‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 7 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Il VILLAGE.

Denise avait repris la route de son village ; mais elle ne chantait pas comme c'était sa coutume, en marchant derrière Jean le Blanc. Elle avait encore le cœur gros de la scène qui venait de se passer dans la maison de madame Destival ; et, quoiqu'elle eût cherché à n'en point paraître affligée, elle se souvenait de ce mot : dévergondée^ qu'on lui avait adressé. S'entendre appeler ainsi lorsque l'on est sage, lorsqu'on n'a rien à se reprocher, cela semble fort dur à la petite laitière. On dit que les injures qui ne sont point méritées ne blessent point : comment un cœur honnête et franc ne se sentirait-il pas outragé en recevant les épithètes réservées pour le vice? C'est bien plutôt ce dernier qui ne rougit plus et se moque de tout ce qu'on pourrait lui dire, parce qu'il ne conserve aucune pudeur. Or donc, le proverbe qui dit : Il n'y a que la vérité qui offense, est, à mon avis, essentiellement faux.

— Que ces gens de la ville sont méchants! se dit la jeune .fille; m'appeler dévergondée! Ça leur va ben! Qu'avais-je donc fait pour cela? j'embrassais ce monsieur parce qu|il a un bon cœur, et qu'il veut prendre soin de Coco ; il me semble que c'était ben naturel, et je ne m'en cachais pas. C'te madame Destival qui accourt sur moi en faisant des yeux ! J'ai cru qu'elle allait me battre... Me dire que mes fromages sont aigres! que je mets de l'eau dans mon lait! Ah ! j'avais ben envie de pleurer, mais j'ai ben fait de renfoncer mes larmes, elle aurait été trop contente. Et c't' autre, qui ne faisait que rire en faisant un tas de mines et de singeries à ce jeune homme! Mon Dieu ! est-ce

qu'il y avait de quoi faire tant de bruit? Fallait-il refuser cT argent, quand c*est pour faire du bien à c pauvre petit. Oh ! non! et puis ça aurait fâché c' monsieur, et j'aime ben mieux fâcher la dame. 11 n*est pas méchant, lui, il n'est que cajoleur. Dam* 1 ça n*est pas un crime, on n'a qu'à ne pas l'écouter, v'ià tout. Du reste, il est ben gentil, ben poli. J' lui ai griffé la figure, il ne s'est pas fâché. Tiens, il ne m'a pas dit son nom. Ah I pourquoi faire? je n'ai pas besoin de le savoir... Ill'a peut-être dit à Coco, faudra que j'iui demande. Hue donc, Jean le Blanc! Montrerai-je à ma tante c'te bourse ? Oui, oui, je lui conterai tout. Quoique ça, je ne lui ai point dit hier que j'avais fait la culbute, et que ce monsieur avait vu... Quand je pense à ça, ça me taquine, et j'ai encore envie de pleurer. Et c't' autre monsieur, qui l'a appelé mon lieutenant, et qui, en passant près de moi, m'a dit tout bas: Prenez garde à vous! Ah! c'est Bertrand qu'on le nomme, celui-là, je m'en souviens. Il a l'air d'un bon garçon, ce Bertrand ; mais qu'est-ce qu'il voulait donc dire avec son : Prenez garde à vous.

Tout en faisant ses réflexions, Denise est arrivée à Montfermeil, joli village dont les habitants ne sont pas mal, où l'on voit quelques maisons bourgeoises, et rien qui annonce la misère, parce que l'habitant de la plus modeste chaumière travaille au lieu de mendier.

