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LE CHATIMENT

En apprenant de la bouche du général von Plufken que le marquis de La Fayette opérait, autant dire seul. en Virginie, contre lord Cornwallis, Ellen avait senti se ranimer sa fureur jalouse, et dès le lendemain de ce jour-là, elle sautait à cheval et se rendait au village des Tuscaroras.

— Que La Fayette disparaisse de la surface du globe, rageait-elle, et je retrouverai ma sérénité. Qu'importe le prix dont je paierai la paix de mon creur!

Elle méditait de s'offrir au chef Peau-Rouge, afin d'obtenir son aide... Ah! cette résolution désespérée faiblit soudain quand elle se trouva en tête à tête avec l'Indien, dans son wigwam orné de scaîps.

Alors, la Kessoise, pour décider Mohwack, se borna à lui dire :

— Je serai l'humble squawe du guerrier qui m'apportera le scalp du marquis de France, de celui que les Onéïdas, traîtres à la cause des hommes rouges, appellent Kayeicla!

Cela suffisait amplement à persuader Mohwack. Il déclara :

— Le grand chef des illustres Tuscaroras va re-

prendre le sentier de la guerre, et la fille du « gTos »*

jeune blanche à la toison nocturne, mettra ses pas dans ses pas.

Cette expédition, en effet, servait à la fois la haine qu'il vouait à tout et qu'aimaient les Onéïdas exécrés cr l'immense désir qu'il ressentait de posséder une femme de « race pâle ».

Sur l'heure, il convoqua ses meilleurs guerriers et se mit en roule.

La Kessoise s'attendait à avoir à repousser, quand viendrait la nuit, les violentes entreprises de l'Indien. Il n'en fut rien. Mohwack, comme tous ceux de sa race, possédait des trésors de patience. Il se croyait assuré de la victoire. Si sauvage qu'il fût, il savait qu'en amour il est plus savoureux de recevoir que de conquérir par la force.

La petite troupe parvint dans les parages de York- Town le lendemain même de la reddition de cette forteresse. Signalée aux troupes par des colons, elle fut vite repérée, puis enveloppée par la cavalerie de Lauzun. En effet, seuls Molnvaek et Ellen étaient montés.

Ils furent pris, ligotés, amenés à Moore-House, la honte et la rage au cœur.

Mohv, ack. les mains attachées. longeait, flanqué d'un cavalier américain armé, la rue principale de la ville de York-Town.

Sous le péristyle de la maison de lord Cornv.allis, le général Washington, entouré de son état-major, conversait avec ses aides de camp en regardant approcher ce chef qui avait été un des ennemis acharnés de la cause de la Liberté et qui, maintenant, impuissant, semblait un bandit tragique prêt à comparaître devant des juges.

Le Tuscaroraz certes* ne manquait .pas d'allure.. II

S 13 SOLDATS DE l'aMOUB

jetait à droite et à gauche de rapides eutips a œil. comme s'il cherchait encore le moyen d'échapper au châtiment vers lequel on le conduisait. Les curieux alignés le long de la voie, il ne semblait même pas y prendre garde. De même, il restait sourd aux plaisanteries décochées au passage par quelques habitants.

On vit soudain la monture du cavalier d'escorte faire un écart et se cabrer, au moment précis où paraissait Ellen. comme réduite à Fimpuissancc elle aussi.

A la vue de la jeune fille, le sauvage, d'un effort gigantesque, fit éclater ses liens. Il se trouvait alors juste en face d'une rue adjacente. Avec une agilité r v une force de grizzly. il bondit vers le Hessois, qu'il jRt rouler à terre d'une irrésistible poussée, et, enlevant El'en cnlre ses bras puissants, il prit le galop dans la Voie latérale.

Des habitants voulurent s'élancer sur les traces du fuyard, mais le légionnaire américain, soucieux de sa responsabilité, avait poussé déjà son cheval en avant. L'animal heurta deux des poursuivants, un troisième tomba, heureusement sans trop de mal, sous ses sabots, et il s'ensuivit une bousculade qui, arrêtant les plus zélés, laissa au soldat le soin de courir après le ravisseur en fuite.

