‹ ŒuvresChapitre 2 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

OH CÀBaiOLIT DA,NS DM CHEMIN Dl TEATERSB.

— Arriverons-nous bientôt à cette maudite maison de campagne où nous devons tant nous amuser... où tu m'as promis une foule de plaisirs et de jolies femmes... une bonne table, des vins choisis, une société aimable, variée... un hôte sans façon, des jeux de toute espèce?... Enûn, tu m'as promis tant de choses^ que cela m'a décidé, moi qui n'aime pas beaucoup la campagne, qui ne suis champêtre qu'à Tivoli, et qui n'admire les paysannes qu'à l'Opéra... quand elles ont du rouge et des jupons courts.

— Ah ! monsieur Théophile, vous êtes décidément un mauvais sujet; vous tournez au roué, au Faublas!... Parce que vous avez un cabriolet et une quinzaine de mille francs de rente, vous vous donnez un ton... des manières de dandy I... Vous ne rêvez plus que conquêtes... bonnes fortunes!... En vérité, si je ne mets pas ordre à cela, vous me dépasserez... vous m'effacerez... Ah! ah ! ah !... ce pauvre Minotl... qui veut absolument être un jeune homme à la mode !...

— Eh bien I pourquoi ne serais-je pas un jeune homme à la mode ?... Qu'est-ce qu'il y a donc là dedans qui puisse te faire rire ainsi ?

— Ce qui mo faiie rire, mon cher ami, c'est que je te regarde... et quand je considère tes yeux ronds et saillants, qui se donnent beaucoup de peine pour dire quelque chose, et malgré

t UN JEUNE HOMME

cela ne disent rien du tout; quand j'examine ton gros nez... car tu as un bien gros nez^ Théophile ; quand je détaille ta boucbe toujours entr'ouverte, ton menton carré, tes joues bien roses, tes cheveux bien crépus... ah ! ah I ah ! je me dis qu'il faut que tu aies beaucoup de mérite pour séduire une femme.

— Du mérite!... certainement que j'en ai... Tu asTair de te moquer de moi!... tu fais un portrait qui n'est pas rassemblant!... Prétendre que mes yeux ne disent rien... diable! comment donc les veux-tu ?..• Si tu avais entendu ce que me disait, il y a deux jours, une jeune personne fort intéressante... qui est figurante au théâtre de la Porte-Saint-Martin...

— Ah ! tu donnes dans les figurantes à présent!... Pauvre Minot, ce sera le bouquet!

— Je donne dans tout ce qui me platt... je suis majeur, maître de mon bien et de mon cœur !

— C'est juste; tu es même libre de le perdre, si cela t'amuse.

— C'est aussi ce que je fais très-souvent.

— Enfin, que te disait ta figurante intéressante ?

^ — D'abord, il faut te dire que j'étais dans les coulisses... j'ai mes entrées sur le théâtre... j'ai acheté trois entrées pour moi seul.

— Diable !... est-ce que tu peux te mettre dans trois loges à la fois?...

— Non ; mais un homme qui a plusieurs entrées devient une personne d'importance ; cela donne de l'aplomb, et on le laisse monter sur le théâtre...

— Ah ! libertin, c'est pour voir les actrices de près que vous ayez pris des entrées.

— Parbleu !... je ne m'en cache pasl... Enfin, pour en revenir à ma figurante... c'est une petite blonde fort gentille.., elle a été élevée dans le trou du sou£Qeur... qui est son oncid.^. elle me fait des mines, des agaceries; et, dernièrement, au moment d'entrer en scène^ elle me dit : Monsieur Théophile... je ne suis connu là que par mon nom de baptême... Monsieur Théophile, je vous en prie, ne me regardez pas, tant que je serai en scène!... — Et pourquoi cela? lui répondis-je. — C'est que vous avez des yeux qui m'empêchent en dansant de lever ma jambe ausiii bien qu'à l'ordinaire...

— Voilà un aveu excessivement flatteur!...

