CHAPITRE IV
QDSLQUES PORTRAITS D'àPRICS NATTIRB.
Depuis onze heures du matin, on attendait Dalville à la campagne de M. Destival. Madame, brune de trente ans, à l'œil vif, au regard plein d'expression , qui savait par une mise élégante faire valoir les avantages d'une taille bien prise et des formes séduisantes, madame avait terminé sa toilette; à la campagne elle doit être simple, mais il y a certains négligés qui demandent beaucoup de préparation. Cependant, comme madame est jolie, comme elle est encore jeune, elle n'a mis qu'une demi-heure à passer une légère robe blanche, à nouer une ceinture d'un jaune orange, à tourner avec grâce les boucles de ses cheveux, dans lesquels est un nœud de ruban pareil à sa ceinture ; enfin elle n'a demandé que six fois à JuUe si le jaune lui sied bien,
Julie a répondu à madame qu'elle était charmante, et que le jaune allait très-bien aux brunes, et que, d'ailleurs, madame pouvait sans crainte porter toutes les couleurs. Madame a souri légèrement à Julie, qui n'a que vingt-quatre ans, mais est extrêmement laide, ce qui est presque une qualité dans une femme de chambre.
U tk LÀITli^RB
M. Destival a dix ans de plus que sa femme : il est grand et mince, il n'est pas beau, mais il a de la physionomie; malheureusement l'expression de cette physionomie n'est point celle qui annonce un homme aimable, chez qui l'esprit fait oublier la laideur; c'est celle qui dénote la suffisance, le contentement de soi-même, et la prétention continuelle à être malin; sa casquette de campagne, posée en avant, semble mettre le cachet sur tout cela.
M. Destival a été employé dans les administrations; avec la dot de sa femme , il a acheté une charge de commissaire-priseur, qu'il a ensuite revendue avec bénéfice. Ne parlant jamais politique de peur de se compromettre, et ne sachant pas luimême de quelle opinion il est , M. Destival a pourtant eu le talent de se faire un cabinet d'affaires, d'avoir de nombreux clients et de tripler ses capitaux. Il est vrai que M. Destival donne des soirées , des bals , de petits punchs, et que madame, qui a des yeux pleins de feu et une charmante tournure, fait les honneurs de chez elle avec infiniment de grâce.
La maison de campagne, que l'on habite souvent l'été, est assez grande pour que l'on puisse y recevoir nombreuse société et y coucher sept ou huit amis ; comme monsieur , qui a cabriolet, n'est jamais plus d'un jour sans aller à Paris pour ses affaires, et que quelquefois il ne revient pas coucher à Livry, madame (qui est fort peureuse, quoiqu'elle ait le regard d'une femme à caractère) aime beaucoup garder chez elle un ami de monsieur.
Un jeune homme qui a vingt mille livres de rente ne peut qu'être fort bien reçu chez M. Destival ; aussi, quoiqu'il n'y ait que trois mois qu'Augus'3 eût fait sa connaissance, on le traitait déjà comme un ami intime. Monsieur l'engageait sans c^se à venir le voir, sôit à Paris, soit à la campagne, et madame aimait beaucoup à faire de la musique avec lui.
Mais midi a sonné, et M. Dalville n'arrive pas. Madame a de l'humeur; Julie s'est mise en vedette à une fenêtre du second, et monsieur va d'une pièce dans l'autre en s'écriant :
— Diable I... mon ami Dalville est bien en retard... il avait cependant promis de venir de bonne heure, d'être ici pour le déjeuner...
— EstH» que M. Auguste se souvient de co qu'il promet ? dit nmdame avec un air de dépit.
DE MONTFERMEIL. t7
— * Oh I te voilà encore, toi^ lui cherehâiit sans cesse que* relie... Tattaquant... le persiflant...
— Moi, monsieur!... que m'importent les goûts, les défauts de M. Dal ville? où m'avez-vous jamais vue lui chercher querelief
— Je sais bien que c'est pour plaisanter... mais tu es un peu caustique, ma chère Emilie... tu aimes à lancer des traits t.. . Moi aussi, c'est vrai j je l'avoue, si je ne me retenais pas, je serais très-mordant; je le suis même souvent sans m'en apercevoir. Mais enûn Dalville est un charmant garçon 1... bien né... riche... des talents.. •
-— Ohl des talents... bien légers l...
— Je croyais qu'il était fort sur le violon !
— Non , monsieur ; il joue très-souvent faux*.. £h bien , Julie, avez-vous vu venir quelqu'un ?