La maisonnette de Denise est au bout du village, sur le bord d'un petit ruisseau qui serpente entre les saules. Elle se compose d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage ; mais les murs sont bons et le toit est couvert en briques, ce qui donne à la maisonnette un certain air d'éléeance. Une cour est sur le devant, mais elle n'est fermée que par une petite barrière de bois ; sur la droite est l'étable, et des poules, des canards, des poulets, des oies, se promènent çà et là dans la cour, qu'ils semblent regarder comme leur propriété, poussant mille cris divers lorsqu'une autre personne que Denise ou sa tante se permet d'y entrer. Le jardin est derrière la maison : il a près de deux arpents, mais aucun ordre n'y règne ; les fruits et les légumes y croisent pêle-mêle, suivant l'usage des villageois, qui songent d'abord à l'utile. Les fleurs y sont en petite quantité, cependant, comme Denise les aime, on trouve quelques rosiers parmi les plants de pomme de terre, et les seringats dont les branches entourent le tronc d'un prunier ou d'un amandier.

On voit par ces détails que la maisonnette n'appartient pas à de pauvres gens. Tout y annonce l'aisance; en effet, la mère Fourcy, tante de Denise, est une des plus riches villageoises de l'endroit : elle possède deux belles pièces de terre, dont Tune est de l'autre coté du petit ruisseau qui touche à sa maison , et Denise , qui est son unique héritière, sait, par son activité et son petit commerce de lait et de fromage, ajouter encore au revenu de sa tante, qui, quoique bonne femme, est un peu avare: on dit que c'est assez le défaut des gens riches, et comment voulez-vous que ceux qui n'ont rien laissent paraître ce défaut-là?

Jean le Blanc est entré tout seul dans la cour, et prend le chemin de l'écurie. Denise est encore en arrière, arrêtée par quelques voisines, qui, suivant l'usage du village, causent avec toutes les personnes qui passent, parce qu'au village tout le monde se connaît. Mais la petite laitière, qui n'est pas en train de causer, se hâte de rejoindre Jean le Blanc et de le débarrasser de ses paniers, dans lesquels sont les fromages et le lait qu'elle rapporte.

-" Que va dire ma tante en voyant que je reviens avec le lait et les fromages? se dit Denise; et elle ne peut retenir un soupir. Cependant Denise ne craint point sa tante, car la mère Fourcy, qui connaît la sagesse de sa nièce, et lui trouve plus d'esprit qu'à tous les habitants du village, approuve toujours ce qu'elle a dit et oe qu'elle a fait, excepté lorsqu'il s'agit de prêter de l'argent ; et voilà pourquoi Denise, malgré l'amitié qu'elle portait à Coco, n'avait pu faire encore que peu de chose pour lui.

— Son père est un ivrogne, disait la mère Fourcy ; donner à l'enfant, c'est docuer de quoi boire à ce mauvais sujet de Calleux. •

La mère Fourcy est une grosse femme de cinquante-cinq ans, qui, malgré son embonpoint, est active et alerte : elle a entendu rentrer sa nièce, et vient pour l'aider à débarrasser son âne.

— Quoique tu tiens donc là, mon enfant? dit-elle à Denise.

— Ce sont les fromages que j'avais faits pour madame Destival.

— Et pourquoi donc qu'elle ne l'za pas pris P

— Parce que... parce qu'elle n'en a pas voulu.

— Ah 1 c'est différent. Comment 1 tout ce lait aussi ?

— Ah! mon Dieu oui, ma tante.

— Et moi qui en ai refusé c* matin à M. Bricliard !

— Oh ! nous le mangerons, ma tante.

— Est-ce que madame Destival t'a retiré sa pratique? ~ Oui, ma tante.

— C'est donc ça que t'as la mine toute chiffonnée. Mais où donc veut^Ue avoir de meilleur lait ?

— Ah ! ce n'est pas à cause du lait, ma tante.

— C'est donc pour autre chose?

— Oui, ma tante.

— Ah 1 c'est différent. Et conte-moi donc c't* autre chose, mon enfant.

Denise se recueille un moment, puis répond:

— Vous savez ben, ma tante, que je vous ai conté qu'hier j'ai rencontré un beau monsieur, qui m'a demandé le chemin pour aller chez M. Destival.

