I. La lettre à il. Renouard
ni do mes œuvres; mais sans duute il aura voulu secourir un opprime el nie défendra un peu, voyant que je ne me défendais pus moi-même.
Je passe ici mon temps assez bien avec quelques amis et quelques livres. Je les prends comme je les trouve, car si on était difficile, on ne lirait jamais, et on ne verrait personne, Il y a plaisir avec les livres, quand on n'en fait point, et avec des amis, tant qu'on n'a que faire d'eux. J'ai renoncé aux manuscrits. C'est une étude trop périlleuse. Ceux du Vatican s'en vont tout doucement en Allemagne et en Angleterre. Le pillage en fut commencé par le révérend père Altieri, bibliothécaire. Il les vendait cher, cent dix sous le cent, comme Sganarelle ses fagots. Je crois qu'on les a maintenant à meilleur marché. Mais notez ceci, je vous en prie. Altieri vend les manuscrits dont il a la garde; il est pris sur le fait; on trouve cela fort bon; personne n'en dit mot; on lui donne un meilleur emploi. Moi je fais un pâté d'encre, tout le monde crie harol J'ai beau dépenser mon argent, traduire, imprimer à mes frais un texte nouveau, je n'en suis pas moins pendable, et rien que la mort n'est capable, etc. Je vous embrasse. Mille respects à madame Clavier.
LETTRE DE M. BOISSONNADE.
Paris, le S octobre 1810.
Monsieur, votre beau, votre rare, votre excellent volume m'est arrivé il y a peu de jours; je ne sais combien de remercîmenls il faut vous faire pour ce cadeau inestimable; je vous en envoie un million, et encore ce n'est guère. Je n'ai lu encore que la préface très-élégante et les premières pages, et j'aurais attendu à vous en parler que je fusse plus avancé, s'il n'était de la plus haute importance que je vous instruises avant tout de ce que j'ai appris hier.
La Gazette de France ayant annoncé votre découverte il y a bien deux ou trois mois, M. Renouard ayant distribué uua i
ECRITKS DB FRANCK ET D'ITALIE. 45r,
brochure que vous connaissez sans doute, M. Petit-Radel pyant traduit en vers latins votre fragment, j'ai cru ne pouvoir me dispenser, en rendant compte du Longus de ce médecin, de parler de votre traduction, et d'en citer quelques passages. Hier, j'ai été moi-même chercher à son bureau un des chefs de la direction de la librairie, qui s'était plusieurs fois présenté chez moi sans me trouver; il m'a demandé de qui je tenais l'exemplaire de votre Longus; je lui ait dit que c'était de vous. ~ Par quelle voie? — Que je n'en savais rien. Et cela est vrai. Comme cet employé est un fort galant homme que je connais un peu, nous avons causé assez longtemps de ce qui vous concerne. Il m'a dit que Renouard d'après sa brochure, et M. Petit-Radel d'après sa traduction, avaient été questionnés comme moi d'après mon article; que vingt-sept exemplaires avaient été arrêtés à Florence; que des ordres avaient été envoyés à Rome pour saisir le grec.
Ma lettre arrivera-t-elle à temps? Vos exemplaires sont-ils en sûreté? Il me tarde d'avoir de vos nouvelles.
A M. BOISSONNÀDE,
Rome, le 22 octobre 1810.
Grand merci, monsieur, de vos bons avis. Je suis enchanté que mon petit cadeau vous agrée. Je n'ai point eu d'autre dessein que de plaire aux gens comme vous. Il est sûr que les manuscrits m'ont fourni des choses très-précieuses; mais, à dire vrai, mon travail n'est rien. J'aurais fait quelque chose à Paris avec des livres et du temps; car il faut vous imaginer qu'on ne soupçonne pas en Italie, qu'il ait rien paru depuis les Aides en matière de grec ou de critique. M. Furia, bibliothécaire, n'aurait jamais su sans moi qu'il y eût d'autres éditions de Longus que celle de Jungermann; c'est ce que vous pouvez voir dans la préface de son Ésope. Voilà dans quelle misère il m'a fallu travailler; loaé à l'auberge, notez
encore ce point, et dans les transes d'un homme qui voit les archers à ses trousses, car je savais à merveille ce qui se tramait contre moi. Pensez à tout cela, et puis querellez-moi sur les fautes d'impression ; je vous répondrai comme Brunet : Tu veux de l'orthographe avec une méchante plume d'auberge !
Le visir de la librairie a, en effet, donné un ordre de saisir tout mon grec, mais cet ordre n'a pas été exécuté. Je ne sais bonnement pourquoi. Le fait est qu'on s'est contenté do prendre quelques informations, auxquelles j'ai répondu d'assez mauvaise humeur; ma lettre a dû être envoyée à cette Excellence. Toutes ces chicanes m'ont déterminé à faire imprimer une complainte, diatribe ou invective, comme il vous plaira l'appeler, en forme de lettre à M. Renouard. On trouve que dans cette brochure je ne parle pas assez civilement des gens qui veulent me faire pendre. Je vous l'ai envoyée; mais il se pourrait qu'on eût arrêté le paquet à la poste.
Si vous revoyez ce bon monsieur de la direction de ia librairie, assurez-le bien, je vous prie, que je n'ai point la rage de me faire imprimer; que le hasard,
Et je pense, Quelque diable aussi me poussant,
m'a fait traduire ce fragment;
Que cent fois j'ai maudit cette innocente envie;
que je fais un vœu bien sincère et un ferme propos de ne jamais rien écrire en quelque langue que ce soit pour le public; qu'enfin lui et son directeur, si j'échappe de leurs mains redoutables, peuvent compter qu'ils n'entendront jamais parler de moi.