CHAPITRE V
L'eZBRCIGX, L'BSCIRPOLETTE, I.'ORÀGK XT Ll MUSIOUX.
Destival, qui est allé au-devant de Dalville, le cherche vainement des yeux et ne voit auprès du cabriolet que le petit Toni, et Bertrand, qui lui fait un salut militaire.
— Eh bien! où est-il donc? par où est-il entré? dit M. Des-
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tival. Bertrand passe le bout de sa langue sur ses lèvres et se gratte une oreille pour y chercher une réponse ; enfin, il prononce d'une voix assurée : — M. Dalville arrivera ici aussitôt que moi«
— Il me semble cependant que vous arrivez sans lui, il vous a donc quitté en route?
— Oui, monsieur.
— Est-ce qu'il connaît quelqu'un dans les environs?
— Il paraîtrait que oui, monsieur.
— Enfin il va venir, c'est l'essentiel.
Destival court dir& aux dames que son ami Dalville va arriver; qu'il s'est arrêté chez une connaissance, mais qu'il ne peut tarder.
— Je ne croyais pas qu'il connût quelqu'un dans les environs, dit madame Destival avec surprise.
— Mon Dieul ce monsieur se fait bien désirer, répond la vive Athalie, en se levant de table ; tandis que la Thomassinière, mécontent que l'on s'occupe d'un autre que lui, fait quelques pas dans la chambre , puis tape du pied avec violence et se frappe le front en s'écriant :
— Ahl mon Dieul j'allais oublier. Quelle heure? pas encore une heure ! Y a-t-il une poste dans les environs ?
— Une poste aux ânes? dit Monin.
— Eh noni une poste aux lettres.
— Ah! oui: là-bas, dans la seconde rue. Je crois que^ cependant je n'affirmerai pas, mais je vas vous dire»..
— J'y cours; j'arriverai à temps.
Et M. de la Thomassinière s'élance hors de la salle comme s'il allait renverser tout le monde, et sans écouter Destival, qui lui crie: — Restez donc, je la ferai porter... D'ailleurs vos gens sont là. Le spéculateur court précipitamment dans la campagne, et, arrivé sous un épais feuillage, s'étend sur le gazon et s'endort en se disant : — Un homme comme moi ne doit pas avoir un moment à lui.
Lès dames sont retournées au salon. M. Destival redescend près de Bertrand, et Monin, qui voit que tout le monde quitte la table, se décide à en faire autant, et suit le maître de la maison.
Dès que Bertrand s'est rafraîchi, M. Destival Taborde en le priant de lui donner une leçon d'exercice et de commande-
mont. L'ancien caporal est tout dispopéà faire ce qui lui rappelle de glorieux souvenirs. Il se rend sur la terrasse du jardin avec M. Destival, qui se fait apporter son fusil, un fleuret qui lui sert de sabre, et se tient droit comme un piquet en exécutant les commandements de Bertrand. Monin, qui les a suivis, croit qu'il est de la politesse de faire comme son h6te ; il prend une bôche en guise de fusil, et, placé derrière son voisin, exécute aussi des droitey gauche, présentez armes, qu'il n'interrompt que pour visiter sa tabatière.
Il y a plus d'une heure que ces messieurs sont sur la terrasse avec Bertrand, qui passerait volontiers sa journée dans de si agréables occupations. M. Des ti val, qui veut éclipser les gardes champêtres, commence à se tenir comme un grenadier prussien ; et Monin, tout en sueur, parce qu'il voudrait aller aussi bien que son hôte, ne s'aperçoit pas qu'à force de faire avec sa bôche, en joue, en avant et arme à terre, il a repoussé en arrière sa tourte et sa perruque, ce qui lui donne l'air extrêmement tapageur.
L'exercice est interrompu par les éclats de rire de la sémillante Athalie, qui arrive avec madame Destival.
M. Monin s'arrête sur un :— Présentez armes! Il était temps; encore quelques instants, et la perruque glissait en arrière, et montrait l'ex-pharmacien en Enfant-Jésus. Quant à M. Destival, il se présente fièrement devant les dames, le fusil au bras, en disant :
— Hein? que pensez-vous de la tenue?
— C'est superbe 1 Mais j'aime mieux monsieur avec sa bôche, il est plus drôle.
— Gomment, mon voisin, est-ce que vous prenez une legon d'exercice?
— Oui, répond Monin en s'essuyant le front et ramenant sa perruque en avant; je vous avais suivi de loin, et puis je vas vous dire...
— Mais qu'est donc devenu M. Dalville? dit madame Destival sans écouter M. Monin ; il vous laisse en chemin, il doit arriver aussitôt que vous, et voilà deux heures que vous ôtes ici. Chez qui l'avez-vous donc laissé, Bertrand?
— Chez qui, madame?... Je n'ai pas dit l'avoir laissé chez quelqu'un...
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— Vous Favez vu entrer dans une maison, sans doute? Enfin vous ne l'avez pas quitté sur la grande route?
— Pardonnez-moi, madame. J'ai justement laisse mon lieutenant dans le beau milieu du chemin, à une demi-lieue d*ici...
— Bertrand, vous ne dites pas tout, et M. Auguste n'était probablement pas seul sur la route?
— Je n'ai pas vu s'il venait du monde, madame...
— Oh I il y avait par là quelque paysanne, quelque rustique beauté, qui aura séduit M. Dalville !
— Gomment, ma chère, es^ce qu'il donne dans ce genre-là? dit la petite-maîtresse avec un air de dédain.
— Il donne dans tous les genres, ma bonne. Ohl mon Dieu! une fille de basse-cour, qui aurait un petit nez retroussé, un....
— Ah 1 fi donc 1 cela diminue beaucoup la bonne opinion que j'avais de ce monsieur.
— Je vous le répète, ajoute plus bas madame Destival en se rapprochant de son amie, c'est uu libertin, tout à fait! Sans mon. mari, je ne le recevrais pas! C'est un homme dont la connaissance peut compromettre la réputation d'une femme. Mais M. Destival en est fou 1 II veut absolument le recevoir ; il l'invite sans cesse ; je n'aime pas les querelles, et je laisse mon mari faire ce qu'il veut.
— Moi, je ne suis pas aussi complaisante, je ne fais que ce qui me plaît, je ne reçois que les gens qui me conviennent. Ah! si M. de la Thomassinière voulait me contrarier, j'aurais sur-lechamp des attaques de nerfs.
Les dames vont reprendre le chemin du jardin et Bertrand la leçon d'exercice, lorsque l'on entend des éclats de rire dans la cour^ et bientôt Dalville parait devant la société.
— Eh 1 bonjour, cher ami, dit M. Destival en allant à Auguste avec son fusil à la main, on désespérait de vous voir. Arme au bras... heinî... C'est ça, n'est-ce pas? .,
— Je vois que Bertrand fera quelque chose de vous.