— C'est comme cela I... Mais tu crois, loi Arthur, qu'il n'y a

CttAKMANt. I

que ta personne qui puisse plaire... Je conviens que tu es un joli garçon... je ne conteste aucun de tes avantages,.. Tu es grand, bien fait... tu as de beaux cheveux noirs... et un regard... de ces regards hardis... qui sont sûrs de leur victoire...

— Assez, assez, mon cher Théophile ! je te dispense de tout compliment. En t'écoutant, je commence à croire que j'ai eu tort de rire de ta figure; car, décidément, les hommes ne sont pas plus aptes à se juger entre eux que les femmes entre elles... je crois pourtant que les hommes y mettraient plus de justice. Le principal, c'est que nous plaisions à celles qui nous plaisent... Jusqu'à présent, je n'ai pas eu à me plaindre,.* mais je crains... je n*ose espérer encore.,. Ah I cependant, c'est maintenant plus que jamais que je voudrais être sûr de mes moyens de séduction.

— Ah I je comprends... tu as une nouvelle passion.,, une nouvelle intrigue en train... Diable de route I... Où sommes-nous?... on n'y voit goutte...* il n'y a pas de lune ce soir... si tu allais nous égarer?...

*— Ne crains pas... tu as toujours peur, toi! N'ai-je pas encore demandé tout à l'heure à un paysan si ce chemin nous condui* saitàDraveil?

— Est-ce qu'il faut se fier aux paysans pour trouver son cb^ min? Ils se font un malin plaisir d'égarer les gens de la ville... Yoilà la nuit... je ne serais pas du tout content de la passer dans les bois... ou dans la forêt de Sénart... Étant petit, on m'a raconté une foule d'histoires de voleurs... cela se passait toujours dans la forêt de Sénart.

— Ah ! ah I mon cher Minot, la bravoure ne me semble pas être votre beau côté...

— Est-ce qu'il y a de la bravoure 4 passer la nuit dans une forêt pour se faire dépouiller par des voleur^?,.. C'est de la témérité,, de la folie..,

— Mais toi| qui aimes tant à captiver les dames, ce serait cependant là un excellent moyen. Être attaqué, se battre avec des brigands... quel beau récit à faire lorsque nous arriverons à Draveil! Quel effet nous produirions sur toutes les dames !,..

•^ Ah! ouil surtout si nous arrivions entièrement dépouillés et nus comme des petits saints Jean!.., Mais je ne veux pas produire d'effet à ce prix... Legris... Legris, es-tu toujours derrière?...

Celte question était adressée au domestique qui se tenait après

UN JEUNB HOMME

lo cabriolet. Legris était un grand gaillard taillé en Spartacus, et bien en état de défendre son maître contre l'attaque de plusieurs hommes ; mais Legris avait un grand défaut, il aimait le vin; et soit qu'il voulût justiûer le nom que le hasard lui avait donné, soit qu'un penchant irrésistible l'entraînât, il se passait rarement un seul jour sans que le domestique de M. Théophile Miuot s'enivrât complètement. C'était ce qu'il avait fait à la dernière halte de ses maîtres ; mais son état d'ivresse ne l'empêchait pas de se tenir derrière le cabriolet. Habitué à cette position^ et ses mains une fois bien assujetties aux lanières de cuir placées pour cet usage, Legris fermait les yeux, et dormait profondément tout en se tenant derrière sa voiture^ qui roulait toujours.

Pendant que je suis en train de vous faire connaître nos voyageurs, deux mots sur ceux qui sont dans le cabriolet, et dont vous venez d'entendre la conversation.

