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LA MORT ET LA MER

Le richissime TTans Boomer, gros agioteur en mal de noblesse et d'amour, voulait épouser Mlle Diane d'Heurtebise. C'était folie de sa part, car son âge ne correspondait pas à celui de la jeune filie. mais surtout au point de vue des farouches idées de caste du père de cette dernière, car le vieux duc était entiché de ses quartiers.

Pour le bonheur du financier, le gentilhomme avait de multiples et ruinants vices, dont le principal était le jeu. Afin de satisfaire cette passion, il avait vu couler entre ses doigts, successivement, ?a fortune liquide, ses biens immobiliers et jusqu'à la dot de sa fille.

Malin et semblant désintéressé, le traitant avait offert au débauché de reconstituer son aisance, s'il consentait à l'agréer pour gendre.

Et le duc d'Heurtebise avait accepté avec enthousiasme cette louche combinaison.

Mais la principale intéressée en cette affaire s'étaï* refusée à accepter cette vente de sa personne eta uiak

gré de fébriles recherches en France, Iîans Boomec avait dû se résoudre à s'embarquer pour l'Amérique* courant après sa pseudo et fugace fiancée.

Celle-ci, afin d'échapper à l'union imposée par le duc, s'était enfuie du couvent de Gif, evec la complaisance de Rie et de Rac, deux dogues aimables, et en la compagnie de Jean Le Ferme, dit Bellefleur, jeune gergent des Gardes- Françaises.

Elle l'adorait.

Elle avait juré de n'être qu'à lui!

Et la Reine protégeait ce pur amour...

Maintenant, Diane, sous le costume de vivandière aux Gardes-Françaises, et sous le pseudonyme de Mamzelle Madelon, vogue à bord de l'élégante frégate de M. du Couëdic, La Surveillante. Elle et ^on Lien-aimé ont été recueillis à son bord à Lorient. En effet, au large de Brest, on doit rencontrer l'escadre française, partie de Saint-Mal o. Là, on restituera à leur cher régiment la vivandière et le sergent.

Le commencement du voyage fut, pour les jeune*! gens, une série de délices. Etre en mer sous un ciet de lazulite, par un temps calme, et avoir vingt ans, quoi de plus exquis?

La mer, véritable lac d'azur, se faisait la complice des amoureux. Elle berçait leurs songes. Elle accompagnait leurs mystérieux baisers d'une chanson grisante. Des mouettes, navires aériens, d'une blancheur immaculée, tournoyaient autour de la frégate en poussant des cris aigus.

Plus bas, une troupe de joyeux marsouins complétait l'escorte, dans une poursuite mouvementée de sauts-de- mouton.

Et le? enfants c!e s'extasier

lis avaient bien raison.

La \ie est avare de ces courts instants où il est permis d'oublier la fuite des jours, les incertitudes de l'avenir et aussi toutes les embûches que la destinée se plaît à tendre sur les pas des humains.

Diane et Jean avaient choisi, comme lieu de rendez-vous et de songeries d'amour, le voisinage du tah'eau de poupe, à l'arrière. Là, sur le couronnement, frappé au mât de pavillon, claquait le drapeau de la France d'alors, c'est-à-dire un rectangle de soie blanche semé de fleurs de lys d'or sans nombre.

En ce lieu, ils se sentaient loin du monde.

Du reste, à bord, officiers et matelots, attendris par la gentillesse du couple, mettaient une sorte de point d'honneur à feindre de ne pas les voir. Certes, le commandant, M. le chevalier du Couëdic, n'avait pas entendu sans surprise sa lointaine parente, Diane d'Heurtebise, lui conter, à Lorient, sa romanesque histoire.

On n'apprend pas tous les jours, en eûet, que la fille d'un duc et pair de France s'est mis en tête d'épouser le rejeton d'une famille de paysans et qui possède, pour tout bien, ses galons de sergent aux Gardes- Françaises !

La noblesse bretonne, à laquelle appartenait le chevalier, fut toujours sans morgue. Elle adoptait, mais de fort loin, les préjugés de \ersailles et n'aimait rien tant que la vie simple des manoirs au milieu des braves gens.