Telle était l'agilité de l'Indien, malgré son fardeau, fcjue le cavalier ne put immédiatement le rejoindre. Pourtant, épuisé par son effort, Mohwack dut, au bout d'un instant, s'arrêter sous un porche formant angle. Là, dans l'ombre, il était relativement en sûreté; il avait déposé la jeune fille près de lui et tiré son tomahawk. Avec d'affreuses menaces, il lui enjoignit d'avoir à ne pas crier.

l Ellen, plus qu'à mi-niorle, n'entendait que cette voix.

ces paroles volubiles et les battements désordonnés de son cœur. Pourtant, elle ne tarda pas à percevoir aussi le galop du cheval du poursuivant...

Mohwack l'entendait aussi. Soulevant sa blouse de peau de chevreuil, il déroula avec une promptitude extraordinaire une sorte de lasso qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. Il prépara le nœud coulant, se mit en posture et, dans l'ombre, attendit...

Il y eut deux cris lorsque le cavalier passa: celui de l'homme désarçonné brutalement et celui d'Ellen. Son avertissement avait été donné trop tard. Tandis que l'homme démonté, les bras serrés au corps par le nœud coulant, gisait à terre, évanoui, le Peau-Rouge, bondissait par-dessus son corps, retenait le cheval par la bride et amenait l'animal à l'entrée du porche.

Saisissant alors Ellen par la taille, il lui donna l'ordre de grimper sur le cheval, tout en l'y aidant de toutes ses forces. En un clin d'œil, la jeune Aile* mande se trouva assise sur la selle, alors que son ravisseur bondissait en croupe, rassemblait les rênes et atta* quait la monture de ses deux talons.

Il était déjà loin du porche avec sa proie, lorsque des cavaliers, lancés sur ses traces, passèrent à cet endroit à leur tour...

Mohwack eut vite laissé derrière lui les dernières maisons. Maintenant, il galopait à travers la savane, se dirigeant vers la masse de rochers qui la barrait à l'ouest.

Ellen, secouée d'émotions, ne réagissait pas; elle n'eût pas hésité, sans doute, à se jeter à bas de la selle, si elle n'avait senti les deux bras musclés du sauvage lui serrer les flancs. Elle savait l'homme exaspéré, enfiévré, et ne doutait pas un seul instant qu'il se servît de ses mains qui guidaient la monture, pour l'étran»

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gier, si elle se débattait et cherchait à gêner sa fuite.

De temps en temps, le bandit se retournait pour s'assurer si ses poursuivants gagnaient du terrain. Il avait l'impression que son cheval faiblissait; c'était une bête médiocre et dont les naseaux sifflaient.

Il se pouvait qu'elle ne tînt plus longtemps désormais son train Or, les rochers où Mohwack espérait se trouver en sûreté étaient encore à plus d'un mille.

Cette distance fut franchie à grand'pelne. Les cavaliers américains gagnaient sur lui. A une portée de flèche du but, le cheval poussait des ronflements sourds, ralentissait son allure, était, sans aucun doute, rendu.

Comme il arrivait au pied de l'agglomération rocheuse, sous les coups de lasso que lui administrait le Tuscarora. il tomba pour ne plus se relever...

Son double fardeau roula à terre. Le sauvage se trouva aussitôt sur ses pieds : il n'avait aucun mal. Il aida sa captive à en faire autant; il n'apparaissait pas qu'elle eût été beaucoup plus maltraitée que luimême.

Dans tous les cas, il la saisit à bras le corps, la jeta sur son épaule et, après avoir constaté, d'un coup d'œil, que ses poursuivants n'étaient pas encore tout proches, il commença à gagner, par un sentier abrupt, les escarpements qui devaient le soustraire à ses ennemis.

Il marcha un grand quart d'heure, avec la rapidité que pouvait lui permettre son fardeau. Ellen. étourdie par sa chute de cheval, ne bougeait toujours pas. Mohjvack, épuisé, s'arrêta enfin...

Il se trouvait sur une plate-forme rocheuse, surplombant la plaine du côté opposé à celui par lequel il était venu. Il déposa la ieune fille sur le bord de

cette avancée, après avoir rapidement inspecté la topographie du Heu.

A cet instant, la jeune Hessoise se redressa sur un bras et regarda à son tour...