— Tenez, voilà ma femme, qui était d'une humeur de ce que vous n'arriviez pas.
— Dieu ! que mon mari me fait souffrir! dît madame Destival à sa voisine en prenant un air froid pour saluer Auguste, qui lui dit:
— Quoi ! madame, vous avez été assez bonne pour vous inquiéter de mon absence;..
— Moi, monsieur, je n*ai pas dit un mot de cela... Je ne sais pas pourquoi M. Destival se plaît à me faire dire des choses que je ne pense pas. J'ai seulement trouvé que lorsqu'on promettait d'arriver pour le déjeuner, il était ridicule de venir à lafin de la journée; du reste, cela ne m'a nullement surprise, et... Ah!
mon Dieu! monsieur, mais que vous est-il donc arrivé?
Gomme vous êtes fait!... cette blessure au visage... ce désordre dans votre toilette... Il parait qu'il vous est survenu de grandes aventures.
— En effet, madame, dit Auguste en saluant Athalie, qui lui rend son salut en minaudant, j'ai fait une rencontre...
— Il a peut-être rencontré le loup, dit Monin en s'approchant de Destival ; c'est qu'il y en a <ians le bois. La villageoise qui a vendu les cornichons à ma femme, nous a conté que l'autre jour...
— Vous seriez-vous battu avec un loup, mon brave Dal ville? s'écrie M. Destival en présentant la baïonnette à la société comme s'il eût voulu forcer un bataillon carré.
— Et non, monsieur, dit madame en souriant avec malice, ce n'est pas un loup qui a fait à monsieur cette marque au visage; cela ressemible à tout autre chose, n'est-ce pas, ma chère amie?
— Ça, dit la vive Athalie en regardant Auguste de fort près ; mais... cela m'a tout l'air d'un coup d'ongle, n'est-ce pas, monsieur?
— Vous ne vous trompez pas, madame.
— Vous vous êtes donc battu, monsieur? dit madame Destival.
— Non, madame, j'ai seulement rencontré un enfant fort gentil , il avait cassé le vase contenant la soupe à son père ; je l'ai consolé avec une pièce de monnaie. Alors... dans sa joie il m'a embrassé; ses 'petites mains caressaient mes joues... et sans le vouloir, il m'aura un peu égratigné; voilà, mesdames, le récit fidèle de mon aventure. ,
Madame Destival se mord les lèvres en regardant sa compagne, qui sourit ; toutes deux paraissent douter de la véracité du récit de Dalville ; mais celui-ci s'inquiète peu de ce qu'on pensera. Profitant du court Silence qui se fait en ce moment, M. Monin s'approche d'Auguste qu'il a déjà vu deux fois chez son voisin, et lui dit de l'air le plus aimable :
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— Comment va Vétat de votre santé?
— Cela va fort bien, monsieur Monih, sauf cette égratignure qui n'est pas dangereuse.
— Vous riez, monsieur 1... Oh! il ne faut pas badiner avec les coups d'ongle... En usez-vous?
— Merci.
— Je sais ce que c'est, parce que je vas vous dire : ma femme a un chat...
Peu curieux d'entendre l'histoire de Monin, Dalville suit les dames qui sont retournées au jardin. La présence d'Athaliedonne au jeune homine le désir d'être aimable ; Auguste ne s'attendait pas à trouver d'autre dame que la maîtresse de la maison, qui est bien, mais près de laquelle il ne fait plus de frais pour paraître aimable. Pourquoi? es^ce parce qu'il n'en est pas amoureux, ou parce qu'il est certain de lui plaire, ou...? Ah I ma foi I vous m'en demandez trop.
Le laisser aller, la vivacité de madame de la Thomassinière, s'accordent parfaitement avec la gaieté et les manières d'Auguste; et comme la campagne autorise plus de liberté, au bout de fort peu de temps, Auguste et la petite-maîtresse rient et plaisantent ensemble comme s'ils se connaissaient déjà depuis longtemps.
Madame Destival ne partage point leur gaieté, elle est boudeuse, elle parle peu et se contente de lancer de temps à autre au jeune homme des regards qui disent beaucoup de choses ; plus l'intimité s'établit entre les deux personnes qui sont auprès d'elle, plus son humeur semble augmenter. Cependant on parcourt le jardin, on s'assied ; puis madame de la Thomassinière court admirer un point de vue, ou cueillir une fleur, ou chasser un papillon, et en se retournant elle montre à Auguste tme double rangée de dents charmantes, et semble lui dire : Tenez donc avec moi. Mais madame Destival ne la quitte pas, et quoiqu'on faisant une moue fort prononcée, elle court aussi après les papillons.
— Mais qu'avez-vous dpnc, ma bonne amie? dit Athalie d'un air de bonhomie ; vous ne semblez pas gaie.
— Pardonnez-moi., je sui$ très-çontente, mais c'est un vio« lept mal de tète qui vient de me prendre.
— Rentrez, alliez. \m moment vous jeter sur votre dormeuse...
— Non, ma petite, oh ! je veux rester avec vous.
— Est-ce qu'il faut se gêner à la campagne?... D'ailleurs monsieur me tiendra compagnie. Nous attraperons ensemble des papillons...
— J'attraperai tout ce qui vous fera plaisir, madame, répond Auguste en faisant un sourire auquel succède une légère grimace, parce que madame Destival vient de lui pincer le bras tout en disant :
— Non, l'air me fera du bien; mais je croyais que vous vouliez faire de la musique...
— Ah ! ce soir, nous avons le temps, puisque je couche chez vous. Et monsieur, reste-tril?
— Si madame veut bien le permettre, dit Auguste en regardant son hôtesse qui répond avec 'dépit :
— Vous êtes le maître, monsieur.
Après s'être encore promené quelque temps, on arrive devant une escarpolette, et la vive Athalie court se placer dessus la planche étroite, soutenue seulement par deux cordes, en disant à Auguste :
— Ahl faites-moi aller, je vous en prie; je suis folle de îâ balançoire ; j'ai pourtant manqué me tuer dix fois à ce jeu-là ; c'est égal, il faut toujours que j'y retourne; mais pas trop fort, monsieur, entendez-vous?
— Le mouvement qui vous fera plaisir, madame.
Auguste se tient près de la balançoire, qu'il pousse légèrement, tandis que madame Destival s'assied à quelque distance, en portant son mouchoir sur ses yeux. Le jeune homme est distrait; il regarde alternativement Athalie et madame Destival; la pétulance de l'une le séduit, le chagrin de l'autre semble lui faire de la peine. La petite-maîtresse s'écrie : — Ah! que c'est amusant! ah! que c'est gentil!..'.... Allez donc, monsieur, allez donc plus fort... Prenez garde, vous me donnez des secousses. . . Ah ! ma chère, vous ne vous figurez* pas le plaisir que cela me fait.