M. du Couëdic descendait de ces nobles bretons qui* sous les rois précédents, se faisaient honneur de venir assister en sabots de bois aux grandes séances du Parlement provincial.

Il répondit donc à sa petite-cousine, en riant aimablement :

-» Puisque l'amour est de la partie^ mademoiselle

1Q SOLDATS DE i/AMOUR

tout ce qui s'opposerait au couronnement de votre flamme est, par avance, assuré de l'échec.

« On a vu des rois épouser des bergères et même Louis XIV convoler avec la gouvernante de ses enfants, Mme de Maintenon. Pourquoi ne verrait-on pas une d'Heurtebise épouser celui qu'elle chérit?

Aussitôt, délicat comme tous les marins, le chevalier avait ajouté :

— Je garde pour moi vos confidences. A mon Dora,

vous êtes la ravissante Mamzelle Madelon, rien de plus... Si vous perdez, à cela, le plaisir de manger à ma table, entourée de mon élat-major, par contre, vous vous assurez ici une indépendance que n'aurait certes pas Mile d'Heurtebise.

Diane, on le devine, ne demandait pas autre chose. La présence seule de son Jean lui suffisait. Elle n'avait que faire de la table luxueuse du commandant.

Vers le soir, un galant enseigne de vaisseau, M. de La Cassière, vint saluer la jeune fille.

— Mademoiselle, lui proposa-t-il, vous plairait-il d'occuper ma cabine? Je suis de quart, cette nuit. A l'heure où je redeviendrai libre, il fera jour et ie n'aurai plus envie de dormir.

Diane remercia gracieusement.

Elle assura être on ne peut plus curieuse de dormir dans un hamac.

Au fond, elle ne voulait pas se séparer du sergent Bellefleur.

— Le hasard est grand maître sur l'eau encore plus fciue sur la terre ferme, pensait-elle sans émotion. Qui Bait si nous n'allons pas tomber, à la faveur des ténèbres, au milieu d'une escadre de Sa Majesté le roi George^

« Si la mort vient, je veux qu'elle me prenne dans les bras de Jean.

C'était aussi l'avis du jeune homme.

Sitôt que La Surveillante eut gagné le large, nos amoureux s'étaient rapprochés, et, prévoyant le pire, ils avaient échangé les serments les plus solennels, que terminait cette résolution :

— Nous coulerons enlacés!

Aux rythmes légers du roulis et du tangage, ils s'endormirent assez vite dans la batterie où les matelots avaient accroché leurs hamacs. C'était, cette batterie, une sorte de long couloir, au plafond trop bas. Des deux bords, des embrasures étaient pratiquée* dans l'épaisse muraille de bois du navire,

A contre-jour, derrière chaque embrasure, s'arron» dissait la poupée d'un canon, dont la volée devait s'allonger vers l'extérieur. Ces pièces étaient montées sur des affûts de bois, massifs et lourds, munis de roulettes et retenus au bordage par de fortes bosses.

Les marins, en caressant ces pièces, disaient à Diane:

— Ce sont les dogues de notre frégate. S'ils se mettent à aboyer, c'est alors que vous boucherez vos mignonnes oreilles!

Ce mot de dogues éveilla tout de suite, dans l'esprit de la fille du duc obéré, le souvenir de Rie et de Rac.

— Pourvu, songea-t-elle, que je les retrouve à bord du navire où se trouve embarquée la compagnie de Gibrac!

Elle les aimait connue elle eût fait d'êtres humains. Il y avait de quoi : ces braves bêtes l'avaient si miraculeusement tirée des \ïlaines mains d'Ali, le digne factotum du sieur Boomer.

Le jour pointait. Une aigrette d'or s'était élancés dans le ciel, aussitôt reflétée par une mer sans brume* chose assez rare en ces parages.

Là-haut, dans le « nid de pie », c'est-à-dire le ton* neau arrimé au mât de misaine, où se tient le matelot de vigie, une voix forte cria :

— Voile à bâbord!

L'officier de quart, c'était M. de La çassiere, Dr», qua sa lorgnette aussitôt.

