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CHAPITRE II

LA SOCIÉTÉ ▲ BBATItl.

Avant de laisser les deux jeunes gens entrer chez le colonel, faisons connaissance avec les nouveaux personnages que nous allons y rencontrer.

Disons d'abord que la propriété de M. de Melleval est de fort bon goût; que la maison, bâtie dans le style moderne, offre tout ce qui peut flatter les yeux et satisfaire les personnes qui l'habitent. L'agrément et le confortable y sont habilement ménagés : c'est la demeure d'une personne aisée qui aime à recevoir du monde ; car nous avons des gens riches qui vivent comme des loups, et chez ceux-là il règne en général un air de tristesse, de solitude, qui se retrouve dans le choix des meubles, dans la couleur des papiers,et jusque dans la distribution des appartements.

Vous avez encore de ces gens qui veulent bien recevoir du monde à leur campagne, qui vous invitent, vous pressent d'y venir, et vous y laissent manquer de tout. Chez ceux-là, vous arriverez fatigué, accablé de chaleur, on ne vous proposera pas de vous rafraîchir avant l'heure du dîner ; vous vous promènerez dans un jardin où il y a de fort beaux fruits : on vous fait entendre qu'il serait fort ijidiscret à vous d'y toucher, et qu'on veut les mettre en réserve. Vous voyez une belle pelouse dont l'herbe est haute et fraîche ; cela vous ferait plaisir de vous rouler dessus ; mais on a soin de vous prévenir qu'il ne faut pas mettre le pied là, parce que cela fanerait la récolte de foin que l'on vendra au fermier voisin. Enfin, on vous couche dans une chambre où il n'y a pas un pauvre petit sucrier, et l'on vous donne une seule lumière qui n'a plus que quelques quarts

d'heure d'existence, ce qui signifie qu'il faut vous coucher bien rite et ne pas vous flatter de lire dans votre lit.

Il n'en était point ainsi chez M. de Melleval : sauf cette habitude de commander qu'il avait conservée, et qui donnait à ses manières quelque chose de sévère et d'imposant, le colonel recevait fort bien son monde ; il voulait qu'on ne manquât de rien chez lui ; il voulait surtout qu'on s'y amusât, il vous y aurait forcé s'il l'avait pu. M. de Melleval était un brave militaire, rigide observateur de ses devoirs comme de la discipline ; il ne se rappelait pas dans tout le cours de sa carrière militaire avoir été une seule fois mis aux arrêts. Mais comme le colonel était aussi juste pour les autres qu'il voulait qu'on le fût pour lui, il avait su se conquérir l'estime de tous ses compagnons d'armes et Vamitié de tous ceux qui avaient été à même de juger que, sous une enveloppe brusque et sévère , M. de Melleval cachait un cœur bon, noble et généreux.

Vous connaissez déjà la fille du colonel : Arthur vous a fait son portrait, et il n'a rien exagéré de ses grâces, de ses charmes. Ajoutons-y seulement que Caroline, qui chérissait son père, tremblait cependant devant lui ; qu'habituée à une obéissance passive et sans bornes, lorsque par hasard elle eût voulu émettre une réflexion , une légère observation sur les ordres qu'elle recevait du colonel, la parole expirait sur ses lèvres, ses joues devenaient pourpre, et elle s'éloignait sans avoir dit un mot.

Près de Caroline, qui avait eu le malheur de perdre sa mère étant encore enfant, il y avait une bonne fille nommée Marianne : c'était de ces domestiques qui ont élevé les enfants, qui ne les ont jamais quittés; qui les aiment, les gâtent, les consolent dans leurs petits chagrins , partagent leur joie, leurs plaisirs; jouent avec eux aux quilles, à la balle, et plus tard reçoivent leurs premières confidences, devinent leurs secrets soupirs; de ces domestiques enfin qu'on ne pourrait pas renvoyer sans commettre une mauvaise action, et auxquels on passe, on pardonne mille choses, parce qu'on sait qu'ils sont réellement attachés à nos enfants.

