HANS BOOMER AU TRAVAIL
Courant à la poursuite cîe Diane, qu'il voulait épouser, Hans Boomer, Ali et sa fortune s'étaient embarqués au môle des Noires, à Saint-Malo.
Un brick hollandais, aux allures parfaitement honnêtes, mais qui, au vrai, faisait la contrebande des armes et des munitions, s'était trouvé là fort à point pour accueillir l'amoureux financier.
A l'imitation de Diane à bord de La Surveillante, il bénéficia d'abord d'une mer d'huile. Le fin voilier semblait glisser sur un lac couleur de pervenche.
Cette tranquillité de l'élément perfide permit au poussah de songer à ses affaires de cœur en y appliquant l'implacable méthode qui avait assuré toujours son succès dans ses entreprises financières.
Confortablement étendu dans un fauteuil disposé pour lui sur le pont-arrière du Rotterdam, nom affiché sur le tableau du brick, il se frottait \e^ mains.
— Hoch! fîoch! pensait-il en se congratulant. Après tout, j'arrive bon premier. Ce petit navire va devancer la grosse escadre française. J'apparaîtrai au général von Plufken avec des renseignements importants. Les nouvelles ne vont pas vite quand il leur faut traverser l'Atlantique. On doit ignorer, là-bas, bien des choses qui sont à ma connaissance.
« Recommandé à cet estimable général he^sois par la charmante Beaumesnil et par mon ami lord Brown, je i2 pourrai qu'être bien reçu.
En efi'et, le gentilhomme anglais placé à la tête de V Intelligent Service en France avait tenu à l'accréditer auprès de von Plufken.
— J'espère ainsi, avait-il ajouté, non sans une secrète ironie, j'espère vous voir réparer votre échec de Quiberon. Par malheur, là-bas, vous vous retrouverez en face de ce damné marquis de La Fayette. Ce bad boy nous a fait déjà tant de mal!
A ce souvenir, Hans Boomer pinça les lèvres»
Il pensait bien avoir sa revanche!
Ce jeune étourneau, tout comme Diane, tomberait vite dans ses filets.
Le choix des moyens n'arrêtait pas notre homme. Il emploierait, avec la même sérénité, la trahison et l'assassinat s'il le fallait. Il n'hésiterait pas, pour en finir avec le protecteur de Diane et avec le sergent Bellefleur, à recourir aux sauvages qui peuplent les forêts et les grands espaces de l'Amérique.
— Tout est bon, quand il s'agit de triompher! On le voit, l'agioteur était de ces hommes à qui
l'amour inspire surtout bassesses, vilenies, lâchetés et crimes. Il laissait les autres s'exalter, se dévouer, se grandir. Sa passion pour la fille du duc d'Heurtebise avait achevé la déroute du peu de sens moral que lui laissa la pratique journalière de son métier.
Bientôt, cependant, Boomer ne fut plus en état de dresser, en imagination, des pièges sanglants. Il en oublia même l'azur, l'or, les lis et les roses de Diane.
Pour être débarqué n'importe où, il eût donné une grosse partie de sa fortune et -même il se fût empressé de signer, en bonne et due forme, une renonciation
à 1 ; main de celle qu'il désirait tant ; ceci même ail proiit du sergent Bellefleur!
C'est qu'au large du cap Land's End, qui forme la pointe ouest-sud-ouest de la Grande-Bretagne, le Rot' terdani, poussé par une forte brise, se mit à saluer à la façon d'un cheval qui encense, à « piquer du nez dans la plume ».
La mer devint houleuse. L'Océan se montrait moins accommodant que la Manche. Bientôt, le brick devint le jouet des vagues déchaînées. Elles semblaient se divertir à se le renvoyer de l'une à l'autre, à le lancer en l'air, à l'aspirer comme en de glauques abîmes.
Plus vert que les flots convulsés, l'agioteur, réfugié dans sa cabine, connut toutes les affres de ce mal ridicule et terrible à la fois que Neptune inflige aux navigateurs novices.