— Une frégate!

Son âme de marin tressaillit (Taise.

— Un ennemi, peut-être? Moi qui désire tant faire mes premières armes.

Il ne voulut pas alerter le second avant d'avoir un renseignement plus précis. Il fut vite édifié.

Alors, comme aujourd'hui, les officiers de marine se méprenaient rarement sur la nationalité d'un na« vire, même aperçu de loin. Chaque peuple a ses arsenaux, ses ingénieurs, ses procédés de construction, aussi ses manies. Aussi, M. de La Cassière n'eut pas besoin de voir flotter le pavillon de YUnion-Jack pour être édifié.

Une belle frégate anglaise barrait la route suivie par La Surveillante,

II fit prévenir le commandant.

Celui-ci ne tarda pas. Selon l'usage immémorial du Grand-Corps, il arriva, poudré de frais, parfumé, en uniforme de gala et le sourire aux lèvres.

— Parfaita déclara^t-il à l'enseigne. JJn bal 's'ap/

prête, mon cher, comme vous souhaitiez ci'en voir. Allez faire un brin de toilette. On ne peut décemment danser en vêtement de travail.

Alors, embouchant son porte-voix, le chevalier du Çouëdic donna l'ordre :

— Messieurs, branle-bas de combat!

Des coups de clairon s'élevèrent, alertes, dans le vent frisquet du matin.

•M. de La Bentinaye, le second, appelé en ce tempslà le premier lieutenant, vint aux ordres presque. aus» sitôt. Lui aussi se sentait de belle humeur.

— Nous avons en face de nous, lui dit le chevalier, un adversaire de même force, en canons et en équipage. Je ne peux m'y tromper. Il s'agit de la frégate The Québec, de Portsmouth, commandée, je l'espère encore, par un véritable gentleman, sir George Far* mer.

« Un vrai duel, monsieur, avec des armes identiques, entre deux hommes de cœur.

Le premier lieutenant, breton comme son chef, se contenta d'approuver de la tête. Il était enchanté de la rencontre. Pourtant, son front porta soudain le plus soucieux des plis.

- Un nuage? demanda le chevalier du Couëclic eu voyant se rembrunir le visage de son sous-ordre

— Oui! La raison en est particulière, 1 — Spécifiez?

— Nous avons peut-être eu tort d'embarquer, a Lolient, cette jeune autant que jolie vivandière... Avant deux heures, La Surveillante ne sera pas autre- chose qu'un hôpital flottant...

— Ou qu'un brûlot... Evidemment, de tels spectacles et de tels dangers ne sont pas faits pour une jolie frimousse... Mais quoi! elle appartient à l'armée du

14 SOLDATS DE i/AMOtffl

Roi.fc- elle accompagne, à la guerre, le régiment des Gardes-Françaises. . .

« Et puis, qu'y pourrions-nous? Elle a tant insisté pour que je la garde à mon bord!

Et, en souriant imperceptiblement, M. du Couëdic ajouta :

— Sans être bretonne, cette vivandière rose et dorée nous rendrait des points pour l'entêtement! Je ne trahirai aucun secret en vous disant que cette jeune fille s'attache à Beilone pour honorer Vénus!

« Est-il rien à tenter contre l'esprit d'une femme amoureuse résolue de mourir avec celui qu'elle aime?

Alors, M. de La Bentinaye, ému à la pensée des chastes grâces de Diane, proposa :

— Nous pourrions mettre cette jeune fille dans une chaloupe, après avoir signalé au commandant George Farmer que nous confions le sort de cette demoiselle à sa courtoisie.

« Celui de nous deux qui flottera encore après le combat ira chercher cette belle en sa conque et lui donnera l'hospitalité.

— Excellente idée! approuva le chevalier, enchanté de soustraire Diane aux horreurs et aux périls d'un combat sans merci.

Mais, en l'apprenant, notre héroïne prit la chose assez mal.

— Vous remercierez le commandant de sa bonne pensée, dit-elle à L'I. de La Cassière. En servant le Roi et la Liberté, dites-le-lui bien, j'entendais partager les fatigues, les hasards et les dangers de tous les Français.

