‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 8 sur 31 · MATINÉE CHEZ UN JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

MATINÉE CHEZ UN JEUNE HOMME

— Monsieur Bertrand, Auguste est-il chez lui? dit une jeune femme de vingt-quatre ans, svelte, bien faite, ayant de beaux yeux bruns et des cheveux très-noirs, le teint pâle, mais les dents blanches et bien rangées, l'air un peu fatigué, mais qu'un sourire malin sait ranimer et rendre fort agréable. Cette demoiselle est une certaine Virginie dont on a parlé en cabriolet en se rendant à la campagne de M. Destival ; elle vient de sonner à l'appartement d'Auguste, et il n'est encore que huit heures du matin.

— M. Dal ville est sorti , répond Bertrand en faisant un salut assez léger à mademoiselle Virginie, ce qui n'empêche pas celleci d'entrer en disant :

— Ça n'est pas possible, Bertrand; vous me dites ça parce qu'il y a du monde sans doute, et que vous avez la consigne. Nous connaissons cela; mais je veux le voir; j'ai à lui parler de choses très-importantes. Vrai, mon petit Bertrand, ce n'est pas pour rire.

— Je vous assure, mademoiselle, que M. Dalville est sorti, ou, pour mieux dire, qu'il n'est pas rentré. Il est allé hier à un grand bal, et il paraît que ça dure longtemps.

— Ah ! Dieu ! quelle conduite 1 . . . Mais c'est affreux ! ... ce jeune homme-là se perd... Bertrand, vous ne veillez pas assez sur lui; ça n'est pas bien. Vous devriez lui faire des sermons, de la morale.

— D'abord, mademoiselle, M. Dalville est le maître; ensuite, quand je veux lui parler raison, il ne m'écoute pas, ou m'envoie promener.

— C'est très-mal ! Ah I si j'étais seulement sa mère ou sa sœur, vous verriez comme je le retfdrais sage ! Je vais l'attendre, Bertrand, car il faudra bien qu'il rentre. Encore au bal à huit heures du matin I Ah ! nous ne donnons pas là-dedans.

Mademoiselle Virginie, qui connaît les êtres de l'appartement, ouvre une porte qui conduit dans un petit salon, où elle s'installe, mettant son chapeau sur une chaise, son châle sur une

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autre, et se jetant elle-même sur un canapë. Bertrand la suit tranquillement, et comme habitue à la voir agir ainsi, il continue de manger le pain et le fromage qu'il tenait lorsqu'on a sonne.

— Décidément, je n'aime plus du tout M. Auguste, dit Virginie au bout d'un moment; il faudrait que je fusse bien folle pour aimer un homme qui a trente-six maîtresses, n'estrce pas, Bertrand?

— Ah! mademoiselle, je ne puis pas assurer...

— Oui, oui, il en a trente-six! je ne dis pas à la fois; il faudrait être un Hercule du Nord... et encore, s'il pouvait! Ce n'est pas l'embarras, les hommes ne valent pas mieux les uns que les autres! Je les connais si bien! J'ai raison, n'est-ce pas, Bertrand?

— Oh! quant à ça, nous avons eu des hommes qui... le grand Turenne, par exemple?

— Ah! est-il bête avec son grand Turenne! Est-ce qu'il me prend pour une guérite? Moi, Bertrand, je ne connais pas l'histoire ancienne; je n'aime que ce qui est de mon temps, et je vous dis qu'Auguste est un libertin. D'abord, il m'a fait un tour indigne il y a trois semaines. Comment! il me donne rendez-vous, nous devons passer la journée ensemble et aller le soir à Feydeau, et monsieur me fait croquer le marmot et part pour la campagne, pour aller chez son M. Destival, hommes d'affaires. Il est encore malin celui-là! Il devrait bien s'occuper d'abord de ce qui se passe chez lui, n'est-ce pas, Bertrand?

— Chez lui, mademoiselle? est-ce que...?

— Oui, vous m'entendez bien! à moins que cela ne lui plaise cependant! Dame, il y a des maris que ça arrange! Et vous avez couché à cette campagne?

— Oui, mademoiselle.

— Ah! Dieu, c'est champêtre! Y êtes-vous restés plusieurs jours? Voyons, Bertrand, parlez donc, vous avez le temps de manger ; vous savez bien que je n'ai pas mis les pieds ici depuis un siècle, et, de son côté, M. Auguâte n'a pas eu seulement l'honnêteté de venir s'informer de ma santé. J'ai pourtant été trèsmalade! j'ai mahqué mourir. Je suis bien changée, n'est-ce pas, Bertrand?

