‹ ŒuvresChapitre 12 sur 13 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Ce jour-là, une berline, portant les armes de la Coui\ pénétra dans l'enceinte de la Bastille et s'arrêta devant rhôtel de M. de Launay, gouverneur de la for» teresse.

Il en descendit d'abord une jeune personne fort élégamment attifée, puis un joli sous-lieutenant portant l'uniforme des Gardes-Françaises; le ruban couleur de feu de la Croix de Saint-Louis brillait au revers de son habit.

Tous deux, ensuite, aidèrent à descendre un vieil homme aux blancs cheveux flottants, vêtu d'un habit de velours brun, et dont le visage rose et détendu manifestait la joie la plus pure.

— Il m'était réservé, mes chers enfants, dit-il eri mettant le pied sur le rude pavé de la Cour, d'entrer ici en libérateur... Tâche fort douce, en vérité, et bien digne du « bonhomme Franklin ».

Ces visiteurs, on l'a deviné tout de suite, n'étaient autres que l'illustre savant américain, Diane d'Heur* tebise et le sous-lieutenant Bellefleur.

Le marquis de La Fayette, une fois purgés les huit jours d'arrêt de rigueur que lui infligea Louis XVI, pour l'exemple et en, souvenir de sa désobéissance, n'eut pas la moindre peine à obtenir du Roi ce qu'il demandait. Ce souverain était la bonté même, et la Reine, s'il avait hésite, aurait eagné la partie, elle venait de donner un dauphin à la France, délirante de joie,.

Jean Le Ferme, anobli et portant le titre de sieur de Bellefleur, reçut donc un brevet de sous-lieutenant. Quant à Diane, la Reine lui dit avec sa gentillesse ordinaire :

— Ma chère mignonne, avant de vous "confier le soin de faire mon portrait, je vais vous demander d'abord de m'exécuter celui de feu M. de Gibrac... Il me plairait de posséder un tableau me rappelant les traits de ce brave et charmant gentilhomme...

Ainsi, se réalisaient les rêves de la jeune fille et ceux du mort. Elle deviendrait, avant peu, un peintre à la mode; lui resterait avec la Reine à la rose.

Rien ne s'opposait plus au mariage de Mlle d'Heurtebise avec un officier du Roi...

Rien? Hein!... Il y avait encore un obstacle! M. le duc d'Heurtebise... On ne pouvait pas se passer du consentement paternel. Or, le vieil embastillé, à qui les gazettes avaient appris la fin dramatique de Boorner, pouvait fort bien, par vengeance ou dépit, opposer aux jeunes gens un fâcheux non possumus.

Comment réduire cet entêté? Marie- Antoinette trouva la solution de cet épineux problème...

Voilà pourquoi, en ce lumineux jour d'un décembre paradoxal de Tan 1782, Franklin. Diane et son Jean adoré allaient demander audience à M. de Launay, en son noir hôtel de la Bastille.

Dix minutes après leur arrivée, les visiteurs étaient conduits par l'aimable gouverneur à Vappariement où résidait, depuis quelques mois, M. le duc d'Heurtebise. C était une simple chambre, mais assez vaste, fort convenablement meublée H tenue avec un soin méticuleux.

;n n'y manquait p.u prisonnier. Ii pouvait çeceyi&ir des lettres et des visites, se promener à son #réç

. LA GUEflRE DES ÉTOILES • ; 233

Sur la plate-forme de la forteresse, lire, écrire et faire Venir ses repas du dehors, aux frais de Sa Majesté.

Mais le duc, après avoir connu la faveur du Bien- Aimé, ne pouvait pardonner à Louis XVI cet emprisonnement et, malgré les bons repas, les vins généreux, les visites de la Beaumesnil et de quelques demoiselles peu farouches, le pair de France ne cessait de maigrir.

Il fit toilette, afin de recevoir la visite que vint lui annoncer le gouverneur, et quand le savant entra, suivi de nos amoureux, ils virent M. le duc assis dans un fauteuil, en grande toiletie, le chapeau sur la tête, avec en sautoir le large ruban d'azur de l'Ordre du Saint- Esprit.

Pour répondre au salut de Benjamin Franklin, il eut la condescendance de soulever son tricorne, mais il ne répondit pas à la révérence de Diane et au salut militaire du jeune officier.

— Monsieur mon père, fit Diane en s'avançant, permettez-moi de vous présenter M. le docteur Franklin, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis d'Amérique, alliés de Sa Majesté... et aussi, M. le lieutenant de JBellefleur...

■ « Ce gentilhomme est ici de par le Roi.

« Il vient, selon le désir de Sa Majesté, vous présenter une requête...

D'un coup d'œil, M. le duc fit comprendre au fils d'un de ses métayers qu'il l'autorisait à parler.

— Monsieur le duc, fit alors Bellefleur en s'immobilisant dans un correct salut, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle d'Heurtebise...

Le vieillard haussa les épaules et éclata d'un rire sardonique. dont furent consternés les amoureux. Mais aussitôt, M. de Launay leur fit discrètement si^ne de

se retirer dans le fond de la pièce et s'en vint parler à l'oreille du prisonnier.

— Prenez garde, lui conseilla-t-il, à ce que vous allez répondre. Le Roi est fort courroucé contre vous, ec il peut, non sans raison, vous retenir céans jusqu'à votre dernier soupir. Vous fûtes le complice, inconscient certes, mais le complice tout de même, de l'agioteur étranger Hans Boomer... Sa Majesté m'a fait savoir que votre consentement...

— M'ouvrirait les portes de la Bastille? sursauta le duc. Eli! sarpejeu! il fallait le dire plus tôt! Puisqu'on me met ainsi le couteau sur la gorge, je suis bien obligé de consentir à tout.

Et il se mit à crier :

— Or donc, c'est entendu! Mariez-vous"! Je le veux bien! Mais ne comptez pas sur moi pour vous bénir!; Qu'un autre s'en charge!

Alors, Franklin s'avança :

— Mes enfants, fit-il avec son délicieux sourire, la neige de mon front me permet de remplir la procura' tion en blanc que M. le duc vient de délivrer...

Et il étendit les mains sur les jeunes gens agenouillés.

— Soldats d'amour de la Liberté, fit-il avec émotion, c'est en son nom et au nom du général Washington que je demande au Maître de toutes choses de répandre sur votre union ses grâces et ses faveurs...

Soudain, le canon se mit à tonner, faisant tressaillir la vieille forteresse de Charles V, car, tandis que, dans l'une de ses tours, se célébraient des fiançailles, là-ba9. dans le Versailles du Roi Soleil, on annonçait la fin des hostilités et la naissance officielle des Etats-Unis d'Amérique.

Page 1