Arthur Gervillier a vingt-six ans; son compagnon de route ne l'a point flatté en disant qu'il était fort joli garçon. Arthur est grand, bien fait; sa tournure leste et dégagée a de la grâce et de l'élégance; sa figure fine et régulière séduit au premier abord ; ses grands yeux noirs sont pleins de feu et d'expression, quelquefois même ils en ont trop ; et lorsqu'ils s'attachent sur une femme jeune et jolie, il est rare qu'elle ne se sente pas troublée ou embarrassée, qu'elle ne rougisse point sous la fixité de ce regard. Ajoutez à cela une bouche garnie de belles dents, un nez droit et bien proportionné, des cheveux d'un noir de jais qui retombent en boucles sur un front élevé, et vous aurez le portrait de M. Arthur Gervillier, que l'on ne désignait dans le monde que comme un jeune homme charmant

Le moral valait-il le physique?... vous allez en juger : Arthur avait de l'esprit, mais de cet esprit sardonique, tranchant, qui veut briller à tout prix, et s'inquiète peu de blesser les autres. Dans un salon, la conversation d'Arthur séduisait, éblouissait par un feu continuel de saillies, de bons mots. On riait, on applaudissait : le monde aime tant les gens qui l'amusent ! Mais, sous ces dehors brillants, y avait-il vraiment un fonds de génie supérieur? c'est ce dont il est permis de douter. Les personnes d'un esprit solide ont l'habitude de penser avant de parler; voilà pourquoi elles n'ont pas quelquefois la réplique aussi vive, aussi prompte que beaucoup de gens qui leur sont inférieurs en

mérite. Mais comme dans le monde on a Thabitude de juger sur les surfaces sans vouloir se donner la peine d'approfondir, Arthur plaisait aux dames par sa mise, son élégance et sa galanterie ; aux hommes par son esprit, ses saillies, sa joyeuse humeur : aussi, au moral comme au physique, on le citait encore comme un jeune homme charmant.

Arthur avait une grande confiance en lui-môme; il connaissait fies avantages physiques, et ne se donnait pas la peine de le dissimuler. Il aimait avec ardeur le plaisir, et ses succès près des femmes Tavaient habitué à traiter l'amour fort lestement. Était-il sensible?... avait>il un bon cœur? cela dépend delà manière dont on voudra l'entendre. Ces gens qui sont sensibles à tout instant finissent par ne plus l'être du tout. Ces demoiselles que l'on rencontre seules, le soir, dans les rues de Paris, ont toujours très-bon cœur, à ce que Ton dit; voyez d'après cela s'il faut se fier aux gens sensibles I

Arthur avait perdu de bonne heure son père et sa mère ; il ne lui restait pour parent qu'un oncle, ancien capitaine sous l'empereur, et qui ne s'était jamais occupé de son neveu. Se trouvant à dix-huit ans à la tôte de sept à huit mille francs de rente, le jeune Arthur s'était senti du goût pour l'état militaire; il s'était engagé dans un régiment de hussards, parce que l'uniforme lui plaisait, et que, sous la veste à boutons brillants, la sabretache pendant à son côté, il avait jugé qu'aucune femme ne pourrait lui résister. Devenu hussard, Arthur s'était souvent battu en duel, puis il s'était trouvé à l'affaire du Trocadéro ; il avait été fait sous-lieutenant. Quelque temps après, la révolution de 1830 était arrivée, et le jeune homme avait saisi cette occasion pour quitter l'état mititaire, dont il avait assez, et revenir à la vie civile. Il en jouissait depuis près d'une année au moment où nous commençons [à faire sa connaissance, ce qui vous prouve que c'est dans l'été de 1 83 1 que nos jeunes gens voyageaient en cabriolet pour se rendre à Draveil, village situé à sept lieues de Paris, et tout proche de la forêt de Sénart.

Venons maintenant au compagnon de voyage d'Arthur : Théophile Minot était un gros garçon de vingt-six à ving^sept ans; il était laid et avait l'air bête, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup de prétention à l'esprit ; joignez à cela cet aplomb que donne la fortune, et vous aurez une idée de M. Minot, fils d'un riche manufacturier, et qui, après la mort de son père,

6 UN lEUNfi BOMME

avait quitté le commerce pour jouir de sa fortune, et cherchait à se lancer dand la haute société, où ses bons mots, sa tournure et sa mise prêtaeint souvent à rire à ses dépens.

