S90 UN JEUME UO»UE
suis un instrument pour toi ; je commence à avoir bien assez de ton imbécile de Tliéophilo Minot. Cela te convient que j'aille avec lui, parce que pendant ce temps-là tu vas avec sa femme.. . mais moi, cela m*ennuie, d'autant plus que ce gros béta-Ià est un ladre, qui ne veut pas me donner un manchon. J*en veux un ; si tu ne me le donnes pas d'ici huit jours, ton gros ami saura que tu es l'amant de sa femme:
« Choisis entre un manchon et ma haine ; il y en a en faux rc nard qui ne coûtent que soixante francs.
« Ta toujours sensible Dédelle. »
Tout en lisant, Minot est devenu pâle et tremblant; il a depuis longt^naps fini de lire, et ses yeux sont encore attaches sur la lettre qu'il tient dans sa main. Au bout d'un moment, flse verse un grand verre de Champagne, puis un second, puis uit troisième; et après avoir bu, ses yeux se reportent toujours sur récrit qu'il vient de lire. Bientôt il entend monter l'escalier, un mouvement convulsif lui échappe, il froisse le billet dans sa main.
Arthur revient tenant une paire de pistolets.
— Me voici, dit Arthur en posant les pistolets sur la table el se rasseyant. J'ai trouvé mon affaire... ils sont au traiteur... ils sont bons! je les ai essayés... Nous avons encore cinq minutes... vidons une dernière bouteille... Allons, garçon... vivement du Champagne... pour donner du cœur à mon second !...
Le garçon sert la bouteille qu'on lui demande. Arthur verso a Minot, et pour la première fois remarque sa pâleur.
— Eh bien I qu'est-ce que tu as donc à ton tour? s'écrie Arthur; tu as l'air tout bouleversé... Est-ce parce que tu vas êlro témoin d'un duel? Eh I mon Dieu ! mon cher ami... tu me fais do la peine, en vérité I
— Non.j. ce n'est pas celai... répond Minot d'une voix sombre; mais tiens... regarde... voilà la lettre que tu viens de me donner.
Arthur jette les yeux sur le billet tout ouvert que lui présente Théophile; puis il part d'un éclat de rire, en s'écriant :
— Comment... je me suis trompé... je t'ai donné le poulet de Dodollol... Ah I ah I ahl... c'est trop drolc... Quand je l'aurais
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lait exprès... Oh! c'est par trop plaisant!... Ma foil que vei»tul puisque tuas lu«.. tu sais à quoi t'en tenir I...
— Je sais que tu es un jean-fesael répond Minot en fermant ses poings avec colère.
— Ah! mon ami Théophile 1... un instant!... nous nous em-. portons!.... prenons g«irde!... vous sortez de voire naturel... voilà le Champagne qui produit son effet!...
-> Tu m*insuites encore 1 s*écrie Minot en se levant de table; et, prenant son verre d'une main : Pr^ds garde^ tol-méme... je ne suis pas d'humeur à souffrir tes outrages.
— ' Bois donc, Minot, vide encore ton verre... ça te rendra brave tout à fait.
•— Tiens, voilà pour te prouver que j'en ai bu assez.
En disant ces mots, Minot jette le contenu de son verre à travers 1& visage d'Arthur; cdui*ci devient funeux, et saute sur les pistolets en s'écriant .
— Si tu n'étais pas un lâche 1...
— Je vais tp prouver le contraire... dit Minot en courant vers la porte ; viens, sortons !
— Après que je me serai battu avec Daverny, je serai tout à toi.
— Non, nonl... tout de suite, je me bats sur-le-champ!
— Ah! en effet... tu craindrais que ton courage ne s'^évaporât ; eh bien! soit... marchons... loi d'abord, l'autre après.
Minot est déjà dehors, Arthur le suit; ils marchent à pas précipités en se dirigeant vers le chemin qui conduit à la forêt. Arrivés dans un endroit écarté et loin de toute habitation, Minot s'arrête en disant :
— Ce n'est pas la peine d'aller plus loin.