Madame de la Thomassinière ne se lasse point de se faire balancer; mais madame Destival, que cela n'amuse nullement, prend le parti de se trouver mal, et se laisse aller sur sa chaise en poussant un profond gémissement. Alors Auguste quitte la balançoire pour courir près d'Emilie, en lui disant :
— Qu'avez-vous donc, madame?
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— Laissez-moi; vous êtes un monstre!... répond inadaaie Destival les yeux toujours fermés.
— Qu'ai-je donc fait?
— Vous croyez que je ne m'aperçois pas de votre con^ duite?
— Ma conduite est toute naturelle, il me semble...
— Non content de venir de... je ne sais oui monsieur se permet, devant moi, de faire la cour à cette coquette , qui sô conduit de la manière la plus indécente! J'espérais au moins, monsieur, que vous respecteriez ma maison.
— Vraiment, madame, je ne conçois rien à votre humeur. Je suis honnête... poli... voilà tout.
— Est-ce que vous croyez que je n*ai pas des yeux? c'est par trop visible. On se contraint, au moins !
— Mais...
— Taisez-vous !
— Eh bien ! dit Athalie qui s'aperçoit que le mouvement de la balançoire se ralentit ; que faites-vous donc, monsieur? Vous n'allez plus, vous me laissez là; mais je ne veux pas encore cesser. Est-ce que vous êtes déjà las? Ah 1 c'est honteux I un jeune homme I
Dans ce moment arrive M. Monin, qui, voyant que son hôte s'obstine à faire Texorcice jusqu'à l'heure du dîner, et ne se sentant plus là force de continuer, vient d'abandonner la bêche et s'est dirigé vers le jardin où, tout en s'essuyant le front, il cherche dans sa tabatière de quoi rafraîchir ses idées.
— Vous arrivez bien à propos, monsieur Monin, dit madame Destival ; il faut absolument un balanceur à madame. Allez donc lui rendre ce service, elle en sera enchantée.
En disant cela, Emilie se lève, prend le bras d'Auguste, et l'entraîne d'un autre côté du jardin, laissant Monin tout étonné de la besogne dont on vient de le charger, et Athalie sur la balançoire, qui, tournant le dos aux autres personnages, ne s'est point aperçue de leur départ, et ignore encore qu'elle vient de changer de balanceur.
~ Eh bien! poussezHOnoi donc, monsieur! dit la petite-maîtresse en s'agkant sur la balançoire pour tâcher de la faire aller elle-même.
Monin se réconforte avec une nouvelle prise et se dirige vers l'escarpolette; mais, n'ayant pas bien calculé le chemin que la
balançoire fait en revenant en arrière, au moment où il relève ses manches pour mieux pousser, la planche revient sur lui, et les formes rondelettes de la jeune femme le frappent au milieu du visage.
Monin, étourdi par le coup, va tomber sur le gazon à quelques pas de là; madame de la Thomassinière pousse un cri, parce que le nez de Monin a failli la £sdre glisser de dessus sa planche.
— Que vous êtes maladroit, s'écrie-t-elle ; si je n'avais pas tenu fort, je tombais; allons, venez m'arréter et m'aider à descendre... Eh bien, monsieur, est-ce que vous allez me laisser là?
Monin n*était pas leste à se relever, et il cherchait sa tourte que la balançoire lui avait emportée, tout en murmurant :
— Je suis à vous dans la minute, madame... C'est que si je revenais sans ma tourte, ma femme me ferait une scène I...
Impatientée, Athalie tourne la tète et aperçoit Monin cherchant à grimper à un arbre pour atteindre sa casquette que la balançoire a envoyée sur une branche fort élevée. La jeune .femme part d'un éclat de rire, puis se jette à bas de la balançoire, et s'éloigne en cherchant Auguste et madame Destival sous chaque bosquet.
Après avoir parcouru inutilement le jardin, elle revient à la place où elle a laissé Monin; il est encore au bas de l'arbre où il a vainement essayé de grimper, regardant d'un air désolé sa tourte, logée sur une branche qu'il ne peut atteindre, et cherchant dans sa tabatière le moyen de la ravoir.
— Par où sont-ils donc passés, monsieur? dit la vive Athalie en s'arrétant devant Monin; celui-ci roule ses gros yeux autour de lui en disant:
— Qui ça, madame?
— M. Dalville et madame Destival?
— Je ne vous dirai pas... à moins qu'ils ne soient aussi allés faire l'exercice...
Athalie se dirige vers la maison ; M. Destival est encore sur la terrasse avec Bertrand. La jeune femme se rend au salon; il est désert. ,
— C'est très-aimable, dit Athalie ; ce monsieur est fort galant! Il paraît qu'ici on ne se gône nullement... Je voudrais pourls^nt bien savoir si M. Dalvillç est s^veo madame Destival.,.
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Madame avait la migraine ; je suis curieuse de savoir comment elle fait passer cette migraine-là...
La petite-maîtresse quitte le salon, parcourt plusieurs pièces, ne rencontrant* personne, car Julie et Baptiste sont occupés à la cuisine, et les trois laquais de M. de la Thomassinière sont allés jouer à Toie dans le village. Athalie monte au premier, où est la chambre à coucher de madame Destival ; mais la porte de cette pièce est fermée, et la clef est ôtée.
— Elle est chez elle, se dit la petite-maîtresse ; et elle frappe légèrement à la porte. On ne répond pas : elle frappe plus fort. Enfin la voix de madame Destival se fait entendre et demande qui est là.
— C'est moi, ma bonne, répond Athalie. Je viens causer avec vous.
— Ahl pardon... c'est que je dors un moment; ma migraine est tellement augmentée...
— J'en ai une aussi et je me reposerai un instant chez vous; cela me fera du bien.
— Est-ce que Julie ne vous a pas montré votre chambre? *— Non, ma petite ; ouvrez-moi donc î
Madame de la Thomassinière ne veut pas s'éloigner : au bout de quelque temps on lui ouvre. Madame Destival paraît dans un désordre naturel chez; quelqu'un qui s'était mis sur son lit. En entrant, Athalie jette un coup d'oeil dans sa chambre, et ses yeux voudraient bien pénétrer dans un petit cabinet vitré qui qui est au pied du lit et dont la porte est exactement fermée.
— Dieu ! que la tête m'élance 1 dit madame Destival en portant la main à son front.
— Cela ne va donc pas mieux? dit Athalie en s'asseyant sur une dormeuse.
— Oh ! bien au contraire.
— Recouchez-vous, ma chère; moi, je vais m'étendresur . cette dormeuse, je ne serai pas fâchée de me reposer aussi. Ce
grand soleil me fait mal aux nerfs.