Nous connaissons nos voyageurs, remettons^nous en route avec eux.

— Legris!... Legrisl... Il ne répond pas, ce drôle-là! dît Théophile en penchant sa tête hors du cabriolet. Est-ce qu'il n*est plus là?... est-ce qu*il serait tombé sur la route?...

— Oh I non ! il aurait appelé, crié. Legris est à sa place, c'est qu'il ne t'aura pas entendu.

— Oh ! cela me semble surprenant... Diable! si Legris n'était plus avec nous !... Mon ami, je vous en prie, arrêtez un moment... Je veux m'assurer du fait... je veux savoir si on m'a volé mon domestique.

Arthur, qui conduisait, arrête le cheval, et Minot, après avoir jeté un regard inquiet sur les arbres qui bordent la route de traverse dans laquelle ils se trouvent, se décide à sortir à demi du cabriolet, en criant d'une voix altérée ;

— Legris... êtes-vous là?... répondez-moi donc...

Un bruit sourd et prolongé est la seule réponse qu'obtienne Théophile ; loin d'être rassuré, il pâlit, et se renfonce en tremblant sous la capote du cabriolet, en murmurant :

— Ah! mon ami... avez-vous entendu... ce gémissement sourd... parti de tout près d'ici ?... C'est quelqu'un qu'on attaque ou qu'on aura blessé c'est peut-être mon pauvre

domestique qui nous appelle.... Je vous l'avais bien dit, il nous arrivera malheur, ces bois sont pleins de malfaiteurs.

— Vous êtes fou !... dit Arthur en se levant avec humeur ; au surplus je vais aller voir ce que c'est.

En disant cela, Arthur a sauté hors du cabriolet, quoique son compagnon de voyage lui crie :

— Où allez-vous?... Ne me quittez donc pas I... Je neveux pas rester seul dans ces bois !... Je ne sais pas où je suisi

Mais Arthur est déjà sur la route, et au bout d'un moment, s'élançant dans un petit sentier que Ton distingue à peine , parce que la nuit est devenue plus obscure, le jeune homme marche avec rapidité, et bientôt le bruit de ses pas cesse de se faire entendre.

Théophile Minot s'est blotti dans le fond de son cabriolet, dont le tablier est renversé, et il murmure encore :

GHAAMANf. 7

— Arthur, ne vous éloignez pas... Ne faites pas d'imprudence, je vous en prie... Remontez, je vais fouetter le cheval, et nous partirons au grand galop.

Quelques moments s'écoulent; Théophile ne reçoit aucune réponse, il n'entend plus aucun bruit de pas ; une terreur nouvelle s'empare de lui, il attend avec anxiété le retour de son ami; mais plusieurs minutes se passent, et personne ne parait.

— Ah 1 mon Dieu !... qu'est-ce que cela veut dire?... Voilà Arthur qui est perdu maintenant î se dit Théophile en prêtant l'oreille dans l'espoir qu'il entendra venir son ami. Certainement ceci n'est pas naturel... Il ne serait pas si longtemps pour chercher Legris... il faut qu'il ait été aussi arrêté... attaqué... et tout à l'heure ce sera mon tour... On va venir m'égorger dans mon cabriolet... mais je n'attendrai pas les voleurs... Je vais fouetter mon cheval... s'il peut prendre le mors aui dents, cela me fera grand plaisir.

En se disant cela, M. Minot avançait ses mains pour chercher les guides et le fouet ; il tremblait et ne trouvait rien ; enfin il parvient à saisir le fouet, mais les guides sont retombées en dehors lorsqu'on a ouvert le cabriolet, et, pour les ressaisir, il faut absolument mettre pied à terre. Le gros jeune homme ne sait quel parti prendre. L'oreille tendue , et jetant des regards craintifs sur la route où il se trouve , le moindre bruissement dans le feuillage, le moindre vent agitant les branches le fait se refourrer avec terreur dans le fond de son cabriolet au moment où il se décidait à en sortir.