« Suis- je sur un navire de Sa Majesté, oui ou non?) Oui!...

« iln ce cas, je suis prête à occuper le poste que M. du Couëdic voudra Lien me désigner.

— Parbleu! s'écria celui-ci en apprenant la réponse faite par Diane. Bon sang ne peut mentir! Ordonnez donc à Mamzelle Madelon d'aller rejoindre le chirurgien. Elle l'aidera!

— Que ferons-nous du sergent Bellefleur? — Cette belle fleur produira des grenades!

Un violent coup de clairon, emplissant la batterie de ses vibrations, réveilla en même temps Diane et Bellefleur. En effet, tous deux dormaient l'un près de l'autre, en leur hamac respectif.

Ils sursautèrent ensemble, mais, passé le premier effet de la surprise, ils n'eurent rien de plus pressé que de se regarder, de se sourire et de s'envoyer un baiser du bout des doigts.

L'amour a ceci de particulier : il fait oublier le monde extérieur à ceux que choisirent ses traits si recherchés et si souvent douloureux.

Pour Diane et Jean, rien ne comptait en dehors d«| cette question : s'aimaient-ils un peu plus qu'hier?

Le quartier-maître de chambre les rappela brusquement à la réalité :

— Hop! les tourtereaux, jeta-t-il en passant, sautez dare-dare à bas de votre dodo aérien ; faut faire table rase de tout fourbi dans la batterie! Ça va chauffer!

Que se passait-il donc? Les jeunes gens se trouvaient à cent lieues d'en avoir la moindre idée. A leur, sens, le clairon annonçait simplement le réveil.

— C'est le branle-bas de combat! expliqua laconiquement le quartier-maître, devinant leur surprise.

— On va se battre? demanda Diane, dont les belles couleurs s'estompèrent légèrement.

Nul ne lui répondit.

• Il y avait mieux à faire.

Sous l'œil glacé d'un officier, on rangeait les hamacs au haut des bastingages, en façon de protection. On tirait des seaux d'eau, afin de combattre les éventuels incendies.

Torse nu, les chefs de pièces et leurs servants halaient en arrière les lourds canons et assuraient l'ouverture des sabords. Les approvisionneurs graissaient les écouvillons, apportaient des boulets, roulaient les manœuvres en glênes.

L'officier vint à la vivandière et au sergent, qui Etaient maintenant debout.

— Jeunes comme vous l'êtes, leur dit-il d'un ton grave, je regrette de vous voir commencer l'apprentissage de la guerre en prenant part à un engagement naval. Rien de plus effroyable! Après ce combat, sans doute serez-vous cuirassés pour la vie... En attendant, fortifiez votre âme et vos nerfs.

« Sur terre, une bataille est déjà quelque chose «d'affreux, mais ici, sur l'Océan, c'est cent fois plus horrible. On a la mer contre soi. Elle empêche toute fuite. Elle est prête à engloutir le vaincu, et aussi le triomphateur! Il y a aussi le feu, pire peut-être que la mer.

Ayant des ordres à donner, il s'éloigna, laissant les jeunes gens à leurs pensées.

Ni l'un ni l'autre n'avait peur, du moins pour soi. Mais intimement, chacun redoutait tout pour l'autre. La main dans la main, ne sachant par quel moyen se rendre utiles, ils formaient le vœu de n'être pas séparé- pendant que se déroulerait la rencontre,

LA CUEÏiRF. UF.S ETOILES T?

Quand M. de La Bentinaye leur transmit l'ordre îdu commandant, un frisson les parcourut. ' Il ne pouvait être question de le discuter, car l'obéisisance est la première vertu militaire.

Diane libéra sa main et dit au sergent, après lui avoir tendu son front :

— À bientôt, mon Jean. Je ne te conseille pas d'être brave. Ce serait superflu; tu naquis courageux. Sois toi-même, tel que je t'aime!

Si le jeune homme ignorait son rôle, il était l'esclave du devoir militaire. Aussi se rendit-il dans l'entrepont, où quelques matelots rangeaient des grenades, ces terribles bombes à main qui ©nt trop tendance à exploser prématurément.