Madame Destival ne paraît plus vouloir se remettre sur son lit; elle se promène dans la chambre avec impatience, en disant :
— Oh ! non, je ne veux plus dormir, l'heure du dîner s'approche.
— Ah 1 comment faisiez-vous pour reposer ici ? votre mari fait un train avec ses « en avant I en joue I »
— Cela ne me gênait pas du tout.
— Et qu'avez-vous fait de M. Dalvillet
— Moi ? mais, rien.
— Je le croyais avec vous.
— Avec moi ?
— Quand vous m*avez abandonnée sur la balançoire, ne Tavez-vous pas emmené, en me laissant à la place cet aimable M. Monin, dont la société est si amusante?
— M. Auguste m'a quittée sur-le-champ; il sera allé faire un tour dans le village.
— Savez-vous , ma bonne , que je n*ai pas reconnu M. Dalville après le portrait que vous m*en aviez fait. D'abord , vous disiez qu'il n'était pas bien, qu'il avait l'air commun.
— Ah ! je n'ai pas dit commun, je vous jure !
— Qu'il n'avait pas bon ton, que c'était un libertin, un mauvais sujet, un homme dont les visites pouvaient compromettre une femme.
— Ah ! ma chère, vous exagérez !
— Pardonnez-moi ! oh î vous avez dit tout cela, vous m'en aviez fait un portrait affreux ! Moi, je le trouve fort bien, au contraire, il a des manières que j'aime beaucoup 1
— C'est très-heureux pour lui, madame.
— Eh bieni qu'est-ce que vous faites donc? vous mettez votre ceinture à l'envers.
— Ah I c'est vrai; j'ai des distractions.
— Voulez-vous que je vous noue votre robe, ma bonne?
— Merci, je m'habille moi-mêpie.
Dans ce moment le bruit de quelque chose qu'on appuie contre la fenêtre fait tressaillir Emilie.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? di^elle.
— C'est dans ce cabinet, je crois, que quelque chose est Umhé»
— Non, madame; le bruit n'est pas venu de ce cabinet, c'est à la fenêtre.
Les dames s'approchent de la fenêtre, et voient monsieur Destival qui vient d'appliquer une échelle contre la croisée de la chambre de sa femme.
— Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? dit madame Destival avec effroi ; que veut dire cette échelle , ce désordre ?
— Ma chère amie, je sais toutes les évolutions possibles; il
DE MONTFERUEIL. SI
ne me reste plus qu'à monter à l'assaut, c'est le bouquet, à ce que dit Bertrand, et c'est ce qu'il va me montrer. Vous, mesdames, vous êtes dans là forteresse, vous représentez les ennemis; vous nous repousserez, mais nous entrerons dans la place malgré vous.
— Que signifie cette extravagance, monsieur?
— Je vous dis que c'est le bouquet, madame. Allons, Bertrand, une ! deux 1 au pas de charge n'es^ce pas?
— Je ne veux point que vous montiez à l'assaut, monsieur! Bertrand, je vous en prie, ôtez cette échelle. Vous êtes fou, monsieur l Est-ce qu'on monte à l'assaut pour prendre un loup ?
— On ne sait pas ce qui peut arriver, madame.
— Je sais que vous n'arriverez pas chez moi, monsieur?
En disant cela , madame Destival ferme sa fenêtre avec vio-. lence, et entraîne madame de la Thomassinière hors de sa chambre , en lui disant :
— Descendons, ma chère, descendons, je vous en prie, caar, avec leur exercice, ils mettront ma maison sens dessus dessous.
Les dames se rendent sur la terrasse, où M. Destival tient toujours son échelle , que Bertrand veut en vain lui enlever. L'homme d'affaires est décidé à monter quelque part :
— Eh ! mon Dieu I monsieur , s'il faut absolument que vous assiégiez quelque chose, dit madame Destival, que ce soit un arbre du jardin, et non pas mon appartement.
Bertrand adopte cette idée, et Athalie engage ces messieurs à attaquer l'arbre sur lequel est logée la tourte de M. Monin ; on se rend près de la balançoire, et l'on trouve l'ex-pharmacien entourant de ses bras courts et gros l'arbre après lequel il voudrait monter, et ne pouvant réussir à s'élever à plus de trois poyces du sol.
La vue de l'échelle fait pousser un cri de joie à Monîn, il se confond en remercîments quand M. Destival y monte au pas de charge, ne doutant pas que cette manœuvre n'ait pour but de lui rendre sa casquette; mais c'est avec la baïonnette que M. Destival veut prendre ce trophée , et la pointe de son arme passe à travers le fond de la tourte , qui est en mince sparterie. Bertrand crie : Bravo î Monin fait la grimace, les dames rient, et Auguste arrive pour être témoin de ce tableau.
ftl Lk LAITIÈRE
Auguste adresse un sourire charmant à madame de la Thomassinière, et un salut assez froid à madame Destival. Je ne sais si vous en devinez la cause; mais ces dames ne s'y méprirent point.
— Vous venez du village, monsieur, dit la petite-maîtresse en montrant ses jolies dents.
— Oui, madame, j'ai fait une promenade instructive, j'ai acquis quelques connaissances nouvelles , et j'espère les miettre à profit.
— Le diner est sur la table , dit un petit homme maigre et jaune en accourant la serviette sous le bras. C'est Baptiste, le valet de la maison, qui sert à la fois de frotteur, de cuisinier, de laquais, de coureur et de maître d'hôtel, en attendant que M. Destival ait achevé de monter sa maison. Aussi le pauvre Baptiste est- il sur les dents, et dit-il tous les jours à Julie qu'il ne veut pas rester dans une baraque où on lui fait faire un service de cheval.
— Dites donc qu'on a servi, Baptiste. Ce drôle-là ne se formera jamais 1 Allons, mesdames, à table. Oufl je l'ai bien gagné. J'ai terriblement manœuvré aujourd'hui. Tenez, Monin, voici votre casquette. Avez-vousvucommejevousai enlevé çà?
— Vous l'avez trouée, dit Monin en regardant d'un air piteux le fond de sa tourte rabattue.
— Ah ! ma foi, dans le feu de l'action I La baïonnette en avant. Une, deux; n'est-ce pas, Bertrand? Mais ces dames sont déjà parties. Allons attaquer le dîner maintenant, je compte y faire une terrible brèche. Bertrand, allez rejoindre Julie, elle aura soin de vous.
Bertrand se rend à l'office ; et Monin , après avoir essayé de rapprocher les pailles pour boucher le trou fait à sa casquette, suit son hôte dans la salle à manger.