-— Oui, ma petite.

— Et que c'est celui-là qui a donné tout plein d'argent à la grand'mère de Coco, qui avait cassé sa marmite?

— Oui, oui, je sais. C'est cet ivrogne de Calleux qui boira ça!

— Eh ben 1 ma tante, ce matin j'ai retrouvé ce jeune homme chez M. Destival.

— C'est donc un jeune homme? Tu m'avais dit hier un monsieur.

— Dame, oui, un monsieur qui est jeune.

— Ah I c'est différent.

— Il m'a fait tout plein d'amitiés, puis, quand il a su par moi que le père Calleux mangeait tout, il m'a donné c'io bourse pour que j'aie soin que le pauvre Coco ne manque de rien. Moi, j'ai accepté, ma tante; est-ce que j'ai mal fait?

— Non, sans doute, ma petite ; est-ce que tu ne fais pas toujours bien, ma chère Denise? Dame, t'es sage aussi; et tu ne t'en laisse pas conter.

— Oh ! non, ma tante, mais je me suis laissé embrasser par ce monsieur.

— Ah î c'est différent ça ; et pourquoi donc qu'il t'a embrassée?

— Pour me remercier de ce que je voulais bien veiller sur Coco, qu'il aime tout plein.

— Eh benî je ne vois pas de mal à tout ça, mon enfant.

DE HONTFERMBIL. 81

— Et cependant madame Destival en a vu, puisqu'elle est venue à moi tout en colère et m*a appelée...

— T'a appelée...

— Ah 1 je ne veux pas redire ce vilain mot-là... Ehben! elle m*a appelée... dévergondée.

— Jour de Dieul ma nièce! ma Denise une dévergondée! la fille la plus sage à dix lieues à la ronde ! et tu ne lui as pas sauté au visage?

— Non, ma tante ; j'ai seulement dit que c'était affreux de croire... de penser... et puis j'ai remporté mon lait et mes fromages.

— Tas ben fait, ma petite, t'as ben fait ; ces gens-là ne sont pas dignes de manger de si bonnes choses.

Denise ne dit pas à sa tante ce que madame Destival a dit do son lait et de ses fromages, parce que la mère Fourcy serait femme à se rendre chez l'homme d'affaires pour demander raison d'une telle injure. La jeune fille n'aime point les querelles, et ne désire plus entendre parler de madame Destival. La mère Fourcy va dans le village pour tâcher de trouver à placer les fromages et le lait. Lorsqu'elle est seule, Denise tire ]a bourse de sa poche, et compte dans son tablier ce qu'elle contient.

Il y a dans la bourse douze pièces de vingt francs et six de cinq francs.

— > Deux cent soixante et dix francs, dit Denise en faisant un mouvement de surprise ; mais c'est une somme considérable : il faut que ce monsieur soit ben riche pour donner tant d'argent à la fois. Je n'aurais peut-être pas dû prendre tout cela. Cependant^ puisque c'est pour Coco... Il y a là de quoi l'élever, le faire aller à l'école, apprendre à lire. Oui, mais son père ne veut pas qu'il apprenne à lire. C'est dommage, je serais si contente de rendre Coco ben gentil, ben appris! ça ferait plaisir à ce monsieur quand il reviendrait ; car, il reviendra voir son petit garçon, il l'a dit, du moins. N'importe, j' vas ben ménager c't' argent-là, et pendant que j'ai le temps, courons jusqu'à la chaumière, et voyons si on a suivi les intentions de ce monsieur.

En prenant des chemins de traverse, on allait en un quart d'heure de Montfermeil à la chaumière de la famille Calleux. Denise court lestement dans les sentiers qui lui sont bien connus. Elle entre dans la misérable masure. Coco était assis

à une table avec la vieille Madeleine. Ils dînaient sans le père Calleux, qui, se trouvant en fonds, préférait le cabaret à sa maison.