Pendant cela, Diane d'Heurtebise était présentée par M. de La Bentinaye au chirurgien-major de la frégate, M. de Say.

C'était un vieil homme triste et maigre, aux bons yeux. Il hocha la tête à la vue de Diane, déplorant, comme tout le monde à bord, la présence de cette enfant en telles circonstances. A la voir si fine, si élégante, si aristocratique, il pinça les lèvres.

— Au premier blessé qu'on apportera, se dit-il en hochant la tête, cette petite va tourner de l'œil le plus gentiment du monde, si toutefois le son du canon n'a pas pris les devants.

« C'est plutôt un embarras au'une aide, et Je trouve

que le commandant.. *

La subtile jeune fille dut deviner les réflexions du vieil homme, car elle le rassura tout aussitôt :

— Je pense pouvoir vous être de quelque utilité,monsieur, expliqua-t-elle. On m'a appris, chez les Dames du Purgatoire de la rue de la Barouiilère, à iaire des pansements.

— Il y a la vue du sang, objecta M. de Say.

— ■ Je l'ai vu sans m'en effrayer, vous pouvez m'en croire, car j'ai eu l'occasion, à Heurtebise, un jour que mon père donnait une chasse à courre...

Elle s'arrêta net et rougi: ;;isqu'aux oreilles en voyant le chirurgien ouvrir Une bouche aussi vaste qu'édentée.

De toute évidence, l'excellent homme était ahurî d'apprendre que cette vivandière, affublée de l'uniforme des Gardes-Françaises, était la fille d'un homme chez qui on pouvait courre le cerf ou le chevreuil. Toutefois, il s'abstint de questionner Diane. La galanterie, à cette époque, était tout à fait exquise, ainsi en était-il également de la politesse des manières.

Les événements, au surplus, se précipitaient.

Une effroyable décharge d'artillerie et de mousqucterie annonça que l'heure des paroles était passée, cédant la place à celle des actes. Le Québec ouvrait les hostilités contre La Surveillante.

Les deux frégates se trouvaient alors à demi-portée de canon. Comme M. le chevalier du Couëdic, sir George Farmer désirait un véritable duel. Les deux commandants, en hardis hommes de mer, ne voyaient à la rencontre qu'une seule solution : couler bas ou envoyer son adversaire par le fond.

Les sabords de La Surveillante ne mirent pas longtemps à répondre. Ils crachèrent la foudre à leur tour.

Jamais Diane n'avait rien entendu de pareil, pas même le jour où, à Versailles, elle s'était réfugiée, à bord du canot que dirigeait La Fayette, sous l'arbre où Benjamin Franklin convoquait les décharges du ciel.

La frégate tremblait de tous ses membres. A chaque instant, pâle, les dents serrées, mais résolue, la jeune fille s'apprêtait à entendre un craquement annonciateur du naufrage et à voir les vagues échevelées s'emparer du navire.

Par bonheur, les bâtiments de la marine du Roi étaient faits pour recevoir des boulets. Ceux-ci n'explosaient pas. Tobus n'étant pas encore inventé. Parfois, on envoyait à Fennemi des boulets de fer chauffés à blanc, dits boulets rouges, afin de l'incendier. Parfois encore, on lançait des boulets rames, unis par une chaîne, afin de faucher les mâts, les vergues, les cordages ou de désassembler les membrures.

Bientôt, Diane d'Heurtebise, faite à cet effroyable tintamarre, devint comme indifférente aux rumeurs de la bataille.

On venait d'apporter, sur la table du chirurgien, un pauvre matelot blême, les yeux révulsés. L'une de ses jambes, la droite, n'était plus qu'une sorte de bouillie pourpre.

— Je vais l'amputer î cria M. de Say aux oreilles de Diane. Venez m'aiderî Si vos nerfs y résistent, corbleu! c'est qu'ils sont solide-, et je vous en ferai mon compliment.

Nous ne décrirons pas ce que fut cette rapide et biulale intervention. N'en donnons que cet aperçu : ayant été tiré de son évanouissement par le couteau et la scie du chirurgien, le blessé, se mordant les le-

vres, fut réconforté par la vue et les paroles de la jeune fille.

