‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 154 sur 175 · A MADAME DE SALM · texte numérisé non relu

A MADAME DE SALM

Albano, le 29 avril 181 1.

Madame, voici tantôt mille ans que vous n'avez ouï parier de moi. J'ai eu d'abord, trois mois durant, un mal diabolique à la main; et depuis, d'autres incidents ayant tout dérangé mon système de vie, je ne sais, à vrai dire, combien de temps s'est écoulé pendant lequel je n'ai écrit à personne, pas même à vous, de qui j'eusse surtout voulu avoir des nouvelles. Selon ce que vous m'écriviez, longtemps y a, de votre château de Dyck, s'il vous en souvient, vous devriez être maintenant à Paris occupée de deux choses fort intéressantes : l'édition de vos ouvrages , et le mariage de mademoiselle votre fille. Voilà de grandes affaires pour vous, et comme mère et comme auteur. J'espère que vous me croirez digne, quand vous saurez que je suis au monde, d'être, en temps et lieu, informé du résultat de vos soins. Mais quand même vous n'auriez point de ces grands événements à me marquer, ne laissez pas de m'apprendre au moins comment vous vous portez. Sur cet article, votre lettre ne aie rassure point assez, quoique vous vous disiez rétablie de

votre dernière grossi C'est la seconde, à ma con-

naissance, depuis à peine deux ;ms que je vous ai quittée.. sans parler d'une autre un peu plus ancienne dont je me souviens très-bien. Se peut-il que vous soyez si souvent malade? vous êtes forte, et la nature vous a donné ce qu'il fallait ponr être exempte de tous maux. Ne seriez-vous point un peu livrée à la médecine? Donnez-vous-en de garde, et tenez pour sûr que cet art est un fléau de l'humanité. Molière s'en est moqué ; mais rien n'est moins plaisant. Enfin, que vous dirai-je? cette idée m'est venue ; ne sachant à qui m'en prendre des variations de votre santé , c'est eux que j'en accuse, je veux dire les médecins. Je n'ai pas peur de leur attribuer plus de mal qu'ils n'en font; mais pourvu qu'ils vous respectent, je leur pardonne tout le reste.

J'ai passé, contre mon dessein, cet hiver à Rome, fort doucement, je vous assure, sans feu, sans froid, sans ennui (j'étais à mille lieues de m'ennuyer), et Dieu merci sans amis. Oui, madame, j'ai pris en grippe l'amitié comme la médecine, et le tout par expérience. Je n'en suis ni plus chagrin ni plus misanthrope pour cela; au contraire, je veux vivre avec tout le monde; mak-; point d'amitié, s'il vous plait; messieurs, point d'amis; je ne suis plus dupe. J'ai donc eu cet hiver à Rome six mois des meilleurs de ma vie, certes, les meilleurs que je puisse avoir au point où me voilà. Maintenant je m'en vais à Naples, d'où je compte revenir à Paris.

Ce que je pourrai vous dire de mes voyages sera peu de chose, n'ayant ni remarques curieuses ni aventures à vous conter. Je vais lentement, non pour observer, car je nV.i nul dessein de vendre ma relation avec un atlas; mais pour jouir un peu des délices du climat et de la saison. Je m'arrête vraiment à tout bout de champ. Ici, j'y suis depais huit jours, et ne sais encore quand j'en partirai. Ce qui m'y retient, c'est un printemps dont, ma foi, vous ne vous doutez pas; ce sont des bois, des eaux, un lac, des vues qu'on ne voit point ailleurs. Vous décrit;' tout cela, j'en aurais bien envie, et croyez qu'il y a de quoi «e faire honneur dans ta

genre descriptif; mais vous, poëte, vous coûtez peu la prose poétique, et puis vous n'êtes point femme des champs, moins encore des bois; mes ombrages frais, mes ruisseaux limpides vous feraient dormir debout; vous pensez qu'on ne vit qu'à Paris.

Paris, dans le fait, peut bien avoir aussi son mérite, surtout quand vous y êtes; et c'est pour cela que j'y veux arriver avant votre départ pour Dyck, où je vous vois en train d'aller passer vos étés; mais, pour vous trouver encore à Paris, pensez que je hâterai ma marche. Je m'en vais musant et baguenaudant, comme disait Rabelais, jusqu'à Naples; et de la, ayant fait ce que j'ai à faire, vu ce que j'ai à voir (c'est l'affaire de peu de jours), je repars ventre à terre à bride abattue jusqu'à Paris, jusqu'à vous, madame; je veux vous apparaître dans mon équipage de pèlerin. C'est une vision qui, je crois, vous divertira, étant prévenue de n'avoir pas peur.

Quand je dis point d'amitié, vous entendez très-bien ce que cela veut dire. Je parle au genre humain, de qui j'ai à me plaindre; je parle à mon bonnet, comme le valet de Molière. Un ancien disait : Mes amis, il n'y a plus d'amis. Se trompait-il? ou si la race en a reparu depuis? C'est à vous, madame, à nous éclaircir ce point. Car s'il y en a, des amis, ce doit être pour vous.

Puisqu'il me reste du papier, je veux vous tancer sur un mot de votre dernière lettre. Qu'est-ce, je vou^ prie, que ces portraits qui "semblent vous dire : Que fais-tu là? rappelezvous cette folie, folie s'il y en eut jamais. Mettez-vous donc dans l'esprit que, s'il y a quelque endroit où vous soyez déplacée, c'est tant pis pour cet endroit-là.

