LIVRE I
cun dépouiller. Daphnis de toutes parts échauffé se jetait dans les rivières, et tantôt se lavait, tantôt s'ébattait à vouloir saisir les poissons, qui glissant dans l'onde se perdaient sous sa main ; et souvent buvait, comme si avec l'eau il eût dû éteindre le feu qui le brûlait. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis, et la plupart aussi des chèvres de Daphnis, demeurait longtemps empêchée à faire prendre le lait et à chasser les mouches, qui fort la molestaient, et les chassant la piquaient ; cela fait, elle se lavait le visage, et couronnée des plus tendres branchettes de pin, ceinte de la peau de faon, elle emplissait une sébile de vin mêlé avec du Jait, pour boire avec Daphnis.
Puis quand ce venait sur le midi, adonc étaient-ils tous deux plus ardemment épris que jamais, pour ce que Chloé, voyant entièrement nue une beauté de tout point accomplie, se fondait et périssait d'amour, considérant qu'il n'y avait en toute sa personne chose quelconque à redire; et lui, la voyant avec cette peau de faon et cette couronne de pin, lui tendre à boire dans sa sébile, pensait voir une des Nymphes mêmes qui étaient dans la caverne; si accourait incontinent, et lui ôtant sa couronne qu'il baisait d'abord, se la mettait sur la tête, et elle, pendant qu'il se baignait tout nu, prenait sa robe et se la vètissait , la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s'entre-jettaientdes pommes, tantôt ils aornaient leurs têtes et tressaient leurs cheveux l'un à l'autre, disant Chloé que les cheveux de Daphnis ressemblaient aux grains de myrte, pour ce qu'ils étaient noirs, et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pour ce qu'il était blanc et vermeil. Aucunes fois il lui apprenait à jouer de la flûte ; et quand elle commençait à souffler dedans, il la lui ôtait; puis il en parcourait des lèvres tous les tuyaux d'un bout à l'autre, faisant ainsi semblant de lui vouloir montrer où elle avait failli, afin de la baiser à demi , en baisant la flûte aux endroits que quittait sa bouche.
Ainsi comme il était après à en sonner joyeusement sur la chaleur de midi pendant que leurs troupeaux étaient tapis à l'ombre, Chloé ne se donna de garde qu'elle fût endormie : ce
que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour à son aise la regarder et contempler n'ayant alors nulle honte, et disait à part soi ces paroles tout bas : « Oh ! comme dorment ses « yeux! Comme sa bouche respire! Pommes ni aubépines « fleuries n'exlialent un air si doux. Je ne l'ose baiser toutc- « fois; son baiser pique au cœur, et fait devenir fou, comme a le miel nouveau. Puis, j'ai peur d°. l'éveiller. 0 fâcheuses « cigales! elles ne la laisseront jà dormir, si haut elles crient. « Et d'autre côté ces boucquins ici ne cesseront aujour- « d'hui de s'entre-heurter avec leurs cornes. 0 loups plus « couards que renards, où ôtes-vc;is à cette heure, que vous « ne les venez happer? »
.Ainsi qu'il était en ces termes, une cigale poursuivie par une arondelle se vint jeter d'aventure dedans le sein de Chloé; pourquoi l'arondelle ne la put prendre, ni ne put aussi retenir son vol, qu'elle ne s'abattît jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé, dont elle s'éveilla en sursaut, et ne sachant que c'était, s'écria bien haut : mais quand elle eut vu l'arondelle voletant encore autour d'elle, et Daphnis riant de sa peur , elle s'assura, et frottait ses yeux qui avaient encore envie de dormir ; et lors la cigale se prend à chanter entre les tetins mômes de la gente pastourelle, comme si dans cet asile elle lui eût voulu rendre grâce de son salut, dont Chloé de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire ; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein, d'où il retira la gentille cigale, qui ne se pouvait jamais taire, quoiqu'il la tint dans la main. Chloé fut bien aise de la voir, et l'ayant baisée, la, remit chantant toujours dans son sein.
Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier, au roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que c'était qu'il disait, et Daphnis lui fit le conte qu'on en fait communément. « Ma mie, dit-il, au temps passé « il y avait une fille belle et jolie, en fleur d'âge comme toi. « Elle gardait les vaches et chantait plaisamment; et, tant a ses vaches aimaient son chant ! elle les gouvernait de la g voix seulement; jamais ne donnait coup de houlette ni pi-