— Mais non, mademoiselle, je ne vois que...

— Oh! si, j'ai encore le fond des yeux jaune. Il est vrai que

cette robe-là ne me va pas bien. Elle monte trop, ça m'engonce. Eh bien, Bertrand, qu*avez-vous donc fait à cette campagne?

— Mademoiselle, j'ai appris à M. Destival à faire l'exercice.

— Tiens, est-ce qu'il va s'engager dans les voltigeurs? Et sa femme, faisait-elle aussi l'exercice? Elle devrait apprendre à battre la caisse pour marcher devant son mari quand il ira tirer à l'arquebuse.

— Je ne sais pas, mademoiselle, ce que madame faisait.

— Sans doute, vous étiez chargé d'occuper le mari, et M. Auguste folâtrait avec madame dans des bosquets touffus I Je vois d'ici ce monsieur qui tire les moineaux pendant que sa moitié cherche des fraises ! Ah 1 ah I ah !

Mademoiselle Virginie rit de si bon cœur, qu'elle est quelques minutes sans pouvoir reprendre la parole. Pendant ce temps, Bertrand se promène de long en large dans le salon en continuant de déjeuner,

— Ah Dieu 1 ça fait mal de rire comme ça. Dites-moi donc quand vous êtes revenus, Bertrand?

— Le lendemain, mademoiselle.

— Et Auguste n'y a pas retourné depuis?

— Non, mademoiselle ; il en a eu souvent l'envie, mais il n*a jamais le temps.

— Ohl c'est juste; on a tant à faire I et depuis quatorze jours on n'est pas venu une fois chez moi ; on me laisse malade, mourante presque! et je ne suis pas encore bien. Ohl noni je souffre toujours beaucoup. Qu'est-ce que vous mangez donc là, Bertrand?

— C'est tout bonnement du fromage de Roquefort, mademoiselle.

— C'est drôle de voir manger, ça me donne envie de manger aussi ; moi, d'abord, il faut toujours que je fasse ce que je vois faire aux autres. Mon petit Bertrand, vous allez me donner à dé- 'euner, parce qu'au fait, quand je me désespérerais jusqu'à demain, c'est des bêtises, et je n'en aurai pas le mollet plus gros, n'est-ce pas, Bertrand?

•— Mademoiselle, si vous...

— Il est bon enfant, ce Bertrand ; je l'aime tout plein, moi oui, je lui porte beaucoup d'amitié, quoiqu'il soit un peu traître, comme son maître.

— Ah! mademoiselle, quant à ça, du côté de la franchise, je me flatte...

— C'est bien , Bertrand ; c'est pour plaisanter que je disais cela; mais je ne vais pas déjeuner avec de la franchise. Qu'est-ce que vous allez me donner?

— Si mademoiselle veut du café, je vais dire en bas qu'on en monte.

— Du cafél... ah! ça me creuse l'estomac, ça ne me vaut rien. Est-ce que vous n'avez rien ici?

— Nous avons un restant de pâté, une cuisse de volaille, du saucisson de Lyon.

— Ah 1 j'aime mieux ça que du café ; apportez tout ça, mon petit Bertrand ; c'est seulement pour passer le temps, en attendant qu'Auguste revienne.

Bertrand approche du canapé une petite table à thé, sur laquelle il s'empresse de placer à déjeuner pour mademoiselle Virginie, qui l'aide en courant elle-même au buffet prendre tout ce qu'il lui faut, tout en disant :

— Je suis fâchée de votre peine, Bertrand,

— Vous plaisantez, mademoiselle.

— Où est donc le petit Toni?

— Il est avec monsieur; il faut bien quelqu'un pour le cabriolet,

— Ce garçon-là est un petit sournois, il ne veut jamais rien me dire, au lieu que vous, Bertrand, au moins vous parlez; je sais bien que vous ne me dites pas tout. Au fait, vous avez raison ; il y a des choses que je ne dois point savoir, ça me ferait trop de mal. En attendant, je vais déjeuner.

Mademoiselle Virginie se place devant le déjeuner, et, tout en répétant de temps à autre qu'elle est encore malade, fait disparaître la cuisse de volaille, et attaque très-vigoureusement le pâté et le saucisson, qu'elle arrose de vin de Bordeaux, dans lequel elle ne juge pas nécessaire de mettre de l'eau.

