I. Lamberti
ces lignes que je lui adresse. Il aura soin de vous déterrer dans la grande ville et de vous les faire tenir.
Sachez que depuis plus d'un mois j'ai dans ma maison une quarantaine de bouquins qui vous appartiennent, et que j'ai retirés de chez l'honnête D. Vincenzo, contre mon reçu. L'ouvrage que réclame Visconti, l'antiquaire, est du nombre, et j'ai déjà prévenu son frère, le libraire, que ce livre est chez moi à sa disposition.
Votre Amati est un peu mécontent de vous, n'ayant pas depuis longtemps palpé de votre argent. Le bonhomme prétend que les dix piastres que vous lui avez données, à votre dernier départ de Rome, n'étaient qu'une ancienne dette, pour certains soins qu'il avait donnés à votre Cavalerie de Xénophon. L'Anabasis est, selon lui, un marché à part, et d'une tout autre importance. En effet, j'ai vu son travail, et il faut avouer qu'il s'est surpassé lui-même, tout comme il a surpassé votre attente et vos désirs; car, au lieu de variantes d'un seul manuscrit, vous en avez de quatre, et le tout forme une énorme liasse grand in-folio. Vous trouverez des accents, des virgules, des lettres, des mots, des phrases, enfin des lignes et des périodes entières, qui, pour la première fois, vont prendre leur place dans l'édition que vous nous donnerez un jour de l'expédition de Cyrus. Cela vous fera une gloire immortelle, dit Amati, qui y renonce généreusement en votre faveur, à condition que vous lui donnerez force beaux sequins. Ne voulant pas m'en rapporter à son avis là -dessus, j'ai prié Marini d'estimer son travail, et il dit qu'en conscience vous ne pouvez lui donner moins de vingt louis. Voyez si ce prix vous convient; car s'il vous effraie trop, il y aurait moyen de vendre ces variantes en Allemagne, où Amati jouit déjà d'une certaine réputation, à cause d'une découverte qu'il croit avoir faite, que le traité mpi ityouç n'est pas de Longin, mais de Denys d'Halicarnasse. Ses preuves, qui me semblent assez faibles, ont cependant fait du bruit en Allemagne, et le pauvre Amati est tout glorieux d'avoir fait parler de lui et de sa découverte ces savantissimes professeurs. En attendant, si vous voulez garder son travail, envoyez au moins un à-compte
à ce pauvre graculus esuriens, qui est, plus maigre que jamais. On dit ici que vous avez quitté le service : d'autres prétendent que vous méditez d'y rentrer. Je vous reconnais là. Quoi qu'il en soit, tâchez de venir dans notre ville, libre et impériale, où je désire bien de vous revoir.
À M. AKERBLAD,
Milan, le 14 octobre 1809.
Monsieur, j'ai trouvé ici votre lettre du 21 juin. Grand merci de vos soins obligeants pour mes livres, papiers, collations de manuscrits, etc. Mes affaires philologiques sont aussi bien entre vos mains que jadis les affaires politiques du roi votre maître. Je doutais que vous fussiez maintenant en Italie, et je vois avec grand plaisir que je puis encore espérer de vous retrouver à Rome, où partant demain, j'arriverai un mois après cette lettre; car je m'arrêterai tout autant à Florence, comme chargé par M. Clavier de certaines recherches relatives à son Pausanias. Je fouillerai aussi pour mon compte dans les vénérables bouquins.
Amati est bon de se figurer que je vais l'enrichir; je ne peux ni ne veux dépenser un sou pour le grec; voici tout ce que je peux faire : le libraire qui imprimera, Dieu sait quand, cet Anabasis, paiera le travail d'Amati. Je ne donnerai le mien qu'à cette condition.
J'ai quelque souvenance d'avoir été soldat; mais cela est si loin de moi, qu'en vérité je le puis ranger parmi les choses oubliées. J'étais, comme on vous l'a dit, rentré dans le tourbillon, comptant imprudemment sur l'amitié d'un comte avec qui je me trouvai loin de compte. Catherine de Navarre, dit-on, fut fille amoureuse et drue, qui eut un mari débile, et comme on lui demandait, le lendemain de ses noces, des nouvelles de la nuit, elle répondit en soupirant : Ah! ce n'est pas mou compte! Elle entendait le comte de Soissons, doui
If mérite lui était connu. Il m'est arrivé le contraire : je pensais trouver un ami, mais hélas! c'était un comte. Vous sauvez tout quand je vous verrai... Dites de moi, si vous voulez-
11 prit, quitta, reprit la cuirasse et la liaire.
Pauvre hère, mais content, si jamais homme le fut.
