‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 31 sur 175 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

n'osait en parler, ni ne voulait Ghloé commencer, jusqu'à ce que l'aventure les conduisît à ce faire en cette manière.

Ils étaient sous le chêne assis l'un près de l'autre, et ayant goûté du plaisir de baiser, ne se pouvaient saouler de cette volupté. L'embrassement suivait quant et quant pour baiser plus serré, et en ce point comme Daphnis tira sa prise un peu trop fort, Chloé sans y penser se coucha sur un côté, et Daphnis en suivant la bouche de Ghloé pour ne perdre l'aise du baiser, se laissa de môme tomber sur le côté, et reconnaissant tous deux en cette contenance la forme de leur songe, longtemps demeurèrent couchés de la sorte, se tenant bras à bras aussi étroitement comme s'ils eussent été liés ensemble, sans y chercher rien davantage : mais pensant que ce fût le dernier point de jouissance amoureuse, consumèrent en ces vaines étreintes la plus grande partie du jour, tant que le soir les y trouva ; et lors en maudissant la nuit, ils se séparèrent et ramenèrent leurs troupeaux au tect. Et peut-être enfin eussent-ils fait quelque chose à bon escient, n'eût été un tel tumulte qui survint en la contrée.

Des jeunes geas riches de Méthymne voulant passer joyeusement le temps des vendanges et s'aller ébattre quelque peu au loin, tirèrent un bateau en mer, mirent leurs valets à la rame, et s'en vinrent dans les parages du territoire de Mitylène, pour ce qu'il y a partout bons abris pour se retirer, belle plage pour se baigner, et est bordée de beaux édifices, avec jardins, parcs et bois que les uns nature a produits , les autres la main de l'homme. En voyageant ainsi au long de la côte, et descendant ci et là, où désir leur en prenait, ils ne faisaient mal quelconque ni déplaisir à personne, mais s'ébattaient entre eux à divers passe-temps. Tantôt avec des hameçons attachés d'un brin de fil au bout de quelque long roseau, ils péchaient, de dessus un écueil jeté fort avant en la mer, des poissons qui hantent autour des rochers, tantôt prenaient avec leurs chiens et leurs filets les lièvres qui fuyaient des vignes pour le bruit des vendangeurs ; ou bien ils tendaient aux oiseaux, trouvant temps et lieu favorables, et avec des lacs courants prenaient des oies sauvages , des

albrans, des outardes et autre tel gibier de plaine, dont ils avaient, outre le plaisir, de quoi fournir à leurs repas. S'il leur fallait quelque chose plus, ils l'achetaient au prochain village, payant le prix et au delà. 11 ne leur fallait que le pain et le vin, et le logis aussi, car ils ne trouvaient pas qu'il fût sûr, étant la saison de l'automne, de coucher en mer, et, à cette cause, ils tiraient la nuit leur bateau à terre, peur de la tourmente pendant qu'ils dormaient.

Mais quelque paysan de là autour ayant affaire d'une corde dont on suspend la meule à presser le raisin, étant la sienne par aventure usée ou rompue, s'en vint de nuit au bord de la mer, et trouvant le bateau sans garde, délia la corde qui le liait, l'emporta en son logis, et s'en servit à son besoin. Le matin ces jeunes gens cherchèrent partout leur corde; mais nul ne confessait l'avoir prise : par quoi, après qu'ils eurent un peu querellé avec leurs hôtes, ils tirèrent outre, et ayant fait environ deux lieues, vinrent aborder à ces champs où se tenaient Daphnis et Chloé , pour ce qu'il y avait, ce leur sembla, belle plaine à courir le lièvre. Or n'avaient-ils plus de corde pour attacher leur bateau, et à cette cause prirent du franc osier vert, le plus long qu'ils purent finer, le tordirent et en firent une hart, dont ils lièrent leur bateau à terre, puis lâchant leurs chiens, se mirent à chasser et tendirent leurs toiles aux passages qu'ils trouvèrent plus à propos. Ces chiens en courant çà et là, et aboyant, effrayèrent les chèvres de Daphnis, lesquelles abandonnèrent incontinent les coteaux, et s'enfuirent vers la marine, là où ne trouvant rien à brouter parmi le sable, aucunes plus hardies que les autres s'approchèrent du bateau, et rongèrent la hart d'osier vert dont il était attaché.

La mer était un peu émue d'un vent de terre qui se levait; le bateau une fois délié, les vagues le poussèrent, l'éloignèrent du bord et le portaient en mer; de quoi les chasseurs s'élant aperçus, les uns accoururent au rivage, les autres rappelèrent leurs chiens, et tous ensemble menaient tel bruit que les gens de là autour, pâtres, vignerons, labouruers, les entendant, vinrent de toutes parts; mais ils n'y

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