Elle frémit en apercevant l'abîme béant tout auprès d'elle. Quel dessein nourrissait donc à son égard son misérable ravisseur? Elle tenta de s'écarter, mais son corps heurta les jambes de Mohwack debout. Elle leva la tête vers lui; il la contemplait avec ce regard étrange et fascinateur qu'elle lui connaissait, ce regard cTophidien couvant sa victime.

Cette fois, Ellen Plufken eut peur...

L'Indien s'était accroupi à son côté. II ricanait maintenant et des phrases brûlantes, hachées, s'échappaient de ses lèvres:

— Les cavaliers blancs ne viendront pas nous poursuivre ici, belle fille aux chcveux-de-nuit! ou, s'ils viennent, il leur faudra laisser en bas leurs chevaux... Et les Faces Pâles sont peu agiles... et mal habiles à suivre une piste... Nous sommes ici tous deux... bien Seuls...

« Ouvrez bien vos oreilles!

« Mohwack est un grand chef... le chef de la nation tuscarora... Il ne craint personne, ni rouge, ni blanc. Et Mohwack a décidé que vous seriez à lui! Il n*a pu scalper le marquis français, mais il s'est évadé, et vous lui devez votre délivrance!

Son rire démoniaque découvrait des dents blanches et brillantes, dans sa face basanée :

— Mohwack te trouve belle! Il te veut! lu m'entend ?. que ton cœur se réjouisse! Tu seras la squawe d'un grand chef!

Terrifiée, Ellen écoutait ces affreuses paroles. Aucun recours. En bas, au pied des rocs, on percevait les voix

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des cavaliers qui discutaient... Ils avaient mis pied a terre; les uns voulaient prendre un sentier qu'ils prétendaient plus direct et plus facile, les autres n'étaient pas de cet avis... La jeune fdle fit un mouvement vers le bord de la plate-forme avec l'espoir d'être aperçue...

La main rêche de Mohwack se posa sur la peau de son épaule, en partie dépouillée de sa veste durant ces divers incidents.

A ce contact, Ellen Plufken frémit; elle eut uni geste de répulsion. De sa main libre, le sauvage dé' chira l'étoffe plus avant.

Il brandit son arme, en criant \

— Vivante ou morte, la fille blanche sera à moiTl La Hessoise se vit perdue. Elle ouvrit la bouche, espérant pouvoir appeler à son secours les cavaliers américains dont on entendait maintenant les pas au bas des rocs...

Mais un bras musclé, irrésistible, lui ceintura la taille; sur la peau de son cou, elle sentit le souffle de son persécuteur. L'idée d'un tel baiser la révolta. De ses deux paumes tendues, appuyées sur les épaules de l'homme, elle tenta de le repousser.

Comme il avançait toujours sa face, elle recula le plus possible la sienne et, dans l'exaltation de son raé* pris, lança un crachat...

Alors, ce fut la lutte. D'un effort suprême, Elletf s'était portée tout au bord du précipice; elle étendit uni bras au-dessus du vide :

— A l'aide! cria-t-elle. A l'aide, pour l'amour de; Dieu !

La réponse vint d'en dessous sous la forme de deux appeh successifs d'encouragement.

Que ces voix étaient lointaines encore ï Et l'Indien resserrait son étreinte.

• Bientôt, récupérant de suprêmes forces, dans son Iiorreur et dans son desespoir, Elîen réussit à repousser Mornvack un instant.

Aussitôt, un coup de pistolet éclata, tout proche. La Jeune fille, toute secouée, crut en sentir la fumée... A bout de forces, elle s'évanouit...

En rouvrant les yeux, elle vit. penché sur elle, avec ânxietc, le visage apoplectique de Hans Boomer.

— C'est moi. fit-il. c'est moiî Rassurez-vous donc, ma chère, ma jolie enfant!

— Mohwack? demanda Ellcn en frissonnant de teneur rétrospective.

( Boomer éclata de rire:

*' — AU tire fort bien. Il lui a logé une balle dans l'œil au moment précis où vous réussissiez à l'écarter de vous un instant.,. Son corps, en ce moment, doit être roulé par le torrent et se déchirer aux pierres qui l'encombrent. Que Satan ait sa vilaine âme!