LETTRE DE M. CLAVIER
Paris, le 3 septembre 1809.
Nous voug avons écrit quatre fois, mon cher Courier, et n'avons pas eu de réponse. Heureusement qu'Alexandre Rasili, deVienne, a écrit à M. Coraï, et lui a mandé que vous aviez quitté l'armée. Dites-nous donc comment il se fait qu'après avoir été si empressé de reprendre du service, après avoir même un peu rêvé ambition, vous l'ayez quitté de nouveau si brusquement : je crains bien que vous n'ayez fait encore quelque coup de tête.
Vous ne me demandez pas de nouvelles de votre Xénophon, et vous avez raison ; car j'ai honte de vous dire que le texte grec n'est pas encore fini d'imprimer. Stone, avec beaucoup de bonne volonté, a très-peu de caractères grecs, et n'a point de compositeur pour cette langue; c'est donc son prote, homme Vrès-intelligent, qui compose lui-même; et comme il a d'autres occupations, cela ne va pas vite.
Vous voilà donc entièrement libre et parcourant la belle Italie : si, en visitant les bibliothèques, vous trouvez quelque manuscrit de Pausanias qui vaille la peine d'être collationné, je vous prie de m'en donner avis. Je vous enverrai la liste des principales lacunes qui se trouvent dans cet auteur, et les manuscrits qui auront les mêmes ne méritent guère d'être collationnés, puisqu'ils seront sans doute semblables à ceux que j'ai ici. Je me suis remis à ce travail, quoique je ne prévoie guère quand je pourrai le finir. J'y fais tous les jours de nouvelles corrections; mais malheureusement il y a
beaucoup plus do lacunes qu'on no croit, et ce n'est que par le secours des manuscrits qu'on peut les remplir. J'ai vu à Paris un Grec qui a demeuré longtemps à Florence, et qui m'a dit y avoir vu, je crois, dans la bibliothèque Victorienne, un manuscrit de Pausanias du neuvième siècle, plus ancien, par conséquent, que tous ceux que nous connaissons; comme vous y passerez sans doute, veuillez vous en informer...
A M. CLAVIER
Milan, le 16 octobre 1809.
Yite, monsieur, envoyez-moi vos commissions grecques. Je serai à Florence un mois, à Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte de tous les manuscrits de Pausanias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Laissez-moi faire; je projette une fouille à l'abbaye de Florence, qui nous produira quelque chose. Il y avait là du bon pour vous et pour moi dans une centaine de volumes du neuvième et du dixième siècle. Il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n'y ai-je point vu de lacune quand je l'examinai; mais en vérité il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant en venir à bout à grand renfort de besicles, comme dit maître François. C'est vraiment dommage que ce petit roman d'une si jolie invention, qui, traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations, soit mutilé comme il l'est. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. Il me faut peu de gloire; c'est assez pour moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos études, et que j'eus part aussi à votre amitié.
I . C<>tte lettre est imprimée dans la lettre à M. Renouard, qui précéda les rastoralcs de Lungus, édition 1821.
Lo succès de votre Archéologie n'ajoute rien à l'idée que j'en avais conçue :
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire.
Ce que vous m'en avez lu me parut très-bon, et ce fut dans ces termes que j'en dis ma pensée à madame Clavier d'abord, et depuis à d'autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui
Trépignent de joie ou pleurent de tendresse
à la lecture d'un ouvrage : cela est très-bon, fut mon premier mot; le meilleur éloge est celui dont il n'y a rien à rabattre. Ce que vous appelez un autre coup de tête, est l'action la plus sensée que j'aie faite en ma vie. Je me suis tiré heureusement d'un fort mauvais pas, d'une position détestable, où je me trouvais par ma faute pour m'être sottement figuré que j'avais un ami, ne me souvenant pas que dès le temps d'Aristote il n'y avait plus d'amis : S cpîXe, cù* It' état çîx«. Celui-là, suivant l'usage, me sacrifiait pour une bagatelle, et me jetait dans un gouffre d'où je ne serais jamais sorti. Comme soldat, je ne pouvais me plaindre; mon sort même faisait des jaloux, et je m'en serais contenté si j'eusse été Parménion; mais mon ambition était d'une espèce particulière, et ne tendait pas à vieillir
Dans les honneurs obscurs de quelque légion.
J'avais des projets dont le succès eût fait mon malheur. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais. Maintenant je suis heureux, nul homme vivant ne l'est davantage, et peut-être aucun n'est aussi content; je n'envie pas même les paysans que j'ai vus dans la Suisse : j'ai sur eux l'avantage
Ide connaître mon bonheur. Ne me venez point dire : attendons la fin; sauf le respect dû aux anciens, rien n'est plus faux que cette règle : le mal de demain ne m'ôtera jamais le bien d'aujourd'hui. Enfin, si je n'atteins pas le mentem sanam in cerpore *ano, j'en approche du moins depuis un temps.