Hélas! Diane dut s'arracher presque tout de suite à sa tâche de consolatrice. A chaque instant, apparaissaient des matelots débraillés, noirs de poudre, suants et soufflants. Ils apportaient l'un des leurs. Bientôt, l'étroite pièce, fut emplie de ces pauvres gens couchés par terre ou assis contre le bordage, selon leur biessure. Diane et le chirurgien ruisselaient de sang, marchaient dans la pourpre...

— Vive le Roi! hurlait-on sur le pont de La Surveillante ceinturée d'éclairs.

Le commandant parut. Deux balles lui avaient effleuré le crâne.

— Vite, ordonna-t-il, un pansement sommaire! Etanchez le sang. Il m'aveugle. Vite! Je dois remonter à mon poste.

Le chirurgien étant occupé à des interventions plu9 graves,, à Diane revint l'honneur de panser le chevalier. Tout en lavant et bandant ses plaies. eHe lui de. manda :

i — Monsieur, sommes-nous victorieux?

— Pas encore! Nos trois-mâts ont été coupés à la fois. Par chance, tous trois sont tombés en travers sur bâbord. Ces longues pièces de bois et leurs agrès ne nous gênent guère, Car nous nous battons sur tribord,

— Et l'Anglais? s'enquit M. de Say en suturant une artère.

— Démâté cinq minutes après nous, expliqua le chevalier. Ses mâts, ses manœuvres, ses vergues et seâ voiles couvrent d'un inextricable fouillis les passeavants et le gaillard d'arrière»

■ — Mauvais, cela.

— Certes! La chute a tué et blessé beaucoup de

monde... La batterie ainsi engagée, le servies des canons devient impossible.

« Jt vais lancer nos gens à l'abordage!

Il remonta sur le pont, dans une sorte d'ouragan de feu.

Les navires étaient si près l'un de l'autre que les refouloirs des canonniers anglais et français se touchaient parfois. Ils semblaient se cracher la mort en plein visage.

Déjà le commandant de La Surveillante faisait parer les grappins d'abordage, et ses marins, excités, fous de rage, s'emparaient des haches et des sabres, lorsqu'une épaisse fumée s'éleva de la coque du Québec.

La frégate ennemie prenait feu.

Juste à ce moment, l'héroïque du Couëdic eux **» sursaut. Une balle venait de l'atteindre en plein ventre. La secousse ressentie le fit tomber dans les bras du sergent Bellefleur.

— Commandant, fit celui-ci en soutenant le chevalier, veuillez vous appuyer sur moi. Je vais vous conduire à l'ambulance.

— Non! Mon devoir est de rester ici!. L'ennemi est vaincu, mais il flambe. Si je n'y mets bon ordre, avant cinq minutes, nous brûlerons tous deux de conserve!

Domptant ses souffrances et malgré ses préoccupations, il eut la bonté d'ajouter :

— Je vous ai vu vous démener pendant le combat sergent. Vous êtes un brave! Je le ferai savoir à votre colonel.

C'était vrai.

La proximité des deux frégates avait permis au fiance de Diane de prouver sa valeur. Mêlé au groupe de gardes de marine et de gabiers chargés d'assaillir tout

22 SOLDATS DE i/AMOUR

ce qu'on voyait de vivant sur le pont du Québec, il s'était multiplié. Il avait fait mieux encore, et c'est à cette action d'éclat que venait de faire allusion M. du Couëdic.

Dix minutes plus tôt, Bellefleur s'était aperçu qu'un projectile anglais venait de couper la drisse du pa« vil Ion.

L'ennemi allait-il se figurer que la disparition de la barrière royale était un signe de reddition?

Jean s'élança

— Regardez, dit-il à un quartier-maître de timonerie, le château-dc-poupe de La Surveillante est main* tenant veuf de son emblème...

— Tonnerre de Brest!

— Donnez-m'en un de rechange?

Un instant après, un pavillon blanc aux lys d'or frémissait dans la main du sergent Bellefleur.