Tout en mangeant, cependant, Virginie porte les yeux sur une pendule qui est en face 'd'elle, et s'écrie :

— Le mauvais sujet!... voyez s'il reviendra!... Vous conviendrez, Bertrand, qu'on ne reste pas au bal jusqu'à neuf heures du matin ; je sais bien, moi, que les bals bourgeois finissent toujours à cinq heures; ma tante en donnait autrefois. Ma pauvre tante! il faut pourtant que je me raccommode avec elle! Tiens, il n'est

pas mauvais le pâté. Voyez-vous, Bertrand, ma tante c'est une femme dans votre genre...

— Ah! j'entends I grande femme de cinq pieds six pouces comme moi?

— Eh non ! qu'il est godiche avec ses six pouces. Eh bien ! ça ne laisserait pas d'être gentil si ma tante en avait six pouces ! Je veux dire dans votre . genre, que c'est une brave femme 1 une femme respectable I Ohl m'en a-t-elle fait des sermons, celle-là ! Elle me disait des choses si touchantes, que je pleurais comme une Madeleine en l'écoutant; mais une fois dehors, prrr! je n'y pensais plus du tout. Avec ce diable de saucisson, on mangerait un pain de deux livres 1 Ce vilain Auguste I Oh! il me payera ça. D'abord, je ne m'en vais pas qu'il ne soit rentré, quand je devrais rester ici jusqu'à demain. Ça m'est égal, moi, je suis ma maîtresse.

Dans ce moment, on entend sonner tout doucement.

— Oh! le voilà, s'écrie Virginie; Bertrand, ne lui dites pas que je suis ici, entendez-vous? je veux lui faire une surprise. Fermez la porte du salon.

— Oui, mademoiselle. Mais je n'ai pas dans l'idée que ce soit monsieur; je n'ai pas reconnu sa manière de sonner.

Bertrand, après avoir fermé la porte du salon, va ouvrir celle du carré, et, au lieu d'Auguste, voit entrer la jolie voisine du troisième, chez laquelle il avait été reporter le petit carlin.

La voisine est une blonde aux yeux bleues, au teint rosé ; sa voix est douce et mielleuse, ses manières et sa tournure sen tent l'apprêt ; mais elle est jolie, et ses grâces naturelles font pardonner celles qu'elle veut se donner.

— Monsieur Bertrand, est-ce que mon petit Zozor n'est pas chez vous? dit à demi-voix la jeune blonde en jetant un regard furtif dans l'appartement.

— Je n'ai pas eu l'honneur de le voir, madame, répond Bertrand en tenant toujours la porte entr'ouverte ; ce qui n'empêche pas la voisine de faire, un pas de plus en avant.

— C'est singulier, il est sorti ce matin. Ma bonne est au marché, et j'espérais le trouver ici...

— Si le déserteur se présente, madame, j'aurai l'avantage de le reporter sur-le-champ chez vous.

— Ce pauvre Zozor! J'en suis vraiment inquiète.

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La voisine, qui fait toujours un pas en avant, se trouve alors au milieu de Tantichambre, et Bertrand tient toujours la porte du carré ouverte, dans Tespérance que cela engagera la voisine à s'en aller.

— M. Dalville est sorti hier au soir, en grande toilette, n'estce pas, monsieur Bertrand.

— Oui, madame.

— J'étais par hasard à ma fenêtre, et je l'ai aperçu. J'aurais voulu lui dire un mot, lui demander pour aujourd'hui un livre qu'il m'a promis. Mais il est parti si vite ! S'il n'était pas si bon matin, je l'aurais prié d'avoir la complaisance de me le donner. Mais ça le dérangerait peut-être?

La voisine semble attendre une réponse], mais Bertrand garde le silence , et se contente de faire aller et venir la porte du carré.

— Est-ce que M. Dalville est encore couché? dit enfin la jolie blonde en jetant sur Tancien caporal un regard aussi doux que sa voix est mielleuse. Celui-ci va répondre, quand la porte du petit salon s'ouvre brusquement, et laisse voir Virginie, qui s'avance d'un air délibéré en disant :

— Eh beni est-ce pour aujourd'hui, Bertrand? Est-ce que nous jouons à cache-cache ?

En voyant paraître Virginie, Bertrand ferme la porte du carré, et va s'asseoir en murmurant entre ses dents :

— Arrangez-vous ; ça ne me regarde pas.