— Ah ! mon Dieu, non, madame» j'ai beau regarder... Et tous ces fromages que j'ai pris à Denise l.«« Que c'est contrariant!
— Ah! par grâce, mademoiselle, laissez-noug tranquilles avec vos fromages.*. Montez au belvëdertkt vous verrez de plus loin.
— Oui, madame.
Julie monte, et monsieur reprend la conversation :
— Tu ne disconviendras pas, j'espère, que Dalville n'ait une jolie voix.
— Jolie!... ah ! de ces voix comme tout le monde !•.«
*^ Il me semble pourtant qu'il chante parfaitement avec toi des duos... surtout celui du Muletier de Feydeau; tu sais bien, celui où il y a : Quel plaisir /.«• quel plaisir /••• et qui finit par coucou/ COUCOUÎé.,
-^ Ah ! monsieur, que vous m'impatientez avec vos coucous ! -» Il touche des contredanses sur le piano.*.
— Qui est*ce qui n'en touche pas maintenant ?
-^ Ma foi) moi ; il est vrai que j'ai toujours eu tant d'affaires que j'ai été forcé de négliger mon penchant pour la musique* Enfin, Dalville est gai, aimable, d'une humeur joyeuse...
'^ Il y a dee jours où il ne sait pas dire trois mots de suite 1...
— Écoute donc, moi même, quand je suis très-occupé d'une affaire majeure, je ne suis pas aussi aimable que de coutume... cela arrive à tout le monde. J'en reviens à Dalville, il est
riche... il est jeune... Ah! quelle idée!... quelle idée délicieuse...
— Qu'est-ce donc, monsieur?
— Il faut que je le marie !...
— Marier M. Auguste I... Mais de quoi vous mélez-vous ?••• sont-ce vos affaires î
— Est-ce que je ne fais pas celles des autres? Celle-ci peut être fort bonne, et...
— Ah ! monsieur, ne faites donc point de mariages, je vous en prie 1... est-ce que vous vous y connaissez?...
— Je me flatte que oui, madame...
— Un homme de cabinet, faire des mariages; ôdonc!... cela n'aurait pas le sens commun... Et votre fusil, monsieur, y avez-vous songé?...
— Oui, madame; j'ai dit à Baptiste de le nettoyer; et Dal> ville doit amener son Bertrand , cet ancien militaire ; il m'apprendra à m'en servir... car vous savez, madame, qu'on a aperçu un loup dans les environs, et c'est fort désagréable , parce que cela inquiète.
— Je pense que cela ne dispense pas de faire une battue dans le bois ?
— Oh ! non, madame; au contraire, c'est moi qui ai provoqué cette mesure de sûreté... je veux voir le loup, madame.
— Vous ferez très bien , monsieur.
La conversation est interrompue par le bruit que quelqu'un fait dans la pièce voisine.
— Ah 1 le voilà, sans doute, ce cher Dalville, dit M. Destival.
Madame ne dit rien , mais elle prépare une petite mine boudeuse qui doit laisser deviner ce qu'elle pense. Cependant la personne que Ton entend n'entre pas encore, elle continue de se frotter les pieds sur un paillasson. M. Destival ouvre la porte du salon, et au lieu d'Auguste, aperçoit un petit homme de cinquante-cinq ans, à perruque blonde, tourte de paille à larges bords, habit presque carré, culotte courte et bas chinés, qui se frotte et se refrotte les pieds sur le paillasson placé dans l'antichambre.
— Ehl c'est M. Monin, notre voisin!... dit M. Destival en apercevant le petit monsieur.
Au nom de Monin, madame Destival fait un mouvement d'impatience en murmurant :
— Quel ennui!... et qu'avions-nous besoin de sa visite?...
— Chutl... paix donc, madame! il a encore un fonds de pharmacie à vendre, et une maison à acheter.. « Je veux qu'il dîne avec nous.
En achevant ces mots, M. Destival retourne vers l'antichambre, où M. Monin frotte encore ses pieds sur le paillasson.
— Eh bien, vous n'entrez pas, mon cher monsieur Monin? Que diable faites-vous là si longtemps?.,. 11 me semble qu'il fait très-beau, vous n'avez pas pu vous crotter.
— Ah ! je m'en vais vous dire : en passant dans la cour je regardais le ciel pour savoir si nous aurions de l'orage, et j'ai marché sur un tas de fumier que je n'avais pas aperçu.
-^ C'est la faute de Baptiste, ce fumier devrait être rentré!
