A MADAME LA PRINCESSE DE SALM
Paris, le 20 juillet 1813.
Me voilà, madame, à Paris, et vous n'y êtes pas. Vous ôtea dans vos terres; et quand vous en reviendrez, j'irai dans les miennes, chétives, qui n'ont rien de commun avec les vôtres, que de me faire enrager si elles m'empêchent de vous voir. Vous serez de retour en octobre, et alors je m'en irai à Tours: on dirait que je prends mes mesures pour ne point vous ren-
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contrer. A peine partez-vous que j'arrive ; et si vous revenez je me sauve. Le fait est que je ne désire rien tant que de vous voir; mais Dieu ne le veut pas. Patience, ce guignon-là ne saurait durer toujours.
Je vous ai écrit de Rome, madame, et, qui plus est, mes lettres sont parties. Je sais quil m'arrivede les garder en attendant la réponse; mais, cette fois, j'ai beau fouiller dans mes poches et dans mes papiers, je n'y trouve rien à votre adresse. Ainsi elles sont parties, et vous les avez, et vous n'avez point répondu, ou j'aurai mal mis ies adresses. Je vous cherche des excuses, parce que je ne voudrais pas vous trouver coupable : vous le seriez beaucoup, madame, si vous m'eussiez oublié pendant que j'étais là-bas; car je pensais souvent à vous. Tout le monde ici m'assure que vous vous portez bien. Marquez-moi, je vous prie, ce qui en est.
[Le 23 octobre 1812, au moment même où la conspiration dite Mallet éclatait, M. Courier partit pour Tours. 11 passa à Orléans le 24 ou le 25, et le lendemain il se rendit à Blois. Les gendarmes de cette ville lui demandèrent son passe-port, et comme il n'en avait pas, il fut arrêté et mis en prison. On lui permit d'écrire à ses amis de Paris, et ceux-ci obtinrent aisément du préfet de police Real les ordres nécessaires pour le faire mettre en liberté. Après quatre jours entier; de détention, il continua son voyage vers Tours et Luyues.]
A M. CLAVIER
Tours, le 6 novembre 1812.
J'ai reçu votr? paquet avec la feuille de l'imprimeur. Faiteslui savoir, je vous prie, que je serai à Paris dans le courant de la semaine prochaine, et que, par cette raison, je ne lui renvoie point sa feuille corrigée.
On s'est en effet remué plus que je n'aurais cru pour me faire effacer de la liste des conjurés. Je suis sorti des mains de messieurs de la police en payant cinq ou six louis, et e suis ravi d'en être quitte pour de l'argent.
J'ai trouvé tout mon bien en bel et bon état. Mes alfaire seront terminées sous peu, et je partirai pour Paris.
J'aurais pu rosier longtemps dans les griffes des alguazils, si ou n'eût pas parlé pour moi, et Dieu sait comment cela pouvait finir ! Cette conspiration étant toute d'officiers sans emploi, moi, officier démissionnaire, venu à Paris depuis peu, et parti le jour môme de l'affaire, j'y pouvais figurer très-bien.
A M. CLAVIER
Paris, le 18 novembre 1812.
Monsieur, je vous envoie un Longus pour Real , puisque vous croyez que cela lui fera plaisir. Entre nous, c'est à vous que je suis tenu de ma délivrance, non à lui; et quand il aurait eu dessein de m'obliger, ce serait proprement beneficium latronis, comme dit Cicéron, non occidere. Mais soit fait comme vous souhaitez. Mille respects à ces dames.
A MADAME PIGALLE
Paris, le 20 novembre 18 H.
Je reçus à Rome, chère cousine, il y a six mois environ, une lettre de vous, et comme elle me fit grand plaisir, j'y répondis sur-le-champ. Mais je gardai ma lettre, afin de vous la porter mci-mème ; car alors j'avais résolu de partir pour Paris, où je comptais vous trouver. Cependant il arriva que je ne partis point. Ainsi cette réponse est restée dans ma poche. Que voulez-vous? l'homme propose et Dieu dispose. Vous qui deviez être ici au commencement d'avril, vous y venez à la fin de juillet, et vous y restez jusqu'au jour de mon arrivée. Cela avait tout l'air d'une chose arrangée, comme si nous fussions convenus de nous éviter. J'entrais par une porte, et vous sortiez par l'autre. Ne me demandez pas si j'enrageai.
Ce fut le commencement de mon guignon ; rien ne m'a réussi depuis.
Tout à l'heure encore deux gendarmes me gardaient à vue jour et nuit; le jour ils me couvaient des yeux, et la nuit, avec deux chandelles, ils m'éclairaient de près pour dormir, crainte qu'on ne m'enlevât par l'air. Je ne pouvais, sauf respect, faire mon grand tour sans l'assistance de ces deux messieurs. On vous aura conté cela. J'étais un conjuré : j'avais entrepris de faire passer la couronne dans une autre branche. Si on m'eût coupé la tête pour crime d'État, c'eût été pour vous un grand lustre : rien n'honore plus une famille, et tous mes parents auraient mis cela dans leurs papiers. Malheureusement on s'aperçut que j'étais un pauvre diable qui -"e savait pas même qu'il y eût des conspirations, et on m'a laissé aller. Tout cela ne me serait point arrivé si je vous avais vue cette année ; car un bonheur amène l'autre. Mais une fois en guignon, tout tombe sur un pauvre homme.
