‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 23 sur 175 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

« chante, aussi font les oiseaux; pourtant quand j'ai vu les « fleurs ou entendu les oiseaux, je n'y pense plus après.' Ah 1 a Que ne suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres ! Que ne « suis-je son petit chevreau, pour qu'il me prenne dans ses «bras! 0 méchante fontaine qui l'as rendu si beau, ne peux- « tu m'embellir aussi ? 0 Nymphes! vous me laissez mourir, « moi que vous avez vue naître et vivre ici parmi vous! Qui « après moi vous fera des guirlandes et des bouquets, et qui « aura soin de mes pauvres agneaux? et de toi aussi, ma jolie « cigale, que j'ai eu tant de peine à prendre? Hélas ! que te « sert maintenant de chanter au chaud du midi ? Ta voix ne « peut plus m'endormir sous les voûtes de ces antres ; Daphnis « m'a ravi le sommeil. » Ainsi disait et soupirait la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c'était d'amour, dont elle sentait les feux, et si n'en pouvait trouver le nom.

Mais Dorcon, ce bouvier qui avait retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençait à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l'amour de Chloé, se passionnait de jour en jour plus vivement pour elle, et tenant peu de compte de Daphnis qui lui semblait un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou à l'aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu'il était, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour. Ses présents furent d'abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon toute marquetée de taches blanches, pour s'en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s'être fait l'ami de l'un et de l'autre, bientôt il négligea Daphnis; mais à Chloé chaque jour il apportait quelque chose. C'étaient tantôt fromages gras, tantôt fruits en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu'il prenait au nid; même une fois il donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit veau qu'il lui porta de la montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenait bien volontiers, et en montrait grand plaisir; mais son plaisir était moins d'avoir que donner à Daphnis.

Et un jour Daphnis (car si fallait-il qu'il connût aussi la détresse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestaient de leur beauté devant Chloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur; là où Dorcon le premier parla : « Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. Je garde « les bœufs , lui les chèvres; or autant les bœufs valent m mieux que les chèvres, d'autant vaut mieux le bouvier que « le chevrier. Je suis blanc comme le lait, blond comme « gerbe à la moisson, frais comme la feuillée au printemps. « Aussi est-ce ma mère, et non pas quelque bête, qui m'a a nourri enfant. Il est petit, lui, chétif, n'ayant de barbe non « plus qu'une femme, le corps noir comme peau de loup. Il « vit avec les boucs, ce n'est pas pour sentir bon. Et puis, « chevrier, pauvre hère, il n'a pas vaillant tant seulement de « quoi nourrir un chien. On dit qu'il a teté une chèvre; je le « crois, ma fy, et nest pas merveille si, nourrisson de bique, « il a l'ai? d'un biquet. »

Ainsi dit Dorcon ; et Daphnis : « Oui , une chèvre m'a « nourri de même que Jupiter, et je garde les chèvres, et les m rends meilleures que ne seront jamais les vaches de celui- « ci. Je mène paître les boucs, et si n'ai rien de leur senteur, « non plus que Pan, qui toutefois a plus de bouc en soi que « d'autre nature. Pour vivre, je me contente de lait, de fro- « mage, de pain bis et de vin clairet, qui sont mets et bois- « sons de pâtres comme nous, et les partageant avec toi, « Chloé, il ne me soucie de ce que mangent les riches. Je « n'ai point de barbe, ni Bacchus non plus; je suis brun, « l'hyacinthe est noire, et si vaut mieux pourtant Bacchus « que les Satyres, et préfère-t-on l'hyacinthe au lys. Celui-là « est roux comme un renard , blanc comme une fille de la « ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c'est moi « que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche; si c'est lui, « tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu'il te « souvienne, pastourelle, qu'à toi aussi une brebis t'a donné « son lait, et cependant tu es belle. » A ce mot Chloé ne put le laisser achever; mais, en partie pour le plaisir qu'elle eut de s'entendre louer, et aussi que de longtemps elle avait em ie

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