— Voilà qui est fini.
Enfin M. Monin quitte le paillasson, et, levant sur M. Destival de gros yeux à fleur de tète, dans lesquels on chercherait vainement une pensée , laisse échapper un sourire qui coupe son visage en deux^ mais dans lequel domine toujours un nez d'une énorme dimension , qui est continuellement bourré de tabac, comme une pipe qu'on n'a pas encore allumée.
— Comment va l'état de votre santé, mon voisin ?
— Très-bien, mon cher monsieur... Entrez donc, ma femme est là, elle sera charmée de vous voir.
M. Monin entre dans le salon, et ôte sa casquette en faisant un profond salut à madame Destival, qui répond à cette politesse par un sourire qui pourrait passer pour une grimace; mais M. Monin prend la chose du bon côté, et commence sa phrase inévitable :
— Comment va l'état de votre santé, madame?
— Comme cela, monsieur... pas très-bien dans ce moment... j'ai des maux de nerfs... des palpitations.
— C'est le temps , madame ; la chaleur est aujourd'hui trèsforte : nous avons vingt-six degrés trois dixièmes.
— Vingt-sept, mon voisin, dit M. Destival en regardant son thermomètre.
— C'est étonnant! il n'y a pas cela chez moi... c'est pourtant la même position ; ma femme dit aussi que depuis quelque temps je ne remonte pas assez...
— Et madame Monin , pourquoi ne vous accompagne-t-elle pas, voisin?
— Elle fait des cornichons, et ça va l'occuper toute la journée. Ah ! c'est qu'elle les brosse avec un soin 1... Elle ne sortira pas aujourd'hui.
— J'en rends grâce aux cornichons, dit tout bas madame Deeiival tandis que M. Monin continue en faisant tous ses efforts pour faire entrer encore une prise dans son nez :
— Ma femme m'a dit : Je n'ai pas besoin de toi, Monin, va te promener... Alors je suis venu vous voir.
— C'est bien aimable à vous, mon voisin. Vous passerez la journée entière avec nous ?
•^ Mais» si ça ne vous dérange pas, je le veux bien, parce que je vais vous dire : quand ma femme fait des cornichons, elle n'vaime.pa» à s'occuper de cuisine.
— C'est entendu, vous nous restez. Vous verrez M. Dalville, un jeune bomme charmant, fort gai. Son domestique, qui est un ancien militaire, doit me donner une leçon d'exercice, car je suis nommé général...
— Comment?
'^ Eh oui 1 dans la battue qu'on va iàire.
— Ah I je disais aussi...
— Estrce que vous n'en serez pas, vous, monsieur Monin f
— Ah I je vais vous dire : quand j^avais encore ma canardière, à la bonne heure...
-^ Madame 1 madame 1 une superbe calèche qui entre dans la cour, dit Julie en accourant dans le salon.
— Une calèchei.^
-^ Avec M. et madame de la Thomassinière.
— Quoil... ils sont venus 1 ah! que c'est aimable à eux!... s'écrie M. Destival en courant à la fenêtre. Madame Destival ne partage pas toute la joie de son mari ; cependant elle se lève pour s'assurer de l'arrivée de ses nouveaux hôtes, et descend pour les recevoir, parce que des gens qui ont une calèche et une livrée méritent les plus grands égards; aussi M. Destival vole-t-il sur les pas de sa femme i laissant là M. Monin, qui allait lui dire combien de fois il avait été à la chasse, et qui, se
•voyant abandonné dans le salon, a recours à sa ressource ordlnaire^ et parvient, en y mettant de la persévérance, à s'insinuer encore dans les narines deux jolies pincées de tabac.