A l'aspect de mademoiselle Virginie, la voisine devient un peu plus rose qu'elle ne l'était, et ses yeux perdent de leur douceur habituelle. De son côté, Virginie envisage la voisine du haut en bas en fronçant ses sourcils bruns et laissant errer sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Bertrand seul semble impassible ; et pendant que ces dames se toisent de la tête aux pi^s, il avale tranquillement un verre de vin pour faire passer son roquefort.

— Vous ne m'aviez pas dit, monsieur Bertrand, que M. Dalville avait du monde chez lui, dit enfin la voisine d'une voix qu'elle tâche de rendre aussi douce qu'à l'ordinaire; mais dans laquelle perce quelque chose qui ressemble à de la colère. Si je l'avais su, certainement je n'aurais pas voulu le déranger.

— Bertrand, est-ce que madame demande Auguste? dit Virginie d'un ton leste et en souriant d'un air malin.

La manière familière dont la jolie brune vient de parler de son voisin semble suffoquer madame Saint-Edmond, qui fait ce qu'elle peut pour cacher son émotion en disant :

— Oui, madame, je demande M. Dalville.

— Si c'est quelque chose qu'on puisse dire à Auguste, je m'en chargerai, madame.

— Vous êtes trop bonne, madame, mais c'est à M. Dalville lui-même que je désire parler.

— Ah 1 j'entends. Sans doute Auguste connaît déjà madame?

— Oui, madame, j'ai l'avantage de connaître M. Dalville.

— Comme Auguste me compte toutes ses affaires, j'aurais pu répondre à madame, si elle avait voulu m'expliquer le motif de sa visite.

— Madame est donc chargée maintenant de recevoir les personnes qui viennent chez M. Dalville.

— C'est possible, madame.

— Monsieur Bertrand, vous auriez bien dû me dire... m'éviter de... Mais je veux absolument parler à M. Dalville. Faiteslui savoir que je n'ai qu'un mot à lui dire. Ensuite je le laisserai libre avec madame.

— Si j'avais pu répondre plus tôt, madame, dit Bertrand, je vous aurais déjà appris que mon lieutenant n'est pas encore revenu du bal ; voilà pourquoi madame l'attend dans le petit salon.

— Eh bien! je vais l'attendre aussi... dit la voisine, dont le ton n'est plus du tout mielleux; et en passant près de Bertrand elle lui dit tout bas : Je ne sais pas ce que c'est que cette femme-là , mais elle a bien mauvais ton I

Virginie reste un moment dans l'antichambre pour dire à Bertrand :

— Qu'est-ce que c'est que cette pie-grièche ? ne me mens pas, mon petit Bertrand, ou je fais une scène t

-^ C'est une dame qui demeure dans la maison.

'— Ah! elle demeure dans la maison. C'est tout commode! Elle a l'air d'une fameuse chipie! Y a-t-il longtemps qu'Auguste la connaît?

— Mais non, six semaines à peu près.

— Et il l'aime?

— Comment voulez-vous que je sache cela? Est-ce que je vais

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demander à mon lieutenant: Aimez-vous celle-ci? Aimez-vous celle-là?

^ C'est bon, tu es un scélérat. En tout cas, Auguste aurait bien mauvais goût l Elle est laide cette femme-là, elle a les yeux bordés de rouge comme les lapins, et une vilaine bouche. N'estce pas, Bertrand?

— Mais je ne trouve pas.

— Est-ce que tu t'y connais? Je te ilis qu'elle est affreuse! avec son air de princesse I Ah! si elle croit m'en imposer, elle se trompe bien. Cette pécore, qui veut parler à Auguste en particulier I Pour la faire enrager, je vais me mettre à manger du pâté, dussé-je avoir une indigestion.

Virginie retourne dans le petit salon, reprend place sur le canapé et se remet à déjeuner. La voisine s'est assise sur une chaise, à l'autre extrémité de la chambre, et, tout en ayant l'air de regarder dans la rue, elle voit du coin de l'œil tout ce que fait Virginie. Pour Bertrand, il est resté dans la première pièce, laissant ces dames s'arranger comme elles le voudront. Tout en mangeant, Virginie fredonne quelques refrains de vaudeville; madame Saint-Edmond ne souffle pas mot. Cette situation dure depuis assez longtemps ; Virginie que ça commence à impatienter, appelle Bertrand et lui dit :

— Votre pâté n'est pas délicat; la dernière fois que j'ai déjeuné avec Auguste, nous en avons mangé un qui était bien meilleur.