En voyant entrer Denise, Tenfant jette un cri de joie et court à elle. Denise était si bonne pour lui! elle lui apportait toujours quelque douceur ; elle empêchait souvent qu*il ne fût battu ; enfln, elle lui témoignait beaucoup d'amitié ; et les ^enfants aiment ceux qui les aiment : il n'en est pas toujours ainsi des hommes.

— Bonjour, ma petite Denise! dit Coco en ouvrant ses bras à la jeune fille.

— Prends donc garde, vaurien, dit la vieille Itfadeleine, tu as manqué de renverser la table et de faire tomber ma soupe I Je t'aurais joliment fouetté !

Denise a déjà porté ses regards dans toute la chaumière, et voit que le seul changement qu'ait opéré l'argent de Daîville consiste en une grande marmite qui est devant le feu. Du reste, le lit de l'enfant n'est pas plus doux qu'auparavant.

— Vois-tu, Denise, comme je suis beau? dit l'enfant en montrant à la jeune fille le pantalon et la petite veste brune qui remplaçaient les vêtements en guenille qui le couvraient la veille.

— Oui, je vois, dit Denise en examinant les habits de Coco, mais ce n'est pas neuf tout cela.

— Pardi ! s'écrie la vieille Madeleine, ne fallait-il pas les lui faire exprès? C'est bien assez propre pour un joueur comme lui. Vous verrez dans quelques jours! ça sera bientôt troué ! Ahl c'est un brise-fer !

— Et pourquoi donc ne lui avez-vous pas acheté un matelas, mère Madeleine? je croyais que ce monsieur vous l'avait recommandé en vous donnant de l'argent.

*— Ah! son père n'a pas voulu ; il dit qu'un garçon ne doit pas être couché si douillettement, que ça les empêche de devenir forts I

— Cependant, puisqu'on avait donné cela pour Coco...

— Pour Coco ! et pour nous aussi, ma petite : estr-ce que les parents ne doivent pas passer avant les enfants?

— Le père Calleux est aux champs?

— Aux champs! ah ben oui, aux champs! il est au cabaret de Claude. Il a pris tout ce qui restait de l'argent que ce monsieur

a donné; il m'a dit qu'il'allait avec ça faire une entreprise. Oui! j' sais ben, il va entreprendre de tout boire en un jour, si c'est possible!

— Mère Madeleine, voulez-vous que j'emmène Coco avec moi jusqu'à ce soir?

— Non, ma fille, non; je suis vieille et je ne veux pas être seule. Il faut que Coco reste avec moi.

Denise va embrasser l'enfant, qui est allé jouer et se .rouler avec sa chèvre ; puis elle regagne le village en se disant :

— Gomment donc ferai-je pour remplir les intentions de ce monsieur?

Le lendemain est un dimanche. Point de travail au village. On soigne davantage sa toilette, on met son joli déshabillé, et le soir on se rassemble sur une belle pelouse ombragée de chênes et de noyers. Là, un mauvais violon et un gros tambourin jfont sauter les jeunes filles et lés jeunes garçons, qui trouvent l'orchestre délicieux, parce qu'il leur donne le signal du plaisir. Là, Denise est l'objet des préférences des villageois, et fait naître quelques mouvements de jalousie dans le cœur de ses compagnes. Les passions se glissent partout : on est envieux et médisant au village comme à la ville, seulement on y sait moins déguiser ses sentiments.

Denise est la plus jolie fille du village et des environs; c'est ce que disent tous les hommes de l'endroit ; mais c'est ce dont ne conviennent pas toutes les femmes. Denise n'est point coquette, mais elle est femme ; et quelle est celle qui n'éprouve pas un secret plaisir à être certaine de plaire, de l'emporter sur ses compagnes. Cependant Denise ne fait pas la coquette avec les garçons; elle n'adresse pas à l'un un sourire, à l'autre un regard, à celui-ci un mot d'espérance ; mais elle rit, elle plaisante, et elle est aimable avec tous ; car elle aime beaucoup la danse, et elle est bien aise que chacun vienne l'inviter à danser.