M. de la Thomassinière , pour lequel on s'empresse de descendre, est un homme de quarante ans à peu près. Lorsqu'il
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arriva à Paris, n*ayant encore que dix-huit ans, il s'appelait tout simplement Thomas, et ne rougissait point alors de sa mère , qui tenait un petit cabaret dans son village Mais le séjour de la capitale a entièrement changé M. Thomas ; d'abord petit commis, puis employé, puis prêtant à usure, puis faisant des affaires en grand , M. Thomas a vu la fortune lui sourire, il a spéculé sur les rentes, il a été heureux : dès lors il a oublié son village, et a pris le ton, les manières d'un homme du grand monde. Que sorti de très-bas on arrive très-haut, ce n'est point là le mal; au contraire, celui qui parvient par son travail, qui fait lui-même sa fortune , laisse présumer plus de mérite que celui qui arrive tout porté au sommet des honneurs. Mais ce que l'on ne pardonnera jamais aux parvenus, c'est d'affecter de Torgueit, de l'insolence, et de croire, en se donnant des airs de grand seigneur, faire oublier le nom et l'habit qu'ils portaient ci^devant. M* Thomas était de ce nombre. 11 avait commencé par changer son nom trop bourgeois en celui de la Thomassinière. Puis^ au lieu d'engager sa mère à quitter son village et à venir jouir de sa fortune, il s'était contenté de lui envoyer une somme d'argent pour qu'elle décrochât l'enseigne de VAne savant, et cessât de vendre du vin; mais il lui avait défendu de venir à Paris, dont l'air était, disait-il, très-malsain pour les femmes âgées. Ensuite M de la Tbomassinière avait monté sa maison, pris voiture, laquais, livrée, acheté une superbe campagne et une fort jolie femme de dix-huit ans, qu'on lui avait livrée avec cent mille francs de dot, et qui n'avait pas seulement demandé si son mari était beau ou laid, parce que, ayant reçu une éducation parfaite, elle savait qu'un futur qui a voiture a toujours une assez jolie figure, et que d'ailleurs une femme n'est pas tenue de ne regarder que son mari.
M. de la Tbomassinière , mis en petit-maître et singeant les manières du grand monde, mais laissant toujours percer quelque chose de VAne savant, disait à tout propos : ma terre, mes biens, mes gens^ mes chevaux; il n'y avait que sa femme pour laquelle il ne se servit pas de pronom possessif. Quant à madame, vive, légère, étourdie, ne songeant qu'à la toilette et aux \ plaisirs, elle ne causait avec monsieur que pour lui demander de l'argent ou lui parler de la fête qu'elle voulait donner.
— Eh ! les voilà, ces chers amis ! dit M. Destival en courant donner la main à madame de la Tbomassinière pour descendre
3t LA LAITIÈRE
de voiture , tandis que monsieur admire ses chevaux et Téclat de sa livrée.
— Bonjour, Destival... Lapierre, ayez soin de mes chevaux...
— Madame, je vous offre mes hommages... Laquais, vous recouvrirez ma calèche... il pourrait pleuvoir dedans... Nous arrivons sans façon... Ça ne vous gône pas que j'aie amené quelques-uns de mes gens, n'est-ce pas?...
— Comment donci j*ai de quoi les loger et les nourrir... répond M. Destival en se mordant un peu les lèvres, parce que son modeste cabriolet est très-éclipsé par la brillante calèche , et que Baptiste et Julie, qui composent tout son domestique, seraient cachés par un seul des grands gaillards que M. de la Thomassinière traîne à sa suite. Mais ces réflexions n'empêchent point les politesses d'aller leur train , elles ne font que donner le désir de pouvoir augmenter sa maison; aussi, tout en donnant la main à la jeune femme , notre homme d'affaires se dit : — Il faut que je marie Dalville, que je vende la pharmacie de Monin, et que je lui achète une maison ; alors je me donne un petit jockey, je le prendrai nègre^ et je l'habillerai en rouge, pour qu'on le voie de loin.
Les deux dames se sont embrassées :
— Bonjour, ma chère amie.
— Bonjour, ma bonne...
— Que vous êtes gentille de venir nous voir I
— Nous resterons jusqu'à demain...
— Comme elle est toujours bien coiffée!...
— Trouvez-vous?...
— A ravir... J'aime beaucoup cette façon de robe...
— C'est la dernière nouvelle... pas tout à fait assez décolletée.
— Mais si... Je veux avoir de cette étoffe... c'est de bon goût!
— Ah! c'est bien simple : la robe ne revient qu'à deux cents francs!... Mais pour la campagne et pour aller chez des amis!... Je vous donnerai l'adresse de mon marchand.
Et madame Destival fait monter madame de la Thomassinière au premier, en continuant de l'accabler de compliments et en feignant la joie la plus vive afin de mieux cacher son dépit secret; car la nouvelle arrivée est en effet jolie, elle est très-
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jeune, ella a dans les manières une vivacité qui plaît, et M. Dalville, que l'on altendioujours, ne s'est pas encore trouvé avec elle. M. Dalville, qui s'enflamme si facilement, pourrait fort bien faire la cour à madame de la Thomassinière, qui pourrait aussi l'écouter. Tout cela donne en secret beaucoup d'humeur à madame Destival , qui n'en affecte que plus d'amabilité, parce que, dans le monde, il faut savoir se contrefaire» dire autrement qu'on ne pense ; c'est là le grand secret du savoir-vivre.