Bertrand se contente d'emporter les faibles débris du pâté en disant!

— J'aurais juré qu'elle le trouvait bon !

— Bertrand, dit Virginie au bout d'un moment, voulez-vous, s'il vous plaît, me donner de l'eau et du sucre? Ça me fera du bien.

— Elle doit en avoir besoin, se dit la voisine en laissant échapper un sourire ironique.

— Ahl mon petit Bertrand, vous avez de la fleur d'orange, n'est-ce pas? Cela calmera l'irritation de mes nerfe.

— Virginie rit en disant cela, et semble se moquer de madame Saint-Edmond; celle-ci n'a pas l'air d'y faire attention.

— Ahl mon Dieu, je suis bien fâchée de vous avoir dérangé, Bertrand, reprend Virginie en se faissntde l'eau sucrée; j'aurais bien pu aller chercher cela moi-même, car je sais où tout se place ici! J'y suis comme chez moi* Mais vous êtes si complaisant!

— Je fais mon devoir, mademoiselle, dit Bertrand en saluant militairement.

— On sait, monsieur Bertrand, combien vous êtes attache à Auguste, dit Virginie en prenant un ton sentimental. Aussi toutes les fois que je lui parle de vous, je me plais à lui faire votre éloge. Ce n'est que justice, certainement, Auguste, qui a beaucoup de confiance en moi, suivra, je l'espère, les avis que je lui ai donnés, et vous verrez, monsieur Bertrand, que je ne suis pas capable de jamais...

Virginie s'embrouille toujours lorsqu'elle veut parler raison ou faire du sentiment. Bertrand se confond en salutations, en attendant la fin d'un discours qu'il n'a pas trop compris, mais heureusement pour Virginie que la sonnette se fait en> tendre.

— C*est Auguste! s*écrie-t-elle pendant que Bertrand va ouvrir.

Il se fait alors un grand mouvement dans le salon. Virginie se lève, prête à courir vers la porte, et regardant la dame blonde avec l'air de la défier. La voisine s'est levée aussi ; mais elle ne regarde pas Virginie, et fait ce qu'elle peut pour prendre un air calme et indifférent.

Cependant l'espoir de ces dames est encore trompé. Ce n'est point Dalville qui a sonné, mais son petit jockey Toni, qui vient annoncer à Bertrand, qu'à la suite du bal qui a eu lieu chez madame de la Thomassinière, la brillante Athalie a emmené une partie de la société déjeuner à sa campagne ; Auguste est du nombre ; la petite maîtresse n'a pas même voulu lui permettre de retournerun moment chez lui pour changer de toilette. Mais comme dans la soirée Auguste a vidé sa bourse au jeu, il envoie son petit jockey avec son cabriolet chercher des fonds, qu'il doit lui apporterjà la terre de madame de la Thomassinière.

Comme Virginie a tenu la porte du salon entr'ou verte, ces dames entendent ce que le petit jockey dit à Bertrand.

— Vous voyez, mesdames, qu'il est assez inutile que voua attendiez encore, dit Bertrand en rentrant dans le salon ; voilà monsieur à la campagne. Il envoie chercher quelque chose ; ça n'annonce pas qu'il veuille revenir bientôt.

— Oui, il fait demander de l'argent, dit Virginie en soupirant. Ah 1 Dieu! comme ce jeune homme là en dépensel c'est effrayant! S'il me donnait seulement le quart de ce qu'il...

Mademoiselle Virginie s'arrête; elle sent qu'elle a dit une bêtise ; madame Saint-Edmond lui lance un regard dédaigneux, et s'éloigne en disant à Bertrand :

— Je vous prie seulement, monsieur, d'avoir la complaisance de me faire savoir quand M. Dal ville sera ici.

— Je n'y manquerai pas, madame, dit le caporal on reconduisant la voisine, qui lui dit dans l'antichambre.

— Je ne sais pas quelle est cette fille que je viens de trouver établie chez M. Dal ville, mais elle a le ton d'une poissarde, et l'air tellement effronté que je n'en voudrais pas pour ma cuisinière.

