‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 27 sur 175 · LIVRE l · texte numérisé non relu

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a qûre d'aiguillon ; mais assise à l'ombre de quelque beau « pin, la tête couronnée de feuillage, elle chantait Pan et Pi- « tys ; dont ses vaches étaient si aises qu'elles ne s'éloignaient «point d'elle. Or y avait-il non guère loin de là un jeûna « garçon qui gardait les bœufs, beau lui-même, chantant « bien aussi, lequel étrivait à chanter à rencontre d'elle, d'un « chant plus fort comme étant mâle, et aussi doux, comme o étant jeune; tellement qu'il attire à travers le bocage et a emmène avec soi huit des plus belles vaches qu'elle eût en « son troupeau. La pauvrette adonc déplaisante autant de son « troupeau diminué comme d'avoir été vaincue au chanter, « demandait aux dieux d'être oiseau avant que retourner « ainsi à la maison. Les dieux accomplirent son désir, et en « firent un oiseau de montagne, qui aime toujours à chanter « comme quand elle était fille, et encore aujourd'hui se plaint ■ de sa déconvenue, et va disant qu'elle cherche ses vaches « égarées. »

Tels étaient les plaisirs que l'été leur donnait. Mais la saison d'automne venue, au temps que la grappe est pleine, certains corsaires de Tyr s'étant mis sur une flûte du pays de Carie, afin possible qu'on ne pensât que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte, et descendant à terre armés de corselets et d'épées, pillèrent ce qu'ils purent trouver, comme vin odorant, force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques bœufs et vaches de Dorcon. Or en courant çà et là, ils rencontrèrent de maie aventure Daphnis qui s'allait ébattant le long du rivage de la mer, seul, car Chloé, comme simple fille, crainte des autres pasteurs, qui eussent pu en folâtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortait si matin du logis, et ne menait qu'à haute heure paitre les brebis de Dry as. En voyant ce jeune garçon grand et beau, et de plus de valeur que ce qu'ils eussent pu davantage ravir par les champs, ne s'amusèrent plus ni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose de ces campagnes, mais l'entraînèrent dans leur flûte, pleurant et ne sachant que faire, sinon qu'il appelait à haute voix Chloé tant qu'il pouvait crier.

Or ne faisaient-ils guère que remonter en leur esquif et mettre les mains aux rames, quand Ghloé vint qui apportait une flûte neuve à Daphnis. Mais voyant çà et là les chèvres dispersées, et entendant sa voix, qui l'appelait toujours de plus fort en plus fort, elle jette la flûte, laisse là son troupeau, et s'en va courant vers Dorcon, pour le faire venir au secours. Elle le trouva étendu par terre, tout taillé de grands coups d'épée que lui avaient donnés les brigands, et à peine respirant encore, tant il avait perdu de sang; mais lorsqu'il entrevit Chloé, le souvenir de son amour le ranimant quelque peu : « Ghloé, ma mie, lui dit-il, je m'en vas tout à « l'heure mourir. J'ai voulu défendre mes bœufs, ces mé- « chants larrons de corsaires m'ont navré comme tu vois. « Mais toi, Chloé, sauve Daphnis; venge-moi; fais-les périr. « J'ai accoutumé mes vaches à suivre le son de ma flûte, et « de si loin qu'elles soient, venir à moi dès qu'elles en enten- « dent l'appel. Prends-la, va au bord de la mer; joue cet air « que j'ai appris à Daphnis et qu'il t'a montré. Au demeurant « laisse faire ma flûte et mes bœufs sur le vaisseau. Je te la « donne, cette flûte, de laquelle j'ai gagné le prix contre tant « de bergers et bouviers; et pour cela seulement, je te prie, « baise-moi avant que je meure, pleure-moi quand je serai « mort, et à tout le moins, lorsque tu verras vacher gardant « ses bètes aux champs, aie souvenance de moi. »

Dorcon achevant ces paroles et recevant d'elle un dernier baiser, laissa sur ses lèvres, avec le baiser, la voix et la vie en même temps. Chloé prit la flûte, la mit à sa bouche, et sonnant si haut qu'elle pouvait, les vaches qui l'entendent reconnaissent aussitôt le son de la flûte et la note delà chanson, et toutes d'une secousse se jettent en meuglant dans la mer; et comme elles prirent leur élan toutes du même bond, et que par leur chute la mer s'entr'ouvrit, l'esquif renversé, l'eau se renfermant, tout fut submergé. Les gens plongés en la mer revinrent bientôt sur l'eau, mais non pas tous avec même espérance de salut. Car les brigands avaient leurs épées au côté, leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis était tout déchaux, comme celui qui ne