Madame de Sévigné ost donc aux Rochers ; je veux dire madame Clavier en Bretagne : je vous plains, son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui, je vous prie, dans votre première lettre, mes très-humbles respects.
J'irais voir madame Dumoret, appuyé de votre recommandation et d'un ancien souvenir qu'elle peut avoir de moi , si j'étais homme à tenir table, à jouer, à prendre enfin un rôle dans ce qu'on appelle société ; mais Dieu ne m'a point fait pour cela. Les salons m'ennuient à mourir, et je les hais autant que les antichambres. Bref, je ne veux voir que des amis; car j'y crois encore en dépit de l'expérience et d'Anstote. Je n'en suis pas moins obligé à votre bonne intention de m'avoir voulu procurer une connaissance agréable.
A M. CLAVIER
Milan, le 21 octobre 1809.
Dans ma dernière lettre je ne vous ai point indiqué d'adresse pour me faire parvenir votre dernier ouvrage, que je suis fort impatient de lire, et de faire lire à ceux qui en sont dignes en deçà des monts. Voici maintenant par quelle voie vous pourrez me l'envoyer. M. Bocchini, rue des Filles-Saint- Thomas, n° 20, est le correspondant de notre ami Lamberti (lequel Lamberti, par parenthèse, vous àomxÇei cpiXocpp&vwç, car c'est sur sa table que je vous fais ces lignes, et il me charge expressément de vous riverire caramente). M. Bocchini se chargera de tout ce que vous voudrez me faire parvenir sous l'adresse de M. Lamberti. Tâchez, je vous en prie, de m'envoyer aussi les volumes de Plutarque de M. Coraï, à mesure qu'ils paraîtront, et de plus l'Eunapius de M. Boissonnade. J'ai fort envie d'avoir tout cela : le prix en sera payé chez madame Marchand en présentant cette lettre. — Notez, s'il vous plait, que votre dernière lettre, la seule que j'aie reçue, ne nie donne point l'adresse de je ne sais quel banquier conuopu.:-
dant de M. Basili, auquel banquier je dois payer... Voyez, je vous supplie, mon autre lettre datée de Lucerne, et aidezmoi par charité à payer mes dettes, avec les intérêts, qui courent (notez encore ce poînt) à je ne sais combien pour cent. Si Dieu n'y met ordre, il faudra que je me cache à la triacade prochaine, comme les enfants de famille faisaient chez vos Athéniens. Je pars dans deux ou trois jours pour Florence, et je vous embrasse. Mes très-humbles respects ù madame Clavier, quelque part qu'elle soit : epfwoo.
[Courier quitta Milan le 27 octobre, et arriva à Florence le 4 novembre. Dès le lendemain il se rendit à la bibliothèque de San-Lorenzo, pour examiner avec soin un manuscrit de Longus, Daphnis et Chloé, qu'il avait vu l'année précédente, et que faute de temps il n'avait pu que feuilleter. Il le trouva complet, et les jours suivants il en copia la valeur d'environ dix pages du premier livre qu'il savait manquer dans toutes les éditions existantes de cet ouvrage, et même dans tous les manuscrits connus. La copie était terminée, lorsque, par malheur, il fit sur une des pages du morceau inédit une tache d'encre qui couvrait une vingtaine de mots. Pour calmer autant qu'il était en lui le déplaisir que cet accident causa à M. F. del Furia, bibliothécaire, il lui remit le certificat suivant, que l'on montre encore aujourd'hui avec le manuscrit :
• Ce morceau de papier, posé par mégarde dans le manuscrit pour servir i de marque, s'est trouvé taché d'encre : la faute en est toute à moi, qui ai t fait cette étourderie ; en foi de quoi j'ai signé.
Courier.
a Florence, le 10 novembre 1809. »
Le surlendemain, M. Renouard, libraire de Paris, qui se trouvait alors à Florence, et qui s'intéressait à la découverte de ce fragment, comptant le publier lui-même, arriva dans la bibliothèque. Les conservateurs lui présentèrent le manuscrit auquel la feuille souillée d'encre était encore attachée. Il demanda la permission d'essayer de la décoller, et y réussit assez heureusement. U faut lire la notice de 16 pages qu'il publia à ce sujet au mois de juillet ISiO.
LETTRE DE M. AKERBLAB.
Rome, le 25 novembre 1809.