‹ ŒuvresChapitre 68 sur 70 · LES DINDES · texte numérisé non relu

LES DINDES

Les dindes vont aux champs où quelque faim les pousse. Chaque poule picore et parfois le coq glousse, Branlant sa caroncule énorme, aux tons vineux. Nous autres villageois nous sommes bien heureux : Ces dindes aux pieds noirs, qui vont par les contrées, Demain nous les verrons, fumantes et dorées, Appesantir la broche et dans leur tendre chair, Se pâmer sous le rire amoureux du feu clair.

Le Gendarme royal était un haut rentier ; Dédaigneux de la solde, il servait par quartier Et lorsqu'avaient pris fin ses gardes volontaires, Il chevauchait l'espace et rentrait dans ses terres. Droit en selle, un peu gros sous sa veste chamois, La cocarde au soleil, il arrêtait parfois Son joli cheval brun à l'ombre des tourelles. Le Gendarme causait avec les damoiselles. Plus d'une lui disait : « Monsieur le lieutenant, Vous venez de la Cour, qu'y fait-on maintenant? Car nous ignorons tout dans l'exil des provinces. » Alors il leur parlait de la Cour et des Princes, Il contait en passant les nouvelles du jour,

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Puis le soldai, mêlant le regret à l'amour,

Saluait de la main les belles exilées

Qui le suivaient des yeux jusqu'au fond des allées.

Il rentrait au logis. Mais, tout galonné d'or,

Dans le quartier suivant le beau Gendarme encor

Remontait sur sa bête et fuyait dans les brumes.

Il revenait sous les balcons montrer les plumes

De son vaste chapeau tout rempli de brouillard.

Il revenait plus frais, plus jeune, plus gaillard;

Il ne s'épuisait point en conciliabules,

Il mettait pied à terre et dans les vestibules,

Sur la dalle où les clous de ses bottes entraient,

Vers les chauds bâillements des portes qui s'ouvraient,

Jusqu'aux foyers ardents où liaient les flambées,

Le Gendarme marchait à grandes enjambées.

Ou lui disait : « Quel temps ! Seyez-vous, chauffez- vous. »

11 s'asseyait, causait; il faisait les yeux doux

À quelque jeune femme, à quelque belle fdle

Un peu dominatrice et pourtant si gentille

Oue le soldat vaincu sollicitait sa main.

Il criait aux parents : « Je l'épouse demain! »

Il se jetait aux pieds de la mère attendrie.

C'est ainsi que Turpin de la Mortellerie, Gentillioininc normand et Gendarme du Roy, En mil sept cent cinquante et un, par un temps froid, Fut lui-même, à l'effet de promptes épousailles, Terrassé par l'Amour en allant à Versailles.

Le voilà marié, transformé, rajeuni.

Sa maison de campagne est un curieux nid

Posé sur la prairie immense et presque rase.

Tout près, un haut manoir la domine et l'écrase.

Mais VOullerie épaisse, au couchant, au levant,

Au midi comme au nord, hrave l'effort du vent ;

Elle est solide, eile est fermée et calfeutrée.

Quand la nuit pluvieuse inonde la contrée,

Elle oppose à la nuit mauvaise, aux jours grognons

Son toit impénétrable et ses quatre pignons.

Ce soir, dans l'âpre vent, la girouette grince; Aux dernières lueurs d'un crépuscule mince, La terre est toute blanche et le ciel presque noir. Le Gendarme du Roy dans son petit manoir Lit, devant un feu clair activé par la bise

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Un billet de son chef, le Prince de Soubise :

« Monsieur mon compagnon, je vous ay désigné

Pour servir près du Roy... » Plus bas, l'ordre est signé.

Au nom du Maréchal, par Monsieur de Vernège.

Le Gendarme royal, qui voit tomber la neige,

Allonge en soupirant ses bottes vers le feu.

Il se redresse et dit : « C'est donc moi, ventrebleu!

Louis Turpin, seigneur de la Mortellerie,

Qui fin janvier laissant mon épouse chérie,

Irai prendre et monter la garde à Trianon?

A peine marié ! Je vais répondre non !

C'est infâme ! »

Le vent murmure et l'homme gronde; Il regarde sa femme : elle est grande, elle est blonde, C'est une Scandinave au profil jeune et fier. Lui, soldat grisonnant, il l'amenait hier, S'inclinait galamment et baisait ses mains blanches Dans leur gentilhommière, entre Échauffour et Planches. Devant ce doux tableau de la lune de miel Turpin songe : « Ma femme habitait près du ciel, Sur un coteau, nommé la Haute-Dorerie.