A peu de chose près, Ali ne valait pas mieux. Il suppliait Allah et le maudissait tour à tour.
Personne, à bord, ne fit attention aux deux victimes. Outre qu'on savait depuis longtemps l'inutilité des remèdes, on avait trop à faire. Et les marins de ricaner en songeant aux affres des plaintifs « terriens ».
« — Vlà une chemise!
— En v'ià deusse!...
« — Ils nourrissent le poisson!
Entre leurs nausées, le « futur gendre » de M. les duc d'Heurtebise évoquait, auprès de son dévoué Turc, le quiet boudoir de Mlle Beaumeonil, le luxe de sa berline, les fins soupers du Palais-Royal et maudissait l'amour qui l'avait poussé à s'embarquer en cette! coque de noix dansant à la crête des vagues, ^
Le Rotterdam, porté par un vent presque constamment favorable, ne mit pas tout à fait trois semaines à atteindre le continent américain.
La Fayette avait été moins favorisé. Parti de Royan le 20 avrii, il ne vit son navire, La Victoire, jeter l'ancre à Georgetown que le 15 juin! Ce fut dans ce même port de la Caroline du Sud que débarquèrent Hans Boomer et son factotum.
L'agioteur possédait des papiers en règle.
Interrogé par les autorités locales, il déclara :
— J'apporte des armes et des munitions. Le Rot' terdam en est chargé à couler bas. J'apporte aussi de l'argent.
On doit le penser, il fut reçu en ami. L'Union manquait de tout, principalement d'armes et d'or. Boomer fit une avance quasi royale. Ce n'était, pour lui, que bagatelle. Il apprit ainsi certains détails intéressants...
L'Union Américaine n'avait presque pas d'armée. Les combattants étaient des volontaires engagés pour peu de temps. Le contrat expiré, chacun entendait rentrer chez soi. Ainsi fondaient parfois des régiments entiers.
— Deux hommes peuvent sauver la situation, lui confia un bien renseigné : le général Washington et le marquis de La Fayette.
Prudent, il ne voulut point pousser l'enquête plus avant.
Ne lui suffisait-il pas de contempler les soldats de la Liberté? Ils portaient, en guise de manteaux, des couvertures de grosse laine absolument semblables a
£2 SOLDATS DE l' AMOUR
celles des malades dans les hôpitaux de France. Cer* tains mettaient sous leurs chapeaux des bonnets <*coton : c'étaient les officiers.
Boomer se prenait à hausser les épaules. *
■ Avant peu, le poison, le poignard ou une balle de} plomb coucherait à jamais Washington, La Fayette et consorts. On assisterait alors à la débandade de ces fermiers, de ces vachers et de ces boutiquiers mués en soldats.
IL ferait vite le nécessaire, lui!
' Le lendemain de son arrivée, il montait à chevaî§ accompagné de son Turc fidèle et guidé par un charmant Virginien appelé ïom Bass. Celui-ci était chargé de conduire le financier à George Washington, pour l'instant campé en face d'une armée anglaise sur la rivière Deiaware.
Avant de partir, îe misérable s'était renseigné. A sa joie la plus vive, il avait appris que le général von Plufken figurait parmi les adversaires que voulait affronter Washington.
La Fayette se trouvait déjà aux côtés de celui-ci. On venait de le nommer major-général.
Il y avait une cinquantaine de lieues à faire, presque toujours en forêt. Et quelle forêt! La sylve vierge y croissait en liberté. Des lianes, souples et frémissants rideaux, y tombaient des branches, où des milliers d'écureuils faisaient d'incessantes gymnastiques. Des oiseaux filaient, éclairant soudain la pénombre de chatoyants reflets d'arc-en-ciel.