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menait ses chèvres que dans la plaine, et quasi nud au demeurant; car il faisait encore chaud. Eux donc, après avoir duré quelque temps à nager, furent tirés à fond et noyés par la pesanteur de leurs armes; mais Daphnis eut bientôt quitté si peu de vêtements qu'il portait, et encore se lassait-il à force, n'ayant coutume de nager que dans les rivières. Nécessité toutefois lui montra ce qu'il devait faire. Il se mit entre deux vaches, et se prenant à leurs cornes avec les deux mains, fut par elles porté sans peine quelconque, aussi à son aise comme s'il eût conduit un chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux et plus longtemps que ne fait l'homme ; et n'est animal au monde qui en cela le surpasse, si ce ne sont oiseaux aquatiques, ou bien encore poissons ; tellement que jamais bœuf ni vache ne se noieraient, si la corne de leurs pieds ne s'amollissait dans l'eau, de quoi font foi plusieurs détroits en la mer, qui jusques aujourd'hui sont appelés Bosphores , c'està-dire trajet ou passage de bœufs.

Voilà comment se sauva Daphnis, et contre toute espérance échappant deux grands dangers, ne fut ni prit ni noyé. Venu à terre là où était Ghloé sur la rive, qui pleurait et riait tout ensemble, il se jette dans ses bras, lui demandant pourquoi elle jouait ainsi de la flûte; et Chloé lui conta tout : qu'elle avait été pour appeler Dorcon, que ses vaches étaient apprises à venir au son de la flûte, qu'il lui avait dit d'en jouer, et qu'il était mort. Seulement oublia-t-elle, ou possible ne voulut dire qu'elle l'eût baisé.

Adonc tous deux délibérèrent d'honorer la mémoire de celui qui leur avait fait tant de bien, et s'en allèrent, avec ses parents et amis, ensevelir le corps du malheureux Dorcon, sur lequel ils jetèrent force terre, plantèrent à l'entour des arbres stériles, y pendirent chacun quelque chose de ce qu'il recueillait aux champs, versèrent du lait sur sa tombe, y épreignirent des grappes, y brisèrent des flûtes. On ouït se» vaches mugir et bramer piteusement ; on les vit çà et là courir comme bêtes égarées ; ce que ces pâtres et bouviers déclarèrent être le deuil que les pauvres bêtes menaient du trépas de leur maître.

Finies en cette manière les obsèques de Dorcon, Cliloé conduisit Daphnis à la caverne des Nymphes, où elle le lava, et lors elle-même pour la première fois en présence de Daphnis lava aussi son beau corps blanc et poli, qui n'avait que faire de bain pour paraître beau ; puis cueillant ensemble des fleurs que portait la saison, en firent des couronnes aux images des Nymphes, et contre la roche attachèrent la flùle de Dorcon pour offrande. Cela fait, ils retournèrent vers leurs chèvres et brebis, lesquelles ils trouvèrent toutes tapies contre terre, sans paître ni bêler, pour l'ennui et regret qu'elles avaient, ainsi qu'on peut croire, de ne voir plus Daphnis ni Chloé. Mais sitôt qu'elles les aperçurent, et qu'eux se mirent à les appeler comme de coutume et à leur jouer du flageolet, elles se levèrent incontinent, et se prirent les brebis à paître, et les chèvres à sauteler en bêlant, comme pour fêler le retour de leur chevrier.

Mais quoi qu'il y eût, Daphnis ne se pouvait éjouir à bon escient depuis qu'il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu'il n'avait point encore vue. Il s'en sentait le cœur malade ne plus ne moins que d'un venin qui l'eût en secret consumé. Son souffle aucunes fois était fort et hâté, comme si quelque ennemi l'eût poursuivi prêt à l'atteindre, d'autres fois faible et débile, comme d'un à qui manquent tout à coup la force et l'haleine, et lui semblait le bain de Chloé plus redoutable que la mer dont il était échappé. Bref, il lui était avis que son âme fût toujours entre les brigands, tant il avait de peine, jeune garçon nourri aux champs, qui ne savait encore que c'est du brigandage d'amour.

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