— Mon ami, soupira la Hessoise en serrant tendrement la main de l'agioteur, je n'oublierai jamais ce magnifique service. Toute ma vie. je me sentirai votre Idébilrice!

: Boomer eut un sourire ambigu* ' Il trouvait singulièrement tentante cette belle brune, clont le grand désordre révélait avec indiscrétion certains charmes. S'excitant soudain, sempourprant de (désir, il songea qu'elle pourrait bien remplacer, pour lui. cette Diane d'Heuriebise qui lui échappait à jamais.

Certes, il regrettait la beauté blonde de la fille de ftï. le duc d'Heurtebise, mais la Hessoise était du même âge. Epousée contre son gré, la Parisienne eût 'été une amoureuse glaciale, celle-ci serait, il le pensait. Ide la volcanique espèce»

De son côté, en pratique héritière du général von Plufken, Ellen se consolait ainsi:

— La Fayette me hait, car il sait maintenant qui je suis. D'ailleurs, il ne m'a jamais aimée, pas même désirée! A quoi bon le poursuivre encore, s'acharner dans une vengeance dangereuse?

« Ce Boomer est un puits d'or. Le voilà sur l'âge... Le vieux mari d'une jeune et jolie femme ne résiste guère aux émotions d'un tête-à-tête trop fréquent... Je ne mettrai pas longtemps à hériter de sa fortune. Alors je trouverai bien, en Prusse ou en Silésie, quelque junker blond et très noble... à mon goût.

On le voit, tout semblait s'arranger à merveille pour ces deux misérables. Le soir même, ayant écarté Ali,ils scellaient leur entente.

Mais la Justice immanente veillait.

Elle allait agir, en se servant, pour les perdre, ut* leurs défauts eux-mêmes.

Le lendemain, en effet, Ali revint tout joyeux de la baie de Chesepeake.

— A Cause de ma stature peu commune, expliquat-i!, j'ai été remarqué par le capitaine Derven, de Saint-Malo, qui commande une frégate appelée Y AU liance. Il voudrait bien mettre à la voile pour l'Europe, cependant, comme il embarque le marquis de La Fayette. le sergent Belleiîeur et Mlle d'Heurtebise, il entend bien faire les choses. Il cherche donc un matelot de;tiné au service de table, un steward; il lui faut au^si trouver un maître-coq et un jeune marmiton.

« Aussi, ai-je pensé...

— Bravo! s'écrièrent d'une seule voix Ellen et le financier, en sentant se raviver leur haine.

Ali continua, montrant ses dents cruel les., avec une certaine satisfaction!

— J ai pensé ceci, Monsieur, je pourrais fort bien jouer le rôle de steward — et d'étrangleur à l'occasion. Pendant cela, vous seriez, dans la cuisine, à jouer celui de maître-coq empoisonneur...

« Quant à miss Ellen, les cheveux tondus, habillée en mousse, elle fera très bien le gâte-sauce. .,

Et, réprimant d'un geste tout enthousiasme encore prématuré, le musulman termina:

«— Enfin, il y a, parmi l'équipage de Y Alliance Vingt-cinq déserteurs anglais...

Alors, pour la première fois de son existence, l'agioteur^ serra la main de son factotum.

— Ali, c'est du génie! s'écria-t-il délirant de joie. Hoch! Hoch! nous tiendrons, avant peu, ces démons-là à notre merci.

Ellen avait maintenant certains droits sur Boomer* et elle le lui fit bien voir. Elle ne se souciait nullement de rejeter Diane d'Heurtebise dans les bras du financier! Celui-ci dut la calmer.

— C'est toi que j'aime, Ellen. Quant à cette petite mijaurée fadasse, je me bornerai à me venger de ses îdédains, d'abord en la séparant de son sergent, ensuite» en la confiant à Ali. Ce brave garçon fera d'elle le torchon-gras du navire. Nulle besogne répugnante ne lui fcera épargnée.