On le vit s'élancer, sauter par-dessus les corps étendus, tomber, se relever, courir encore. Enfin, il atteignit le couronnement. Là, il sauta à la hampe du pavillon, seule flèche restée debout sur le navire démâté.

— Vive le Roi! cria-t-iî en déployant la liliale ctamine. Vive le Roi!

Mais, la drisse manquant, il tenait le ualladium à bras tendus.

Cette audace excita les Anglais.

De tous côtés, on ajusta le sergeut-

— Vive le Roi!

On lui tira dessus à mitraille, à coups de pierrier, à coups de pistolet. On lui lança des grenades! Un nuage de fumée l'entourait, d'où sortait sa voix vibrante :

— Vive le Roi!

M. de La Bentinaye, témoin de ce fol héroïsme, appela un garde de marine.

— Faites rehisser et frapper le pavillon de poupe, commanda-t-il. C'est le seul moyen de calmer cet enragé!

En effet, dès qu'il eut vu Pemblème royal claquer au mât du pavillon, notre ami sentit sa mission terminée et se remit à lancer des grenades, non sans avoir vu un boulet emporter le bras droit de M. de La Bentinaye.

Celui-ci alla rejoindre, au poste des blessés, son camarade le chevalier de Costanges, à qui un éclat de bois venait d'arracher l'œil.

M. de Say et Diane d'Heurtebise se prodiguaient depuis deux heures dans cet enfer. La chaleur y était atroce. Ils ignoraient tout du combat. Ils n'en voyaient que les résultats effroyables.

Une dizaine d'hommes venaient de mourir dans les bras de la jeune fille ou sous les instruments du chirurgien.

— Eh bien! mademoiselle, demanda M. de La Bentinaye après avoir, avec un courage extraordinaire, assisté à l'amputation de son bras, n'avais-je pas raison de vous proposer de quitter La Surveillante avant la bataille?

« Vous voyez quelle horreur dégage un combat naval! Ces morts, ces blessés, ces cris, ces pleurs, ce Sang!

Diane répondit avec simplicité 2

— Pour rien au monde, monsieur, Je ne voudrais renoncer à soigner ceux qui souffrent ni à quitter les braves meurtris en faisant leur devoir.

l — Noble réponse! constata l'officier, dont la dou-

24 fOLDATS I>E L'AMOUR

leur transforma en grimace l'aimable sourire sue son admiration voulait dédier à la jeune fille. Il ajouta, en s'inclinant :

— Vous êtes, mademoiselle, aussi digne du sergent Eelîefleur qu'il est digne de vous.

— Gh! j'en suis certaine, Jean a fait son devoir. ■ — Mieux encore.

Le premier lieutenant ne put achever. La chaleur devenait intolérable. Le râle de l'agonie s'empara de plusieurs blessés.

Après avoir pu résister à la vue de tant d'horreur et Ci misère, après avoir supporté une fatigue quasi surhumaine, soudain, Diane devint toute blanche. Elle étouffait. M. de Say s'en aperçut et vint à elle.

— Montez sur le pont respirer un peu à votre aise. On ne se bat plus. L'ennemi doit s'être rendu.

— Non, assura Diane d'une voix éteinte. Mon devoir m'oblige à rester ici.

— Vous vous trompez, madame La Bravoure. Ori ne m'envoie plus de blessés. Votre présence ne m'est donc plus nécessaire. Du reste, sitôt gue vous voua sentirez mieux, vous redescendrez.

; Elle se laissa convaincre.

En sortant de Fécoutilîe, la jeune lille poussa un cri de stupeur.

Elle ne reconnaissait plus le pont de La Surveillante, si bien tenu, si bien rangé, net et brillant comme un jouet quelques heures auparavant. Plus de mâts, plus de voiles, plus de cordages! La frégate n'était alors qu'un ponton rasé encombré de débris inimaginables, d'éclats de bois, de boulets.

A deux pas de Diane gisait un canon anglais fendu fca loutt m loil^UÊUi.%

Comment avait pu se produire ce formidable déplacement?.

Voici: cinq minutes plus tut, Fincendle du Québec atteignait ce canon. Chargé, il explosait, s'élançait dans les airs et retombait sur le pont de La Surveillante.