Tom Bass avait emporté de Georgetown des provisions de biscuit et de café, pas autre chose. Le déjeuner et le dîner dépendaient de son adresse. Il tirait d'ailleurs à merveille et cuisinait aussi bien. k Boomer l'accablait de compliments. Cela laissai*
assez froid le jeune Virginien. Il ne ressentait aucune sympathie pour ce gros bourgeois douillet et dont seuls les bijoux étaient véritables.
ïl devinait la fausseté des paroles et des sentiments de l'agioteur.
Parfois même — était-ce un pressentiment? — il regardait Ali avec inquiétude.
— Il a une tête et des mains d'assassin! pensait-il. Quelle singulière association!
Au fait, pourquoi Faurait-on tué, lui, Tom Bass?
Que deviendraient, dans la forêt vierge, ces étrangers, privés de leur guide? Non! Il était dément. Pourquoi lâchement feraient-ils sa fin? Sottes frayeurs! Vaines craintes I
— Voyons, se gourmandait le jeune Américain, j'ai Effronté d'autres dangers que celui-ci : les ours gris des Montagnes-Rocheuses, les serpents de la Louisiane et les Anglais du général Burgoyne.
« Qu'est-ce qui me prend de redouter ce gros bonhomme et cet enfant du Prophète aux yeux d'escarboucles? Ne suis- je pas muni d'un rifle excellent? Au moindre geste douteux, je suis assuré de leur caser une balle dans l'œil. >
Le voyage, au reste, allait se terminer sans avoir justifié les vagues appréhensions de Tom Bass. Un soir, il montra une rivière et déclara :
— Le dernier cours d'eau avant d'atteindre le Delaware.
— Alors, on approche du camp? demanda le financier en plissant ses lourdes paupières.
— Nous y serons demain à l'heure du déjeuner, répondit le guide. En attendant, nous allons nous arrêter ici pour dîner et passer la nuit.
k II ajouta, en désignant la rivière :
34 SOLDATS DE i/AMOUR
— bi vous êtes las, comme je le crois, de manger eh gibier de poil et de plumes, je peux vous procurer des saumons... À quelques cents yards d'ici, se trouve un rapide.
« Les poissons le franchissent d'un bond. L'art est de les tirer au vol...
Il s'éloigna en sifiiotant.
Alors, Boomer et son âme damnée eurent un bre* colloque. La conclusion fit apparaître sinistrement la v.entuiv du carnassier, du farouche musulman. Tuer un chrétien lui apparaissait comme une action d'éclat dont il pourrait se prévaloir auprès du Prophète.
Il demanda ensuite, tout en esquissant un geste horrible :
— Pourrai-je lui couper la tête?
Boomer haussa les épaules.
— C'est bête. Enfin, si ça t'amuse! Mais il iaudra ensuite l'enterrer...
« Ses compatriotes seront tout près de nous. Il faut toujours redouter le hasard d'une découverte, même en ces bois inextricables.
...Le lendemain, vers onze heures, la forêt se fit moins dense. Le ciel bleuissait entre les ramures ; le soleil perçait çà et là l'obscurité des sous-bois.
Soudain, le guide s'arrêta et prêta l'oreille :
— Il me semble entendre -de la musique... Boomer ne s'y trompa pas.
D'aigres sons trahissaient la présence des Dires germaniques.
— Je vais aller me rendre compte, annonça Tom Bass.
Il disparut soudain, comme englouti, dans la veridure. Elle ne frémissait même pas. Il s'y glissait
comme un reptile. Enfin, Ali l'aperçut qui grimpait au tronc d'un bouleau.
Un instant après, le jeune homme surgissait et annonçait :
— Des troupes sont tout près d'ici. Unes campent à la lisière de la forêt. Ce sont des mercenaires, îcs fameux Hessois de von Plufken.
Boomer et Ali échangèrent un regard,
— De quel côté? demanda l'agioteur.
— Par làî fit Toru Bass en se tournant vers le sudest. Ils sont...
Il ne put compléter sa phrase. Ali venait de le frapper par derrière d'un formidable coup de poing. L'infortuné tomba, la face contre terre, en vomissant un Ilot pourpre.