« Dès que nous aurons touché une escale anglaise el remis La Fayette et Bellefleur aux autorités, je con* duirai Diane à son noble père. Elle goûtera la misèrd en sa compagnie, car M. le duc ne vit que de mes subsides I

Le lendemain soir, le capitaine Derven engageait Ie> steward, le maître-coq et son sous-ordre. Il déclarait,- \ en se frottant les mains; }

— Nous pourrons lever l'ancre à l'heure de la mare* haute. Je vais faire prévenir M. le marquis... et adiei vatî

Depuis six jours, les côtes du Nouveau-Monde, où idanse la jeune Liberté, ne sont plus qu'un souvenir. La frégate Y Alliance, poussée par un bon vent de sudest, file grand ) rgue vers la France encore si lointaine.

A bord, tout, va bien. La Fayette, heureux, commence à rédiger ses mémoires. De leur côté, dès qu'ils sont seuls, Diane et Jean échangent d'interminables serments.

Tout marche à souhait en apparence, car, depuis 'deux nuits, la cambuse du navire est le but d'étranges rendez-vous. Boomer, soigneusement grimé, affublé du costume et du haut bonnet blanc, insigne de ses fonctions, préside à de ténébreux conciliabules, en compagnie d'Ali et d'EUen. Ce singulier et trop joli marmiton ne le quitte jamais, pas même pour dormir. Douze matelots anglais sur vingt-cinq, les autres sont de service, débattent avec le financier les modalités de l'action. La révolte aura lieu de nuit. On s'emparera d'abord du capitaine Derven, qui est l'âme de Y Alliance, puis du marquis La Fayette, car il a toujours des armes à sa portée. Le reste se fera tout seul.

Un point noir préoccupe bien les transfuges anglais : l'accueil que leur fera l'Amirauté, de Sa Gracieuse Majesté. Hans Boomer les rassure. On saura gré aux déserteurs d'amener au roi George un prisonnier tri que le marquis de La Fayette. Aussi bien, il est lui, Boomer, l'intimé ami de lord Erown, le chef de Vin* telligent Service en France. Il se chargerait de tout.

Ses guinées et ses louis d'or possèdent, d'ailleurs, une éloquence suffisamment persuasive. On se mit enfin d'accord.

Le coup de main se fera dans la dixième nuit du voyage.

Les amoureux, nous ne l'avons pas ^it, en suivant La Fayette à bord de V Alliance, étaient accompagnés des deux dogues. Comment en aurait-il pu être autrement?.

Rie et Rac supportèrent fort mal le début de la traversée. Les animaux sont parfois plus sensibles au mal de mer que les humains. Mais cette terrible incommodité, on le sait, ne s'éternise pas. Après sept ou huit jours de souffrances, elle disparaît jusqu'au prochain voyage. Il en fut ainsi pour les anciens gardiens de Gif. Sitôt revenus à la santé, ils décidèrent, comme tous leurs pareils l'eussent fait à leur place, de \ le domaine flottant.

Cela changea la face des événements.

Ils explorèrent la cale et, s'il y eut quelque dommage, ce fut au détriment des rats qui y avaient élu domicile; ils errèrent dans les batteries, dans l'entrepont, fêtés par les matelots et jouant avec eux.

Vers le soir, attirés par une alléchante odeur de rata, ils se dirigèrent, la truffe humide et la queue frétillante, vers la cuisine où opérait Hans Boomer. Cela n'alla pas mal du tout. Ils n'avaient jamais vu l'agioteur et ne lui voulaient aucun mal. Quelques rogatons, judicieusement distribués, allaient même lui valoir la gratitude des deux bons chiens, quand, brusque, le drame se déclencha.

228 SOLDATS DE l'aMOUF

Ali venait d'entrer.

Ce fut affreux!

Les dogues ont, sans doute, un sens qui manque aux humains... A sa seule odeur, malgré la défroque de valet dont il était accoutré, Rie et Rac reconnurent, tous deux à la fois, l'homme qu'ils avaient combattu sur la route de Rennes à Lorient, l'ennemi de Diane, son ravisseur ! ■

Mordu aux jambes et aux bras, assailli de toutes parts, Ali, terrorisé déjà à la seule vue des terribles mâtins, poussait des cris stridents, vite imité par Boomer. Un tourne-broche en mains, ce dernier essayait de repousser l'assaut féroce.