Tout le monde est à table, lorsque M. Destival s'écrie :
— Ih bien I et M. de la Thomassinière? il nous manque encore I
— Ah I c'est vrai| je ne pensais plus à mon mari ! dit Athalie en souriant à son voisin de droite, et ce voisin est Auguste, qui est placé entre les deux dames. Oh ! il ne faut pas l'attendre.
— C'est fort contrariant! où diable est-il allé? Est-ce qu'il se serait égaré dans la forêt de Bondi ?
— Elle est très-dangereijise 1 dit Moniu en attachant sa ser-
Yiette à sa boutonnière; on dit qu'il y a dans ce moment une bande de voleurs, qui...
— Si je disais à vos trois laquais de faire une battue dans les environs. Qu'eu pensez- vous, madame ?
— Eh non, monsieur; ne vous occupez pas de mon mari, je vous en prie. Je vous assure qu'il se retrouvera 1 Je n'en suis nullement inquiète.
— Puisque madame n'est pas inquiète, dit madame Destival en se pinçant les lèvres » il me semble que nous aurions tort de l'être. D'après cela, nous pouvons dîner.
— Dînons, soit. Une, deux, sur le potage, et par le flanc gauche sur le bœuf.
— Ah I monsieur, est*ce que vous n'allez plus nous parler que par une, deux?
— Ma foi, madame, cette journée m'a donné beaucoup de goût pour l'état militaire. Que c'est beau un homme qui se tient bien droit I le corps effacé. Passez-moi les légumes. Votre Bertrand est d'une terrible force; il connaît à fond son art! Peste I quel luron I Gomme çsl vous manie un fusil 1 II m'a dit qu'il était content de moi. Encore trois ou quatre leçons, et j'espère.
— J'espérais, monsieur, que vous en saviez bien assez.
— Madame, un homme ne saurait trop bien connaître le ma* nîement des armes. Je voudrais maintenant que des voleurs vinssent nous attaquer I
— Est-ce que vous leur feriez faire l'exercice, monsieur?
— Non, madame, mais je me servirais de mes avantages ; je tire maintenant quatre coups en moins de cinq minutes.
— Je ne savais pas cela, monsieur 1
— Oh I il y a encore des choses plus surprenantes. Enfin, regardez Monin, il n'a fait que nous écouter un moment, eh bien ! voyez comme il se tient mieux que ce matin.
— Il est certain, dit Monin en élevant en l'air un navet, et le portant à sa bouche comme s'il l'eût mis dans un canon de fusil, que l'exercice forme l'homme; et puis je vais vous dire...
— Monin est interrompu par l'arrivée de la Thomassinière, qui est tout essoufflé, car le spéculateur a fait un long somme sous son arbre, et en s'éveillant il a pensé qu'on pouvait dîner sans lui.
— Ah 1 vous voilà, homme terrible 1 dit Destival.
— Pardon, je suis en retard, c'est vrai, mais j'ai écrit au moins dix lettres depuis que je vous ai quittes.
— Et pourquoi ne les avoir pas écrites ici?
— Ma foi, j*étais si pressé, je suis entré dans le premier endroit venu.
— Allons, placez-vous là, près de madame Destival.
— Oh I je vous aurai bientôt rattrapés, et puis je ne mange pas de bœuf, moi, c'est mauvais, le bœuf! ça ne vaut pas le diable.
M. de la Thomassinière s'assied en regardant Auguste avec une certaine surprise, parce que celui-ci ne lui a fait qu'un léger salut de tète, et continue de manger sans paraître s'occuper de lui, ce qui contrarie beaucoup le parvenu, qui voudrait toujours faire sensation.
Mais Dalville a sur-le-champ vu quel homme était M. de la Thomassinière. Les sots ont l'avantage d'être jugés en fort peu de temps , tandis qu'il en faut souvent beaucoup pour apprécier les gens d'esprit.
Le dîner est assez gai, grâce à Auguste et à sa voisine de gauche, qui disent mille folies, et sembleraient assez disposés à en faire. La maîtresse de la maison mange peu, Monin mange beaucoup; M. Destival n'attaque les plats qu'en douze temps, et pique un radis comme si sa fourchette était une baïonnette. Quant à M. de la Thomassinière, s'apercevant que décidément Dalville ne veut pas s'occuper de lui, il tâche de se donner de l'importance en dissertant sur les plats. Il trouve la volaille trop cuite, les petits pois trop gros, la salade trop vinaigrée, et le vin de Beaune trop vert. C'est un convive bien aimable que M. de la Thomassinière; mais un homme très-riche' ne doit jamais paraître satisfait de ce qu'on lui sert. Fi donci cela ferait penser qu'il n'a jamais rien mangé de bon.
Il est nuit lorsqu'on est au dessert, parce qu'on s'est mis tard à table. Le ciel est chargé de nuages; la chaleur augmente, et les éclairs, qui de temps à autre sillonnent les nues, annoncent un prochain orage.
M. Monin se dépêche de manger son fromage, parce que sa femme a peur du tonnerre, et qu'il a l'ordre de rentrer près d'elle toutes les fois qu'il fait de l'orage. La Thomassinière demande s'il y a un paratonnerre sur la maison. M. Destival a fait fermer toutes les fenêtres au premier coup de tonnerre, et
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la vue d'un éclair lui fait oublier de présenter armes avec son Terre. Quant à la petiie-maîtresse , elle déclare avoir très-peur de Forage , et cache sa tête sur Tépaule d'Auguste toutes les fois qu'un éclair brille.
— Diable ! diable ! le temps se brouille , dit M. Destival. Allons, messieurs, un verre de Champagne, cela dissipe, cela étourdit. Baptiste , avez-vous bien fermé partout ?
— Oui, monsieur.
— Prenez bien garde qu'il y ait un courant d'air.
— Mais, monsieur, vous nous faites étouffer.
— Madame, quand il tonne on doit fermer, c'est prudent.
— Pourquoi aussi n'avez-vous pas de paratonnerre? dit la Thomassinière ; moi j'en ai trois à ma terre, deux à ma maison que j'habite à Paris, et un à mon autre belle maison d« la rue de Buffaut.
— Oui, j'en ferai poser un incessamment. Allons, messieurs, vos verres, le bouchon part.
— Ah I mon Dieu I dit Athalie en se serrant contre son voisin, que vous m'avez fait peur avec votre bouchon I
— Il paraît que l'orage vous effraye beaucoup, ma chère amie? dit madame Destival d'un air moqueur,
— Oh I infiniment I
— Ma femme a les nerfs extrêmement susceptibles.
— Prenez garde, vous versez à côté, Destival.
— C'est ce diable d'éclair qui m'a brouillé la vue. Votre charmante dame en prend-elle?
— Oui, j'aime beaucoup le Champagne, faites-le bien mousser, monsieur, je vous en prie.
— Voilà, belle dame. Allons, Dalville, tenez tête à madame.