Alors, en poussant un cri rauque, le factotum de Hans Boomer se précipita. Il se jeta sur l'Américain évanoui, s'agenouilla sur son dos et tira de son sein un long couteau...
Calme, froid, l'agioteur contempla le hideux travail du barbare... Pour un peu, il eût manifesté son admiration en constatant avec quelle dextérité l'assassin coupait la tête de sa victime.
Enfin ce fut terminé. Ali montra son trophée en riant d ■■ plaisir.
— Allons, fit enfin le délicat « fiancé » de Diane d'Heurtebise. puisque te voilà satisfait, enterre-moi tout cela vivement. Il me tarde de rencontrer mes amis!
Une demi-heure plus tard, l'infortuné Tom Bass reposait dans un trou découvert par Ali, sous des branchages morts, des pierres, de l'herbe sèche et un peu
£6 IOLDATS DE i/ AMOUR
«de terre, en attendant l'heure de la revanche et de la justice.
II avait comme prophétisé sa fin, sans y croire!
Ils se trouvaient réunis dans une tente relativement confortable, du type « tente-marquise », assez courant à cette époque; elle était à peu près carrée et une dizaine de personnes eussent pu, au besoin, s'y rassembler «ans trop de gêne.
Pour l'instant, toutefois, il n'y avait là que quatre personnages : Eïlen, superbe fille brune aux yeux bleus, l'air hardi, qui était assise devant une table légère, une plume à la main, un papier devant elle; son père, lourd, un peu bedonnant et qui, une iongue pipe à fourneau de faïence aux lèvres, chevauchait un eiège.
Devant lui. haut et svelte, une jambe repliée, la semelle de son mocassin appuyée à l'un des montants de la tente, se tenait, bras croisés, Mohwack, un chef peaurouge.
Ellen écrivait quelques phrases, s'interrompait pour répondre à une réflexion d'un aide de camp de son père, un jeune officier de bonne mine, portant avec désinvolture l'uniforme assez fantaisiste des mercenaires bessois.
L'une et l'autre paraissaient se soucier médiocrement cle la conversation du général et de l'Indien ou, pour être plus exact, de l'espèce de monologue auquel se livrait von Plufken. car Mohwack, bouche close, l'écoutait de toute sa hauteur.
Un beau spécimen de sa race, ce Mornvack. en vérité. Bien découplé, il n'avait pas loin de six pieds anglais.
JLA GUERRE DES ÉTOILES Sï
►Sans son teint cuivré et l'élargissement de sa face sluX pommettes, il eût ressemblé à un aristocrate de race! blanche, avec un nez d'une courbe noble, des yeux bien fendus, mobiles et, toutefois, d'un éclat noir uni peu cruel.
Les restes d'un barbouillage de peinture rouge s'apercevaient au creux de ses joues. L'espèce de chignon; qui surmontait son crâne à demi rasé était traversé, dq biais, par une plume rigide.
Une chemise en cotonnade bleue, fort usagée, lui couvrait le torse et un collier, fait d'un triple rang dq coquillages, s'étalait sur sa vaste poitrine. Des jambières larges, très montantes, en peau de chevreuil, lui tenaient lieu de pantalon : à sa ceinture de cuir, dont un pan retombait en avant sur les cuisses, étaient fixés L gaine ornementée d'un tomahawk, une corne à poudre et une machette légère. Des mocassins brodés dq perles de verre le chaussaient.
Mohwack appartenait à la tribu Tusearora, récemment entrée dans la Confédération iroquoise.
Il était, comme beaucoup de ses pareils, assez indéchiffrable, et si le Hessois von Plufken, commandant des troupes mercenaires allemandes et indiennes au" service des Anglais, le retenait dans son parti, à force dq cajoleries et de cadeaux, le blanc sentait nettement toute la fragilité d'une telle politique en face de cet allié susceptible et ombrageux.