Telle était Marianne, bonne fille qui avait alors quarante ans, qui avait vu naître Caroline, l'avait portée, bercée une des premières, qui ne connaissait rien au monde de plus beau, ^e plus aimable que sa demoiselle^ qui se serait jetée dans le feu pour

lui ôlre agrdable ou lui éviter un chagrin, et qui espérait bien lui passer sa robe de noce et recevoir un jour son premier enfant.

De son côté, Caroline payait Marianne de retour : c'était près de sa bonne qu'elle allait fleurer lorsque son père lui avait parlé sévèrement; c'était à sa bonne qu'elle contait ses moindres peines, ses petits secrets; secrets bien innocents encore, car Caroline était naïve et pure , et ses pensées étaient chastes comme son front. Marianne pleurait ou riait avec sa demoiselle, suivant la circonstance, et jamais le nom de bonne n'avait été mieux mérité.

Maintenant, nous allons nous trouver chez le colonel M. de Vieussec, ancien magistrat, qui en vieillissant est devenu presque aveugle, à peu près sourd, et entièrement asthmatique, ce qui rend sa société fort peu agréable.

M. de Vieussec a une nièce : c'est mademoiselle Ophélie^ la demoiselle romanesque et à prétention, dont Arthur a fait aussi le portrait à son ami. C'est une grande personne toute longue, toute mince, tout effilée, qui, en se serrant dans son corset de façon à se faire souffrir, ne parvient pas cependant à se dessiner une taille et une chute de reins. Mademoiselle Ophélie a les traits réguliers, quoiqu'un peu forts; elle a dû être jolie; mais déjà sa figure maigre, jaune, osseuse, n'a plus rien qui annonce la jeunesse ; et cependant la nièce de M. de Vieussec n'a encore que vingt-sept ans ; mais elle a le malheur ou l'avantage de paraître avoir atteint la trentaine.

On assure que ce qui contribue à maigrir et à jaunir la grande Ophélie est le dépit de ne pas être mariée. Mais lorsque cette demoiselle avait dix-huit ans et sa fraîcheur, ses prétentions étaient si ridicules, sa conversation tellement inintelligible, que beaucoup d'amoureux s'étaient éloignés faute de pouvoir comprendre son beau langage ; et de son côté elle avait refusé plusieurs partis fort convenables, parce que les prétendants s'exprimaient trop bourgeoisement, ou ne savaient pas bien arranger leurs cheveux.

L'oncle d'Arthur, le capitaine Gervillier, est aussi l'un des hôtes de M. de Melleval. Le capitaine est un homme excellent près du colonel; ayant conservé l'habitude d'obéissance envers son supérieur, se trouvant fort honoré d'être chez lui ; ayant borné son ambition au grade qu'il avait obtenu, et au-dessus

duquel il sentait bien qu'il ne devait jamais espërer de s'élever. Le capitaine Gervillier était dans un salon comme autrefois au quartier, toujours prêt à s'incliner devant son chef. Il aurait passé une journée debout plutôt que de s'asseoir, si son colonel ne l'y avait pas engagé ; et il en était ainsi pour tout. ^

Dans les environs de la propriété de M. de Melleval il y avait plusieurs jolies maisons dont les habitants venaient chez le colonel.

C'était un ancien banquier et sa femme. Celle-ci avait été fort jolie et fort coquette ; elle n'était plus jolie, mais sa coquelterie avait augmenté à mesure que ses charmes l'avaient quittée. D faut bien tâcher de conserver quelque chose.

M. Dugrandet, c'est le nom du banquier, approchait de la soixantaine, peut-être même l'avait-il dépassée; mais comme il avait été fort joli homme et assez heureux près des belles, il ne voulait pas vieillir; sa manie était de chercher à prouver qu'il avait toujours les facultés de la jeunesse ; il se flattait de n'être jamais malade, et d'être surtout un marcheur infatigable.

Madame Dugrandet souriait parfois d'un air moqueur lorsque son mari parlait de ses forces et de l'excellence de sa constitution

Il y avait encore une famille d'anciens négociants, gens trèsfortunés, mais qui avaient le ridicule de mépriser la profession qui les avait enrichis, et de vouloir se faire passer pour des gentillâtres : cela faisait beaucoup rire mademoiselle Ophélie, ^\ii prétendait qu'avec le nom de Troussard, c'était celui de l'exnégociant, il était impossible d'obtenir la moindre considération dans la société.