— C'est ce que monsieur fait, dit madame Destival avec dépit.
-T- Et vous, Monin, tendez donc votre verre.
— Ahl je m'en vais vous dire, il faut que je m'en aille, ma femme a peur du tonnerre.
— Eh ! vous savez bien que votre femme fait des cornichons î qu'elle est occupée.
— Oh I quand il tonne elle quitte tout pour se fourrer sous une couverture de laine, et si je n'allais pas m'informer de l'état de sa santé. Oh ! oh I quel coup ! il a suivi de près l'éclair, l'orage n'est pas loin.
— Si on allait faire de la musique, dit M. Destival en se versant un troisième verre de Champagne, afin de retrouver sa fermeté, il me semble que ça ne ferait pas mal. Qu'en pensezvous, Dalville?
Auguste était baissé pour ramasser son couteau, qu'il avait, pour la seconde fois, laissé tomber sous la table.
^ Monsieur n'est pas adroit aujourd'hui, dit madame Destival en se levant de table avec impatience ; je crois qu en effet nous ferons bien de monter au salon.
Dans ce moment la nuée crève , la pluie tombe par torrents, et la campagne prend une teinte nouvelle. Tout le monde se lève ; la petite-maîtresse s'appuie sur les bras d'Auguste, parce que l'orage lui a ôté toutes ses forces. M. de la Thomassinière, qui veut faire le savant, parce qu'il croit que ceux qui l'entourent n'en savent pas plus que lui, s'approche d'une des croisées, et déclare que l'orage ne sera pas conséquent^ parce que Vatmo&~ phére est très-beau au couchant.
Auguste ne peut retenir un léger rire, qui lui fait serrer plus fort le bras de la tremblante Athalie. M. Destival, qui a retrouvé un peu de sa gaieté depuis qu'il pleut, ce qui rend l'orage beaucoup moins dangereux , fait faire un demi-tour à gauche à la société, et monte l'escalier au pas accéléré. Monin reste seul dans la salle à manger, pliant sa serviette par habitude, et écoutant tomber la pluie en murmurant :
— Ça tombe joliment, et je n'ai pas de parapluie, et ma casquette qu'ils ont percée justement au fond, comment donc que je vas faire?
Après avoir pris deux ou trois fois du tabac, notre homme se décide à s'adresser à Julie, qui vient de passer dans la salle. Il la suit en lui criant :
— Mademoiselle, je vous demande bien pardon, est-ce que vous ne pourriez pas ?
Comme Julie ne répond pas, Monin arrive avec elle jusque dans la cuisine, où Bertrand tient tête à Baptiste et aux trois grands laquaisile M. de la Thomassinière, qui ne trouvent pas, comme leur maître, que le vin de Beaune soit trop vert.
— Si vous pouviez me prêter un parapluie? dit Monin,
— Nous n'en avons pas ici, répond Julie d'un ton sec.
— Fi donc 1 un parapluie I dit Bertrand, que le vin de Beaune a déjà mis en train de causer. Est-ce qu'un homme doit se ser-
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vir de ça? est-ce que je vous ai appris ce matin à porter un parapluie? *
Les convives se mettent à rirOi et Julie pousse doucement Monin vers la porte en lui disant :
— Monsieur, je n*aime pas avoir tant de monde dans ma cuisine, ça me gêne. D'ailleurs ce n'est pas ici votre place.
Julie a refermé la porte; et Monin, se voyant hors de la cuisine, se décide à monter au salon en attendant que Toràge soit calmé. Dalville et Athalie sont devant le piano, et chantent un nocturne. M. Destival joue à Técarté avec M. de la Thomassînière, et madame Destival, tout en ayantTair de regarder jouer, ne perd rien de ce qui se passe devant le piano.
— J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, dit Monin en entrant doucement dans le salon.
— .Comment, mon voisin, vous n'êtes pas parti! je vous croyais déjà chez vous.
— Non, je vas vous dire, la pluie.
— En ce cas, vous allez jouer. Tenez, pariez pour moi, vous gagnerez.
— Est-ce qu'on peut parier?
— Oui, il est encore temps.
— Allons. Eh ben, je mets deux sous.
— Qu'est-ce que c'est que ça, deux sous l dit la Thomassiiiière d'un air méprisant; est-ce que je joue jamais du cuivre, moi? C'est déjà assez bourgeois de jouer un écu. Otez donc ça, monsieur, c'est plein de vert-de-gris.
— Monsieur, ce sont mes deux sous, je les parie.
— On n'en veut pas, monsieur.
— Comment, estrce que j'ai déjà gagné?
— Allons, je vais arranger cela, moi, dit Destival en tirant une pièce de dix sous de sa poche. Je mets huit sous de plus pour compléter la pièce de Monin. Je joue alors trois francs quarante, et vous, mon cher, trois francs dix. Ahl c'est que mon voisin est sage, il est pourtant fort riche, fort à son aise, il a du foin dans ses boites, le gaillard.
— Comment alors peut-il proposer deux sous? dit la Thomassinière, ça ne se conçoit pas. Atout, atout et atout. Vous êtes volé.
— Comment! il convient qu'il nous a volés? dit tout bas Monin à son voisin.
-*• Gela veut dire que nous avons perdu. Allons, la revancbo. Eh bien 1 madame Destival, vous ne pariez pas ? •— Non, monsieur; je préfère écouter ehanter.
— Ça n'empêche pas, madame; je ne perds pas une note tout en jouant.
— Ni moi, dit la Thomassinière. Oh I je suis comme Gaton, je ferais fecilement quatre choses à la fois.
— Ma bonne amie, est-ce que vous n'avez pas ici quelque duo de Roseini ? dit AthaUe en faisant courir ses doigts sur le piano.
— Mais, je ne sais, je ne crois pas.
— Je crois c^iendant, noadame, avoir eu le pkdsir d'en diantsr ici quelques-uns avec vous*
— Ah I vous vous en souvenez, monsieur 1
•^ Voici un duo de la Gazza^ dit Athalie, qui a bouleversé toute la musique placée sur le piano, essayons-le, monsieur.
— Atout, et passe carreau 1 s'écrie M. de la Thomassinière d'un air triomphant en prenant l'argent qui est sur la table.
— Qu'est-ce que ça veut dire : passe carreau ? dit Monin en se penchant vers l'oreille de Destival.
— Vous le voyez bien : cela veut dire que nous avons perdu.
— G'est que je ne connais pas les termes du jeu, ça fait déjà quatre sous que je perds.
-<- Mettez donc.
-«• Permettez auparavant que j'examine Je temps. Oh l il pleut encore trop fort. Je suis au jeu.
— Monsieur a la veine !
— Et puis, je joue ce jeu-là d'une certaine foçon 1 dit la Thomassinière en se balançant sur sa chaise.