Elle est d'une maison cultivée et fleurie; Je voudrais qu'un poème exaltât sa beauté, Je le lirais... »

Il lit : « Arrivez bien monté, A Versailles, le trente. Équipage de guerre. »

Eh bien! Non! Je suis las de ce métier vulgaire. « Madame, écoutez-moi : Je reste auprès de vous. Elisabeth, faut-il tombera vos genoux?

M'y voici. Je t'implore! »

Elle fait : « Prenez garde, Vous trahissez le Roy, vous êtes dans la Garde, Messire, pensez donc ! »

Turpin grogne.

« Parbleu ! »

Dit-il, en retournant s'asseoir au coin du feu. Il bondit sur un siège, il s'y met en pelote Et grommelle : « Huit jours, dans huit jours, saprelotte! »

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Il regarde sa femme avec des yeux méchants

Et doux, rêvasse encor, soupire et, l'œil aux champs,

Il voit ce haut logis de la Beauvoisinière ,

Dont le chemin ressemble à quelque grande ornière.

Hier matin, c'est là, qu'entre des joncs foulé,

Un lièvre tout à coup fit ce prompt déboulé.. .

ïurpin songe tout bas : Ce fut un coup superbe

Et quel joli manchon le lièvre a fait dans l'herbe !

Engraissé par le trèfle et le thym des halliers,

Qui laisse dans la chair des goûts particuliers,

L'animal à présent mêle dans mes cuisines

Son fumet à celui de quatre bécassines.

Turpin rit dans sa barbe. Il mâchonne :

u Vraiment, Si Monsieur de Soubise, en un déplacement, Traversait YOuUerie et ce coin de province, Il dînerait ce soir comme moi... comme un Prince. Avec ma femme. Eh! Eh! Je le vois, je le vois. Il se penche vers vous, Madame, et dans sa voix Tremble un désir. Tenez la chose pour certaine. Il me dit : — Lieutenant, vous serez capitaine...

Bon Maréchal ! Mais, oui, pour avoir un brevet Il suffit d'un hasard, d'un lièvre, d'un civet, D'une femme. Il suffit d'un époux débonnaire Qui mène son épouse à Versailles. Tonnerre! »

Soudain, le siège craque et ïurpin fait un saut. Il est debout, surpris d'avoir crié si haut. Sa femme, qui suivait la scène épouvantable, Lui dit en souriant : u Venez vous mettre à table. »

Ce potage est exquis, le bon pain, le bon lait... C'est ainsi qu'en mangeant le Gendarme parlait. Sa cuillère à grands coups vidait l'assiette creuse Où, roi de la faïence illustrée et joyeuse, Un coq bleu de Rouen vers des poules d'émail Courbait sa crête ardente et gonflait son poitrail. « Enlevez » , dit Turpin.

On apporte une tanche Dont l'or éclate aux veux sur de la crème blanche,

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Suivent un civet noir, une anguille en tronçons;

Puis un canard, flanqué de quatre bécassons.

Les flambeaux, çà et là, jettent des flammes vives.

Pourquoi tant de lumière et si peu de convives?

On attendait M. de Boislisle, un vieillard;

Puis un autre voisin : le chanoine Douillard. Mais l'ouragan ayant hurlé dans ses trompettes, Ils sont restés chez eux à l'abri des tempêtes. La neige au loin s'étend comme un vaste linceul.

<( Madame, dit Turpin, quel bonheur d'être seul

Avec vous dans la vieille et solide Oullerie;

Qu'il est doux, quand le sombre hiver est en furie,

De braver la tempête et ses déchaînements

Dans ce manoir trapu qu'ont bâti les Normands!

Quel plaisir d'oublier le Grand Trianon rose,

Et le parc et la ville et jusqu'au roi morose,

Et de sabler ce vin de Chypre aux tons ardents,

Alors qu'un rire frais éclate entre tes dents.

Peste soit de la Cour et foin des courtisanes!

Tous ceux qui n'aiment pas leurs foyers sont des ânes;

M Oullerie est charmante et ce pays m'est cher.

Dites, qu'en pensez-vous?

— Moi? Rien. C'est un désert.

— Un désert! fait Turpin d'une vois désolée... Vous n'avez donc jamais regardé la vallée, Ni les champs qui sont là, derrière les coteaux?. Ils sont pleins de logis, de manoirs, de. châteaux, De moulins, de moustiers et de clochers sonores Qui, lorsque vous dormez, chantent dans les aurores ! Au fait, je suis bien bon quand vous n'écoutez rien De pai'ler. .. Je radote aussi !

— Vous parlez bien, Gomme un poète.