— Il faut cependant prendre un parti, se dit Théophile en faisant un effort sur lui-même. Plus j'attendrai, et plus ma position deviendra dangereuse... Il se fait tard... il doit être au moins neuf heures... Il faut que je sorte de cette maudite route de traverse dans laquelle Arthur a eu la sotte idée d'entrer. «. Je ne connais pas les chemins , mais en allant toujours au grand galop, il est impossible que je ne trouve pas enfin des habitations.

Théophile, s'étant armé de courage, descend du cabriolet; une fois à terre, il tâtonne et parvient à trouver les guides. Enchanté de lui-même, il se dispose à remonter dans la voiture, lorsque le bruit sourd qu'il a déjà entendu retentit à ses oreilles, et plus fortement cette fois. Théophile pousse un cri> on y répond par un éternument; dans son effroi, il secoue les rênes :

• UN JEUNE HOHHE

le cheval part brusquement, et une masse très-lourde tombe sur la route à côté du pauvre Minot, qui a roulé sur la terre au moment où le cheval a pris sa course.

Des cris, des jurements se font entendre. Théophile croit avoir une bïmde de voleurs sur le dos ; il cache sa figure dans ses mains en s'écriant :

— Je vais vous donner ma bourse; il est inutile de me faire du mal... je ne ferai aucune résistance... vous pouvez me dépouiller... Je ne m*y oppose pas.

— Qu'est-ce qu'il a donc eu à partir comme ca tout d'un trait... ce diable de Bibi ?... ça m'a donné une secousse... et en me réveillant je suis tombé... parce que je ne m*y attendais pas !... Sacré mille tire-bouchons... ! je me suis fait une bosse soignée sur l'œil gauche!...

Malgré sa frayeur, M. Minot est frappé par les accents de la voix qui vient de prononcer ces paroles. Il relève un peu la tète en balbutiant:

— Qui est-ce qui est donc là ?

— £h bien... qui est-ce qui est là vous-même par terre comme une taupe ?.«.

^ Dieu me pardonne , c'est Legris... c'est ce coquin de L&gris, que je croyais perdu, assassiné 1...

— £h mais, est-ce que c'est vous, monsieur, qui vous amusez à vous coucher tout de votre long sur la route? dit Legris en s'approchant de son maître.

— Oui, drôle, c'est moi, dit Théophile en se relevant tout à fait. Et d'où viens-tu comme cela?... il y a une heure que je t'appelle.

— Moi, monsieur, je n'ai pas quitté le derrière du cabriolet ; seulement j'avoue que je m'étaiç endormi... Je ronflais en vous suivant... mais ga ne m'empêche pas d'être solide à mon poste. Et à coup sûr, je ne serais pas tombé si le cheval n'avait pas fait un bond... un saut tout à coup... Mais où est donc le cabriolet, monsieur ?

— Où il est?... Parbleu 1... il est parti !... ton maudit ronflement est cause de tout cela.

— Et votre ami M. Arthur vous laisse là au milieu du chemin, et s'en va avec votre cabriolet... Voilà qui est sans gêne...

— Eh non !... Arthur n'est plus dans la voiture; il en est descendu pour te chercher... Voilà près d'un quart d'heure de

CHARMANT. f

cela... et il n'est pas revenu. Il faut qu'il lui eoit arrive quelque accident... On se sera jeté sur lui, on Taura emporté dans le bois, et... et... Eh bien ! Legris... Legris... où vas-tu encore?

Legns n'écoutait plus la fin du discours de son maître : du moment qu'il avait entendu que le cheval était parti sans conducteur, il s'était mis à courir sur les traces de la voiture, dont on entendait encore le roulement dans l'éloignement. C'est en vain que Théophile lui crie d'arrêter, le domestique croit qu'on lui ordonne d'arrêter le cheval ; il n'en met que plus d'ardenr à courir, afin d'atteindre Bibi avant qu'il ait brisé le cabriolet dans quelque fondrière.