L'attitude même du chef Tusearora, en ce moment^ lui laissait à penser. Mais cette hautaine indifférence, tandis que le Hessois parlait, pouvait n'être aussi qu'une attitude : celle d'un homme qui ne reçoit des ordres que d'un peu loin.
Soudain, la toile qui fermait l'entrée de la tentq s'écarta* livrant passage à un Indien. Le sauvaee. d'uig
rapide coup d'œil, s'assura de la qualité des hôtes du lieu et, tourné vers le général von Plufken, leva à la hauteur de sa face la paume droite en manière de salut.
Après quoi, ayant répondu au grognement de bienvenue de Mohwack par un grognement semblable, il tira de sa ceinture un papier qu'il remit au chef.
Celui-ci le repassa sur-le-champ au Hessois, aui le déplia et lut :
« Mon cher général,
« Je ne peux aujourd'hui que vous adresser un mot rapide. Nos affaires vont mal, du moins en France. La mission de ce damné Franklin risque de provoquer une intervention de Louis XVI.
« L'opinion publique, en effet, pousse littéralement le Roi par les épaules.
« Une conséquence fâcheuse du séjour de Franklin en Europe, c'est le départ d'un des plus brillants gentilshommes de France, le marquis de La Fayette. Il est instruit, riche, ardent, son exemple risque d'entraîner d'autre3 départs.
« Je tiens à vous prévenir, si vous Fignoriez, de sa venue en Amérique.
« Débarrassez-vous de lui à tout prix.
« Quand il s'agit d'un jeune homme de vingt ans et qu'on possède, comme vous, une belle jeune fille, les moyens abondent.
«Je crois m'être fait suffisamment comprendre?
« Vous verrez bientôt venir à vous, de la part d'une jolie actrice, Mlle Beaumesnil, un gros bourgeois, nommé Hans Boomer.
« Je vous le recommandée
« lî est de nos amis. Immensément riche, il a des intérêts engagés dans la lutte, et de notre côté. D'autre part, ce vieil homme est follement amoureux d'une jeune demoiselle.
« Celle-ci, pour le fuir, bien qu'elle soit nlîe d'un duc, a revêtu le costume de vivandière aux Gardes- Françaises. Elle a suivi un sergent qu'elle adore.
« Tirez parti de tout ceci et croyez, mon cher général, à mon amitié sincère.
« Lord Brown. »
A peine le général eut-il pris connaissance de ce billet qu'il grommela dans sa langue maternelle un <: Teufel! » convaincu.
Abdiquant tout repos, avec une soudaineté étonnante de décision, il se leva, posa sa pipe sur la table et revint vers Mohwack.
— Un mot, dit-il en anglais... De graves nouvelles. Il faut, chef, que vous ouvriez les oreilles, mais les autres devront fermer les leurs... C'est mon idée.
Le Tuscarora se tourna vers son congénère, le messager toujours immobile près de l'entrée de la tente.
De la main, il esquissa un signe. H l'avait à peine achevé que l'autre disparaissait.
L'aide de camp, cependant, s'approchait.
— Peter Hausern, lui dit simplement le général, j'ai besoin d'être seul.
Le jeune homme se raidit, salua et disparut à son tour.
Von Plufken fit alors un pas vers la table, d'où sa fille, intriguée, la plume en suspens, une interrogation au bord des lèvres, suivait cet étrange manège :
— Lis cela, Ellen! commanda-t-il en lui tendant !e billet.
v Et il ajouta ;
— Ceci émane d'un homme considérable, lord Brown, le chef de l'Intelligent Service en France.
Puis, il revint vers le Peau-Rouge, avec lequel il échangea quelques mots...
La voix d'Ellen les interrompit :
— C'est naturellement pour tout de suite, père?
— Ya! je dirais même qu'il n'y a pas une minute à perdre.
— Bien! je suis à tes ordres!