— Madame de la Thomassinière est entrée dans le salon , où est resté M. Monin, qui est sur le point de tenter l'introduction d'une nouvelle prise de tabac, mais qui s'arrête en voyant la petite-maîtresse, recule, ôte sa tourte, et, quoiqu'il n'ait point encore vu la jeune dame, va commencer sa phrase de rigueur : — Comment va l'état de votre santé ?
Mais la petite-maîtresse ne laisse pas à l'ex-pharmacien le temps de prendre la parole, elle étouffe avec son mouchoir un éclat de rire que fait naître la figure originale de M. Monin, et se tourne vers madame Destival en disant :
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Un voisin, extrêmement riche, mais aussi sot qu'ennuyeux !
— Ah ! tant mieux ; nous nous en amuserons. Il faut bien rire un peu. Attendez-vous d'autre monde?
— Mais... nous attendions un jeune homme... un grand ami de M. Destival... M. Auguste Dalville... Le connaissez-vous?
— Non, mais j'en ai beaucoup entendu parler ; on le cite dans le monde pour ses bonnes fortunes, ses conquêtes. Je serai fort aise de faire sa connaissance. £n général, ces mauvais sujets sont toujours fort aimables, n'est-ce pas, ma chère?
— Mais quelquefois... pas toujours... Au reste, vous en jugerez vous-même.
*- On dit qu'il est fort joli garçon?
— Oh! comme cela, une figure passable, voilà tout; d'assez beaux yeux, mais une bouche un peu grande, des lèvres trèsgrosses. Je n'aime pas du tout ce genre de figure-là.
— Moi, je n'aime pas les bouches pincées. Est-il blond ou brun?
— C'est tout au plus si je m'en souviens ; il est brun, je crois?
— Je croyais avoir entendu dire que M. Dalville allait trèssouvent chez vous?
14 IiA LAITIÈRE
— Mais non... chez mon mari, pour affaires.
— Nesl-il pas musicien?
— Un peu.
~ J'ai apporté un nocturne dont je suis folle, il le chantera avec moi.
— M. Dalville sera certainement enchanté de faire votre partie. Pardon, ma belle amie, j*ai quelques ordres à donner. À la campagne, on agit sans façon.
— Mais^e l'espère bien! Je vais aller voir votre jardin.
— Allez. Je- vais faire servir le déjeuner, et j'irai vous avertir. La petite-maîtresse descend légèrement Tescalier qui mène au
jardin, et madame Destival se rend dans sa chambre à coucher, où elle se jette sur un fauteuil en disant à Julie qui vient d'entrer :
— Ah! Julie!... suis-je assez contrariée I... Je n'en puis plus, fétouffel...
— Je le crois bien, madame, c'est fait pour celai ne pas voir arriver ceux que Ton attend, et recevoir tout plein de monde que l'on n'attend pas!
— M. Destival est cruel! avec sa manie d'engager toutes les personnes qu'il rencontre I II aurait un château, qu'il nâ ferait pas autrement 1
— Ce vieux Moninl qui ne sait que manger et boire.
— Encore, s'il n'y avait que lui, on n'y prend pas garde, voilà tout.
— Est-ce que sa femme Va venir?
— Non, Dieu merci, elle fait des cornichons.
— C'est bien heureux! C'est une très-mauvaise langue que madame Monin; et curieuse... ahl... elle entre toujours dans la cuisine voir tout ce qu'on fait.
— Malgré cela, je l'aurais encore préférée à cesThomassinière, qui ont un ton, se donnent des airs, des prétentions insupoortables!
•^ Et puis, a-tK)n jamais vu amener trois domestiques qu'il faut nourrir? Ces gaillards-là vont tout manger icil
— Julie, quelle heure est-il?
-r- Midi passé, madame.
— II ne viendra pas. J'en suis bien aise maintenant. Fais servir le déjeuner. On ne dînera qu'à six heures et demie.
— C'est cela, ça fait qu'ils ne souperont pas au moins.