Théophile est furieux; il se voit de nouveau seul, la nuit, au milieu d'une route de traverse, dans un pays qu'il ne connaît pas, et cette fois il n'a plus sa voiture pour s'y coucher, et son cheval pour l'emporter au galop. Il trépigne avec colère, il donne des coups de pied dans les arbres, il jure, et finit par se jeter avec désespoir sur le premier tertre qu'il aperçoit.

Hais ce qu'il avait pris pour un petit banc de gazon était une assez grosse touffe d'orties et de chardons; ce que Théophilo ressent en s'asseyant dessus n'est pas de nature à calmer sa mauvaise humeur, il se relève vivement en s'écriant :

— C'est fait pour moi 1 il semble que tout se réunisse ce soir pour m'accabler! Âîel comme ça pique!... Cerlainement il m'est resté quelque chardon après mon pantalon!... Mais aussi je mérite cela!... Qu'avais-je besoin de quitter Paris... où je suis si bien... où j'ai trois entrées au théâtre de la Porte-Saint- Martin... où je fais la cour aux actrices... où je monte sur la scène? et tout cela pour aller à la campagne avec Arthur... qui a toujours l'air de se moquer de moi... et qui me mène peutêtre dans une maison où je m^ennuierai beaucoup!,.. Encore, si j'y étais arrivé dans cette maison!... Mais je perds mon compagnon de voyage, mon cabriolet... et mon domestique... et môme noon chapeau, car je suis sans chapeau!... Il est resté sur le coussin de la voiture... et puis, pour m'achever... je m'assois sur des orties! Et qui sait ce que le ciel me réserve encore, s'il me faut passer la nuit dans ce bois!

Théophile a cessé ses doléances ; mais il demeure comme ac^ câblé au milieu du chemin, il n'ose plus s'asseoir; de temps à autre il porte sa main sous la basque de son habit, et frotte son pantalon de coutil en s'écriant : — Dieal comme ça démange!

Mais bientôt un^voix se fait entendre; cette voix fredonne un air de la Fiancée, opéra qui était nouveau alors, et les échos du bois répètent :

Troubadour et berger, Votre sort peut changer; Avec moi dans la garde Il faut TOUS engager I

Théophile tressaille de plaisir, car il a reconnu la voix mélodieuse qui fait retentir les bois; en môme temps les pas d'un cheval, le roulement d'une voiture, parviennent à son oreille et se rapprochent à chaque instant.

— Je suis sauvé ! s'écrie Minot. Et, en effet, quelques minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il avait près de lui son ami, son domestique et son cabriolet.

— Mais d'où diable tiens-tu ? dit Théophile en revoyant Arthur.

— Je vais te l'expliquer, mon cher. Lorsque j'eus mis pied à terre pour chercher Legris, la première chose qui frappa mes yeux fut une petite lumière qui brillait dans l'éloignement. Comme je n'étais pas bien sûr d'être dans le bon chemin pour arriver à Draveil, je me dis : Une lumière annonce une habitation, ou du monde au moins ; tâchons de l'atteindre, et je me ferai indiquer ma route. C'est pourquoi je me suis éloigné rapidement; mais la lumière semblait fuir devant moi... Quelquefois elle disparaissait entièrement...

— C'était un feu follet?

— Non, c'était tout bonnement une lanterne que tenait un garde-champêtre. Je parvins à l'atteindre. Il me prit d'abord pour un malfaiteur et tira son grand sabre ; mais une pièce de cent sous que je lui mis dans la main lui fit comprendre qu'il se trompait. Il me donna tous les renseignements que je voulais... et môme sa lanterne, qu'il ira rechercher demain chez le colonel deMelleval... car nous sommes tout près de notre destination; encore dix minutes sur cette route, puis nous tournons à droite, nous voyons Draveil devant nous, et nous arrivons chez M. de Melleval, où l'on nous fait l'accueil le plus flatteur. Eh bien ! es-tu encore désolé?