Déjà, le chef Tuscarora avait pris son mousquet et sa couverture déposés dans un coin. Debout dans la pénombre de la tente, il fixait sur la jeune fille blanche ses prunelles luisantes et dures.
— Tout est entendu? questionna le général en s'approchant.
« — Hangh! grogna l'Indien en manière d'assentiment.
Et, serrant la main que lui tendait le blanc, il se dirigea vers l'issue de la tente.
Un haut rocher dominait le camp des mercenaires hessois dont les loges de toile — et parfois de branchages — s'étendaient sur une sorte de prairie déclive.
Au bas de cette prairie, coulait, sur un lit de cailloux, un petit cours d'eau.
Les soldats se reposaient en conversant, en fumant ou en jouant aux cartes. Il faisait un temps clair et assez doux. Le soleil, entamant la seconde partie de sa course, éclairait agréablement la masse des bois qui. sur la rive opposée, couvraient les pentes accidentées où le roc apparaissait à fleur de sol.
Devant la « tente-marquise » du général Pîufken, le chef Tuscarora Mohwack, monté sur un cheval bai, d'origine manifestement anglaise^ en tenait deux autre?
par les brides. L'un de ceux-ci portait une selle de femme recouverte d'un velours qui avait dû être primitivement rouge foncé mais n'était plus que d'un rose fatigué.
Par contre, Mohwack enfonçait ses mocassins dans de lourds étriers de cuivre assez bien astiqués pour paraître d'or.
Il n'était pas, comme ses congénères des grandes savanes mal connues de l'ouest, cavalier de naissauce : les Tuscaroras forment une tribu forestière et n'ont que faire des chevaux pour courir les bois.
Mais le chef, naturellement souple et adroit, avait vite appris, au contact des Blancs, à utiliser la plus noble conquête de l'homme, selon le mot de BufTon. Il attendait, en ce moment, von Plufkcn et sa fille pour les guider.
Le général ne tarda pas à sortir de la tente, bientôt suivi de sa tille.
Ellen, en amazone bleu sombre, coiffée d'une sorte de chaperon coquettement reievé d'une plume, présentait une silhouette toute de grâce dans le rude décor qu'animaient les profils plus rudes encore de ces mercenaires mal rasés. Sa fraîcheur de belle fille brune plantureuse attirait les regards de tous ces hommes.
Sans y prendre aucunement garde, elle se dirigea vers sa monture; pourtant, lorsque ses yeux bleus rencontrèrent, par hasard, les prunelles noires et dures de Mohv,*ack, elle en reçut une impression si étrange d'insécurité qu'elle détourna aussitôt son regard.
Son père l'aida lui-même au montoir et, lorsqu'elle fut confortablement installée et qu'elle eut la bête bien en mai. il se mit en selle à son tour.
Guidés par le Tusearora, ils se dirigèrent immédiatement vers le gué et, l'eau traversée, ils pénétrèrent dans la forêt...
: Une grande heure s'écoula...
Les trois cavaliers, silencieusement, le sauvage en lête et le général hessois fermant la marche, suivaient une piste presque invisible au milieu des arbres.
Telle quelle, pourtant, elle suffisait à l'Indien dont les sens affinés s'attachaient à la bonne direction aussi facilement que l'esprit d'un intellectuel aux savantes déductions d'un philosophe.
Enfin, un grognement prévint î'homme blanc et sa fille que leur compagnon à peau cuivrée n'allait pas tarder à leur faire une communication : effectivement, Mohwack se tourna sur sa selle.
— Bonne piste, observa-t-il en un anglais plutôt rudimentaire... Clairière bientôt... Hutte de l'Homme noir... Vous, pas fatigués?.
— Nullement fatigués, répondit la jeune fille. Du reste, ce n'est pas le moment de l'être, ma journée n'est pas finie.
Les arbres déjà s'espaçaient...
— Hutte de l'Homme noir, répéta l'Indien au bout d'un instant.
j — De fait, j'aperçois une hutte, observa Plufken.