Quand la voisine est partie, Virginie se décide à remettre son chapeau et son châle en murmurant :

— Allons, il faut bien m'en aller, puisque ce mauvais sujet ne rentre pas. Ça me contrarie, cependant, j'avais besoin de le voir. Je lui aurais demandé... Cet imbécile de propriétaire qui est toujours chez moi! Ah mais c'est qu'il m'ennuie! Il est furieux, parce qu'il voulait me faire la cour et que je ne l'ai pas écouté. Ah ben, par exemple, ce petit séducteur de cinquantecinq ans! Vous ne savez pas ce qu'il faisait, Bertrand, dans les grandes chaleurs? il venait me voir le matin en robe de chambre; mais un jour qu'il faisait du vent, je me suis aperçue que là-dessous ce monsieur était tout bonnement... en Écossais! Àhl j'ai dit, c'est par trop sans gêne ! Si c'est pour me séduire qu'il vient comme ça, un instant! Il ne voulait plus s'en aller; j'ai appelé le portier, et j'ai fait mettre le propriétaire à la porte de chez moi. Depuis ce temps-là, il est comme un croquet! Allons, je reviendrai incessamment. Ah! je sais bien où je vais aller. Oui, ce gros Anglais , qui voulait absolument m'établir, à condition que... suffit. Je vais lui dire que j'ai trouvé un fonSs de mercerie. Au fait, ça m'ennuie de vivre comme ça; je veux avoir une boutique. Je ne serais pas mal dans un comptoir, n'est-ce pas, Bertrand? C'est égal, la voisine est joliment vexée; elle est partie avant moi ; d'abord il aurait fallu m'emporter pour me faire en aller la première, parce que, quand j'ai quelque chose dans la tête, je ne l'ai pas... Adieu, mon petit Bertrand.

Mademoiselle Virginie enfile lestement la porte, et descend l'escalier en fredonnant.

— Ma foi, se dit Bertrand en la regardant partir, si mon lieutenant était revenu, je ne sais pas trop comment cela aurait

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tourné. C'est un démon que celle-ci, ei Tautre, avec sa voix languissante, commençait aussi à faire des yeux comme des pistolets I C'est égal, je m'en suis assez bien tiré ; du moins, cette fois personne ne s'est trouvé mal, et c'est toujours là ce que je crains; mille carabines 1 J'aimerais mieux avoir dix recrues à former qu'une femme évanouie à faire revenir. Avec ça, il y en a qui y mettent de la mauvaise volonté.

— Monsieur Bertrand, quand vous voudrez^ dit le petit Ton! en suivant l'ancien caporal dans le salon.

— Ah! c'est juste, mon gargon; je n'y pensais plusl II te faut de l'argent 1 toujours de l'argent. Allons, viens, suis-moi, allons au cofifre-fort. Sacrebleu I ça me fait mal d'y prendre toujours sans jamais y remettre, aussi nous sommes souvent à sec. Quand je dis cela à monsieur, il me répond : Va chez mon notaire. C'est juste ; je sais bien que le notaire en donne, mais à force d'en donner I... Enfin, mon lieutenant est le maître, et je dois obéir. Combien t'a-t-il demandé, Toni?

— Cinquante louis, monsieur Bertrand.

— Cinquante louis I il les avait hier dans sa bourse quand il est parti pour ce bal I Que diable font-ils donc dans toutes ces belles réunions pour manger tant d'argent en une soirée? Il parait que chez ces Thomassinet... Thomassinière, il n'est pas plus heureux qu'ailleurs I

— Ah ! monsieur Bertrand, c'était bien beau 1

— Ah ! tu as vu cela, toi?

— Oui, j'étais monté à l'office. On m'a donné des glaces, du punch, des brioches.

— Oh! je conçois que tu as trouvé cela gentil! Mais sais-tu qu'avec les, douze cents francs que monsieur a perdus au jeu, nous aurions eu ici de fameuses brioches? Tiens, mon garçon, voilà les jaunets ; prends garde de les perdre.

— - Oh 1 soyez tranquille, monsieur Bertrand, le cabriolet m'attend en bas.

— Et ne fais pas aller Bébelle trop vite, entends-tu?

Le petit jockey est déjà parti. Bertrand est encore devant le coffre-fort, qui est ouvert; il compte ce qui lui reste en caisse. L'ancien caporal fronce le sourcil ; il semble effrayé de la rapidité avec laquelle Dalville dépense son bien. Enfin, après avoir secoué la tête, Bertrand referme le bureau en disant : C'est à lui, il en est le maître.

Et pour éloigner de tristes idées, Bertrand descend à la cave, et en remonte une bouteille de vieux bourgogne7 parce qu'étant chargé de Tinspection du vin, il veut s'assurer si le bourgogne ne file pas.

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