dans le môme genre qu'à Paris, un de ses clients^ dont il emportait l'argent, lui donna un coup de poing dont il ne se releva pas. C'est M. Monin qui apprend toutes ces nouvelles à Auguste, non sans lui avoir demandé auparavant comment allait l'état de sa santé, et qui, après avoir visité sa tabatière, va rejoindre Bichette, qu'il a laissée dans un bosquet du café Turc avec M. Bisbis.

Auguste revoit aussi Dorfeuil et sa fille ; mais il ne va que rarement chez la jeune mercière, parce qu'elle est fort jolie. En revanche, il voit souvent Virginie, qui n'est plus jolie, mais qui est tout à fait rangée, et dont le cœur excellent fait oublier ses folies d'autrefois.

Lorsqu'il a passé quelque temps à Paris, Auguste retourne à Montfermeil ; c'est toujours avec un nouveau plaisir qu'il se retrouve près de sa petite laitière, de son fidèle Bertrand, et de Coco, qui, en grandissant, se félicite souvent d'avoir cassé sa marmile.

Paris. — Typ. A. Parent rue Monsieur- le-Prince, 31.

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