DEVANT L AUTRE AUBERGE
Sur la place du bourg le chanteur s'égosille. Il pleut, il vente, il neige... à cette heure il grésille; Mais l'homme se complaît aux refrains les plus longs Et chevrote en narguant le bruit sec des grêlons.
Quand cet estropié lève son bras, — l'unique, On voit sous son aisselle un grand trou ; sa tunique Bâille, grandeur décime où l'on peut voir encor Le long des parements courir quelques fils d'or. C'est un cadeau.
Pour mieux l'ajuster à sa I aille Le manchot dans le flanc a dû faire une entaille; Puis il a froidement cousu tout au milieu
Une pièce écarlate à travers l'habit bleu. Celui-ci, consterné de cette extravagance, Grimace au souvenir de sa vieille élégance.
Le vent hurle, le gueux hurle plus haut, sa voix
Est tantôt à la cave et tantôt sur les toits;
Elle s'envole et va décrocher dans la nue
Au-delà de l'ut dièze une note inconnue.
La grêle couvre l'homme, inonde son chapeau,
Larde sa barbe rousse et lui pique la peau ;
Sa main tremble, son nez bleuit, sa lèvre saigne,
Mais il reste debout et tourné vers l'enseigne
De l'auberge où, surpris de l'aubade en plein vent,
Des attablés rougeauds, que n'émeut pas souvent
La musique des gueux, viennent tous à la ronde
Appliquer aux carreaux leur trogne rubiconde.
Des almanachs hésitants Mars a mis dans tous les temps Les pronostics en querelle; Son caprice est sans pareil :
Pluie ou vent, brouillard, soleil, Neige ou grêle.
C'est un mois extravagant; Aujourd'hui, c'est l'ouragan Qui hurle dans ses trompettes, Quelques précoces chaleurs Demain sécheront les pleurs Des tempêtes ;
Puis, pendant que le jour croît, Tout à coup revient le froid, Puis encore la bourrasque.
Arlequin quotidien, Mars est un comédien
Bien fantasque,
Qui, dès le premier tableau, wSe montre et joue avec l'eau, Qu'il déverse en cataracte; Un drame torrentiel Avec un bout d'arc -en-ciel Dans l'entr'acte.
Colombine n'est pas là; Bientôt, en gai falbala, Du ciel elle va descendre; En attendant, Arlequin Taquine ce vieux coquin De Gassandre.
Au premier plan du décor
L'ajonc montre ses fleurs d'or ; Les coudriers dans les haies Balancent leurs chatons neufs Sur la tête des houx, veufs De leurs haies.
Sur le talus des fossés D'autres fleurs, bouquets tassés, Ouvrent leurs petits calices Et dans les bas-fonds des prés Brillent les pompons dorés Des narcisses.
Aux murs servant de portants, On peut voir de temps en temps Des touffes blanches écloses Aux abricotiers hardis. — Et les pêchers étourdis Sont tout roses.
Pas de musique d'abord ; L'hiver a frappé de mort
Les gosiers de la nature.
Le coq chante le premier; 11 sonne sur son fumier L'ouverture.
Le merle siffle un solo ; Miaulant en trémolo.
Le chat, qu'en vain l'on séquestre, Se lamente nuit et jour, En attendant le retour De l'orchestre.
Fins gymnastes, les pigeons Font culbutes et plongeons Dans la bruine des aurores, Où défilent les vanneaux, Pareils à des dominos Bicolores.
Courant du gîte au fourré, Le lièvre passe, effaré; C'est le Pierrot de la farce.
Pressant leur vol alaiigui, Les grives s'en vont au gui, Bande éparse.
Déjà le bouvreuil goulu Becqueté un bourgeon velu, Le jette à terre et décampe, Taudis que, danseur falot.
L'écureuil passe au gSlop Sur la rampe.
La scène change à la (in ; Colombine en séraphin Fendant la voûte azurée, Vient descendre au dénouement.
Le printemps fait brusquement Son entrée.
Arlequin lui saute au cou, Puis il jette dans un trou Gassandre ébloui qu'il brave Et le vieil hiver sournois
Est verrouillé pour neuf mois Dans sa cave.
Devant le trou du souffleur, L'œil en feu, la joue en fleur, Golomhine au bon parterre Chante le couplet final Du mélodrame hivernal Qu'on enterre.
C'est un gai De Profundis.
Les violons dégourdis Sonnent de façon discrète :
Le bonhomme est trépassé, Reqniescat in pace.
Turlurette !
Le poète émerveillé Et juste à point réveillé, Accomplit, tout en liesse, Son devoir de spectateur En applaudissant l'auteur De la pièce.
Dans le décor du printemps Il salue en même temps Le Créateur et l'Aurore; Dans les splendeurs du ciel bleu Il entrevoit le bon Dieu Et l'adore.