— Je crois que je le joue aussi assez bien, répond Destival «n se mordant les lèvres de colère.
—Paix dcMic, messieurs I on ne s'entend pasi dit la vive Athalie tandis qu'Auguste chante : È certo il mio periglio.
Et la Thomaâsinière bat la mesure à contre4emps avec son pied en murmurant pour faire croire qu'il entend l'italien : — Trèsjoli! fort joli! Bravi! brava, bravissimo!
Alors Monin se penche vers Destival en lui disant :
— Est-ce que cela veut encore dire que nous avons perdu?
— Non, non! est-ce que vous n'entendez pas qu'on chante de l'italien? G'est un duo de la Pie»
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— • Àh! c'est de La Pie! répète Monin en roulant les yeus autour de lui et tirant sa tabatière. Gomment donc se £ait-il, mon voisin, qu'une pie ait fait un duo?
— Mon cher Monin, dit Destival avec humeur, ne me parlez pas à tous moments ; vous voyez bien que vous me laites perdre.
— Gomment I je vous ai fait perdre sans jouer?
— Oui, oui, cela trouble, mettez encore. Gertainement je ne suis pas mauvais joueur ; mais quand on cause comme cela...
— C'est que nous avons chez nous une pie qui parle joliment, et je voulais savoir... Ça fait huit sous que je perds.
— Et moi seize francs 1
— Ehl qu'est-ce que c'est que tout cela, messieurs I dit la Thomassinière; si vous jouiez comme moi des poignées d'orl à la bonne heure ! cela s'appelle une partie. Je suis très-fâché d'user mon bonheur à si petit jeu. Bravi! bravissimo! Certopiopiopiu! Atoussimo,
La Thomassinière veut mettre de l'italien dans tout ce qu'il dit, et Destival s'efforce de sourire en fouillant à sa poche ; mais sa gaieté est forcée et ses sourires sont des grimaces. Les deux chanteurs édiangent de tendres regards en faisant ensemble des points d'orgue qu'ils prolongent fort longtemps, et pendant lesquels madame Destival tousse avec impatience dans l'espoir de troubler l'harmonie qui s'établit entre les musiciens.
Tout à coup la porte du salon s'ouvre : une grosse femme, d'une cinquantaine d'années, coiffée d'un chapeau de paille, dont les bords dépassent à peine son front et sur lequel se balance une guirlande de roses fanées , entre d'un air furibond , tenant d'une main un parapluie et de l'autre un ridicule capable de contenir un pain de sucre de dix livres. A sa vue, Monin recule, se trouble, renverse sa tabatière, et fait mine de vouloir se cacher sous la table.
— Ah! vous voilà donc, monsieur! s'écrie madame Monin, «ar c'est elle-même qui vient d'entrer dans le salon; j«e vous trouve à jouer. Je m'en doutais! Mes voisins, je vous souhaite le bonsoir. Pendant qu'il tonne! pendant qu'il fait un orage affreux! monsieur joue au lieu de venir me rassurer, et il sait combien j'ai peur de l'orage ! Pardon, ma voisine, si je lae permets de gronder chez vous; mais vous conviendrez que la conduite de monsieur
^t impardonnable ! « Pendant ce sermon, le pauvre Monin, ne sachant plus où il en
est, a mis une pièce de quarante sous au jeu au lieu d*y mettre deux sous, et fourre ses doigts dans sa tabatière^ où il n'y a plus rien, tout en balbutiant d'un air contrit :
— Comment va l'état de ta santé, Bichette?
— Ma santé! vraiment vous vous en inquiétez beaucoup! m'abandonner pendant l'orage! Catherine a été obligée de me tenir compagnie sous la couverture.
— C'est la pluie qui m'a...
— Est-ce qu'un homme doit craindre la pluie II! fi donc! vous me faites pitié !
Madame Destival n'aime point madame Monin; mais en ce moment, enchantée de son arrivée, elle la fait asseoir près du piano et lui fait mille amitiés, auxquelles madame Monin répond par force révérences en tendant son parapluie à son époux. Celui-ci va le prendre, et, oubliant qu'il est au jeu, murmure si bas qu'à peine on peut l'entendre : — Quand tu voudras, Bichette ?
Mais Bichette, qui s'est assise et fait déjà des commentaires sur la petite-maîtresse, répond d'un ton sec :
— Puisque je suis venue, croyez-vous que je veuille partir tout de suite? cela serait poli! cela serait digne de vous! J'aurai le plaisir de causer un instant avec ma voisine, et j'entendrai la musique. J'aime beaucoup la musique.
— Yous chantez, je crois, madame Monin? dit madame Destival avec empressement.
— Oh ! je chantais, j'avais même une assez belle voix, mais maintenant, j'ai presque tout oublié, excepté le duo d'Armide, Aimom-nous! aimom-noml tout nous y convie î Ahl cela est si beau I cela ne vieillira jamais.
— J'ai la partition d'Armide ; il faut nous chanter cela avec monsieur.
— Ahl ma voisine!
-- Entendez-vous le cadeau que l'on vous fait? dit tout bas Athalie à Auguste.
— Bien obligé, répond Dalville; en vérité, je ne sais ce que j'ai fait à madame Destival pour qu'elle me joue un tour pareil!
— Rassurez-vous; si on vous force à chanter le duo, c'est moi qui vous accompagnerai, et avant la dixième mesure je vous promets d'avoir cassé trois ou quatre cordes.
DE MONTFERHEIL. 61
— = Ah! que vous êtes aimable 1 et que je vous aurai d'obligation I
Monin, qui voit sa femme un peu radoucie^ se permet de lui dire:
' — Tu chantes aussi bien joliment cet air où il y a des moutons : Margot filait tranquillement^ ne pensant^ ne rêvant qu'à son p*titj p'tit, p'tit..,
— Taisez-vous, monsieur, allez à votre jeu, puisque vous aimez tant à jouer. Est-ce un piquet que Ton fait là?
— Non, Bichette, c'est l'écarté.
— Gomment, l'écarté! Et depuis quand savez-vous Técarté, monsieur?
— Je ne le sais pas ; mais je vas te dire, c'est que je parie.
— Ah! vous pariez; j'espère au moins que vous êtes modeste, que vous ne jouez pas gros jeu?
— Ohl non, Bichette! sois tranquille!
— Monsieur Monin, vous avez perdu vos quarante sous ! s'écrie dans ce moment Destival en poussant uù profond soupir.
— Quarante sous ! dit madame Monin en faisant un saut sur sa chaise, ce qui fait trembler tous les meubles de l'appartement; quoi ! c'est M. Monin qui joue quarante sous ! mais c'est affreux i Ah ! ma voisine, qu'est-ce que vous lui avez donc fait boire à dîner! Que signifient de telles extravagances, monsieur Monin? Es1>-ce que vous avez perdu la tête?