— Non... ce qui me plaît Surtout dans ton récit, c'est la lanterne que tu as apportée.

CHARMANT. Il

—Moi, dit Legris, j*ai rattrapé Bibi au moment où il allait se jeter dans des vignes!... C'eût été du joli 1 il se serait blessé, œ pauvre animal!... il aurait cassé, brisé ses harnais.

— Enfin, puisqu'il n'est arrivé aucun malheur, remontons en Toiture et dépôchons-nous d'arriver chez le colonel.

— Ah! oui! dit Théophile en se {laçant dans le cabriolet à côté de son ami ; dépéchons-nous d'arriver... Allez, Bibi... au grand trot! Et toi, Legris, ne t'endors plus derrière.

— Oh non! monsieur! c'est fini maintenant.

— Avant d'arriver, reprend Théophile en d'adressant à son ami, donne-moi donc quelques renseignements sur les personnes chez lesquelles tu me mènes... Je sais que nous allons chez un aocien colonel de l'empereur... mais ensuite, qui verrai-)e là?... je voudrais savoir un peu à qui j'aurai affaire.

— C'est juste. Écoute-moi. M. de Melleval a servi longtemps 60U8 Napoléon. C'est un homme de cinquante-cinq ans, grave, un peu sévère, pas très-aimable, qui, chez lui, se croit toujours au milieu de ses soldats; qui a conservé le ton du commandement, et veut que tout ce qui l'entoure lui obéisse et marche comme à son régiment.

— Si c'est là la société agréable que tu m'as promise...

— Eh nonl... que m'importe M. de Melleval?... je le laisse parler gravement de ses campagnes et imposer sa domination sur les amis et les voisins qui composent sa société ; ce n'est pas lui que je vais voir, c'est sa fille 1... c'est la charmante Caroline.

— Ah ! il y a une fille... Je comprends.

-- Oui, il y a près du colonel une jeune personne de dix-sept à dix-huit ans... Figure-toi tous les attraits, toutes les grâces îéunies... un ange... on ne peut la voir sans l'aimer!...

— Alors, je vais donc l'aimer, moi?

— Aime-la si tu veux, ça m'est bien égal 1... C'est une jeune personne parfaitement élevée., timide, réservée... point coquette, mais qui a perdu sa mère de bonne heure, et qui a dû laisser son imagination rêver cet amour romanesque... comme au temps d'Amadis ou de Roland... Avec cela, Caroline a près d'tlle une amie qui est bien la tète la plus exaltée ! la plus romantique ! de ces femmes qui se créent le monde et les hom * mes comme ils n'existent point... de ces esprits à prétentions, à phrases inintelligibles... Oh 1 tu seras bien avec celle-là : tu

If UN JEUNB HOMME

pourras briller près de mademoiselle Ophélie ; tu n*auras pour cela qu*à te jeter dans le vague, dans le vaporeux, qu'à entortîllei* tes phrases de manière à ce qu*pn ne puisse pas les comprendre, et elle te trouvera charmant... Je te laisse Ophélie... moi, je ne veux que Caroline...

— Tu me laisses Ophélie, il est étonnant!... Il semblerait qu'il n'y a qu'à prendre les demoiselles comme si c'était des cartes au piquet I... On en laisse une, mais on la regarde avant , n'est-ce pas?...

— Ah ! mon pauvre Minot, c'est que je suis amoureux.» . amoureux comme un fou de la charmante Caroline.

— As-tu quelque espoir de lui plaire?...

— Ah! ah! quelque espoir... Il est délicieux... Est-ce que quand un homme comme moi veut être aimé, il n'est pas certain de réussir?...

— Ah ! certain... Si cette jeune personne avait une autre inclination dans le cœur?...