DB tfONXFERHBIL. $5
Julie descend. Madame se place devant son miroir, s'y regarde quelques minutes, rarrange quelques boucles, puis s* en éloigne en disant : — Je suis assez bien pour ces gens-là ! Elle va au jardin rejoindre madame de la Thomassinière, dont l'époux, en arrivant, a demandé à M. Destival une plume et de Tencre, afin d'écrire gur^le>*champ une note importante pour une affaire majeure. M. Destival a établi le spéculateur dans son cabinet, en lui disant :— ^Ne vous génea^ pas, faites comme che? vous, je vous laisse. Et M. de la Thomassinière, resté seul devant le bureau, s'est gratté la tète, a regardé les plumes et n'a rien écrit, par la raison qu'il n'avait rien à écrire et aucune note à prendre; mais un homme qui fait de grandes spéculations doit toujours avoir l'air préoc^^cupé et avoir besoin d'une écritoire ; cela impose aux sots, aux gens crédules, quelquefois même aux gens d'esprit ; il n'y a que les intrigants qui ne se laissent pas prendre à toutes ces petites ruses-là, parce qu'eux-mêmes en font souvent usage.
En laissant la Thomassinière, M. Destival va retrouver M. Monin, qui ne se formalise pas de ce qu'on ne s'occupe point de lui, parce que sa femme l'a habitué à cela.
— Eh bien 1 mon voisin, avons-nous vendu cette pharmacie? dit l'homme d'affaires en frappant sur l'épaule de M. Monin.
'— Pas encore, mon voisin. Cela me contrarie, parce que, je vais vous dire, ceux qui me remplacent provisoirement n'ont pas mon habitude, et...
— Je vous vendrai cela. J'espère vous voir cet hiver à PariS) monsieur Monin, et y cultiver votre connaissance,
— Monsieur, certainement...
— Tous viendrez faire votre partie che? moi.
— Est-ce qu'on fait la mouche, chez vous?
— Non, mais l'écarté, Je boston. J'ai une bien jplie maison à TOUS vendre.
— En vérité?
— * Oui; c'est une occasion, c'est pour rien.
— Est-elle assurée?
— Je ne sais pas. Nous causerons de tout cela ; allez faire un tour de jardin. Je vais voir si Ton pense à nous faire à déjeuner.
Monin s'éloigne, et, en se retournant, M. Pestival aperçoit sa femme, qui s'écrie :
— Gomment, monsieur, yous inviter Vi, Mopin à venir vous voir à Paris?
— Certainement, madame.
— Passe à la campagne, parce qu*on est voisin ; mais à la ville! un homme qui ne sait rien dire, rien faire, qui ne joue qu'à la mouche I
— II est riche, madame.
— Eh! monsieur, cela ne l'empôche pas d'être béte comme une oie.
— Madame, ce ne sera pas la première béte que Ton aura vue chez moi. Quand on reçoit beaucoup de monde, cela ne peut pas être autrement. Eh! d'ailleurs, avec vos gens d'esprit, vos auteurs, vos poètes, il n'y a jamais un soû à gagner.
^- Puisque vous aimez tant l'argent, monsieur, pourquoi donc inviter tant de monde à venir à votre campagne? Gela est ruineux, monsieur.
— Rassurez-vous, madame, je n'invite que les gens qui peuvent m'être utiles. Oh ! je suis très-fin i je vois de loin. LaThomassinière est une excellente connaissance, je tiens fort à me lier intimement avec lui. Je sais bien qu'il est souvent fort ridicule, qu'il veut faire le seigneur, et que cela ne lui va pas; qu'il lâche de temps à autre des locutions et des pataquès qui sentent terriblement leur cru ! qu'il est assommant avec sa voiture, ses terres, ses biens et ses gens, qu'il vous jette sans cesse au nez; mais, du reste, c'est un homme pour lequel j'ai une estime toute particulière, parce que, comme je vous le disais tout à l'heure, je vois de très-loin, moi, madame. Mais ce déjeuner?
— Parlez à Baptiste, monsieur; moi, j'ai donné mes ordres à Julie.
Madame Destival va au jardin. La petite-maitresse y folâtrait en se faisant un bouquet.
— Vous voyez, dit-elle, que je cueille vos fleurs?
— Vous faites très-bien, ma chère amie, prenez tout ce qui vous fera plaisir.
— Votre jardin est gentil.
— Oh! il n'est pas grand; mais il y a de l'ombrage, et c'est ce que j'aime.
— Moi aussi. A notre terre de Fleury, j'ai fait planter une forêt. Vous verrez, ce sera charmant.
— Mais avant qu'elle soit poussée...
— Oh! l'on n'a mis que des arbres déjà grands. Je vous y donnerai une fêle le mois prochain. J'attends qu'on ait terminé
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les peintures, les embellissements que j'y fais fisdre pour aller y passer un mois. Mais j'emmènerai beaucoup de monde ; car je n'aime la campagne qu'avec une nombreuse société.