Ce dimanche-là, pourtant, Denise, qui est allée comme de coutume sur la pelouse avec sa tante, ne semble pas s'amuser autant que les autres fois ; elle rit moins avec les garçons, et n'a pas l'air de prendre plaisir à la danse. Enfin, ce qui ne s'était jamais vu encore, Denise, après quatre contredanses, se sent lasse et demande à se reposer quelque temps.

— Est-ce que tu es malade, petite? demande la mère Fourcy à sa nièce en la voyant venir s'asseoir près d'elle.

— Non, ma tante, je ne suis pas malade, mais je suis fatiguée.

— Fatiguée I toi 1 la plus intrépide danseuse du pays I

— Dam' I ma tante, je crois qu'on se lasse de tout. Je ne me sens pas en train aujourd'hui.

— Alors, c'est différent. ^

— Allons donc, mamzelle Denise, v'nez donc danser I disent plusieurs gros garçons en allant à la petite laitière. Puis l'un lui tire le bras de manière à le lui démettre, l'autre lui frappe de toute sa force dans la main; un troisième, en la saluant, lui marche sur les pieds ; c'est avec ces petites gentillesses qu'au village on fait la cour à une jeune fille, qui parfois y répond par une bonne tape appliquée sur la joue du galant, ce qui annonce que celui-ci est dans les bonnes grâces de la demoiselle.

Mais Denise ne distribue aucune tape aux garçons qui l'entourent, elle se contente de les renvoyer en leur disant :

— Laissez-moi donc tranquille, puisque j' vous dis que je no veux pas danser.

— Ohl que si! oh! que sil... elle dansera... vous danserez... c'est pour rire qu'aile dit ça.

Mais Denise tient bon ; et quand les beaux danseurs soiit éloignés, elle dit à sa tante :

— Mon Dieu! qu'ils ont l'air bétel

— Qui ça, ma petite?

— Eh ben ! Gros-Jean, Lucas, Bastion

— Ce sont les plus malins du village I à quoi penses-tu donc, pour dire ça? Gros-Jean, qui est si farce en dansant, et qui embrouille toujours exprès les figures ! Lucas, qui a eu trois années de suite le prix de l'oie 1 Bastion, qui a été deux fois à Paris, oii qu'il a appris à faire le bâtonistel Tu veux que ces garçons-là soient bêtes!

— Dame! ma tante, c'est qu'il me semble qu'ils ne me disaient qiM des choses qui ne m'amusaient pas.

— Autrefois tu riais si bien avec eux ! J' te dis que t'es malade, ma petite ; en rentrant, j'\as te faire avaler, avant de te coucher, une bonne assiettée de pois au lard, ça te fera du bien.

Denise ne se sent pas malade ; elle ne sait pas elle-même pourquoi elle ne s'amuse point. Enfin l'heure de se retirer est venue, et la petite éprouve un secret plaisir en regagnant la maisonnette et en quittant ses compagnes, qui la regardent en ricanant, et se disent entre elles : — Denise a queuquc chose, c'est <-ûrî En

tout cas, si elle est toujours comme aujourd'hui, les gargons cesseront ben vite de la trouver aimable et de lui faire la cour.

Malgré ou peut-être grâce à l'assiettëe de pois au lard, Denise dort peu ; elle pense, non pas précisément au beau monsieur qui Ta cajolée, embrassée et relevée, mais à celui qui veut prendre soin du pauvre Coco ; à cet argent dont elle est dépositaire, et aux moyens de rendre Fenfant plus heureux.

Au point du jour, la petite est levée ; après avoir terminé ses travaux du matin, elle s'échappe et court jusqu'à la chaumière. Elle aperçoit Tenfant qui joue devant la porte. Denise est enchantée de lui parler sans témoin.

— Où est Madeleine? lui dit-elle.