[Courier partit enfin le 15 mai pour Naples: i' y demeura uj> mois. Il revinl ensuite près de Rome, et s'établit à Albano, puis à Frascati et à Rocca dj Papa ; il allait de temps en temps voir ses amis à la ville, où il rentra tout à fait à la fin d'octobre.

Au milieu du mois de février 1812 il se rendit de nouveau à Naplfs, en compagnie de M. .Millingen et de la comtesse d'Albany. Ce fut à cette époque qu'il eut avec la comtesse et av~c le peintre Fabre, sur le mérite des artistes

comparé à celui des guerriers ou des princes, une conversation, ou plutôt une discussion piquante, qu'il nous a laissée arrangée à sa façon.

Le 9 mars il était de retour à Frascali, et trois ino.;o après il quitta Rome pour la dernière fois, passa deux jours seulement à Florence, et arriva à Pari s le 3 juillet.]

A M. BOISSONNADE,

Frascati, le 23 mars 1812.

J'ai reçu, monsieur, votre lettre que m'a remise M. Fauris de Saint- Vincent; c'est un homme de mérite, et je vous remercie de m'avoir voulu procurer une si belle connaissance. Mais malheureusement je ne suis plus du monde. Je fuis un peu le genre humain, et je le donnerais, ma foi, de bon cœur à tous les diables, n'étaient quelques gens comme vous en faveur desquels je fais grâce à tout le reste. 11 me charge, M. Fauris, de recommander à votre souvenir un sien ouvrage de l'Art de traduire; apparemment vous êtes au fait, et vous saurez ce que cela veut dire.

Je lis toujours avec plaisir vos ft, quand cette feuille me tombe sous la main. Vous êtes riche en citations de vos auteurs; Dieu me pardonne, votre sac est plein. Vous avez quelque projet. On ne fait pas pour rien de telles provisions. Courage, monsieur, venez au secours de notre pauvre langue, qui reçoit tous les jours tant d'outrages. Mais je vous trouve trop circonspect; fiez-vous à votre propre sens; ne feignez point de dire en un besoin que tel bon écrivain a dit une sottise. Surtout gardez-vous bien de croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne de Louis XIV; la moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains et postérieurs; ceux-ci sont tous ânes bâtés, sous le rapport de la langue, pour user d'une de leurs phrases; vous ne devez pas seulement savoir qu'ils aiuiit existé. Voilà qui est plaisant, je fais le docteur avec vous. Je vous tiendrais trop, à vous dire tout ce que j'ai rôvé là-dessus.

Ce n'est donc pas vous qui succédez à H. Araeilhon, ni Coraî non plus, et il y a en France quelqu'un plus habile que vous deux? On me dit que c'est un commis de la trésorerie. Croyez -vous qu'il eût été reçu, si le caissier se fût présenté ?

Nous avons ici, vous le savez, le célèbre M. Millin; mais vous serez bien surpris quand vous apprendrez qu'il arrive n'ayant que trois habits habillés. Il est clair qu'il a cru que Rome n'en méritait pas davantage. Il reconnaît sa faute, et, pour la réparer, il écrit à Paris qu'on lui envoie ventre à terre, par une estafette, ses autres habits habillés, et le plus habillé de tous, son habit de membre de l'Institut. Rome verra sa broderie, son claque et sa dentelle. C'était le moins qu'il dût aux Césars et à l'impératrice Faustine, qui ne reçut jamais de membre d'aucun corps que dans l'état convenable. Il faut que cette science de l'étiquette et du savoir-vivre ait fait à Paris de grands progrès, car il nous en vient de temps en temps des modèles accomplis. M. de Gérando était ici naguère. Chaque fois qu'il parlait en public, il ne manquait point de saluer le Capitole, et les Sept Collines, et le Tibre, et la colonne Trajane. Il avait toujours quelque chose d'obligeant à dire aux Scipions et aux Antonins. Sa civilité s'étendait à toute la nature et à tous les siècles. M. Millin projette d'aller jusqu'en Calabre, pays où l'on n'a jamais vu d'habits habillés; à peine y habille-t-on les hommes.

Ne me parlez point des papyri1, c'est le sujet de mes pleurs. Ils étaient bien mieux sous terre que dans les mains barbares ou le sort les a mis. Il y a là force scribes et académiciens payés pour les dérouler, déchiffrer, copier, publier. Ce sont autant de dragons qui en défendent l'approche à tout homme sachant lire, et qui n'en font, eux, nul usage. Monsignor Rosini s'en occupa jadis; mais depuis qu'il est prélat de cour, il n'a plus dans la tête que le baciamano et le petit coucher. Si vous y allez jamais, on vous les montrera, mais de loin, comme la Sainte Ampoule ou l'épée de Charlemagne, Je n'ai

t. Les manuscrits antiques trouvés à Herculanum.

pu seulement obtenir qu'on en copiât un alphabet de la plus belle écriture.

La mort de M. Bast m'a vraiment affligé, quoique je ne le connusse point; mais j'espérais le connaître un jour, et tous ceux qui cultivent comme lui ces études me sont un peu parents : mais c'est vous, monsieur, que je plains. Je ne vous dirai point que de telles pertes se puissent réparer : rien n'est si rare qu'un ami, et en trouver deux en. sa vie, ce serait gagner deux fois le quine.

Je comple être bientôt à Paris, où je me promets le plaisir de causer avec vous.

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