Je conviens que le nom de Troussard est peu mélodieux à l'oreille; mais qu'importe de quelles lettres, de quelles syllabes se compose un nom ! ce n'est pas lui qui donne le mérite, c'est le mérite de la personne qui donne de l'éclat à son )\om, et les syllabes lès plus dures semblent sonores lorsqu'elles nous rappellent un homme de génie ou un grand philosophe»

Marie, Marguerite, sont des noms bien communs; mais qu'ils soient portés par de jolies femmes, ils vous sembleront agréables et doux.

Kevenons aux Troussard. Le mari a cinquante ans ; il se flatte d'avoir reçu beaucoup d'instruction, et passe sa vie à sa cave, où il compte et recompte ses bouteilles de vin, parce qu'il est

extrêmement méfiant et craint sans cesse que ses domestiques ne l'aient volé. La méfiance est presque toujours compagne de l'avarice ; et, en effet, M. Troussard est plus qu'économe, il lésine sur les plus petites choses, ce qui s'accorde peu avec les «irs de grandeur que madame Troussard veut se donner. Cependant, comme nous avons tous nos faiblesses, M. Troussard a aussi son côté vulnérable : la table, et surtout le bon vin, ont infiniment d'attrait pour le ci-devant négociant; et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'à l'issue d'un bon repas, où il a presque toujours bu de manière à se mettre en belle humeur, M. Trou^ sard est excessivement prodigue, généreux : c'est un bon vivant, un homme qui n'a plus rien à lui ; il vous fait mille offres de service, met sa maison, sa bourse à votre disposition ; il invite à dîner tous les convives, même des gens qu'il voit pour la première fois. Mais lorsque le sang-froid est revenu, M. Troussard s*empresse de contremander toutes ses invitations.

Madame Troussard a dix ans de moins que son mari ; elle a toujours l'œil rayonnant et le sourire sur les lèvres; elle n'a pas encore achevé de vous souhaiter le bonjour, qu'elle a commencé une histoire; puis cette histoire s'enchaîne dans une autre, qui est enchevêtrée dans une suivante : c'est absolument comme dans les Mille et une nuits, vous n'en voyez pas la fin. Arrivée dans un sal9n, madame Troussard ne déparlera pas jusqu^au moment de sa sortie ; mais comme les maîtres de maison ne se soucient pas toujours de lui faire la chouette, ordinairement on lui abandonne un coin et une personne qui fait le sacrifice de ses oreilles.

Il y a ensuite mademoiselle Troussard et plusieurs petits Troussard. Mademoiselle, qui se nomme Thérèse, et que sa mère n'appelle plus que Thérésinette ou Thérésina, est une jeune fille de dix-huit ans, portant une bonne grosse figure réjouie, bien fraîche et bien ronde ; c'est une brune à l'œil vif, au teint coloré, rieuse, gaie, sans façons, et n*ayant point hérité des sottes prétentions de ses parents. Mademoiselle Thérèse n'a pas une figure distinguée, mais elle est gentille, agréable, et ne peut manquer de trouver des adorateurs et des maris. Son seul défaut est de chanter faux d'une façon impitoyable, et surtout d'aimer à chanter souvent; mais sa mère trouve que sa fille a une voix superbe, et pense qu'on ne l'entend jamais assez.

Je ne vous ferai point le portrait des petits Troussard ; je

CnARUANT. !•

YOns dirai seulement qu*il y en a trois, qu'ils ont de cinq à neuf ans, qu'ils veulent toujours dormir en compagnie, et que chez eux ils veulent toujours manger.

B y a bien encore quelques autres personnes que nous pouvons avoir oubliées, mais nous les rencontrerons plus tard chez M. de Melleval.

Et maintenant entrons dans le salon du colonel le soir, quelques instants avant l'arrivée d* Arthur et de son ami Théophile Minot.

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