— Soit, dit Arthur en lui présentant les pistolets, prends-en un et recule de dix pas. Je te permets ensuite de tirer le premier. Je sais que tu n'es pas adroit.
Théophile prend un des pistolets^ l'arme, ^e recule vivement, puis, sans presque viser, sans ajuster, lâche son coup sur Arthur; celui-ci tombe après avoir chancelé un moment. La balle l'avait atteint à la poitrine. DanB un duel, il n'y a rien de dangereux comme les gens maladroits.
Théophile est resté immobile; il est tout bouleversé, et s'est sdnti entièrement dégHsé en voyant tomber son adversaire. En
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l'c moment, Daverny s'avance; y est bientôt sai%i de quelques iwiygans attires par le bruit de l'arme à feu.
Daverny court à Arthur, qui ouvre les yeux et lui tend la main en murmurant d'une voix éteinte :
— Tous les secours seraient inutiles.... Je meurs de la main de Théophile... Priez Caroline de me pardonner... et adoptez mon fils... Prenez cette lettre... de voire femme... vous y verrez que depuis son mariage elle n^a jamais manqué à ses devoirs.
En achevant ces mots Arthur est parvenu k sortir de sa pocbc la lettre de Caroline^ qu'il remet à Daverny; maïs ce dernier effort a épuisé ses forces, et il ferme les yeux pour ne plus les rouvrir.
Pendant que les paysans reportent Arthur à l'auberge, Théo- |)hile Minoi s'est hâté de repartir pour Paris. Là, il se rend chez lut, trouve sa femme, lui montre lo billet de Dédelle, et veut lui arracher les dieveux ; mais madame Troussard accourt aux cris de sa fille, elle donne des soufflets à son gendre, et le met à la porte en lui disant qu'il n'a que ce qu'il mérite- Minot s'éloigne exaspéré, court aux diligences Laffitte et Gaillard, pari sans savoir où 11 va, arrive à Toulouse, y passe huit jours, s'y ennuie; revient à Paris, retourne chez lui, demande pandon à sa femme d'avoir voulu lui tirer les cheveux, et devient un excellent mari.
Revenons à Daverny. En sortant de Tauberge où l'on a trans- |)orté Arthur, il a vu deux femmes et un enfant accourir dans la campagne; il les a reconnues, et se hâte d'aller au-devant d'elles pour qu'un triste spectacle ne frappe pas leurs yeux.
Caroline pousse un cri de joie en revoyant son mari, et elle s^empare de son bras en lui disant :
— Ah! vous ne vous êtes pas battu... vous ne vous battrez pas... promettez-le-moi I
— Je n'ai plus de vengeance à exercer, répond Daverny en baissant ses regards vers la terre, un autre s'était chargé du soin do punir celui... qui vous a fait tant de mal...
— Que voulez-vous dire?...
— Qu'Arthur est mort... tué en duel par l'époux de Thérèse...
— mon Dieu ! le malheureux !
Et Caroline cache son visage dans ses mains; puis elle attire son fils dans ses bras, et le couvre de larmes et de baisers.
— Chère Caroline, dit Daverny en pressant doucement la
ClIARUANT. tn
inaii> de sa femme, que le passé ne soit plu» qu'un songe pour toi... Je servirai de père à ton filsy et je t'aimerai comme le premier jour de notre union... Cette lettre que tu avals écrite à Arthur me prouve que depuis notre hymen tu n*as jamais été coupable; je n'avais pas besoin de cette preuve pour t'aimer toujours, mais elle doit t'assurer encore que jamais aucun reproche ne sortira de ma bouche.
— Et vous Taimerez aussi, ce pauvre enlànil dii Caroline en présentant son fils à Daverny.
— Je te le jure, je lui consacrerai tous mes moments; nous rélèverons avec soin pour réparer le temps qu'il a perdu.
— Oui I dit à son tour la bonne Marianne ; mais nous tâcherons de n'en pas faire un jeune homme charmant.
Fin.