— Je l'aurais chassée... j'aurais supplanté mon rival... Mais je n'aurai pas cette peine. Je te répète que Caroline est une jeune fille vierge encore de toute impression , c'est un cœur tout neuf, mais qui a besoin d'aimer, qui cherche un cœur qui réponde au sien, uiie âme qui s'épanche dans la sienne... Ah ! quel bonheur d'entendre un tendre aveu sortir de cette jolie bouche... de recueillir les premiers mots d'amour prononcés par cette voix touchante, dont les accents nous causent un doux frémissement!... Tu verras Caroline... rien de plus séduisant ne s'est encore offert à ta vue...

— Cependant, depuis que j'ai acheté trois entrées à la Porte- Saint-Martin, j'ai vu beaucoup de...

— Caroline est blonde, non pas de ces blonds trop blancs qui brillent comme de la neige, ni de ceux qui se rapprochent du rouge ou du roux...

— Oui, je comprends, c'est une vraie blonde... elle doit avoir des yeux bleus...

— Pas du tout elle a des yeux très-noirs... C'est cela qui est divin ... qui est rare I . . .

— Oh ! rare... pas tant que tu veux bien le dire!... J'ai souvent vu des yeux noirs avec des cheveux blonds... Il est vrai que c'étaient des femmes qui portaient des tours.

*— Hinot, tu pourrais te dispenser de ra'interrompre pour

me dire des bélises... Mais, après tout, je suis bon de te faire le portrait de Caroline!... Est-ce que tu peux comprendre tout ce qu'il y a dans cette figure céleste?..

— Le colonel de Melleval est-il riche?

— Oui... c'est-à-dire à son aise... Je lui crois huit à dix mille francs de revenu.

— Si la demoiselle est seule d'enfant, ce ne serait pas encore un mauvais parti.

— Eh! qu'importe? il s'agit bien de cela I... Pauvre Minot, qui croit qu'il faut toujours penser au mariage quand il y a de l'amour en jeu! Moi, qui ai déjà aimé plus de cinquante fois, j'aurais donc cinquante femmes?

— Non, cinquante, ce serait trop... mais une... une qui ait une bonne dot!

— Tais- toi! tu déraisonnes!... A mon âge, à vingt-six ans, maître d'une jolie fortune, pourvu de tous les avantages qui font réussir dans le monde... j'irais me marier... m'en terrer dans mon ménage... bercer mes enfants peut-être, et faire le piquet de mon beau-père! Àhl ahl ce serait touchant... Me vois-tu, moi, promener un marmot par la main... et m'asseoir au coin de mon feu près de mon épouse?

— Il y a des gens qui appellent cela du bonheur.

— C'est possible ; mais ce ne serait pas le mien. Ce qu'il me faut à moi, c'est du mouvement, du bruit, une vie agitée, des plaisirs sans cesse renouvelés, des passions... des obstacles à surmonter... c'est... oh! dans ce moment, c'est l'amour de Caroline!... Et je l'aurai... elle me donnera son cœur... je le veuxl... et je n'ai jamais trouvé de résistances que je ne sois parvenu à vaincre; Ce qui me contrarie seulement, c'est que M. de Melleval ait quitté entièrement Paris pour se retirer dans sa propriété de Craveil... Autrefois il venait passer l'hiver à Paris avec sa fille; c'est là que j'ai vu Caroline pour la première fois... il y a six mois ; mais il a renoncé entièrement à Paris, et il faut venir à Draveil pour voir la fille du colonel... La propriété de M. de Melleval est fort gentille, la maison est charmante, il reçoit trè&'bien ; et en lui passant^sa manie d'exercer toujours le commandement, on peut se plaire chez lui. Mais c'est loin de Paris... sept grandes lieues... Enfin, Caroline vaut bien la peine qu'on se dérange... Voilà la troisième fois de l'été que je viens à la propriété du colonel... Comme mon oncle y

est en ce moment, ce sera une occasion pour que j'y reste plus longtemps, et j*espère bien... Mais tiens... voilà le village... nous sommes arrivés; la maison de M. de Melleval est là-bas... à droite.

— Ah 1 nous y sommes donc enfin I s'écria Théophile. Ma foi, ce n'est pas sans peine! j'ai cru que nous n'arriverions jamais.

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