— Oh ! oh ! vous vous moquez, bel ange. Comme un poète! Alors je suis fou? C'est étrange. Peut-être que l'esprit du désert est en moi. Un désert? Admettons. Pourtant, les gens du Roy Non loin, dans les fourrés de Perseigne et d'Écouves, Forcent les sangliers et massacrent les louves; L'antique Saint-Evroul, que baignent des étangs. Voit les meutes passer sous les cors éclatants ;

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Aux vitres que le soir pâle a décolorées Le moine entend vibrer les accords des curées. Le cerf est mort. Voici la nuit, mon Compagnon. Je parle en ce moment au duc de Matignon, Ou bien à ce marquis Micbel de Roncherolles Dont la boucbe amusante est pleine de paroles. Vous, madame, suivez le comte du Fourac, Celui qui, redouté dans les coups de tric-trac, Mène si bien son jeu sur les flècbes d'ivoire. Ajoutez donc, madame, un sourire à sa gloire. S'il vous ennuie avec quelque fade ebanson, Écoutez les soupirs de mon cousin Cbausson, Fauconnier dont le titre emplit toute l'oreille : « Piqueur au premier vol du Roy pour la corneille » Vous le suivez dans son désert de Saint-Germain ; A moins que, de nos bois reprenant le chemin, Vous ne vous en alliez doucement, un peu lasse, Chez Monsieur de Montreuil dîner après la ebasse. Aous nous retrouvons là. Le seigneur d'Echauffour Renouvelle pour vous les grâces de la Cour. C'est un homme étonnant celui qui, sans rature, Peut signer tous ses noms et dont la signature

Fait un alexandrin qu'il montre avec orgueil :

« Le Président Cordier de Launay de Montreuil » .

Pour vous il est tout miel. Sa tenue est choisie,

Il porte un habit noir en drap de Silésie.

Je vous vois avec lui rentrer dans les salons.

Il cause, il bâille, il rit, vire sur ses talons,

Et sachant qu'on dort bien dans les vastes demeures,

Il dit : a Bonsoir, je vous salue, il est dix heures. »

Son laquais le précède et sa femme le suit.

Le Président se couche et sommeille à grand bruit.

A dix heures !

C'est l'heure où la lune s'étonne Devoir passer mon ombre au bassin de Latone; C'est l'heure où protégeant Louis le Bien-Aimé, J'entends de loin Montreuil qui ronfle à poing fermé, Dans son désert! Il dort, il digère à merveille Et sourit, quand parfois l'ouragan le réveille. J'en suis jaloux. »

Turpin se lève et tout à coup, Il bondit vers sa femme ; il lui baise le cou, Les yeux, les mains, s'assied près d'elle et se balance. Il se berce lui-même au milieu du silence,

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Rêve, ne bouge plus. Le temps passe. Aucun bruit. Mais Turpin se réveille, il parle clans la nuit : « Je voudrais, ne sachant si tu boudes ou pleui-es, Femme, entendre ta voix.

— Messine, il est dix heures ! »

C'est la Chevallerie, et c'est bien Hautéclair, Puisqu'avee ses deux tours il monte, il rit dans l'air; Puisqu'il va, dans les jeux de la clarté française, Du grand Louis Quatorze au charmant Louis Seize. Là, celui qu'on admet sur les degrés du seuil Entre, s'incline et voit le somptueux accueil D'ancêtres dont la gloire emplit le vestibule, Le visiteur se mêle au conciliabule Qu'autour de lui, là-haut, dans leurs cadres éteints, Tiennent les durs barons et les marquis hautains. Des tableaux féminins cherche aussi les visages, 0 passant, vois les yeux, les lèvres, les corsages, Et s'il te faut des noms, l'écho des escaliers Dira : Saint-Pol, Forval, Hautéclair, Beauvilliers. Les pages, les bergers, les amants, les amantes,

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Où sont-ils? Mais, partout, car des ombres charmantes

Peuplent les deux salons où leur brillant essaim

Passe, tourne et s'anime aux sons du clavecin;

Ils chuchotent, s'en vont, forment des théories,

Ils ouvrent les petits carreaux des galeries

Et partent deux à deux vers le Temple d'Amour.

Une femme est restée à son bonheur du jour.

La nuque enrubannée indique une bergère;

On voit sur le papier courir sa main légère.

Elle écrit. Non loin d'elle, immobile, courbé,

Le jabot élargi, se tient un jeune abbé.

Il songe aux doux serments dont les cœurs sont esclaves.

Puis, il prête soudain l'oreille à des pas graves.

Il s'efface. La porte, ouverte à deux battants,

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