— Elle dort, ma petite Denise I répond Tenfant en passant ses bras autour du cou de la jeune ûlle.

— Et ton père?

— Papa Calleux, il n'est pas revenu hier. Grand*maman dit qu'il a couché au cabaret.

— Coco, aimes-tu bien ce monsieur qui est venu ici, qui a donné de l'argent pour toi , et qui a empêché que ta sois battu pour avoir cassé la marmite?

— Oh 1 oui, je l'aimé bien ! Il a un beau gilet et un beau ruban qui pend là. Il reviendra jouer avec moi, n'est-ce pas?

— Oui, il a dit qu'il reviendrait. Sais-tu son nom?

— C'est mon bon ami.

— Mais son nom, te ^a-^il dit?

-— Non, mais il sait bien que je m'appelle Coco, et papa Calleux.

— Il faut bien l'aimer, ce monsieur-là, car il veut te faire beaucoup de bienl Serais- tu content d'apprendre à lire, à écrire ?

— Ohl oui, pour lire de belles histoires dans les livres où il y a des images, comme tu en as. Mais papa ne veux pas que j'aille à l'école.

— Je lui parlerai, et je tâcherai qu'il consente...

Dans ce moment, la voix aigre de la vieille Madeleine se fait entendre; elle appelle l'enfant. Celui-ci embrasse Denise et rentre dans la chaumière,- et la jeune fille regagne lestement le village.

Le père Calleux, après avoir passé trois jours au cabaret, reprend la bêche et l'arrosoir; mais il ne veut pas consentir à cd

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Ce tableau fait éprouver à Denise une sensation singulière. Elle pénètre dans la chaumière et s'avance vers le petit en lui disant :

— Quoi, mon ami, tu joues près de ta grand*mère, qui est morte?

— Est-ce que cela la mettra en colère? répond Fenfant en portant son regard naïf sur Denise.

— Non, car elle ne peut plus t*entendre ; mais tu dois être chagrin de sa mort?

— On m'a dit qu'elle ne me fouetterait plus.

-— Est-ce que tu n'as pas pleuré quand elle est morte?

— Non, Denise.

-* Tu ne l'aimais donc pas?

— Oh ! j'en avais bien peur !

— Mon ami, ce n'est pas beau d'être insensible.

— Ah I Denisf , si ma chèvre mourait, je pleurerais bien : elle est s\ bonne, J?cqueleinel elle m'aime tanti

Denise ne trouve plus rien à répondre à l'enfant ; elle se contente de l'envoyer dehors avec sa chèvre. Au retour du père Calleux, elle obtient la permission d'emmener Coco avec elle pour quelques jours, et Coco emmène au village sa chèvre chérie, dont il ne veut pas se séparer.

Le plaisir de Denise est de garder l'enfant près d'elle ; la mère Fourc^ a bon cœur, et Denise lui a fait entendre (m'en grandissant Coco leur sera utile, et que l'argent du monsieur de Paris est plus que suffisant pour l'élever. Le père Calleux, qui sent que son fils n'est pas en état de lui faire sa soupe, consent jusqu'à nouvel ordre à le laisser chez Denise, et la jeune fille est au comble de la joie.

Voilà donc Coco établi chez la petite laitière et jouissant d'une dftuce existence. Denise, qui sait lire, ce qui maintenant n'est pas rare au village, veut faire l'éducation de son petit protégé, et ne i^nque jamais chaque jour de lui parler du beau monsieur qui lui a si bien payé sa marmite.

Mais un mois s'écoule encore, et le monsieur de Paris n'est pas revenu. Denise, qui aime toujours à rêver sous le gros chêne, se dit souvent : — J'avais bien raison de croire qu'il ne pensait pas ^n mot de toutes ces belles choses qu'il me disait. Mais, puisqu'il De devait pas revenir, ce n'était pas la peine que c' monsieur Bertrand me dise : Prenez garde à vous!

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