— Non, Bichette, c'est une erreur, je t'assure que je ne jouais que deux sous.
— Vous avez mis quarante sous au jeu^ monsieur, dit la Tho*massinière, et ils sont perdus.
— C'est que j'avais beaucoup gagné, dit tout bas Monin à sa femme ; c'était mon bénéfice.
-^ Il faut avouer que je suis m malheur, dit Destival ; voilà sept fois que je fais perdre ce pauvre Monin I
— S^t fois, monsieur 1 vous avez joué ^ept coups de suite! s'écrie madame Monin en regardant son mari comme un chat qui va se jeter sur une souris.
— Eh! non, Bichette; tu sais bien que j'en suis incapable!
— Voilà le duo d'Armide, dit madame Destival ; allons, monsieur Dalville, veuillez le chanter avec madame.
— Je ne le sais pas, dit Auguste.
62 Là laitière
— Ah! vous êtes assez bon musicien pour chanter à prenoière vue.
— Je vous soufflerai vos passages, monsieur! dit madame Monia en ôtant son chapeau dans la crainte qu'il n'étouffe sa voix.
Madame Monin a commencé. Sa voht fait presque grincer des dents. Monin applaudit à chaque mesure. Tout à coup une corde casse. La vive Âthalie fait courir ses doigts sur les touches, et semble animée par le feu de l'exécution ; mais bientôt une seconde, une troisième corde sont cassées, il n'y a plus moyen de continuer, et Âthalie se lève en disant :
— C'est dommage, cela allait si bien !
— Voilà le désagrément de vos pianos, dit madame Monin en remettant avec humeur son chapeau de bergère; parlez.-^nttoi de la petite flûte de M. Monin, au moins il n'y a pas de danger que cela casse jamais !
— Veux-tu que j'aille la chercher, Bichetteî
— Vraiment, voilà une belle heure pour faire uae telle proposition! il faut aller nous coucher, monsieur; cela vaudra beaucoup mieux que votre petite flûte.
Destival quitte le jeu, rouge comme un coq, en s'écriant :
— Il n'y a pas moyen d'y tenir ! Voilà douze fois que r<Mi passe ! Je perds quarante francs au moins !
— Ah! peut-on jouer tant d'argent! dit madame Monin; Bi jamais vous perdiez quarante francs, monsieur Monin, je me séparerais sur-le-champ d'avec vous.
— Voilà une belle bagatelle i ditlaT%omas8inière en se levant, je jouerai demain cela d'un coup <^hez un notaire de mes amis. C'est là qu'on joue l'écarté 1 La table est couverte d'or, de billets de banque ! à la bonne heure, c'est comme cela que c'est amu^ sant! mais sans cela l'écarté cet un jeu tiÀ8HHio.uyeuxl £h bien! à propos, allons-nous nous coucher?
—» Allez, monsieur! qui vous en empôcbel dit la vivp Athalie, nous n'avons pas besoin de vous! •
— Ma foi, c'est que j'ai bien envie de dormir,
— • Baptiste va vous conduire à votre chambre > qui est ici dessus.
— Et la mienne, ma chère, où estrcUe, s'il vous plaît? dit ]^ petite- maîtresse, pendant que son mari monte se coucher sans dire bQnsoir à personne, parce que c'est mauvais genre*
DE HOKTFBBMEIL. 68
«— La vôtre, ma bonne I répond madame Destival, mais c*est celle de votre mari, nous n'en avons qu'une à vous offrir.
— Comment I est*ce que par hasard vou» aUez aussi me faire coucher avec lui?
— Mais sans doute.
— Ahl c'est ridiculel... mais cela ne m'arriyejamais!... je ne couche pas avec M, de la Thomassinièrel... You» savez bien que j'ai mon appartement.
— Pour une fois, belle dame^ dit Destival en prenant un air malin, le cher époux ne s'en plaindra pas.
— * Ahf Dieu^ que c'est amusant! dit Àthalie en faisant la moue. Pendant ce temps> madame Monin, qui a en&n fini dere-trousser sa robe et de mettre son châle , fait des mines à madame Destival en disant :
— Quant à moi, je couche avec mon mari, et je voudrais bien voir qu'il s'avisât jamais de parler d'un appartement separél ahl ahl
--^ Tu sais bien, Bichette, que je n'ai pas envie de...
— C'est bon, monsieur Monin, je sais ce que je sais. Bonsoir, ma voisine; mon voisin, je vous salue. Eh bien, monsieur, pourquoi donc ne mettez-vous pas votre casquette? Qu'est-ce que c'est donc que ce genre-là?
Monin avait ^ur que sa femme ne s*aperçût du trou fait à sa tourte; il se décide enfin à mettre sa casquette sur l'oreille gauche, afin que le fond soit moins visible aux regards de sa moitié. Et madame Monin emmène son époux en lui promettant qu'elle ne le laissera plus dîner en ville sans elle, parce qu*il ne se ménage pas à table et que cela lui fait faire mille extravagances.
Les voisins partis, M. Destival avoue que l'exercice l'a beaucoup fatigué, et ne tarde pas à s'éclipser.
La musique a établi plus d'intimité entre Dalville et la brillante Athalie ; pour quiconque sait goûter les charmes de l'harmonie, rien ne rapproche plus vite deux cœurs qu'un chant tendre ou gracieux, qu'un passage bien passionné, que souvent on s'adresse l'un à l'autre ; la musique est en amour un auxiliaire bien puissant! EHe émeut, elle attendrit, elle parle à Tâme. Grâce au ciel, presque toutes nos dames savent maintenant toucher du piano.
Hais Athalie se lèvê^ et madame Destival la reconduit jusqu'à
son appartement. Avant d'y entrer, la petité-maitresse dît en riant à son amie :
— Ma chère, il faut que je vous fasse une confidence : je croîs que j'ai fait la conquôte de M. Dalville.
— Vous croyez?
— Ahl j'en suis presque sûre; il m*a dit de ces demi-mots... vous savez! puis il m'a tendrement serré la main.
— Je vous en fais mon compliment I
— Oh! vous entendez bien que je veux m'en amuser, voilà tout!
— Au reste, je vous le dis franchement, sa conquôte doit avoir peu de prix, car c'est un homme qui devient amoureux de toutes les femmes qu'il voit. Adieu, ma belle, bonne nuit!
— A demain, ma bonne! Je me lèverai de bonne heure pour me promener dans la campagne.
— Je vous accompagnerai, ma chère.
Ces dames se quittent. Madame Destival redescend au salon. Dalville n'y est plus, il est aussi rentré chez lui; madame en fait autant^ et appelle Julie pour qu'elle vienne la déshabiller.