— Moi, j'aime assez la solitude.
— Ah! Dieu! je mourrais si j'étais un jour seule!
— Vous n'aimez donc pas la lecture?
— Si, un moment, dans mon lit, mais pas longtemps, cela mo fatigue.
— La musique?
— Je n'en fais que quand on m'écoute.
— Le dessin ?
— Ah! c'était bon au pensionnat! A ma terre, je veux avoir un petit théâtre; nous jouerons la comédie, c'est cela qui est amusant. Je la jouais souvent à mon pensionnat. J'aimais surtout les rôles où l'on changeait de toilette.
— Qu'elle est enfant!
— Que voulez-vous? il faut bien passer le temps. S'il n'y avait que mon mari pour m'amuser, ah ! Dieu ! où en serionsnous? Un homme qui n'est occupé que de calculs, de change, que sais-jé? Ces hommes de cabinet sont bien peu aimables.
Ces dames, qui venaient d'entrer dans une autre allée, se trouvèrent alors près de M. Monin, qui était arrêté et paraissait en contemplation devant un prunier dont les fruits étaient fort gros; à l'aspect des dames, il ôte sa tourte, et murmure : — Gomment va l'état de... Mais il ne unit pas sa phrase, parce qu'il se rap^ pelle avoir déjà salué les dames au salon ; alors il se retourne el contre l'arbre en disant :
— Ça fait de bien beaux fruits.
— Comment, ma chère, vous avez des arbres à fruits dans votre jardin ! s'écrie la petite-maîtresse ; mais c'est du plus mauvais ton, il faut faire arracher tout cela, et planter à la place des ébéniers, des acacias, des sycomores...
— Ohl notre jardin est sans prétention, répond madame Destival en se mordant les lèvres avec dépit; ce n'est pas un paro comme à votre terre, et M. Destival aime beaucoup les fruits.
— Il a raison, répond Monin, qui s'était rapproché du prunier lorsque madame de la Thomassinière avait parlé de le faire arracher. Le fruit est l'ami du corps quand on le mange bien mûr. D'ailleurs, je vais vous dire...
38 liA LAITIÈRE
— Et des prunes de Monsieur I reprend la jeune élégante. Fi donci c'est très-mauvais, on laisse cela aux domestiques.
— Oh! quand M. Destival aura fait fortune, alors nous apurons un verger particulier; mais, en attendant, nous avons la bonhomie de nous contenter d'une petite campagne. Que voulezvous? nous ne sommes pas nés dans les grandeurs... dans les palais!
Madame Destival appuie avec malice sur ces derniers mots; mais madame de la Thomassinière ne semble pas y faire atten- . tion : aussi étourdie qu'inconséquente, elle dit des choses mortifiantes sans y penser; et si elle parle sans cesse de sa toilette, de ses diamants et de sa terre, c'est moins par vanité que par li^itude, tandis que le désir de faire parade de sa fortune est le mobile de toutes les actions de son époux.
— Le déjeuner vous attend, mesdames, dit M. Destival en courant d'un air galant offrir sa main à la petite-maîtresse, venez, il est tard, vous devez avoir besoin de prendre quelque chose ; et, ma foi, si DalviDe vient, il déjeunera seul, voilà tout.
Le maître de la maison s'éloigne avec la jeune dame. M. Monin « déjà ôté sa tourte, et se prépare à offrir sa main à madame Destival. Celle-ci, qui a deviné son intention, disparaît par une mitre allée, et le petit homme, n'apercevant plus la dame, se décide à se rwidre seul à la salle à manger ; mais auparavant il jette ^micore un tendre regard sur le prunier.
On est à table, et M. de la Thomassinière n'est pas encore sorti thi cabinet. —Dites-lui donc que nous allons déjeuner, dit M. Deslâval, que nous n'attendons que lui.
Baptiste monte au cabinet, et crie à travers !a porte ;
— Monsieur, le déjeuner est servi.
— C'est bien, c'est très-bien, je descends, répond la Thomassinière en continuant de rouler dans ses doigts de petites boules de pipier ; je n'ai plus qu'une note à prendre.
Le val,et va dire ce qu'on lui a répondu.
— Quel homme terrible avec ses notes ! dit madame Destival ; il n'a donc pas un moment à lui, même à la campagne?
r^ Mon mari! répond la petite-maîtresse; ah ! ma chère amie, e'est l'être le plus insupportable avec ses écritures ! Jamais il n'est prêt à descendre aux heures des repas, même quand nous avons vingt personnes à dîner, ce qui arrive fort souvent, il faut qu'on l'envoie chercher trois ou quatre fois.