Une clairière apparut et, au milieu — ou à peu près — de cette clairière, une cabane en troncs de sapins non équarris devant laquelle un nègre, d'âge indéchiffrable, mais probablement assez vieux, astiquait un mousquet mis en travers sur ses genoux.
Les pas des chevaux lui firent lever la tête.
Aussitôt, il posa son arme contre la muraille de bois et se leva.
Le Peau-Rouge avait arrêté sa monture.
Levant la main, il fit quelques signes auxquels le moricaud répondit par un large rire de bienvenue, comme une déchirure blanche sur le fond noir de sa face.
Ellen mit pied à terre et pénétra dans le logis eri troncs de sapins. L'hôte, qui l'y avait suivie, en ressor* tit au bout d'un court instant.
— Où est le véhicule? demanda von Plufken.
— Massa général, répondit le nègre, y en a bori buggy. Vous me suivre et moi vous montrer.
Il le conduisit derrière la bâtisse. Une légère voiture à deux roues, une sorte de buggy était bien, en effet, dissimulée le long de la paroi.
— Il s'agit maintenant de l'atteler, dit le Hessois. Il n'y a pas de temps à perdre.
Les deux hommes de couleur se mirent à la besogne. Mohwack dessella le cheval de la jeune fille et l'amena entre les brancards. Après quoi, jugeant qu'il en avait assez fait, il tira une longue pipe, sorte de calumet, d'un sac ornementé qu'il portait sur le côté.
L'ayant bourrée, il commença de fumer tranquillement.
Cependant, Ellen ne tardait pas à reparaître. Mais où était l'amazone qui avait pénétré dans la hutte du noir un quart d'heure plus tôt?
Sur sa chevelure dorée, une sorte de chapeau français avait remplacé le chaperon cavalier; elle portait un jupon à la mode coloniale.
Autour de son cou blanc, et descendant en pointe dans le dos, était noué un foulard bleu et blanc avec de longues bandes rouges semblable à l'étamine du
&4 SOLDATS DE l' AMOUR
«drapeau des Insurgents brodé par Betsy Ross et que. l'année précédente, le Congrès de Philadelphie avait adopté.
Ainsi transformée en patriote américaine, la ravissante fille du générai von Plufken monta dans le buggy et s'assit près du noir. Celui-ci avait déjà pris en main les guides de l'attelage.
— Bon voyage! mon enfant, lui cria le Hessois, au inoment où le véhicule démarrait.
— Et ne manque pas, ajouta-t-il, de faire échouer le diable!
Ellen fit de la tête un signe d'assentiment et, de la tnain, un geste d'adieu, auquel répondit de la même façon son père.
Mohwack, les bras croisés, regardait de ses yeux Hurs s'éloigner la belle fille aux cheveux sombres, sans jque rien dans ses grands traits immobiles trahît les sentiments qui l'agitaient.
Lu rentrant dans sa tente, le général trouva, l'altenliant, le financier Boomer. Il le reconnut tout de suite. C'était bien là le « gros homme » annoncé par la lettre de lord Brown. C'était bien là aussi un compatriote* IVon Plufken n'en pouvait douter, car le traitant, avec Un sans-gêne admirable, s'était fait servir de la bière, i II en était à sa troisième chope.
I — Prosit! fit-il en voyant paraître le Hessois et en fee levant avec son habituelle grâce de pachyderme, i — Son Excellence Herr Hans Boomer? demanda le général.
— Lui-même!
Et, comme le financier lui tendait la main.
— Non, déclara l'officier mercenaire, non! Deux Allemands qui se rencontrent si loin du Vaterland doivent s'étreindre comme des frères.
Ils se donnèrent l'accolade, puis von Plufken, sana rien vouloir entendre, hurla d'une voix de stentor.
— Fritz! Idiot! Crétin! A boire! A boire!
Une heure après, les deux hommes étaient ivres de bière et de schnick, la grossière eau-de-vie chère aux gosiers d'Outre-Rhin.