Nos amis se trouvaient sur le pont à ce moment-là. Ils étaient en train d'écouter le capitaine Derven leur contant, avec verve, ses souvenirs de vieux loup de ^ner. f

— Que se passe-t-il? Qu'ont donc les chiens?, Ils se précipitèrent et furent vite renseignés. Jamais encore La Fayette et ses amis n'avaient pénétré dans la cuisine de la frégate où officiait l'agioteur. De son côté, celui-ci s'était astreint à ne pas se montrer.

Si le déguisement quasi génial d'Ali avait été capable de leur cacher sa véritable personnalité, celle d'Hans Boomer fut vite dépistée: le gros homme ne pouvait pas faire disparaître sa bedaine, et qui avait une fois regardé ses yeux faux et fins de renard ne pouvait plus les oublier.

— Lui! s'écria aussitôt Diane avec un mouvement de répulsion.

— Hans Boomer ici? s'étonna La Fayette. La ca« naillel . y ■

Quant au capitaine Derven. édifié depuis longtemps sur le compte de l'agioteur par les récits de La Fayette et des fiancés, c'était un homme de décision prompte. Il montra le faux maître-coq aux trois matelots venus à sa suite et ordonna:

— Empoignez-moi ce morceau de lard. Aux fers! Rie et Rac s'acharnaient toujours sur Ali. Celui-ci

avait fini par rouler sur le plancher. Diane eut beaucoup de mal à leur arracher leur proie. Le misérable était en fort piteux état:

— A la cale! commanda le capitaine.

Et. tourné vers La Fayette, il résuma:

— En somme, nous tenons deux sacripants coupables de rapt et de violence vis-à-vis de Mlle d'Heuriebise, d'assassinat commis sur la personne d'un jeune Américain nommé Tom Blass et aussi d'atteinte au crédit du Trésor Royal, ce qui est un crime d'Etat... Leur compte est bon!

« Ce qui m'enquiquine, continua le malouin en se grattant la tête, c'est la question de la cuisine... Le marmiton, il est vrai, nous reste.

« Où diable est-il passé?, | Un marin déclara:

— Le gamin est dans son hamac... 11 est un peu mal fichu à c'te heure.

— Il devra s'occuper du frichti.

Le matelot mentait. Il savait très bien qirEllen, Terrorisée, s'était réfugiée, dès le début de l'affaire, dans la cambuse. Mais il se sentait attiré vers cette jeune femme déguisée en marmiton et il se promettait bien de se faire payer, à sa façon, le service qu'il lui rendait là.

De fait, Ellen, épouvantée, continua jusqu'à Cher- Eourg. a demeurer cachée en sa cuisine. L'équipage

garda le secret. Mais elle en arriva à regretter Mohwack, tant cette discrétion fut péniblement obtenue.

Le lendemain, comme nos amis se retrouvaient sur le pont et allaient saluer le capitaine, occupé à faire les cent pas, les mains dans ses poches, La Fayette, après quelques préliminaires de courtoisie, lui demanda des nouvelles des prisonniers.

— Attendez, fit calmement le malouin dont l'œil malicieux brilla sous les sourcils en buisson, je crois qu'ils n'ont jamais dormi d'aussi bon cœur.

— Ils ont cependant la conscience assez...

— Bah! trancha le capitaine Derven en bourrant sa pipe, ils sont jugés maintenant, donc paix à leurs âmes!

Et, comme chacun ouvrait des yeux surpris, il déclara, en désignant la corne de brigantine:

— Après avoir gigoté là, au bout d'un filin, le temps nécessaire, je les ai fait descendre et jeter à la mer... De profundis!

Pâles, nos amis se regardèrent. Derven continuait:

— Je les ai interrogés cette nuit... Les rascals avaient distribué des guinées à nos vingt-cinq goodmen déserteurs... Pour ceux-ci, le pardon: après tout, ils sont Anglais... Pour ceux-là, une garcette!

« On les a pendus à l'aube.

« A mon bord, je suis maître après Dieu. Rien ne m'obligeait à conserver des paroissiens pareils. J'ai consigné sur mon livre de navigation tout ce qu'il fallait pour motiver ma décision. Dans un instant, je rédigerai, en procès-verbal, vos témoignages. Vous signerez. A Cherbourg, le papelard sera remis aux autorités compétentes.

« Ainsi, Mademoiselle et Messieurs» les «: formes » seront-elles respectées, -~"

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