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Après avoir encore fait de petites boulettes de papier pendant einq minutes, M. de la Thomassinière se décide enfin à se rendre à la salle à manger.
— Pardon! me voilà, ce n'est pas ma faute, dit-il en se mettant à table; il ne fallait pas m'atteodre. C'est qu'il m'est revenu en tête certaine spéculation... Donnez-moi une aile de volaille et un verre de bordeaux, je ne prends que cela le matin. Eh bien I Athalie, avez^vous bien ravagé le parterre de madame?
Athalie, qui mange très-bien pour une petite^naîtresse, répond en riant à son époux :
-^ J'ai ^it ce que j'ai voulu, monsieur; vous sayez bien que eela ne vous regarde pas*
— C'est juste, madame, c'est très-juste. Moi, je ddfine dç i'a^ gent, je paye les mémoires. Des douze cents francs à iiiae marrchande de modes, c'est un peu cher. Mais il f^ut l»en que miadame ait ce qu'il y a de mieux.
— ^ vous preniez de l'humeur, monsieur, le prochain mémoire serait du double.
— Vous savez bien, madame, que, quand il s'agit de donner de l'argent, je ne me fais jamais prier. C'est une chose toute nAtarelle, quand on est riche, il faut faire gagn/^ les marchajiids, «'ei^ce pas, Destivalî
— Certainement, répond celui-ci, je suis tout k fi»t comme vous. Eh bienl comment trouvez^vous mon bordeaux? vous md m'en dites rien.
*- Il est assez bon, maïs j'ai mieux que ça, <Ak 1 j'ai beaucoup mieux que ça; vous verrez, je vous en ferai goûter «chez moi.
— Et cette^ crème, vous paraît-elle bobine, madame?
— « Mais oui, répond la petite^maîtresse ; tandis qm M. de la Thomassinière s'en sert trois cuillerées, en disant :
— Voyons donc cette crème ; puis fait une légère grimace en ajoutant : Ah 1 c'est à ma terre que nous avons du laitage excellent ! ça ne peut pas se comparer à çal c'est tout autre chose! et des volailles, ah ! délicieuses. Il est vrai qu'on les nourrit avec un soini Voyez-vous, vous autres, vous croyez manger quelque chose de bon quand vous mangez un poulet comme celui-ci... Eh iàea^ si vous coniiaissiez ma basse-cour de Fleury, vous regardejrifiz ceci comme du fretin.
— Il est très-heureux alors que nous ne ta connaissions. pas, iéf)ond madame Destival ^n jetant sur son époux uq regard si-
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gnifîcatif. Celui-ci, pour changer cette aimable conversatioiiy s'adresse à Monin, qui, depuis qu'il est à table, n'a pas dit un mot, tout occupé d'une cuisse de volaille qu'il assaisonne parfois de tabac, et regardant en amateur un beau pâté qui est devant lui, et auquel il semble dire : — Gomment va l'état de votre santé?
-^ n parait que Tappétit va assez bien, mon voisin?
— Oui, oui, c'est le temps qui fait ça. En usez-vous? et Monin présente sa tabatière à Destival, puis à la Thomassinière, qui, après en avoir pris légèrement, tire de sa poche une taba^ tière d'or qu'il regarde quelque temps avec complaisance en murmurant : — Voici de la Virginie, ce qu'il y a de meilleur en tabac; il est fort cher, mais je n'aime que celui-là. Goûtez, monsieur.
Monin, qui n'a jamais reculé devant une prise de tabac, va prendre de la Virginie, lorsque l'on entend le bruit d'une voiture qui entre dans la cour, et Julie accourt en disant : — Voilà M. Dalville, son cabriolet vient d'entrer dans la maison.
Madame Destival laisse échapper un sourire de contentement, la petite-maîtresse se hâte de se faire changer d'assiette, afin qu'on ne voie pas devant elle les débris de son déjeuner. M. Destival court recevoir son cher ami ; et M. de la Thomassinière se dit : — Il faut que ce Dalville soit un millionnaire pour que son arrivée fasse tant de sensation I
Quant à Monin, tenant d'une main la prise de Virginie et de l'autre sa fourchette, troublé par le mouvement qu'opère autour de lui l'arrivée de Dalville, il porte à son nez un joli morceau de jambon, et sur sa langue le tabac superfin. Mais, s'apercevant de sa méprise, il se contente de remettre chaque chose à sa place.