‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 24 sur 175 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

de le baiser, sautant en pieds, d'une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois c'était assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

Dorcon se voyant vaincu, s'enfuit dans le bois pour cacber sa honte et son déplaisir, et depuis cherchait autre voie à pouvoir jouir de ses amours. Pour Daphnis, il était comme s'il eût reçu, non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste en un moment, il soupirait, il frissonnait, le cœur lui battait, il pâlissait quand il regardait la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvrait le visage. Pour la première fois alors il admira le blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur d'un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençait à voir, et qu'il avait été aveugle jusquelà. Il ne prenait plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il était pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales; il restait assis, immobile, lui qui avait accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau était oublié ; sa flûte par terre abandonnée ; il baissait la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige ; il se consumait, il séchait comme les herbes au temps chaud, n'ayant plus de joie, de babil, fors qu'il parlât à elle ou d'elle. S'il se trouvait seul aucune fois, il allait devisant en lui-même : « Db«, Hae me fait donc le baiser « de Chloé? Ses lèvres sont plus tendres que roses, sa bouche « plus douce qu'une gauffre à miel, et son baiser est plus « amer que la piqûre d'une abeille. J'ai bien baisé souvent « mes chevreaux; j'ai baisé de ses agneaux à elle, qui ne fai-

* saient encore que d'être ; et aussi ce petit veau que lui a « donné Dorcon; mais ce baiser ici est tout autre chose. Le « pouls m'en bat; le cœur m'en tressaut; mon âme en lan- « guit, et pourtant je désire la baiser derechef. 0 mauvaise « victoire! 0 étrange mal dont je ne saurais dire le noml « Chloé avait-elle goûté de quelque poison avant que de me « baiser? Mais comment n'en est-elle point morte? Oh!

• comme les aroadelles chantent, et ma flûte ne dit motl

« Comme les chevreaux sautent, et je suis assis! Comme « toutes fleurs sont en vigueur, et je n'en fais point de bou- « quets ni de chapelets ! La violette et le muguet florissent, « Daphnis se fane. Dorcon à la fin paraîtra plus beau que « moi. » Voilà comment se passionnait le pauvre Daphnis, et les paroles qu'il disait, comme celui qui lors premier expérimentait les étincelles d'amour.

Mais Dorcon, ce gars, ce bouvier amoureux aussi de Chloé, prenant le moment que Dryas plantait un arbre pour soutenii quelque vigne, comme il le connaissait déjà, d'alors que lui Dryas gardait les bêtes aux champs, le vient trouver avec de beaux fromages gras, et d'abord il lui donna ses fromages; puis commençant à entrer en propos par leur ancienne connaissance, fit tant qu'il tomba sur les termes du mariage de Chloé, disant qu'il la veut prendre à femme, lui promet pour lui de beaux présents, comme bouvier ayant de quoi. Il lui voulait donner, dit-il, une couple de bœufs de labour, quatre ruches d'abeilles, cinquante pieds de pommiers, un cuir de bœuf à semeler souliers, et par chacun an un veau tout prêt à sevrer; tellement que, touché de son amitié, alléché par ses promesses, Dryas lui cuida presque accorder le mariage. Mais songeant puis après que la fille était née pour bien plus grand parti, et craignant qu'un jour, si elle venait à être reconnue, et ses parents à savoir que pour la friandise de tels dons il l'eût mariée en si bas lieu, on ne lui en voulût mal de mort, il refusa toutes ses offres, et reconduisit en le priant de lui pardonner.

Par ainsi Dorcon se voyant pour la deuxième fois frustré de son espérance, et encore qu'il avait pour néant perdu ses bons fromages gras, délibéra, puisque autrement ne pouvait, la première fois qu'il la trouverait seule à seul , mettre la main sur Chloé. Pour à quoi parvenir, s'étant avisé qu'ils menaient l'un après l'autre boire leurs bêtes, Chloé un jour, Daphnis l'autre, il usa d'une finesse de jeune pâtre qu'il était. Il prend la peau d'un grand loup qu'un sien taureau, en combattant pour la défense des vaches, avait tué avec ses cornes, et se l'étend sur le dos, si bien que les jambes de devant lui

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