Si Diane avait obéi sur-le-champ au conseil d'aller prendre l'air donné par M. de Say. elle aurait pu être broyée par la chute de la pièce britannique. Tel est le hasard de la guerre...

Sur le pont, debout parmi les mâts couchés, les vergues brisées et les voiles déchiquetées, se tenaient des hommes que la jeune fille eut peine à reconnaître. Les survivants ressemblaient à des démons noirs et rouges. Bras nus, jambes nues, le reste du corps à peine dissimulé sous des loques élimées.

Diane sourit en songeant à l'élégance militaire de Jean.

' — En quel état doit-il se trouver V

Parbleu! le sergent, créé chevalier de Bellefleur par la Reine Marie-Antoinette, avait tout d'un brigand et plus rien d'un Garde-Française. En sordes guenilles, Je bel uniforme. Souillés de sang et de poudre, le gilet, les bas et la perruque à queue! En lanières, la culotte et l'habit! A la mer, le crâne tricorne gansé d'argent.!

Mais quel éclat dans les yeux de ce jeune paladin lorsque, prêtant l'appui de son bras noir et couturé au commandant du Couëdic, à peine mieux vêtu que lui-même, il entendit ceiui-ci dire à Diane, toute rouge de ioie :

— Embrassez-le, c'est un brave à trois poils (1). On pense si les amoureux durent se faire prier!

Bientôt, il leur fallut reprendre conscience de la réalité. Victorieuse, La Surveillante risquait de payer fort cher son triomphe. Elle avait son beaupré engagé dans les enfiéchures abattues de son ennemi. Or, Le Québec flambait de la poupe à la proue.

— Les pauvres gens! fit tout haut la jeune fille en voyant les braves Anglais courir en hurlant parmi les flammes.

Et, se tournant vers le chevalier du Couëdic, elle demanda, d'une voix suppliante :

— Ne pourrait-on les sauver, monsieur?

— Je le veux bien. Essayons!

Sur l'ordre du commandant, on jeta des cordages, çt une cinquantaine de marins ennemis furent arrachés à la fournaise flottante.

Ils firent preuve, peu après, de leur gratitude. Im Surveillante, ayant vu enfin sauter ce qui restait de son adversaire, connut à son tour le danger de couler. Elle était percée comme une écumoire, criblée de boulets même au-dessous de la ligne de flottaison — de « trous à l'eau », comme disent les marins. Il fallut faire jouer les pompes, « aveugler » avec de l'étoupe et des plaques de bois les plaies faites à la coque.

Spontanément, les prisonniers anglais offrirent leur concours et se conduisirent avec une loyauté parfaite.

Le lendemain, La Surveillante, mutilée glorieuse, faisait son entrée dans la rade de Brest. A sa vue, toute l'escadre de M. le comte d'Orvilliers et celle de

(1) Equivalent de notre root « poilu ».

l'amiral espagnol tinrent à honneur de saluer les héros. La vaillante frégate défila entre les vaisseaux de ligne, tous décorés, à la poupe et à la proue, d'un im« mense pavillon. L'équipage de chaque navire, près duquel passait le navire victorieux, garnissait, en grand pavois animé, les bastingages, les haubans, les vergues, les hunes et jusqu'aux barres de perroquet. Tous poussaient les trois hurrahs réglementaires.

Brest accueillit, le soir même, en triomphateurs, du Couëdic et ses braves. Mais le vaillant chevalier dut prendre le lit, et nos deux amis préférèrent, aux vivats et aux vins d'honneur, une promenade sentimentale et solitaire...

M. du Couëdic mourut peu après. On lui sut gré, dans tout le monde civilisé, d'avoir secouru les An» glais vaincus, et on lui en attribua tout le mérite.

C'est que Diane, à qui le moribond lut son rapport au Roi, exigea que son nom y fût supprimé. Elle laissa, par contre, subsister celui du sergent Bellefleur.

— La Reine lira, s'éîait-elle dit... Elle verra qu'elle avait raison de faire confiance à celui que j'aime!

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