On dit que nous avons à Hasbourg ou Hasbruck, ou Hasbroek, une cousine d'environ seize ans, dont la figure et le caractère ne font point du tout de déshonneur à la famille, une fort belle personne, aussi sage que belle, et tout à fait aimable. Sur un pareil bruit, chère cousine , il y a dix ou douze ans, j'aurais été rôder dans ce canton sans rien dire. Mais à présent je puis déclarer mon projet, et annoncer que j'irai là tout exprès pour voir cette merveille; car je ne puis croire ce qu'on en dit, que je ne l'aie vue et touchée.
Je vois vos enfants le dimanche chez M. Marchand ; ils sont jolis et dignes de vous; l'ainé surtout montre de l'esprit. Je ne laisse pas, tout diables qu'ils sont, de leur apprendre quelquefois des polissonneries de mon temps, inconnues dans ce siècle-ci, où tout dégénère. Alfred fera ce qu'il voudra ; mais je suis fâché qu'on les désole pour des études assommantes, et dont l'utilité après tout est douteuse.
Ne comptez-vous pas, dites-moi, vous ou votre mari, venir bientôt à Paris? Si vous ne venez, je vais vous voir. Je pensais d'abord devoir attendre la belle saison ; mais depuis, réfléchissant à l'incertitude de la vie, j'ai trouvé que c'était
ise de différer un plaisir, surtout quand on a comme moi quarante ans et des cheveux blancs : rien n'est plus vrai. J'en ai beaucoup et je les garde précieusement pour vous les faire voir. Que direz-vous à cela? car enfin, ou le proverbe ment, ou ma tête n'est pas celle d'un foc, comme il vous a plu de le dire, sans reproches, en bien des» rencontres. Je veux vous demander là-dessus une petite explication au coin du feu, nous deux, si je m'y trouve, comme je l'espère, avec vous cet hiver.
Répondez-moi bien vite. Vos lettres sont charmantes : j'aime fort à en recevoir, quoiqu'il n'y paraisse guère. J'en regrettai fort une que je devais avoir à Milan, et que je n'y trouvai point, sans doute par le retard de mon voyage. Vous avez un style naturel et fort agréable. Pour moi, je griffonne tout lo jour des choses assez ennuyeuses, et je n'en puis plus quand il s'agit de faire une lettre qui m'amuserait.
LETTRE DE M. AKERBLAD.
Rome, le 22 décembre 1812.
Mon cher ami, j'ai eu de vos nouvelles par M. de Sacy, qui m'a instruit de l'aventure qui vous est arrivée. Celte petite adhionition vous était nécessaire pour vous apprendre à connaître le prix d'un passe-port, chose qu'on n'a jamais pu vous mettre dans !a tète. Je voudrais qu'en môme temps cela vous dégoûtât d'un pays où l'on coffre les gens pour si peu de chose, et vous décidât à revenir en Italie, où votre bout de ruban rouge vous a toujours servi de passe-port. D'ailleurs, avouez franchement que vous n'êtes pas si bien à Paris que vous l'étiez à Frascati ou à Roccadi Papa. Vous m'aviez promis de m'écrire de Paris; mais vos amis de Rome sont tout à fait oubliés. Quedis-je, vcs amis? ni la princesse', ni madame Millingen, ni même voire maîtresse, ne reçoivent de vos nouvelles. La pauvre Rose dépérit à vue d'œil, et si elle ne so
t. Gaetani.
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pend pas, elle finira par mourir de consomption ; tout cela pour vos beaux yeux. Vous parlerai-je des fumlles? mais elies ne vous intéressent que faiblement. Vous rendrai-je compte des disputes qui ont eu lieu entre les antiquaires sur la statue de Pompée et sur l'arène de l'Amphithéâtre? Il faudrait des volumes, et les combattants en préparent qui seront bientôt imprimés. Une nouvelle de Naples, si vous ne la savez pas, c'est qu'on va publier tous les papyri déroulés, sans traduction, notes, ni commentaires. C'est une idée que votre serviteur a suggérée à Millin, qui en parla à la reine. Cela fait enrager les Napolitains, qui avaient spéculé sur ces papyri, dont la publication, à leur manière, demandait au moins trois ou quatre siècles.
Le roi d'Espagne, c'est-à-dire le ci-devant, voulut l'autre jour visiter la bibliothèque Vaticane ; là-dessus, grands préparatifs, avec ordre aux scrittori de se mettre en gala pour le jour fixé. Or vous savez qu'Amati , qui se passe de chemise n'a jamais eu d'autre habillement que la redingote que vous lui connaissez. Ses trois camarades, aussi philosophes que lui, ne sont pas plus élégants : ainsi, point de toilette extraordinaire. L'intendant qui devait accompagner le roi, fort choqué de l'accoutrement de MM. les scrittori, leur ordonna sévèrement de ne point paraître devant Sa Majesté, au grand chagrin de mes quatre philosophes.
Adieu, mon cher ami, j'attends avec impatience de vos nouvelles. Parlez-moi de vous, de votre Xénophon, de Coraï, de Clavier, et mille choses à ces messieurs et à l'aimable et savant ***.
[Courier, revenu à Paris à la fin d'octobre, y pasja tout l'hiver et le printemps de 1813, partageant son temps entre l'étude et le jeu de paume, pour lequel son ancienne passion s'était réveillée. Au mois de juillet il alla s'établii à Saint-Prix, dans la vallée de Montmorency, pour y jouir de l'air de la campagne, et pour mettre la dernière main à une nouvelle traduction de Daphnie et Chloé, qui fut, à cotta époque, imprimée chez Firmin Didot.]